Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°1, 2001, p. 47-55 | Texte intégral


 

 

Hassan REMAOUN

 

L’histoire est la doyenne – c’est-à-dire la plus ancienne – des disciplines constitutives de ce qu’il est convenu de nos jours d’appeler sciences humaines ou encore sciences de la société. On considère qu’elle est apparue en Grèce au ve siècle avant notre ère, au moment où Hérodote puis Thucydide vont rompre avec l’explication mythique dans ce qui touche au passé humain. Ils n’étaient certes pas les premiers à avoir contesté l’approche mythique, puisqu’un siècle auparavant, les physiciens ioniens avaient déjà «inventé» la philosophie en s’attelant à fonder les présupposés d’une connaissance rationnelle de la nature et du Cosmos. «Et en ce sens, on peut dire que l’histoire est, à sa naissance, la sœur toute proche des sciences exactes. Elle est née aux mêmes sources. Toutefois, elle reste la cadette.»[1].

En fait, tout en gardant le rang de «cadette» par rapport aux sciences exactes (géométrie, astronomie, physique), elle sera la doyenne des futures sciences humaines et sociales, et les deux positions influeront sur son statut futur : Exclue des sciences exactes, elle n’aura jamais droit à leur statut épistémologique[2], et ancêtre
prématurée des sciences sociales, on continuera souvent à la confondre avec les effets de mémoire, voire le mythe ou l’épopée avec lesquels elle a pourtant dû rompre pour pouvoir exister.

Le scepticisme des philosophes de la nature n’explique naturellement pas à lui seul l’émergence de la discipline historique. «L’impulsion nouvelle venait de la polis classique, et en particulier de la polis athénienne qui, pour la première fois, du moins dans le monde occidental, fit de la politique une activité humaine et ensuite en fit la plus fondamentale des activités sociales. Un regard neuf sur le passé s’imposait»[3].

Nous avons donc affaire à un même mouvement de laïcisation de la pensée et de l’activité humaine, qui permettra l’émergence dans le monde grec, tour à tour, de la philosophie, de la politique (et de la démocratie) et de l’histoire, ainsi que de quelques autres activités intellectuelles (notamment la tragédie et la comédie). Si des civilisations plus anciennes, en Mésopotamie, en Égypte, en Asie Mineure (les Hittites), en Chine ou ailleurs, dressaient des calendriers et tenaient des chroniques d’État assez précises, elles n’usaient pas pour autant de la discipline historique parce que les activités humaines    et les rapports de domination y demeuraient pensés à travers les catégories du mythique et du surnaturel. Une perception de l’histoire comme phénomène avant tout social relevait de l’impensé dans ce type de société.

D’ailleurs, la pratique historienne telle que l’ont connue des Grecs (puis d’une certaine façon des Romains) ne constituera pas un acquis permanent. Elle régressera dans l’Antiquité et le Moyen Âge chrétien car elle n’était pas toujours compatible avec le dogme de l’Église, et devra être «réinventée» un certain nombre de fois au cours de l’évolution des sociétés. Ce fût le cas durant le Moyen Âge islamique où, d’abord auxiliaire de la religion puisqu’elle servira à la critique des sources du Hadith, elle s’autonomisera avec l’évolution des rapports marchands et l’émergence de cités florissantes, puis s’épanouira avec Ibn Khaldoun, qui inaugurera la réflexion sur les différentes manifestations du ‘umran et ses fondements, ainsi que sur les exigences méthodologiques dont devrait s’entourer l’historien. La Renaissance européenne et surtout le triomphe de la pensée critique à partir de l’ère des Lumières (xviiie siècle) s’accompagneront de la redécouverte de la spécificité historienne.

Dans les différentes sociétés où elle fût pratiquée (à partir de l’épisode athénien), la discipline historique allait être caractérisée par une double tendance. D’une part, elle cherchait à préserver son côté producteur de connaissance en puisant dans la tradition sceptique et critique pour affiner ses approches méthodologiques, et, d’autre part, elle devait subir les pressions et injonctions les plus diverses, celles des puissants notamment : les pouvoirs potentiels ou réels comprenaient le bénéfice en légitimation qu’elles pouvaient retirer du contrôle de la demande identitaire et des regards que chaque société portait sur son passé. D’ailleurs, «à la vérité, l’État et la politique ne sont pas seuls à mettre l’histoire sous surveillance. La société s’en mêle aussi qui, pour sa part, censure et autocensure toute analyse qui révélerait ses interdits, ses lapsus, qui compromettrait l’image qu’une société entend se donner d’elle-même... De fait, la société impose souvent des silences à l’histoire, et ces silences sont autant l’histoire que l’histoire»[4].

