Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Eclatement spatial, éclatement scriptural et éclatement identitaire dans N’zid* de Malika Mokeddem

Dalila BELKACEM (1)

Introduction

N’zid qui « signifie "je continue", et aussi "je nais", en arabe » (Mokeddem, 2001, p. 30), est le récit d’une femme, Algérienne d'aujourd'hui, qui émerge lentement d’une perte de conscience, elle se réveille et se découvre seule à bord d’un voilier qui dérive au milieu de la Méditerranée, sans autres repères possibles que le livre de bord et les indications des instruments de navigation. Elle est amnésique
et blessée au visage. La passagère solitaire semble avoir eu l’habitude de dessiner et de peindre, ainsi qu’en témoignent les feuilles qu’elle recouvre de ses visions : une manière pour elle de récupérer des parties de son moi perdu.

N’zid : le récit des éclatements

Des flashs de son passé remontent à la surface de sa mémoire, d’abord le désert. La navigatrice se sent en danger, et décide de fuir vers la Sardaigne, la Corse, l’Espagne. Le lecteur devine alors qu’elle croise sur sa route des réseaux intégristes. Ainsi, l’Algérie surgit à son tour. On apprend alors son identité : Nora Carson, dessinatrice de bandes dessinées à Paris, élevée par un père irlandais et une voisine venue de l’autre rive de la Méditerranée.

En dérive, Nora ne cherche pas seulement sa terre mais aussi son identité. Elle arrive à sa destination pour découvrir que le voyage n’est pas fini. L’odyssée ne s’arrête jamais, elle continue. Malika Mokeddem décrit le voyage « hors normes » d’une femme sans mémoire, sans histoire, sans identité. L’amnésie serait la métaphore du désir de se (re)construire une nouvelle identité, une nouvelle vie, … L’auteure a choisi pour la première fois, un titre en arabe pour un de ses textes.
Et enfin, N’zid est un texte qui se présente comme le récit d’une aventure nouvelle, « l’écriture ». Petit à petit les éléments d’une vie s’emboîtent, et la profondeur du récit se précise. Le lecteur devine une suggestion terrible d’un enfermement mental qui n’a-en fait- jamais cessé. L’amnésie initiale de Nora prend dorénavant des airs de choc en retour symbolique.

C’est un récit où, l’éclatement prend tout son sens. Un texte qui ne se laisse pas lire linéairement, puisque le lecteur ne découvre le début des événements qu’à la dernière page et ce, au moment où la protagoniste voit les titres des journaux :

« Un titre la foudroie avant qu’elle ne saisisse le papier : "Le musicien algérien Jamil a été assassiné jeudi en fin d’après-midi dans une maison sur la côte près d’Oran en compagnie du Français Jean Rolland, disparu en Algérie depuis une semaine (…)". Nora bascule. Les bras de Loïc la retiennent. Le hurlement muet la reprend et ce poids ou ce vide écrasant la poitrine. Elle voit quatre hommes armés sauter d’une vedette sur Tramontane, se jeter sur elle et sur Jean. Elle voit l’un d’eux s’écrier en la regardant : " Oh ! Mais c’est la diablesse qui dessine, la pute du musicien ! Je lui ferai bien la peau à celui-là !" » (Mokeddem, 2001, p. 213).

L’amnésie de la protagoniste est perçue comme une bénédiction, « l’oubli est sans doute une chance, un don indu, une terreur provisoirement écartée » (Mokeddem, 2001, p. 33) puisqu’elle lui permet de se construire une identité façonnée selon ses désirs et ses envies. Elle ironise :

« Au diable, la mémoire ! Elle ne structure pas toujours. On lui doit des ravages aussi. La garce. Elle est souvent un ghetto. Un purgatoire. Dis, tu la préfères vide à sordide comme celle de ton voisin, n’est-ce pas ? Tu ne l’as pas perdue, tu t’es évadée de sa prison ? N’est-ce pas ? » (Mokeddem, 2001, p. 52).

L’héroïne qui jusque là, était de nulle part et de partout, recouvre la mémoire et se rend compte que même dans l’inconscient, elle est là
et finit par remonter à la surface : la réalité la rattrape. Elle se rappelle qui elle est et d’où elle vient et le mal-être et le malaise qui la font fuir. Elle se remémore des souvenirs pas toujours « gais », elle se rappelle sa famille, ses amis, et surtout qu’elle est en quête de son bien-être : aller ailleurs est peut-être la solution.

