Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des cahiers

Croisements identitaires et langagiers
dans
la correspondance de Leila Sebbar
avec
Nancy Huston

Christiane PERREGAUX (1)

En ce sens, le monolinguisme français, institué en Algérie coloniale, tendant à dévaluer nos langues maternelles, nous poussa encore davantage à la quête des origines.

Assia Djebbar, discours à l'Académie

française, 2006.

Quant à la langue française, au terme de quelle transhumance, tresser cette langue illusoirement claire dans la trame des voix de mes sœurs ?

Les mots de toute langue se palpent, s’épellent s’envolent comme l’hirondelle qui trisse, oui, les mots peuvent s’exhaler, mais leurs arabesques n’excluent plus nos corps porteurs de mémoire.

Assia Djebbar, discours à l'Académie française, 2006.

Introduction

L'étude des autobiographies (ou autobiographies langagières dont une part notoire du texte relate les rapports à la langue et aux langues) donne à voir un certain déroulement de la vie du scripteur, tel qu'il a voulu se mettre en scène. Du point de vue littéraire mais aussi psycho-et sociolinguistique, les fragments de biographies proposent des cohabitations souvent inattendues entre langues et situations de vie .Le rôle même du biographique garde ses mystères, toujours fragmenté
et fragmentaire, réélaboré au cours du temps entre mémoire et fiction. C'est ce qui m'a décidé à reprendre « Lettres Parisiennes – Histoires d'exil ». Cet ouvrage nous entraîne dans les 30 lettres que s'échangent entre le 11 mai 1983 et le 7 janvier 1985 Nancy Huston et Leila Sebbar. Cette correspondance a trente ans et elle est toujours d'actualité. Toutes les deux habitent Paris après avoir passé leur enfance
et adolescence ailleurs. Pour Nancy le Canada anglophone surtout
et pour Leila l'Algérie de la colonisation et de la guerre d'indépendance.

Suite au séminaire qui nous a accueilli au CRASC d'Oran en décembre 2014, je privilégierai dans « Lettres parisiennes »  les textes de Leila Sebbar, combien même elles sont fortement imbriquées dans celles de Nancy Huston, dans ce dialogue qui s'installe entre elles pendant presque deux ans. Une façon de poursuivre la collaboration
à deux voix qu'elles avaient entretenues pendant plusieurs années, notamment dans un groupe de femmes avec qui elles faisaient
un journal collectif, Histoires d'elles. Elles décident que cette correspondance aura l'exil comme thème principal. Un exil tout autre pour l'une et l'autre qui les amène à s'écouter différentes, à se livrer, à sera conter à elles-mêmes ce qu'elles ne se sont jamais confiées.

Cerner la richesse des propos est impossible, seules les questions combien complexes de langues, d'identités mêlées à l'écriture seront au cœur de ce texte en friche tant il est puissant de troubles et de retour à soi. Il se terminera par une autre proposition du séminaire : que peuvent dire des auteures algériennes du statut de la littérature de leur diaspora au sein de la littérature française ?

Encore un avertissement  avant de me lancer. Les citations seront souvent longues car Leila Sebbar sait si bien mettre en mots la complexité qui la construit et reconstruit que de longues digressions m'ont semblé superflues ou elles auraient nui au texte. J'aimerais considérer ces lignes comme une invitation au voyage dans « Lettres parisiennes - Histoires d'exil » et dans les ouvrages des deux auteures.