En réalité, l’historien lui-même peut être porteur de sources d’erreurs pouvant altérer l’objectivité de son travail ; au xive siècle, Ibn Khaldoun en recensait déjà quelques-unes : «L’attachement des hommes à certaines opinions et à certaines doctrines... La facilité de l’esprit humain à croire qu’il tient la vérité... L’excès de confiance dans les personnes qui ont transmis les renseignements... Le penchant des hommes à gagner la faveur des personnages illustres... Ils emploient les louanges et les éloges et ils embellissent les faits»[5].

Dans la réalité, la première difficulté à toute pratique historiographique et qui fait que la question de l’objectivité se pose pour cette discipline plus que pour toutes les autres, réside dans la nature même de la démarche historienne. En effet, comme le faisait remarquer à la lisière du xixe et du xxe siècle, Charles Seignobos :
«Alors se pose la question préalable à toute étude historique. Comment peut-on connaître un fait réel qui n’existe plus ?... Comment connaître des actes dont on ne peut plus voir ni les acteurs ni le théâtre ? Voici la solution de cette difficulté. Si les actes qu’il s’agit de connaître n’avaient laissé aucune trace, aucune connaissance n’en serait possible. Mais souvent les faits disparus ont laissé des traces, quelquefois directement sous forme d’objets matériels, le plus souvent indirectement sous la forme d’écrits rédigés par des gens qui ont eux-mêmes vu ces faits. Ces traces sont les documents, et la méthode historique consiste à examiner les documents pour arriver à déterminer les faits anciens dont ces documents sont les traces.»[6]. Le traitement des documents (archives) va d’ailleurs constituer la contribution principale de l’école méthodique en historiographie (Langlois, Seignobos...), qui imposera à l’historien l’usage de la critique externe et de la critique interne du document : «La critique externe porte sur les caractères matériels du document : son papier, son encre, son écriture, les sceaux qui l’accompagnent, la critique interne sur la cohérence du texte, par exemple sur la compatibilité entre la date qu’il porte et les faits dont il parle»[7].

Par ailleurs, ils insisteront aussi sur la critique de sincérité (intentions avouées, ou non, du témoin) et d’exactitude (la situation objective du témoin) : «La première est attentive aux mensonges, la seconde aux erreurs»[8].

Au contact de disciplines telles que la géographie humaine, l’économie, la sociologie, et l’ethnologie, l’histoire, jusque-là principalement «événementielle» et «historisante», va élargir ses horizons à de nouveaux objets (économie, société, mentalités) et donner naissance, en France notamment, à l’école des Annales (revue fondée par Marc Bloch et Lucien Febvre, en 1929), avant d’aspirer avec la nouvelle histoire – précédant en ce la l’anthropologie – à fédérer l’ensemble des sciences humaines[9].

Dans le cadre de la nouvelle histoire, le document écrit ne sera plus le seul référent de l’historien, car, comme le notait Lucien Febvre, «l’histoire se fait avec des documents écrits sans doute. Quand il y en a. Mais elle peut se faire, elle doit se faire sans documents écrits s’il n’en existe point... Donc avec des mots. Des signes. Des paysages et des tuiles. Des formes de champs et de mauvaises herbes. Des éclipses de lune et des colliers d’attelage. Des expertises de pierre par des géologues et d’analyses d’épées en métal par des chimistes...»[10].

La nouvelle histoire a été rendue possible par la critique de l’histoire historisante (ou positiviste), qui était trop liée à l’étude privilégiée de l’événement politique. La critique faite à cette dernière déjà par Benedetto Croce – qui, préférant l’approche historiciste, considérait que «seule une préoccupation de la vie présente nous pousse à faire des recherches sur un fait du passé» – est que le fait historique n’existe pas en soi, contenu dans l’archive qu’il suffirait d’étudier, c’est «l’esprit qui pense et construit les faits»[11].

En fait, comme le notait Henri Marrou, «l’histoire est le résultat de l’effort par lequel l’historien établit ce rapport entre le passé qu’il évoque et le présent qui est le sien»[12].

Cela impose des questionnements originaux, des hypothèses, la définition d’une intrigue[13], qui peuvent faire qu’on traitera d’une journée «en dix pages», et dix ans «en deux lignes» (Paul Veyne). L’historien devra aussi faire constamment attention au subjectivisme lié à son inconscient (critique des psychanalystes), à la prégnance de l’idéologie dominante (critique marxiste), et au raisonnement téléologique qui guette toute histoire nationale érigée ainsi en «mythologie nationale»[14]. Par ailleurs, l’histoire universelle, si elle peut contribuer à dépasser les étroitesses de l’histoire nationale, peut également par des excès de généralité faire retomber dans la «méta-histoire» et la philosophie de l’histoire (comme celle pratiquée par Arnold Toynbee[15]). La nouvelle histoire est elle-même souvent accusée de se laisser aller à l’excès de conceptualisation que certains reprochent aux discours marxiste et structuraliste.