Elle se retrouve en pleine méditerranée, entre les deux rives auxquelles elle appartient et qui font partie d’elle. Elle se laisse guider par la mer, ce désert aquatique car elle ne se sent appartenir à aucune d’elles. Elle reste entre les deux rives puis projette d’aller ailleurs encore, plus loin, à la recherche d’une paix restée inaccessible jusqu’à présent. Au sujet de son retour en Algérie, elle répond :

« Pas tout de suite. Les tombes peuvent attendre. J’ai une autre mer à traverser. Je veux emmener Tramontane dans le Gulf Stream, à Galway. J’irai chercher le luth de Jamil plus tard. Je me rendrai au désert lorsque le silence sera revenu là » (Mokeddem, 2001, p. 214).

C’est ainsi que s’achève le récit. Elle est en quête d’un ailleurs que celui de l’autre rive de la méditerranée. En prétextant aller voir le pays de son père, elle tente alors de découvrir l’océan, un ailleurs plus loin encore.

Nora, l’héroïne de N’zid, représente la différence, l’altérité, l’interculturel, le métissage,… le dédoublement et la multiplicité qui mènent vers l’universalité. Dans sa bande dessinée, son personnage est une « méduse nomade » (Mokedem, 2001, pp. 67-68). Et Nora d’expliquer ce choix à Loïc, son ami rencontré en Méditerranée. Ils échangent :

« - ça me parait pourtant simple, presque sain. Je me suis effacé la tête. Je fais la méduse pour ne pas me laisser gagner par la panique ou le désespoir… (…) 

- Elle est déformable à l’infini et transparente, légère. Juste quelques gorgées de mer. 

- Déformable à l’infini, tu l’as dit [répond Loïc et poursuit en donnant son explication]. Dans la mythologie, Méduse est ses deux sœurs, Euryade et Sthéno représentent justement les déformations monstrueuses de la psyché. Et tiens-toi bien. Méduse, elle, elle est le reflet d’une culpabilité, d’une faute, transformée en exaltation vaniteuse et narcissique. En fait, une exagération, une succession d’images falsifiées de soi qui empêchent l’objectivité, la réparation, donc la guérison…» (Mokeddem, 2001, p. 114).

  1. Miller affirme à propos de Nora dans N’zid,

« Malika Mokeddem reprend le thème de la lutte pour parler de l’expérience traumatique de la perte de contact d’avec le moi profond de la traversée des mots qui mènent à la réintégration identitaire. Le « moi » du personnage principal de ce roman est divisé entre plusieurs personnages afin de mieux examiner les parties qui en font le tout et, peut-être, pour montrer que si le moi-sujet n’est pas une singularité, il est certainement une unité - une subjectivité métissée de plusieurs domaines qui fonctionnent ensemble » (Miller, 2003, p. 81).

Cet article tentera de mettre en relief le rapport entre la langue, l’identité et l’espace et leur impact sur l’écriture de Malika Mokeddem dans N’zid. Il s’articulera en trois temps. En premier sera abordé l’éclatement spatial, l’éclatement scriptural en second, et enfin, l’éclatement identitaire.

Eclatement spatial

L’espace est une composante « essentielle » au niveau narratif mais aussi au niveau thématique du roman de Malika Mokeddem. Il est une des composantes les plus dynamiques qui marquent son œuvre. Sa progression narrative va de paire avec l’évolution spatiale dans laquelle, s’émeuvent ses héros, qui, à son tour suit l’ordre chronologique des écritures. Elle offre une lecture géographique des lieux lorsqu’elle décrit les déplacements de ses personnages. Elle se dresse comme un guide pour son lecteur qui prend conscience que les espaces, évoqués dans les trois écrits, s’emboîtent et lui rappellent l’espace réel de l’auteure, ce qui rejoint les propos de R. Bourneuf et R. Ouellet :

« Le romancier, comme le peintre ou le photographe, choisit d’abord une portion d’espace qu’il cadre et se situe à une certaine distance… ces déplacements du regard introduisent dans la description un élément dynamique en y permettant une "circulation", une exploration de l’espace en plusieurs sens […] dans le roman, l’écrivain guide l’œil le long des chemins qu’il a lui-même tracés » (Bourneuf et Ouellet, 1981, p. 109).

