Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N° 34, 2018, p. 123-150 | Texte intégral


 

 

Mohamed KALI

 

 

La traditionnelle célébration de la nativité du prophète de l’Islam, le Mawlid ennabaoui, a été cette année bien particulière pour avoir correspondu, après 457 ans depuis 1557, avec la fête de Noel. Il n’en a pas fallu plus pour que se réveillent contre elle les anathèmes la dénonçant de bidaâ, c’est à dire de déviance religieuse.

Ce rarissime hasard d'un croisement des calendriers julien et hégirien, un formidable pied de nez face aux crispations identitaires tant en « Occident » qu’en « Orient », le premier ne se définissant plus de gréco-latin mais de judéo-chrétien bien avant que le second se déleste lui aussi de ce qui faisait sa richesse culturelle au point de s'en prendre à son patrimoine. Avant de proposer un voyage en région où le Mouloud, un de nos patrimoines le plus partage, n'est pas encore tombé dans le folklore, qu'en est-il exactement au regard de l'actualité à la veille de la célébration de ce mouloud ?

Les faits d'abord : La fin d'année 2015, autre hasard du calendrier, le 1er décembre, à trois semaines de la commémoration du Mawlid, le Sbuâ de Timimoun, une de ses plus remarquables déclinaisons locales, a été classé par l’Unesco patrimoine culturel immatériel de l’humanité à la demande des autorités culturelles algériennes. Pour ceux qui suivent l'actualité, les premières réactions hostiles à l'évènement sont le fait des chaînes satellitaires du wahhabisme, qu'il soit saoudien ou des Emirats du golfe. Leurs imams médiatiques ont déversé leurs condamnations relayées par la suite par leurs relais en Algérie. Leur propagande a exhumé une vieille controverse quant à la légitimité religieuse du Mawlid considéré comme une fête non canonique. Il lui est reproché d’avoir été introduit plus de trois siècles après la mort du prophète et d’avoir copié la célébration de Noel. En effet, et détail de l'histoire, « l’inventeur » du Mawlid, qui est un Calife natif d’Algérie, Al-Muizz li-Dîn Allah (932/975), est célèbre pour avoir déplacé le centre du pouvoir de la dynastie fatimide d’Afrique du Nord vers l’Egypte où il fonda la ville du Caire.

Pour ce qui est de l’Algérie, la célébration du Mawlid répondait effectivement en écho à celle de Noel. Sauf que, remarque opposable aux wahabites, à la différence des autres pays musulmans, l'Algérie qui subissait 132 ans de colonisation de peuplement doublée d’une agressive politique de déculturation, cette célébration était un marqueur identitaire pour précisément se différencier des colons dont Noel est l'apanage. En ce sens, le Mawlid a été un élément d’affirmation d’une identité nationale déniée par l'occupant. Cela est si vrai que la résistance à la dépersonnalisation a été poussée au point que bien des clubs de football « indigènes » ont eu pour nom Mouloudia.

Sboû, Ahellil, Yennayer, et Islam intégrateur

Oublieux ou ignorant les causes de ce particularisme, sur des canaux de télévision privés, les salafistes d'Algérie se sont ligués, usant d'un « argument » qui n'a pas été sans faire mouche sur certains segments de la société acquis à leur idéologie : «Le prophète n’a pas besoin qu’on le fête mais qu’on suive son exemple, c’est-à-dire sa sira ! ». Quant aux Islamistes se voulant BCBG, la fête pour être tolérée devrait impérativement s’écarter de tout ce qui est festif et ludique pour se limiter à une célébration religieuse consacrée au recueillement, aux prières et au medh.

En fait, l’activisme islamiste n'était pas à sa première offensive sur le terrain du patrimoine culturel immatériel. Il a même acquis une certaine expérience en s'attaquant à la fête de Noel puis au Réveillon au cours de la décennie écoulée. Les Algériens s’en étaient appropriés après l’indépendance, c’est-à-dire une fois disparue l’adversité que leur faisait subir l’Autre. En fait de Noel, ce qui avait été retenu, c’est la gourmandise de la bûche le 25 décembre. Pour ce qui est du réveillon, c'est plutôt le sens de la fête auquel est donné libre cours au nouvel an. L’Islamisme s’est attaqué au premier en suscitant à force de prêches le doute sur l’islamité des pâtissiers. Et au terme d’une décennie de pressions répétées, il a obtenu qu’aucune bûche ne figure plus sur la liste de leurs gâteaux. De même plus aucune guirlande n’orne leurs vitrines à l’approche de Noel.