Correspondance

Leila Sebbar trouve dans le genre épistolaire une liberté nouvelle. En effet, la relation dialogique qui s'instaure entre les épistolières laisse apparaître les dimensions plurielles et mouvantes de l'exil sans occulter ses aspects tragiques. La correspondance offre la distance et l'échange,
la confrontation à la parole de l'autre et un nouvel espace de compréhension de soi. Correspondre sur des considérations intimes où la vie quotidienne de la femme-écrivain est partagée entre ses différents rôles, où l'exil est présent à chaque instant, lui convient « Est-ce par volontarisme qu'on s'écrit ces lettres parisiennes sur l'exil »se demande l'écrivain« la division, les croisements, nos histoires différentes, politiques et amoureuses ? Peut-être bien à l'origine mais à mesure que les lettres se succèdent, j'y vois une nécessité, un travail qui me fait plaisir, une parole épistolaire. Ce que je ne peux écrire que dans un certain désordre et une belle irrégularité. Je ne l'aurais pas parlé, je ne l'aurais pas écrit autrement ni ailleurs, même pas dans mes cahiers (...) D'ailleurs, sais-tu, que depuis ces lettres, je ne tiens plus mon journal intime. (Ou plutôt, je le remplis autrement, si je relis les derniers cahiers). Ce n'est pas le même genre, malgré des similitudes évidentes : bavardages, coq-à-l'âne, mélange de genres, remarques analyses, réflexions, notes télégraphiques, sibyllines, sans queue ni tête, phrases codées ou ampoulées...Tout est permis (Huston et Sebbar, 1986, p. 29).

Oui, la correspondance est liberté pour Leila Sebbar, elle se rapproche du ton de la conversation et elle offre un espace littéraire où les digressions, les envies du moments, les descriptions du quotidien et du familier cohabitent avec les réflexions les plus sérieuses sur la colonisation, l'enfance en Algérie, le racisme, l'histoire, et toujours les identités, leurs croisements, leur complexité... et les langues, la langue de son père, l'arabe qu'elle ne connaît pas et qui va s'affirmer comme une force littéraire, une distance nécessaire avec sa langue d'écriture. « Pour moi, rien ne me rappelle à cette autre langue, la langue de mon père, sinon ma propre vigilance... » (Huston et Sebbar, 1986, p. 78).

« Ce que j'aime dans une lettre », reprend Leila Sebbar, « c'est l'absolue liberté d'écrire, de répondre ou non, de reprendre ou pas, tel ou tel point de la lettre reçue, de revenir sur ce qui te tient à cœur, même si ce n'est pas le sujet... Ces reprises comme en couture, ces raccommodages (...) » (Huston et Sebbar, 1986, p.18). Une correspondance qui lui devient peu à peu vitale pour se trouver, se comprendre.

Identité multiple et langues

Dans toute vie, l'identité ne peut être que multiple. Elles le savent toutes les deux, mais l'exil exacerbe encore la complexité. Le répertoire langagier de Leila s'entremêle et s'entrechoque à son répertoire identitaire. La présence de l'arabe, la langue de son père s'engouffre dans les moindres interstices, elle est langue, elle est Leila Sebbar, elle est son écriture. Or, elle ne la connaît pas mais veut l'entendre
et l'entendre encore. Son absence envahissante va se retrouver dans nombre de ses écrits. De cette langue, elle en a besoin. Elle vit de son absence. Le français est sa langue maternelle. Elle écrira dans cette langue avec la présence distante de l'autre.

Son passage « de l'une à l'autre culture, d'un pays à l'autre, d'une langue de l'école et de ma mère à l'autre que je n'ai pas apprise, que je n'ai pas voulu apprendre ni pratiquer, ni lire ni écrire, que je veux toujours seulement entendre. Car ce que je sais, après tant d'années de pratiques multiples de la langue maternelle le français, c'est que si j'avais su l'arabe, la langue de mon père, la langue de l'indigène, la parler, la lire, l'écrire... je n'aurais pas écrit. De cela j'en suis sûre aujourd'hui. Si j'étais restée dans le pays de mon père, mon pays natal avec lequel j'ai une histoire si ambiguë, je n'aurais pas écrit, parce que faire ce choix-là, c'était faire corps avec une terre, une langue et si on fait corps, on est si près qu'on n'a plus de regard ni d'oreille et on n'écrit pas. On n'est pas en position d'écrire » (Huston et Sebbar, 1986, p. 18).