La passagère solitaire se retrouve perdue entre deux rives dans cette étendue nautique et se met à la quête de son moi perdu. En dérive, elle ne cherche pas seulement sa terre, ses origines mais aussi son identité. A la recherche de sa mémoire, elle erre d’un lieu à un autre dans les lieux multiples de cet espace marin et s’approprie, volontairement et involontairement, des identités de pays différents de la Méditerranée. Cependant, des flashs de son passé remontent à la surface de sa mémoire, d’abord le désert puis l’Algérie surgit à son tour. La navigatrice se sent en danger, et décide de fuir vers la Sardaigne, la Corse puis l’Espagne. Puis elle découvre qu’elle est une métisse, une fusion de trois terres : la France, pays de sa naissance, l’Irlande de son père et l’Algérie de sa mère et de sa nourrice. Par ailleurs, elle s’aperçoit que le seul espace qui la rassure, c’est la mer avec cette multiplicité de terres, de pays, de cultures qui l’entourent des deux côtés de la rive. Elle fait méditer la méduse sur son sort dans ces lieux :

« Ici, j’entends mieux toutes les musiques. Ici, je sens tous les déserts. Il va revenir, le luth des sables, zapper les rivages et les courants. Sinon, tant pis pour lui. Ils sont nombreux à passer par ici ceux que l’enfance garde dans son chant, ceux qui perçoivent les prismes et les tangentes des détroits. Il s’en trouvera bien un, des plus sensibles, pour venir admirer de plus près mes diffractions » (Mokeddem, 2001, p. 181)

Malika Mokeddem met en scène la Méditerranée où l’héroïne est seule mais libre, un espace propice à la récupération d'un passé
et d'une identité métissée. L’immensité de la mer permet à Nora de fuir et de nomadiser à la quête de sa mémoire et de son moi. Elle peut y conjuguer ses identités et les assumer parfaitement en toute liberté. A présent, la Méditerranée est son univers, elle est son refuge, son havre de paix. « Nora reprend crayon, fusain, gouache, et peint son univers, la mer, décline les bleus de sa Méditerranée, met leurs variations entre elle et le passé, s’évade dans leurs sensations » (Mokeddem, 2001, p. 177). Elle sent d'instinct que la Méditerranée est sa complice. Elle a perdu la mémoire mais a retrouvé la paix. La mer s'établit comme un espace de sérénité et de bien-être pour elle. Elle « est un immense cœur au rythme duquel bat le sien. […] Elle fait partie d'elle. Patrie matrice. Flux des exils. Sang bleu du globe entre ses terres d'exode » (Mokeddem, 2001, p. 25). Elle sent d’instinct aussi que certains pays « lui sont plus chers que d'autres » (Mokeddem, 2001, p. 21).

« L’exil n’a rien à voir avec aucune terre. Il n’est que dans ce regard (…) qui dit : "Tu n'es pas d'ici", qui renvoie toujours vers un ailleurs supposé être le nôtre, unique surtout. (…) Même si l’on est, comme moi, une bâtarde de trois terres. Autant dire une enfant de nulle part. Mais ça, ce n’est pas permis. On est sommé de se déterminer, de pleurer les racines et l’exil ou de montrer du zèle à se planter comme pieu quelque part. Ne pas décliner une appartenance rend suspect, coupable de rejet. Le comble ! » (Mokeddem, 2001, pp. 192-193).

« Ce continent liquide est le sien. La mer est son incantation. Elle est sa sensualité quand elle lèche les recoins les plus intimes des rivages, son sortilège quand elle hante les yeux des guetteurs. Elle est son impudeur quand elle chavire, sans retenue, dans ses orgies et des fugues, sa colère quand elle explose et s’éclate contre les mémoires fossiles des terres, remplissant d’épouvante les rochers reculés et les cris des cormorans. Elle est sa complice quand elle roule, court et embrasse, dans une même étreinte, Grèce et Turquie, Israël, Palestine et Liban, France et Algérie. Elle est son rêve en dérive entre des bras de terre, à la traverse des détroits et qui va s’unir, dans un concert de vents, au grand océan. Sa Méditerranée est une déesse scabreuse et rebelle que ni les marchands de haine ni les sectaires n’ont réussi à fermer. Elle est le berceau où dorment, au chant de leurs sirènes, les naufragés esseulés, ceux des causes perdues, les fuyards de Gibraltar et bien des illusions de vivants » (Mokeddem, 2001, p. 68-69).