Pour ce qui est du Réveillon, des affiches en couleur étaient placardées sur les artères des grandes villes, usant de mots d’ordre culpabilisateurs et franchement christianophobes. D’aucuns ont estimé qu’une organisation était derrière du fait de la logistique déployée et du financement qu’elle a nécessité. Curieusement, les autorités n'ont pas réagi. Idem pour ce qui est des attaques contre la célébration du Mouloud. Mais; paradoxe, début janvier 2016, elles ont apporté leur caution et leur appui à la célébration de Yennayer qui, elle, coïncide chaque année avec le 12 janvier.

Il se trouve que contrairement au Mawlid, Yennayer qui remonte à avant l’arrivée de l’Islam en Afrique du Nord, est défendu et revendiqué par les « berbéristes » comme patrimoine amazigh. Pour d'aucun, il se trouve que le « berbérisme », celui qui se démarque ostensiblement de l’arabité et de l’Islamité, ne se reconnaissant que dans la seule amazighité, possède des capacités de « nuisance » que les autorités ménagent parfois. Le Mawlid, lui, étant l’affaire de la majorité silencieuse, passerait par pertes et profits. Le plus étonnant, c'est le fait que même les islamistes ne sont pas attaqués à Yennayer qui, pourtant de leur point de vue, devrait être considéré autrement plus contestable que le Mouloud.

A cet égard, son étymologie est à relier avec le terme latin Januarius dérivé du nom de Janus, le dieu romain auquel le premier mois de l’année était consacré. La relation est d'autant plus évidente que l’Algérie a été une colonie romaine, de -25 à +430, soit durant 450 ans. Ce qui est étrange, c'est que malgré les mises au point de chercheurs (1), les « berbéristes » continuent de dater Yennayer à 950 avant JC, depuis l’intronisation Sheshong pharaon d’Egypte !

Cette mystification remonte à 1980 lorsqu’un membre de la très controversée académie berbère de Paris inventa un calendrier selon lequel 2016 correspondrait à 2996 depuis l’avènement de Sheshong. Cette volonté de s’attribuer un mythe fondateur en revendiquant l’origine berbère, en fait Lebou, de Sheshong a fait fi de son égyptianité, lui général égyptien qui a accédé, par une sorte de coup d'Etat, à la dignité de Pharaon. Pis, la quête d’une ancestralité a entrainé les « berbéristes » à même inventer une bataille gagnée par Shesong contre Ramses III (alors qu'ils ne sont pas contemporains) et donc de faire de Yennayer la célébration de cette victoire !

Toujours est-il que l’Algérie a déposé un dossier auprès de l’UNESCO en vue de la classification de Yennayer, ce qui n’est en soi pas une mauvaise idée, Yennayer étant un patrimoine culturel à préserver d’autant qu’il est encore vivace et qu’il n’est pas l’apanage des seuls berbérophones mais aussi des arabophones.

Revenons maintenant au Mawlid, il y a lieu de savoir que sa célébration n’obéit à aucun rituel. Elle diffère d’un pays musulman à un autre et, en Algérie,  d’une région à l’autre. L’islam ayant été intégrateur en Algérie, elle mêle sacré et profane. Il se trouve que celle de Timimoun, en fait du Gourara dont elle est la capitale, est à ce point particulière qu’elle ne pouvait pas ne pas susciter l’intérêt de l’UNESCO. D’ailleurs, c’est la seconde fois que le Gourara se distingue par la richesse de son patrimoine puisqu'en 2008 l’organisation internationale a inscrit, sur sa liste du patrimoine immatériel de l’humanité, son emblématique Ahellil, un genre poétique et musical où l'amazighité et l'africanité de l'Algérie s'affirment uniment, la dimension africaine qui, soit dit en passant, ne figure pas dans la liste des " constantes nationales "

Gospel sur fond de baroud de l’allégresse

Tous ces préliminaires n’auraient pas été de mise dans un reportage « normal », ils étaient nécessaires, quitte à alourdir le récit.

