Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Présentation

Ce volume rassemble une grande partie des contributions des participants à la journée d’étude « Langues et identités des écrivains méditerranéens francophones de la diaspora. Etat des lieux », qui a eu lieu les 16 et 17 décembre 2014 au siège de l’UCCLA[1]-CRASC[2].

S’inscrivant dans le cadre des activités de l’équipe de recherche « plurilinguisme et imaginaire linguistique dans le récit migratoire francophone. Cas des écrivains maghrébins en France et au Canada », cette journée d’étude proposait de réunir des études, des analyses et des témoignages portant sur la thématique de la/les langue(s) et de l’identité chez les écrivains francophones de la diaspora en Méditerranée.

La Méditerranée ce haut lieu millénaire de confrontation éminemment complexe, est plus que jamais un creuset inépuisable de recherches pour comprendre l’évolution du monde contemporain où foisonnent des coexistences, interférences, interprétations et emprunts dans une trame de langues et de peuples unis par la même mer.

Ainsi, dans un tel contexte, le problème des langues prend des dimensions diverses et donne lieu à des enjeux multiples, d’où l’intérêt d’une réflexion approfondie sur ce sujet.

Ceci dit, l’analyse des stratégies scripturales mises en œuvre en fiction est à même de nous révéler le fonctionnement d’une écriture qui échappe aux catégorisations de l’entre-deux. L’écriture serait ce langage spécifique où s’articule la quête transculturelle et transfrontalière.

 Les recherches récentes soulignent que les sujets diasporiques sont
« marqués par l’hybridité et l’hétérogénéité – culturelle, linguistique, ethnique, nationale (Alao et De Angelis, 2007, p. 155) - et que ces sujets se définissent par une "transversale" entre des frontières délimitant nation et diaspora » (Braziel et Mannur, 2003, p. 5).

Cette « transversale » implique nécessairement une période de suspension entre le déplacement du lieu d’origine et l’installation dans un nouvel espace culturel, qui produit une sorte d’espace-tiers (Bhabha, 1994 in Alao et De Angelis, 2007, p.155) où, des deux côtés (la communauté de la diaspora et les communautés qui habitent déjà cet espace « autre ») (Alao et De Angelis, 2007, p.155).

Le passage du « multi » au « trans » donne lieu à des variations thématiques autour de la question des transferts culturels et des frontières de l’imaginaire.

En effet, l’écriture de la diaspora est le lieu d’exercice d’une praxis littéraire qui se définit en termes d’écart et d’écartèlement dans une dynamique transculturelle et transfrontalière.

Une écriture du transculturel ne peut que charrier les interrogations liées à l’identitaire et aux appartenances multiples. Dans leurs récits, ces écrivains francophones tout en étant ambassadeurs de la langue française n’hésitent pas à jouer avec les langues. Leur œuvre est alors témoin de métissage écrit face aux ruptures multiples dans un processus de reconstruction identitaire. Le débat reste toujours ouvert sur ces questions autour de la langue et de l’identité.

Une pléiade d’auteurs a contribué à l’élaboration de cet ouvrage pour tenter de réfléchir sur ces problématiques en apportant quelques éléments de réponses et, surtout, en ouvrant un dialogue entre les études littéraires, linguistiques, sociolinguistiques et d’analyses de discours à travers l’analyse in vitro/in vivo de supports variés et de témoignages d’écrivains.

Zineb Ali-Benali, nous montre comment fonctionne la fabrique d’un auteur français et comment Faiza Guen participe à cette fabrique.

A travers l’adage extrait du dernier livre Le fruit ne tombe jamais loin de l’arbre mais jamais sur la même terre. Une fabrique d’écrivain pour aborder la question de « l’où », d’où parlent les personnages et les narrateurs de cette romancière. D’où sont-ils ? Quels lieux, quelles territorialités disputées, revendiquées, quittées ? Quelle histoire et quelles histoires sont mémoire et trace ? Pour répondre à la réflexion du double, de l’exil, de l’ailleurs et de l’identité.  

Karim Amellal, auteur issu d’un mariage mixte ; il revient dans son article sur la génération d’écrivains issus de l’immigration à laquelle il appartient.

L’auteur a choisi d’appréhender la relation qu’entretient les écrivains d’origine algérienne avec leur pays d’origine à travers l’analyse des textes de : Faiza Guène, Rachid Djaidani, Mouss Benia, Ahmed Djouder, Kaoutar Harchi, Nora Hamdi, Nor Eddine Boudjedia, Mohamed Razane, Mabrouck Rachedi, Rachid Santaki, Houda Rouane, parmi bien d’autres et qui ont tous publié leurs premiers romans dans ou autour des années 2000.

Belgacem Belarbi, nous convie à une réflexion sur la fragilité identitaire de l’auteure Nina Bouraoui dans son roman Mes mauvaises pensées. Prise entre deux cultures aux frontières inconciliables entre la France et l’Algérie, Nina Bouraoui est condamnée si elle ne veut pas se perdre tout à fait, à composer, à accepter d’être « déjà l’inscription d’un écart ». Pour cela il lui faut ruser et se dédoubler.   

L’auteur considère que Nina Bouraoui, tente à travers l’écriture de s’inventer autrement, essayant d’échapper un peu à sa difficulté d’être.