L’errance, l’espace multidimensionnel, et la mer, ces éléments se conjuguent en guise d’une dénonciation. L’écrivaine nomadise son personnage et met son errance au service de la quête de l’identité et de son affirmation.

L’éclatement scriptural 

N’zid, ce récit hors norme où l’auteure commence par le milieu, ce n’est qu’à l’avant-dernière page que le personnage tout comme le lecteur découvre les causes de cette amnésie. La fin du texte est en fait le début de l’intrigue, donc du récit. Elle se rappelle ce qui lui est arrivé, ce qui l’a laissé amnésique, ce qui lui a laissé cette bosse sur la tête. Ainsi et avec ce récit, l’auteure marque un tournant dans sa venue une création littéraire. Ce texte annonce un détour, une nouvelle écriture, un changement. Nora l’amnésique se retrouve contrainte de « fouiller » dans sa mémoire perdue afin de se retrouver dans le présent. Sa quête l’a fait voyager dans le passé proche mais aussi son passé lointain, jusqu’au passé de ses parents. Elle tient un discours ambigu, un monologue intérieur qui frôle le dialogue et vis-et-versa. En effet, Nora, qui vient de recouvrer la mémoire, se parle -à elle-même-, elle évoque ses peurs et ses craintes. Comme une voix qui s’adresse à elle en l’appelant par son prénom, une voix qu’elle semble ne pas reconnaitre. Elle(s) échange(nt) :

« "Toi, tu es forte. Très forte. Nora, quel enfoiré t’a déjà dit ça, Un ? Une ? Plusieurs, je crois. Toi, tu avais envie de fondre. Te dissoudre. Tellement, tellement tu te sentais faible. Justement. Nora, pourquoi ce mot, forte, te fend le cœur ? Un adjectif déguisé en objectif ? C’est ça. Une traîtrise feutrée pour dire : je quitte ? Je pars loin de toi ? Forte, tu peux rester seule. Toute seule. Le monde s’en fout. Toi, tu te vides tellement tu es forte. Tellement les manques te crèvent. Tellement personne. Tellement perdue. Tellement ça dure. Tellement c’est dur. Mais Nora, ta mer, ton dessin, c’est la nique à la mort…".

"ça suffit ! Qui t’a permis de me tutoyer ? D’imiter mon parler ? Pour qui tu te prends, toi aussi ? J’en ai assez ! Trop d’alcool dans le corps. Trop de vent aux oreilles. Saturée. Ravale tes pleurnicheries. Lâche-moi le souvenir. Nora, c’est moi. Moi, Carson. Fille du vent, de la mer et du dessin. Et saoule comme un pinson. Mais… je n’aime pas les pinsons. Ils jacassent trop. Et moi, j’ai une voie d’eau au cerveau" » (Mokeddem, 2001, p. 117).

L’écrivaine est dans cette optique donnant ainsi au lecteur l’illusion
de s’être tue pour laisser s’exprimer son personnage. N’zid se trouve être le récit de l’amnésie, celui de la non-identité et de la non-mémoire qui met la protagoniste face à elle-même, une étrangère qui se livre en pleine Méditerranée et à haute voix parfois. Elle se parle, se console, s’interroge, se questionne, etc.

« Tu vas y aller ! Si tu restes, tu vas encore dessiner. Picoler. Pas manger. Te poser des questions sans réponses. Touiller la purée de ta tête à la faire tourner. Tu n’as rien avalé de la journée. Le dessin peut attendre. Et ne dégaine pas ta peur ! », se dit-elle.

Et quelques pages plus loin, elle monologue de nouveau avec l’autre, celle qui habite le même corps qu’elle. Le lecteur pourrait lire l’existence de deux voix en elle, une sorte de schizophrénie dans le passage suivant :