Donc départ l’avant-veille de Noel, depuis le bord de la Méditerranée en Oranie, pour, au bout de 1000km, aboutir à Béni-Abbès en région d’Oued Saoura, cela avant de pousser 350km plus loin vers le Gourara. Sur notre trajet, à 700km, nous avons évité la mort dans l’âme l’étape de Kenadsa, une ancienne oasis et tout aussi anciennement village houiller aujourd’hui ville dortoir à la périphérie de Béchar, la capitale régionale du Sud-Ouest. Son illustre zaouïa n’étant plus le centre de rayonnement culturel et religieux qu’elle fut jadis, la fête Sid el Miloud, hormis le traditionnel repas de la famille élargie, a exclu tout ce qui est festif, en particulier son coloré carnaval masqué, Berk Aïchou. L’Islamisme BCBG est passé par là.

A Béni-Abbès, où le père de Foucauld (2) a bâti « La Fraternité», entre 1901 et 1904, un ermitage avec chapelle toujours ouvert aux pèlerins, on fête un Mouloud qui n’a rien à envier au Sboû de Timimoun. Ici christianisme et Islam vivent dans la sérénité des immensités qui ramènent l’individu à l’humilité et à l’essentiel. La population, une exception en Algérie, bien que constituée de différentes tribus et ethnies (arabes dont Chaâmba et Ghenanma, des arabisés d'origine africaine, chleuh et touareg) vit dans l'harmonie. C'est le Sahara, entre autres raisons, qui a transformé l’ex-soudard de Foucauld. Et c'est au Sahara qu'il consacra son sacerdoce, débarquant au tout début du 20ème siècle, en vallée de la Saoura, une trouée d’humidité et de verdure des palmes de dattiers. Elle forme une étroite entaille creusée par l’oued du même nom entre le grand erg occidental (80 000 km2) à l'est et la rocailleuse Hamada à l'ouest. Cette vallée, voisinant en son nord-ouest le Gourara, s’étale sur plus de 300 km en un chapelet de ksours, d’anciennes citadelles en pisé où habitent les seuls agriculteurs et seuls sédentaires du Sahara où ne vivaient pas que des nomades, aujourd’hui pratiquement tous sédentarisés.

Figure 1 : Foum el erg, « la bouche » de l’erg

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Figure 2 : Trouée de verdure et d’humidité

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Figure 3 : « L’océan de sable » qu’est le grand erg, soit 80 000 km2

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Figure 4 : Ksar du vieux Kerzaz

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La fête de la nativité a eu lieu sur deux jours, les 23 et 24 décembre, en « la perle de la Saoura », autre appellation de Béni-Abbès. D'autres lui préfèrent celle de « l'Oasis
blanche », Béni-Abbès étant la seule agglomération du sud-ouest à couvrir ses murs de chaux légèrement teintée pour ne pas aveugler.

Le 23, c’était dans l’après-midi, après la prière d’el Asr, selon la coutume. Le rendez-vous des festivaliers est à Thlaya, du nom d’un grand arbre qui trônait là il y a des lustres, et autour duquel se tenait très anciennement un marché hebdomadaire et où, sous la protection de son ombre, tout marchand ambulant de passage exposait ses produits. A cause de sa centralité par rapport à l’agglomération, du moins l'ancienne, c’est là le rendez-vous de la fête du Mouloud. Depuis quelques années, on y a édifié un amphithéâtre en demi-cercle, à l’endroit où traditionnellement les femmes assistaient au baroud, aux danses et chants auxquels s’adonnent les hommes ; les femmes, elles, font la fête entre elles dans la sphère privée en laquelle les hommes ne sont pas admis.

Du reste, l’amphithéâtre est au trois quart réservé aux femmes parce que les « mâles », en théorie doivent tirer le baroud ou accessoirement s’occuper d’autre chose pour la réussite de la fête. Ici, on ne donne pas un spectacle folklorique et il n’y a pas un public et des artistes en représentation. On est en phénomène social. En effet, c’est un patrimoine vivant, contrairement au karkabou et baroud qu’on donne au nord du pays ! C’est parce qu’il y a des gens débarqués d’ailleurs qu’un espace est consenti sur les gradins aux hommes qui en sont venus. La séparation des sexes qui gêne au premier jour disparait au second, les couples ne sont plus séparés, les officiels n’étant plus là, les organisateurs lâchent du lest sur le protocole. La mixité est alors reine.

Le 23, l’ouverture débute par le sacré avec la récitation de la Fatiha. Les officiants sont les fidèles avec à leur tête l'imam. Ils viennent de sortir de la mosquée d'à côté après El Asr. Cette année le Wali délégué, Béni-Abbès n’étant plus une simple daïra, est du nombre des officiants. C’est un signal fort, mais à consommation « béni-abbessienne », contre les réactions wahabites.