La critique historiciste de la tradition positiviste en histoire a pu pousser les spécialistes de la discipline à «renoncer à l’espoir de découvrir les lois objectives qui régiraient à leur guise le cours de l’histoire humaine, pour venir à la tâche moins exigeante qui consiste à doter la société d’une «mémoire collective»[16]. Et cela, à la différence d’autres disciplines sociales qui gardaient le credo scientifique des sciences de la nature. À leur contact, et notamment à celui de la sociologie et de l’anthropologie, allait s’affirmer la nouvelle histoire, dont l’objectif était de renouer avec un statut de scientificité, d’où l’introduction du débat sur un nouveau partage des savoirs.

Le débat entre anthropologie et histoire a notamment porté sur ce qui différencie une société sans État et sans écriture (longtemps considérée comme domaine réservé de l’ethnologue ou de l’anthropologue) et les sociétés censées être seules susceptibles d’historicité (domaine privilégié de l’historien), le statut de l’individu par rapport à la communauté et le rapport entre synchronie et diachronie étant aussi pris en ligne de compte[17].

Le débat entre les disciplines sera relancé en 1958 notamment par Claude Lévi-Strauss et Fernand Braudel. Alors que, pour le premier, l’histoire organisait ses données «par rapport aux expressions conscientes», tandis que l’ethnologie le faisait par rapport «aux expressions inconscientes de la vie sociale»[18], Braudel va montrer comment l’historien pouvait travailler aussi bien sur la courte et moyenne durée que sur le «temps long», catégorie qu’il forge grâce au contact que la discipline historique avait longtemps maintenu avec la géographie humaine[19], voire, dans une certaine mesure, avec le marxisme (cf. les catégories de mode de production, et de formation économique et sociale).

L’historien peut donc aussi prendre en ligne de compte dans ses recherches la synchronie et traiter des «formes inconscientes du social». Comme l’anthropologue, le sociologue, l’économiste ou le linguiste, l’historien peut s’intéresser aussi à la structure (notion mise en valeur par le structuralisme ambiant), qui «domine les problèmes de la longue durée».[20]

Le caractère fécond du rapprochement entre histoire et socio-anthropologie va s’affirmer avec l’émergence de disciplines telles que l’ethno-histoire et l’anthropologie historique.

Si on en croit Paul Veyne, deux principes ont marqué chacun un tournant dans la connaissance historique.

En fait, le second, qui veut «que tout événement soit digne de l’histoire», ne découlerait du premier, qui date des Grecs, et qui stipule que «l’histoire est connaissance désintéressée, et non pas souvenirs nationaux ou dynastiques»[21].

L’impartialité daterait en fait d’Homère, qui aurait dans l’Iliade décidé de chanter aussi bien les actions des Troyens que celles des Achéens et par-là même aussi bien la gloire d’Hector que celle d’Achille. Hérodote poursuivra dans la même voie en tentant d’empêcher «les grandes et étonnantes actions des Grecs et des Barbares (en l’occurrence les Perses) de perdre leur juste tribut de gloire».

En traitant du concept d’histoire, Hannah Arendt percevra dans ce comportement «le plus haut type d’objectivité connu», dont héritera Thucydide, en l’approfondissant au contact de la vie de la polis.
«Celle-ci, dans une mesure incroyablement grande, consistait en discussions entre citoyens. Dans ce parler incessant, les Grecs découvrirent que le monde que nous avons en commun est habituellement constitué d’un nombre infini de situations différentes, auxquelles correspondent les points de vue les plus divers... les discours dans lesquels Thucydide fait s’énoncer les positions  et les intérêts des parties en guerre (il s’agit d’Athènes et de Sparte lors de la guerre du Péloponnèse) demeurent un témoignage vivant du degré extraordinaire de cette objectivité»[22].

Or, deux facteurs feraient que le modèle thucydicien d’objectivité n’a plus prise sur la vie moderne. D’abord, la primauté accordée au caractère sacré de la vie (hérité de l’histoire religieuse, mais laïcisé depuis lors) et qui fait qu’on ne peut plus mépriser l’intérêt vital privé. «Le désintéressement peut être encore une vertu religieuse ou morale, non une vertu politique.»[23].