Dalila Belkacem, aborde le rapport entre la langue, l’identité
et l’espace et leur impact sur l’écriture de Malika Mokeddem dans N’zid.

Dans ce roman, l’auteure fait éclater toutes les frontières en faisant errer sa protagoniste au milieu de la Méditerranée à la recherche de son identité, de sa mémoire, de ses origines et de son moi. 

Naziha Benbachir, interroge la notion du plurilinguisme et du changement de langue chez deux écrivains du bassin méditerranéen. Cas de Rachid Boudjedra et de Vassilis Alexakis.

Ces deux auteurs  partagent une expérience littéraire commune ; ils ont commencé à écrire leurs premiers romans en français. Et après une période d’exil et un retour au pays ; ils ont opté pour l’écriture dans leur 1ère langue : la langue grecque pour Vassilis Alexakis et la langue arabe pour Rachid Boudjedra. Un va-et-vient incessant entre les deux langues que l’auteur tente de comprendre essentiellement  à travers une analyse des entretiens.

Sabrina Fatmi, inscrit sa réflexion dans une posture sociolinguistique, elle tente de démontrer comment les personnages du roman Le Thé au Harem d’Archi Ahmed de Mehdi Charef vivent la concomitance des deux cultures : la culture maghrébine et la culture française.

L’auteur s’intéresse au parler spécifique qui est une sorte de  mélange entre les deux langues (l’arabe et le français) et qui en fait naître un sabir.

Dans un premier plan, elle décrit les spécificités de ce phénomène linguistique tandis que le second plan concernera le statut ethnotypique –souvent synonyme d’incompétence chez beaucoup d’émigrés de la 1ère génération. 

Christiane Perregaux nous propose une lecture psycho- sociolinguistique. A travers l’étude et le croisement des autobiographies langagières de Nancy Huston et de Leila Sebbar.

L’auteure reprend 30 lettres échangées entre Nancy Huston et Leila Sebbar du 11 mai 1983 au 07 janvier 1985. Les fragments biographiques dévoilent des cohabitations souvent inattendues entre langue et situation de vie, où l’exil est le thème principal.

Noureddine Saadi, revient sur son expérience littéraire et linguistique. L’auteur évoque aussi la notion de l’exil linguistique en littérature d’une manière générale et des écrivains maghrébins de langue française en particulier.

L’auteur revient dans sa communication sur le rapport qu’il entretient avec la langue française seule langue possible d’écriture, dictée par un contexte social de l’époque. Colonisé il a grandi dans deux mondes séparés par une frontière. Entre le foyer familial dans lequel il parlait l’arabe algérien et un monde extérieur fait de parlers divers : arabe, berbère, français, italien, espagnol.

Cette complexité coloniale va s’accentuer et se démarquer lorsqu’il sera scolarisé, il sera partagé entre les lèvres douces et les yeux bleus de la maîtresse au détriment de la voix courroucée et badine du cheikh de l’école coranique.

Amar Seddiki, nous invite à découvrir le métissage et l’hybridité culturelle ainsi que ses différents aspects dans les œuvres des écrivains maghrébins de langue française comme : Assia Djebbar, Malika Mokeddem, Nina Bouraoui, Leila Sebbar et d’autres. Pour l’auteur l’hybridité dans une œuvre littéraire intègre la polyphonie et le dialogisme en tant que technique de l’écriture, alors que l’usage d’une langue étrangère donne lieu à une dialectique de l’identité / altérité.

Dans un autre registre, Habib Tengour, nous propose une lecture poétique dans laquelle il revient sur la notion de diaspora des écrivains maghrébins ou d’origine maghrébine.

L’auteur puise des exemples dans le patrimoine arabe mais aussi dans les mythes grecs.

L’exil est:  

- El ghorba et el gharib dans les chansons d’émigré

- Taghrib évanouissement et envol dans la poésie mystique soufi

- El hidjra, départ,  rupture définitive avec le lieu originel

- El Manfa, le bannissement et l’expulsion d’Al menfi, chanson de l’époque coloniale

- Disparition de la demeure chez Antara.

Enfin, Seza Yilancioglu, interroge le lien entre histoire/mémoire et itinéraire géographique. 

Et le lien entre la notion géographique et la langue/la structure de l’imaginaire chez Leïla Sebbar en s’appuyant sur ses ouvrages ; L’arabe comme un chant secret, Mes Algéries en France (premier tome de la trilogie) et Une enfance juive en Méditerranée musulmane. Ces titres convergent vers les deux géographies : l’Algérie et la  Méditerranée.

En effet, les  hybridités culturelles et géographiques construisent le noyau de la problématique de l’écriture de Leila Sebbar selon l’auteur.

 

Naziha BENBACHIR

 

Bibliographie

Alao, G. ; De Angelis, V.-M. (2007). « Diasporas transnationales :entre déterritorialisation et reterritorialisation ». In : Zarate, G. ; Levy, D. 
et Kramsch, C. (Dir.). Précis du plurilinguisme et du pluriculturalisme
(pp. 155-158). Paris : Editions des Archives Contemporaines.

Braziel, J.-E. et Mannur, A. (2003) (éds.), Théorizing Diaspora.Oxford Blackwell.

 

NOTES

 [1] Unité de Recherche sur la Culture, la Communication, les Langues, la Littérature
et les Arts/CRASC, 31000, Oran, Algérie.

[2] Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle, 31000, Oran, Algérie.