Cette absence traverse toute la correspondance avec des parenthèses qu'il faut lire et relire, des respirations à couper le souffle. Est-ce encore pour Nancy qu'elle écrit ? « Je ne sais pas pourquoi je me suis mise à penser à quel point j'écris depuis le début sur du manque, un manque fondamental. Je n'ai même pas inscrit sur bande magnétique la voix de mon père en français et en arabe. J'écris sur du silence, sur une mémoire blanche, une histoire en miettes, une communauté dispersée, éclatée, divisée à jamais. J'ai peur de la mort de mon père. J'ai peur d'un tarissement parce que je comprends aujourd'hui qu'il est ma source et ma ressource dans la langue française qui serait restée lettre morte, simple outil de communication, d'expression, sans l'histoire paternelle, sans l'aventure croisée, amoureuse de mon père et de ma mère, de l'Algérie et de la France, liées dans l'occupation, la guerre, le travail de colonisation et de libération » (Huston et Sebbar, 1986, p.160-161). Dans leur présence/absence, ces langues accompagnent Leila Sebbar dès sa naissance, l'enfance, la jeunesse en Algérie, sa vie d'étudiante, de femme, de mère, d'écrivain en France.

Langues  et identités ne peuvent raconter Leila Sebbar que dans sa complexité et dans ces réélaborations constantes, dont il faut qu'elle se méfie pour se garder vivante. Dans sa dernière lettre du 11 décembre 1984, elle est saisi d'un vertige existentiel quand elle écrit : « Et moi, il me semble que je suis en train de perdre mon territoire, ma terre, l'exil... Que ferais-je hors de l'exil, désertant ce qui me fonde depuis le premier jour de ma vie ? Heureusement, grâce à un voyage à Marseille, j'ai la certitude -parce qu'il était question là-bas, ce soir-là, de cultures croisées- que je n'échapperai pas à la division biologique d'où je suis née. Rien, je le sais, ne parviendra jamais à abolir la rupture première essentielle : mon père arabe, ma mère française ; mon père musulman, ma mère chrétienne ; mon père citadin d'une ville maritime, ma mère terrienne de l'intérieur de la France... Je me tiens au croisement, en déséquilibre constant, par peur de la folie et du reniement si je suis de ce côté-ci ou de ce côté-là. Alors je suis au bord de chacun de ces bords » (Huston et Sebbar, 1986, p. 199).

En France, Leila Sebbar porte physiquement son altérité, avec un nom qui l'accompagne sans surprise. Dès qu'elle parle, le questionnement surgit. Qui est-elle donc s'interroge l'interlocuteur ? Trop de représentations identitaires simples circulent encore qui permettent facilement la manipulation avec leurs côtés essentialistes. Amin Maalouf dans les identités meurtrières décrit, avec beaucoup d'exemples, le danger de l'identité simple, un leurre, une tromperie dans les mains de la haine. Dans le développement de crispations identitaires, nombreux sont celles et ceux qui avouent leur désarroi devant des identités où la réponse n'est pas univoque et simple. Leila Sebbar veut que l'autre comprenne le (son)  propre regard qu'elle porte sur son identité... qui échappe aux facilités tranquillisantes des dangereuses et impossibles catégories binaires.

« Souvent m'est renvoyée mon identité floue, pas claire... » écrit Leila Sebbar. « C'est l'attitude des journalistes à l'égard de mes livres qui m'a révélé cette instabilité identitaire. Pour moi, je sais qui je suis, ce que je suis. A peu près mais je peux le dire. Eux, n'en sachant rien et ne s'informant pas non plus, suivant l'humeur ou l'impératif professionnel, m'ont tantôt prise comme maghrébine, tantôt comme algérienne nationale ou comme immigrée, ou fille d'immigrés. L'exil c'est le malentendu » (Huston et Sebbar, 1986, p.132). « Chaque fois que je me trouve face à un public inconnu, hétéroclite, contrainte de donner mon identité, je patauge. Je me surprends à dire : c'est compliqué, c'est toute une histoire...je ne peux pas répondre si vite... ».