Par ailleurs, les sciences historiques en croyant puiser dans la science moderne de la nature demeuraient en fait influencées par la physique aristotélicienne et médiévale, qui procédait par «extinction du moi» et «consistait principalement à observer et cataloguer les faits observés».

En réalité, ajoute Hannah Arendt : «L’opposition du xixe siècle entre les sciences de la nature et les sciences historiques (donc l’ensemble des sciences humaines), comme la croyance à l’objectivité et la précision absolue des sciences de la nature, sont aujourd’hui choses du passé. Les sciences de la nature admettent maintenant que l’expérience en mettant à l’épreuve des processus naturels dans des conditions prescrites d’avance et l’observateur qui, en suivant l’expérience, devient l’une de ces conditions, introduisent un facteur «subjectif» à l’intérieur des processus «objectifs» de la nature».

Par ailleurs, «les sciences sociales relativement nouvelles, qui sont si rapidement devenues pour l’histoire ce que la technologie avait été pour la physique, peuvent avoir recours à l’expérience
d’une manière beaucoup plus grossière et moins sûre que ne le font les sciences de la nature, mais la méthode est la même : elles aussi prescrivent des conditions, des conditions à la conduite humaine, comme la physique moderne prescrit des conditions aux processus naturels»[24].

L’histoire n’en continue pas moins à supporter son statut de «science molle» ; en fait, la plus molle des sciences molles, parfois juste à la lisière de la philosophie, dont elle demeure aussi «la sœur cadette».


Notes

*  Socio-historien, Institut de sociologie, université d’Oran/chercheur CRASC.

[1] De Romilly, Jacqueline.-Texte de présentation à Hérodote-Thucydide, Œuvres complètes.-Paris, Gallimard, La Pléiade.-1964.

[2] Statut dont, à certains moments, ont semblé plus facilement se rapprocher d’autres disciplines sociales usant plus du quantitatif ou de l’approche structurale (la sociologie, l’économie, voire la linguistique ou même l’anthropologie). Il est vrai cependant que les champs et méthodes inaugurés par la nouvelle histoire ont intégré de nouveaux éléments au débat.

[3] I Finley, Moses.- Mythe, Mémoire, Histoire.- Paris, Flammarion.-1981.

[4]  Ferro, Marc.-l’Histoire sous surveillance.-Paris, Calmann-Lévy.-1987.

[5] Cité par Yves Lacoste, Ibn Khaldoun. Naissance le l’histoire, passé du tiers monde, Maspero, Paris, 1978.

[6] Cité par Antoine Prost, Douze leçons d’histoire, Seuil, Paris, 1996.

[7] Antoine Prost, op. cit.

[8] Idem.

[9] A propos de ces changements dans la pratique de l’historiographie, tout au long du xxe siècle, on pourra se référer à l’ouvrage collectif sous la direction de Jacques Le Goff et Pierre Nora, Faire de l’histoire, Gallimard, Paris, 1974 (3 volumes).

[10] Febvre, Lucien.-Combats pour l’histoire.-Paris, Armand Colin.-1953 (premièrre édition).

[11] Cité par J.-P. Brunet et A. Plessis, Introduction à l’histoire contemporaine, Armand Colin, Paris, 1972.

[12] Marrou, Henri.- De la connaissance historique.- Cité par Guy Bourdé  et Hervé Martin dans les Ecoles historiques, Paris, Seuil.-1983.

[13] Le concept d’intrigue a été avancé par Hayden White et Paul Veyne (cf. à ce propos A. Prost, op. cit., et Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire, Seuil, Paris, 1979).

[14] Barraclough, Geoffrey.- Tendances actuelles de l’histoire.-Paris, Flammarion.-1980.

[15] Idem.

[16] Idem.

[17] Cf. article «Histoire et anthropologie ” in Pierre Bonte et Michel Izard, Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, PUF, Paris, 1992.

[18] Lévi-Strauss, Claude.- Anthropologie structurale.- Paris, Plon.- 1958.

[19] Braudel, Fernand.-Histoire et sciences sociales, la longue durée.-in Annales, économies, sociétés, civilisations n° 4, octobre-décembre 1953. Article repris dans son ouvrage Ecrits sur l’histoire.- Paris, Flammation.-1977.

[20] Idem.

[21] Veyne, Paul.- op. cité..

[22] Arendt, Hannah.-la Crise de la culture.- Paris, Gallimard, 1972. Cf. aussi du même auteur Qu’est-ce que la politique ?, Seuil, Paris, 1995.

[23] Arendt, Hannah.- op. cité..

[24]  Idem.