« Me souviens pas avoir souhaité une bonne nuit à Zana. Bien peur que non. Pauvre Zana. Lui ai raccroché le caquet sans un mot. Eteint le téléphone. Me suis allongée sur le dos. Me suis endormie. Tout de suite. Moi qui ne dors jamais sur le dos. Moi insomniaque. Jamais aussi bien dormi. Malgré les réveils toutes les heures. Un œil et hop. Sur le dos, oui. Sautée comme une crêpe par les bonds du bateau. Forte. Très forte. La mer aussi, cette nuit. Zana doit s’inquiéter. Faut pas lui dire pour ma mémoire. Va croire que je suis folle comme ma mère. Va se frapper le sang. L’est déjà, à vie. L’exil imposé. Pas la peine d’en ajouter… La folie de ma mère, le reste… je ne savais pas. Pas vraiment. Un doute ? Peut-être. Pas demander. Pas penser. Tordre les menaces en grimaces sur le blanc du papier. Le rire et la farce pour verrouiller encore. Zana « miette » sur ce sujet. Papa sujet mi-est. Papa navigateur de hangar. Aux vents des souvenirs. Aux envies de revanches. Papa et moi, nos vies de fiction en friction avec la réalité… Nora ! Tes yeux bigleux, tes idées bègues me font suer l’oubli. Arrête de ruminer. Retomber en enfance ne te redonnera pas une mère. Bouge-toi, débrouille-toi. Retrouve son visage. Un visa pour grandir, seule au bord de rien. Ça, c’est dans tes cordes. Refais le même chemin illico. Avec toute ta tête. Sans rien gommer cette fois. Veux pas que tu me rates encore. Pas de temps à perdre. Jean Roland ? Jamil ? Tout. Rien renier. Forte. Très forte. Et d’abord, tais-toi. Tu dérapes sur des mots de retrouvailles que tu ne vivras jamais. Ton rap me casse les oreilles. J’ai faim » (Mokeddem, 2001, pp. 146-147).

Dans un style bien particulier par ses phrases courtes, phrases souvent nominales, parfois, phrases constituées uniquement d’un verbe ; par ses monologues intérieurs qui prennent forme de dialogues, par la manière qu’utilisent les personnages pour se parler à eux-mêmes en s’interpellant, se tutoyant, l’écrivaine se démarque par son écriture. La protagoniste amnésique découvre :

« En feuilletant le livre de bord, elle apprend que le bateau a été emmené en Grèce au printemps dernier. Parti du golfe du lion, de port-Camargue plus précisément, il a gagné la mer Egée en quelques escale d’une nuit, ici et là. Après un séjour de trois nuits à Bodrum, il a navigué dans les eaux de l’archipel du Dodécanèse jusqu’à Rhodes. Encore une étape à Chypre, puis il a mis le cap sur l’Egypte pour une relâche de près d’un mois. Ensuite, il est remonté rapidement à travers les Cyclades jusqu’au golfe de Corinthe pour une autre station à Athènes » (Mokeddem, 2001, p. 19).

Dans sa Bande Dessinée, Nora se représentait, se confiait, se livrait à travers les voix de ses personnages aquatiques dans des échanges plutôt métaphoriques :

« Agacées, les vagues se mettent à gronder :"Toi, la goutte, tes coups de cœur pour les piques, pour tous les exotiques sont pure folie, pire un suicide. Tu manques trop de consistance pour te frotter à ceux-là. Va te faire déshydrater la frustration. Il y a, parait-il, un poisson-lune, venu des eaux froides, qui est passé maître en  la matière". Son amie la baleine lui répète encore : "Hé, la minuscule, la presque invisible, tu me fatigues avec des excentricités et des excès que moi, l’énormité, je n’oserai jamais ! Arrête de faire la plastique flottant. La mer déteste ça. Elle risque de se fâcher et d’aller te vomir, toute mazouté, à la gueule de la terre. Viens donc dans ma bouche. Je vais te projeter si haut dans les airs que tu en verras mille arcs-en-ciel. Ça te déchargera peut-être les démangeaisons" » (Mokeddem, 2001, pp. 180-181).

En plus de l’absence de linéarité dans le récit, du monologue intérieur, du dédoublement des voix, jusqu’à la schizophrénie, l’écrivaine use de la mise en abyme, ce procédé considéré par A. C. Gignoux comme étant « un dernier phénomène d’intertextualité [qui] concerne à la fois la macrostructure et la microstructure : dans la mise en abyme, en effet, le livre est repris en réduction, à l’intérieur d’une œuvre… » (Gignoux, 2005, p.72). En matière narrative, la mise en abyme s’apparente au principe de l’enchâssement, un récit premier englobant un récit second qui, en l’occurrence, le reflète. Entre ces deux niveaux narratifs, les parentés donnent du sens au texte : le récit second, parfois commente, atteste, parodie ou réfute le récit premier. (   ) Enfin, la mise en abyme est un moyen pour l’auteur de nous faire entrer dans son laboratoire personnel (Gignoux, 2005, p. 144).