Leila Sebbar protège l'exil (son exil) d'où, nous l'avons vu plus  haut, là seulement peuvent se comprendre les contradictions, tout le reste en découle : « c'est compliqué...c'est toute une histoire...je ne peux pas répondre si vite (...) Je ne suis pas celle que vous croyez, que vous cherchez, que vous souhaitez » (Huston et Sebbar, 1986, p.132).

Nous aurions pu circuler encore longtemps avec la même intensité sur les pas identitaires et langagiers de Leila Sebbar. Mais aussi s'arrêter à ses descriptions et discussions sur l'écriture, les enfants, les immigrés, d'autres exilés – Rimbaud, Isabelle Eberhardt - les femmes, ses rencontres, ses questions et ses découvertes de l'Autre, à partir des lettres de Nancy Huston...

Nous n'avons qu'effleuré les croisements, les intranquilités, les déséquilibres, les meurtrissures, les sutures et les blancs, tout ce qui fait l'exil de Leila Sebbar. Nous en avons senti l'existentiel : « Fille d'un père en exil dans la culture de l'autre, du colonisateur, loin de sa famille, en rupture de religion et de coutumes. Fille d'une mère en exil géographique et culturel – ma mère avait quitté dans le drame une famille d'agriculteurs de Dordogne pour suivre un arabe dans un pays lointain-, j'ai hérité je crois, de ce double exil parental une disposition à l'exil, j'entends par là, par exil, à la fois solitude et excentricité (...) » (Huston et Sebbar, 1986, p. 51).

La quête n'est pas finie. Leila Sebbar continue à se poser ses questions à travers ses ouvrages qui font écho à la correspondance de
Lettres parisiennes-Histoires d'exil. Ils sont très nombreux et parfois offre un écho décalé comme elle les aime, comme elle les vit. Parle mon fils, parle à ta mère paru en 1984, en pleine correspondance. Je ne parle pas la langue de mon père en 2003, le prénom sans le nom de 2010 et la fille du métro de 2014.

Conclusion

Il reste à évoquer cette interrogation posée par celles et ceux qui cherchent, pour des raisons multiples, à catégoriser les écrivains d'ailleurs dont la langue d'écriture est le français. La diaspora algérienne en fait partie. Quel est donc, en littérature, le statut des œuvres des écrivains francophones de la diaspora ? Poser cette question est déjà suspect car catégoriser, n'est-ce-pas classer et souvent hiérarchiser ? 

En témoigne Leila Sebbar dans ce passage : « Au fond toutes les littératures de langue française qui raconte une histoire, des histoires et un pays étranger, ces écrivains qui écrivent en français une littérature étrangère, on l'appellerait une littérature du divers. Alors, celle qui a un nom arabe et qui écrit dans la langue de sa mère le français maternel – une littérature étrangère, le corps de son père algérien, on la met dans le rayon littérature française – littérature du divers » (Sebbar, 2008, p. 178).

Bibliographie

Huston, N. et Sebbar, L. (1986).  Lettres parisiennes-Histoires d'exil. Paris : Editions J'ai Lu.

Maalouf, A. (1998). Les Identités meurtrières. Paris : Grasset.

Sebbar, L. (1984) (2006). Parle mon fils, parle à ta mère. Paris : Stock. Thierry Magnier.

Sebbar, L. (2003). Je ne parle pas la langue de mon père. Paris : Julliard.

Sebbar, L. (2008). Une littérature du divers. Synergies Monde. 5,
En ligne http://gerflint.fr/Base/Monde5/sebbar.pdf

Sebbar, L. (2010). Le prénom sans le nom. Je est un autre, pour une identité monde. Paris : Gallimard.

Sebbar, L. (2014). La fille du métro. Paris : Editions Al Manar.

NOTES

(1) Université de Genève, Suisse.