Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Le lieu / L’exil et l’écriture poétique : les ruses
de Personne

Habib TENGOUR (1)

Parler de diaspora à propos des écrivains maghrébins ou d’origine maghrébine francophones en France me semble inapproprié, du moins à ce jour. En effet, la diaspora réinscrit le lieu de l’origine dans l’ailleurs des vicissitudes. Elle suppose une reconfiguration collective de la terre étrangère pour appréhender la situation nouvelle résultant de l’exode. Ce qui est loin d’être le cas ; chaque écrivain bourlinguant à l’écart de la tribu.

Le lieu du poème est exil/estrangement de la langue à apprivoiser / une familiarité étrange où les mots surprennent l’écoute. Comme surgis de l’oubli. Remémoration troublante dans le débit discontinu.

Il ne s’agit pas, cependant, de réminiscences platoniciennes puisque cette familiarité est inouïe. Elle surprend à mesure qu’elle prend place. Ce qui laisse le poète égaré à quelque croisement du chemin droit, à l’orée d’une forêt obscure… Le poète s’égare facilement.

Moins qu’autrefois. Il y met la forme. C’est d’ailleurs dans son acharnement formel qu’il trouve à dire. Ce qu’il dit ne prend sens que dans la façon qu’il met en œuvre. Les mots se délectent des situations qui se nouent et dénouent dans la fascination de l’ouïe.

Résurrection. Dans le sens que Chklovski attribue au terme dans son manifeste « ressusciter le mot ».

Au fur et à mesure que le lieu réel s’effrite, se dissout, s’efface, il se précise dans l’écriture ; pas tant dans les thématiques que dans la structure formelle. La traduction opérée par l’écriture, redessine un ancrage, une topographie idéale propre à l’auteur qui se découvre dans un dire singulier. Dans la caverne du cyclope, Ulysse est Personne parce que l’identité ne peut s’énoncer qu’en lieu sûr. De même qu’à son retour à Ithaque, il ne se dévoile aux prétendants qu’à l’issue de l’épreuve de l’arc. L’homme « aux mille tours » ruse tout au long de son odyssée parce que tout dévoilement spontané peut le mener à la catastrophe. Le héros esquive pour survivre ou se fond dans la banalité quotidienne pour laisser libre cours au monologue intérieur dans lequel il se dilue.

Le recours à l’Odyssée, s’il n’est porté dans une vie (toute une vie), n’est qu’un cliché commode pour dire les désarrois de l’exil et le mythe du retour. Dans le bric-à-brac du péplum italo-hollywoodien, l’imaginaire de l’antiquité grecque ne cesse de nourrir des enfances en marge des cultures légitimes.

L’exil/étrangeté, la ghorba perdition qui hante les chansons de l’émigration, l’émigré étant happé et écrasé par le clinquant des étals… Les vitres éclatent sous le choc. La vision se brouille. Le gharîb est constamment sommé de s’identifier. Il est personne s’il sait ruser dans le dédale de la topographie souterraine des métropoles.

Le taghrîb évanouissement en même temps qu’envol cher à la mystique musulmane (taçawwuf)… D’étapes en états, l’âme se dilate et s’anéantit. L’être ne sombre pas dans l’étrange, mais se dissout dans le Vrai où il s’épanouit dans une extinction. Ghorba et taghrîb se confondent en assauts…

L’exode, hidjra, fonde un autre lieu ailleurs. La rupture définitive avec le lieu originel oblige à l’ancrage idéal, de même le départ de la bien-aimée, rupture de la relation amoureuse, ne peut cicatriser la blessure de l’amant délaissé que dans un chant sublime. Le muhadjir est sommé d’inscrire sa spiritualité dans le territoire d’accueil… L’exil n’a pas été vain.

Le bannissement (al-manfâ) est une expulsion du lieu (natal, ancestral, ou de résidence) décidée par le groupe jaloux de son esprit de corps ou une autorité politique tatillonne. C’est aussi la négation de l’être, son anéantissement par l’exclusion. La chanson Yal-menfî,
à l’époque coloniale, illustre l’exemple d’un jugement inique par
un tribunal… La relégation peut prendre fin au bout d’un temps préalablement défini ou ne jamais cesser… Loin du lieu d’attache, le banni (al menfî) vit dans l’attente, l’espoir que finisse la pénalité.

Le lieu n’existe pas, il est imaginé ; il s’agit de le reconnaître –
La question que pose Antara : hal ‘arafta ad-dâra ba’da taraddami –, à partir d’indices, des traces calcinées. C’est la disparition de la demeure qui vide le lieu de toute résonnance pour ne laisser qu’un écho. Acouphène par saccade. Cette disparition exige son invocation (elle demeure sans réponse) et justifie son évocation. Le poème s’élabore sur une perte. L’absence de réponse de la trace aiguise le renouvellement de l’entame.

Ce n’est pas un coin retiré, à l’abri du tohu-bohu, des klaxons de supporters du vendredi ou du dimanche,… ni un campement saisonnier abandonné où se découvre encore quelque cendre, ni un retranchement fortifié où résister à un siège… un non-lieu.

Le lieu ancre l’énonciation/ancrage fantasmé, désiré, voulu ou occulté, non assumé/l’ancrage ne fixe pas sur place car le lieu est en mouvement, ou plutôt mouvance. Une mobilité déroutante, elle trouble la quiétude de l’« onde pure ». Le point de vue déplace le lieu constamment en le soumettant à une tension. La cassure guette malgré la solidité du cordage.

Toute la quête du poème – tissage subtil en marge des clameurs de la tribu – est une traversée en exil/tout ce qui se découvre est inconnu, le poète doit innover pour (re)trouver le sens des mots. Sens apparemment commun à la tribu qui renâcle à une utilisation abusive du lexique/l’essence échappe au groupe jaloux de ses prérogatives. Elle a défini une fois pour toute le dictionnaire et voilà qu’un tel vient remettre en cause l’édifice, annonçant la mort des mots répertoriés…

L’évidence se dévoile en exil/les mots détachés du lieu sonnent autrement. La tribu, coupée de ses terrains de parcours, n’ayant plus son mot à dire laisse le poète orphelin s’exprimer à sa guise. Tant qu’elle ne sent pas un péril dans la demeure.

L’écriture poétique résulte de la découverte de cette évidence que le lieu est là et ailleurs (mais pas nulle part) /Rimbaud l’avait trouvé à dix-sept ans – le « mauvais sang » de la mauvaise graine l’incitait à la rupture –, c’est pourquoi il n’avait plus rien à dire. Ce qu’il avait à faire l’absorbait entièrement.

…Que de mots éparpillés avant d’aborder le rivage, abordage périlleux, les sables sont mouvants.

NOTES

(1) Poète et Anthropologue.