L’éclatement identitaire

Et dans N’zid, Nora représente la femme blessée, humiliée et privée de sa mémoire. L’oubli pourrait être salvateur, il est « sans doute une chance, un don indu, une terreur provisoirement écartée » (Mokeddem, 2001, p. 33). Cette amnésie pourrait être une déconstruction pour une reconstruction, ce serait alors une manière pour la naufragée de se « construire de nouveau » une identité adéquate à ses aspirations. Cette femme est un métissage, elle est de toute la Méditerranée. Dans ce récit, Malika Mokeddem provoque la rencontre d’éléments culturels multiples imbriqués. A travers l’errance de Nora et celle de Jamil, elle prône la diversité culturelle et tend vers l’universalité en atteignant l’ailleurs ; « Les ailleurs, les langues étrangères me reposent, me rendent à moi-même par une réelle écoute de ma musique, de mon errance » s’exclamait Jamil (Mokeddem, 2001, p. 194).

Le nomadisme accompagne l’héroïne amnésique de N’zid où l’errance et la mouvance atteignent leur paroxysme avec elle. Nora, n’est guidée que par son instinct, son besoin de se déplacer et son désir de liberté malgré l’oubli. Elle exploite cette « opportunité », et profite de cette liberté. Elle se compare à une méduse de par sa transparence et son amnésie, elle monologue : « Tu vas jouer à la méduse nomade. Nager. Dormir, promener ta peau. Non, pas te cogner la tête contre les murs des maisons. Les yeux des gens. Les certitudes de la terre. Tu t’arrêtes où tu veux » (Mokeddem, 2001, pp. 67-68).

Nora, la « méduse nomade », erre dans les eaux de la Méditerranée à la recherche de sa mémoire mais aussi en quête d’une sécurité
et d’une sérénité. En effet, la narratrice déclare : « Tous les nomades connaissent cette ivresse, tendue entre joie et douleur, entre deux aspirations divergentes : la disparition et la renaissance » (Mokeddem, 2001, p. 188). « Elle sait qu’en nomade des eaux elle aime autant les départs que les arrivées, les fuites que les retours, quand la mer, ses vents et ses lumières ont bercé la peine, quand la Méditerranée tout entière devient un immense cœur qui bat entre les rives de sa sensibilité » (Mokedddem, 2001, p. 184).

Le dédoublement est aussi présent dans les autres textes, notamment dans N’zid où il prend de l’ampleur avec la navigatrice amnésique. Nora la protagoniste qui incarne la perte de mémoire, matérialise aussi le dédoublement identitaire. Elle est scindée en deux, elle monologue avec son propre moi en s’adressant à elle-même comme à une tierce personne. Elle monologue de nouveau avec l’autre, celle qui habite le même corps qu’elle. Le lecteur pourrait lire l’existence de deux voix en elle, une sorte de schizophrénie. Une première « voix » prend la parole et dit :

« Me souviens pas avoir souhaité une bonne nuit à Zana. Bien peur que non. Pauvre Zana. Lui ai raccroché le caquet sans un mot. Eteint le téléphone. Me suis allongée sur le dos. Me suis endormie. Tout de suite. Moi qui ne dors jamais sur le dos. Moi insomniaque. Jamais aussi bien dormi. Malgré les réveils toutes les heures. Un œil et hop. Sur le dos, oui. Sautée comme une crêpe par les bonds du bateau. Forte. Très forte. La mer aussi, cette nuit. Zana doit s’inquiéter. Faut pas lui dire pour ma mémoire. Va croire que je suis folle comme ma mère. Va se frapper le sang. L’est déjà, à vie. L’exil imposé. Pas la peine d’en ajouter… La folie de ma mère, le reste… je ne savais pas. Pas vraiment. Un doute ? Peut-être. Pas demander. Pas penser. Tordre les menaces en grimaces sur le blanc du papier. Le rire et la farce pour verrouiller encore. Zana « miette » sur ce sujet. Papa sujet mi-est. Papa navigateur de hangar. Aux vents des souvenirs. Aux envies de revanches. Papa et moi, nos vies de fiction en friction avec la réalité… » (Mokeddem, 2001, p. 146).

Plus qu’un monologue, un dialogue entre ces « deux mois » qui se cherchent et se « ratent », puisque la deuxième voix qui semble la plus « raisonnable des deux », la plus adulte des deux exprime sa crainte en disant « Refais le même chemin illico. Avec toute ta tête. Sans rien gommer cette fois. Veux pas que tu me rates ».

Dans les écrits de Malika Mokeddem, l’espace, synonyme d’errance et de nomadisme. Son espace est en perpétuel mouvement, sa dimension spatiale est celle de son for intérieur, celle de sa quête de paix intérieure. Quête d’une identité différente, ouverte, multiple, plurielle et donc universelle.

Un échange très significatif et très révélateur du malaise et du mal-être dans lequel vit l’héroïne. Mais révélateur aussi d’une crise d’identité assez prononcée. Lorsque le lecteur découvre les propos de Nora l’amnésique qui, se comparant à une méduse, parle de son déchirement, de son indécision, de ses hésitations et de ses doutes. Une méduse à laquelle elle attribue les propos suivants :

« Ecœurée, Méduse s’enfuit, file les milles marins en se demandant sur quelle rive elle a entendu cette maxime qui lui frise la phosphorescence : "Gardez-moi de mes amis. Mes ennemis, je m’en charge". Evitant toutes les embûches, elle parvient éreintée au détroit de Gibraltar. Elle veut attendre là, à la croisée des eaux et des vents, entre leurs étreintes et leurs déchirements, entre les espoirs écartelés des terres, dans l’appel d’une autre traversée. "Ici, j’entends mieux toutes les musiques. Ici, je sens tous les déserts. Il va revenir, le luth des sables, zapper les rivages et les courants. Sinon, tant pis pour lui. Ils sont nombreux à passer par ici ceux que l’enfance garde dans son chant, ceux qui perçoivent les prismes et les tangentes des étroits.
Il s’en trouvera bien un, des plus sensibles, pour venir admirer de plus près mes diffractions" »  (Mokeddem, 2001, p. 181).

L’identité semble être devenue une tare, un handicap, un poids qui n’est plus supportable. Jamil, qui a aussi quitté son pays, affirmait à son amie Nora :

« Chez nous, l’identité est devenue une camisole. Pour un nomade, c’est ça l’exil, les siens devenus hermétiques, les proches étrangers… Fuir, gagner des ailleurs est alors une nécessité pour ne pas tout perdre. Ce que les autres appellent l’exil m’est une délivrance » (Mokeddem, 2001, p. 162).

L’amnésie est perçue comme une sorte de délivrance pour l’héroïne. L’amnésie lui serait-elle positive ? Et l’oubli est peut-être salvateur. Nora « ne cherche plus à comprendre. Elle pressent que l’oubli est sans doute une chance, un don indu, une terreur provisoirement écartée » (Mokeddem, 2001, p. 33).

Elle explique ce combat intérieur de ses différents « moi », le déchirement et la douleur de se sentir plurielle et que ces différentes voix ne s’entendent pas sur un choix. Elle dit la douleur de sa schizophrénie, à ne plus savoir quelle décision prendre, à être partagée entre l’ici et l’ailleurs, entre la liberté qu’elle a tant rêvée et la chaleur du désert et des siens. Le goût de cette liberté acquise reste amère face à la chaleur de son désert et à la douceur et la complicité de sa dune d’une part, mais d’autre part, elle reste divisée par ce même espace double à son tour : espace ouvert, immense mais synonyme de claustration, de limites et de frontières face à l’autre espace, terre d’adoption froide, mais clémente et synonyme de liberté.

Conclusion 

Ainsi s’exprime la rencontre et le croisement de deux ou de plusieurs cultures dans les récits de Malika Mokeddem. La crise
et l’éclatement identitaire, naissent d’un compromis, et de la rencontre avec l’Autre, l’autre culture, l’autre langue, l’écrivaine, aspirerait-elle à une identité interculturelle ? En effet, elle l’espère. Ce souhait de ne plus se démarquer, ce souhait d’une multiplicité culturelle se traduit dans ses textes, il les traverse. Aussi, identité, ouverture, métissage synonyme de richesse et d’ouverture sur l’autre.

En effet, perte de mémoire rime avec perte d’identité, et perte de d’identité aboutit à une quête d’identité. Un semblant d’équation des plus cohérentes de par le fait que N’zid soit le roman de la perte de conscience mais aussi de la prise de conscience. Même amnésique, la protagoniste est consciente de sa fuite vers l’avant, vers l’ailleurs. Nora, qui recouvre la mémoire au milieu du « texte » avoue à un moment donné que de ne plus savoir qui elle est, peut être très bénéfique du fait qu’elle peut s’attribuer et adopter l’identité qu’elle désire et qu’elle choisit. Elle découvre par la suite qu’elle est l’enfant d’un mariage mixte : mère algérienne et père irlandais et qui vogue en plein milieu de la méditerranée. Une fois la mémoire recouverte, le désir de départ ainsi que celui de l’exil et de la fuite vers l’avant sont aussi de retour, l’héroïne décide de partir vers l’ailleurs. Un ailleurs qui n’est plus celui de l’autre rive de la méditerranée car les deux rives ne l’ « intéressent » plus parce qu’aucune n’a répondu à ses attentes, et aucune ne lui a permis d’accomplir sa quête. En prétextant aller voir le pays de son père, elle tente alors de découvrir l’océan, un ailleurs plus loin encore que la méditerranée, plus ouvert, plus immense et plus riche de cultures, de langues, de vie et donc, plus fertile pour une femme en quête d’une identité.

Malika Mokeddem choisit l’amnésie comme manière d’effacer tout souvenir quel qu’il soit et donc toute culture et toute appartenance. N’zid serait le roman de « l’aboutissement », en d’autres termes, Nora le personnage principal adulte renie, d’une certaine manière une identité et tente de s’en construire une qui soit multiple, qui soit un amalgame de cultures, d’ethnies et de langues. En d’autres termes, N’zid est un texte qui se présente comme le récit d’une aventure nouvelle, l’écriture, celui d’une identité à conquérir. Les éléments d’une vie s’emboîtent, au fur et à mesure qu’elle recouvre la mémoire, et la profondeur du récit se précise. Le lecteur devine une suggestion terrible d’un enfermement mental qui n’a -en fait- jamais cessé. L’amnésie initiale de Nora prend dorénavant des airs symboliques de réflexion sur la portée et les échos qu’un questionnement identitaire. Ainsi, N’zid incarne l’identité à conquérir. L’héroïne de Malika Mokeddem, incapable de se rappeler son nom, se trouve placé hors du temps, au large, dans un espace sans frontières. Nora est dans une sorte d’ « amnésie de l’être » : signe évident d’une identité à conquérir, dans le prolongement des autres livres.

Bibliographie

Production littéraire de Malika Mokeddem

Mokeddem, M. (1990 et 1997). Les Hommes qui marchent. Paris : Ramsay, Grasset et Fasquelle.

Mokeddem, M. (1992).  Le Siècle des sauterelles. Paris : Ramsay.

Mokeddem, M. (1993). L'Interdite. Paris : Grasset.

Mokeddem, M. (1995). Des rêves et des assassins. Paris : Grasset.

Mokeddem, M. (1997). Les Hommes qui marchent. Tunis : Cérès [1re édition, Ramsay, 1990].

Mokeddem, M. (1998). La Nuit de la lézarde. Paris : Grasset.

Mokeddem, M. (2000 et 2001). N'zid. Paris : Le Seuil et Grasset.

Mokeddem, M. (2002 et 2003). La Transe des insoumis. Paris : Grasset.

Mokeddem, M. (2005 et 2006). Mes Hommes. Paris : Grasset et Sédia.

Mokeddem, M. (2008). Je dois tout à ton oubli. Paris : Grasset.

Ouvrages critiques

Bourneuf, R.et Ouellet, R. (1981). L’univers du roman.  Paris : PUF.

Gignoux, A.-C. (2005). Initiation à l’intertextualité. Paris : Ellipses Edition, Coll. Thèmes et Etudes.

Miller, M. (2003). N’zid : Le travail du moi unifié. Le Maghreb littéraire : Revue canadienne des littératures maghrébines, VII (14), Toronto Canada : Ed. La source, pp. 81-97.

 NOTES

* Mokeddem, M. (2000 et 2001). N’zid. Paris : Le Seuil et Grasset.

(1) Université Oran 2 – Mohamed Ben Ahmed, Oran, 31000, Algérie.