Fait plus remarquable pour le visiteur, parmi les présents sur l’immense halqa, il y a les enfants dont c’est le premier Mouloud de leur vie. Ils ont moins d’un an, forcément. Leurs parents, un mâle, qui les portent, tiennent symboliquement un bout de palme. Un baroud doit être tiré en premier en leur honneur. Ce sont tous des garçonnets, société patriarcale oblige. Pendant ce temps arrivent les « baroudeurs », convergeant de leurs quartiers. Ils forment un cercle de près de 300 tireurs, tous habillés d’amples robes sahariennes et de chèches d’un blanc immaculé. Un groupe de percussionnistes, tambourins et tbals mettent en train la fête passant en revue les participants, les entrainant dans le chant et la danse. Les refrains sont des louanges au prophète. Rien d’empesé, tout est exultation joyeuse. Les leitmotivs sont repris à l’unisson sur fond de You-You des femmes sur les tribunes. Le ton et le rythme sont si entrainants que les corps chaloupent en ondulations. Et l’on se plait à y voir les origines africaines du gospel, l’Algérie étant africaine, du Nord certes, mais africaine avant d’être maghrébine.

Une fois tout accordé par l’officiant en chef, les porteurs des enfants se mettent au centre de la halqa. Ils serrent leur progéniture bien fort parce que le bruit et l’onde de choc des tirs de fusils se transmet de façon tellurique à tout le corps. C’est pour cela que le baroud du Mouloud s’appelle fezzaâ à Béni-Abbès, c’est-à-dire choc, ébranlement. L’officiant, au centre, fait répéter le mouvement de tir à chaque groupe du cercle. On plie le corps, on se relève et l’on simule le tir comme en une chorégraphie. Puis, c’est au tour de toute la ronde, à plusieurs reprises jusqu’à ce que la synchronisation soit parfaite car le tir doit être simultané. Il a d’ailleurs fallu des jours à chacun des groupes pour s’entraîner et rôder les automatismes pour le moment venu faire bonne figure et faire honneur à son quartier. Les armes dont ils usent sont des pétoires de fabrication artisanale. Quant au baroud, sa poudre l’est également. Les autorités, depuis la tragique décennie 1990, en avaient interdit la fabrication pour d’évidentes raisons de sécurité. Depuis quelques années, elle a été autorisée. La poudre étant alors désormais à profusion, le baroud de l’allégresse se donne à cœur joie.

C’est ce qui en cette fin décembre 2015 a fait qu’après le premier baroud d’honneur et la sortie des enfants, la grande halqa a pétaradé de plus belle. Puis, elle s’est scindée en petites halqas, reconstituant les troupes de quartiers pour rivaliser entre elles dans des évolutions mises au point pour ravir la vedette aux autres troupes, le baroud n’étant pas démonstration de force mais feu d’artifices dans tous les sens du terme.

 Figure 5 : La Fatiha

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Figure 6 : Arrivée des baroudeurs en file indienne

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Figure 7 : La halqa se forme

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Figure 8 : Les percussionnistes (en avant, à droite) impulse son rythme à la fête

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Figure 9 : Chants collectifs, rythme et déhanchements chaloupés avec les enfants dans les bras

 

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Figure 10 : Tir en l’honneur des enfants

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Figure 11 : Phase 2 du tir

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Figure 12 : Phase 3 du même tir

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Figure 13 : Et phase 4 : le baroud est feu d’artifice et non démonstration de force

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Couscous à profusion

Au crépuscule, c’est l’heure de la séparation même si toute la nuit, les détonations animeront des veillées dans les quartiers. On s’ébroue de l’émotion, on se racle la gorge, la fumée du baroud ayant pénétré partout. Les femmes vont à leur tour s’éclater en chants et danses, entre elles. Certaines le font entre deux couscoussiers placés sur la marmite. Leur couscous, grains de semoule enrobés de farine contrairement au Nord, est servi à profusion deux jours durant aux gens venus d’ailleurs et hôtes du village. Pour se sustenter, il faut se rendre à la maison des Rahou, pas loin de Thlaya. Les Rahou sont des notables issus d'une des tribus fondatrices de la cité. Depuis plusieurs générations un pan de leur vaste demeure est réservé le temps du Mouloud à la restauration des convives de l’agglomération. Servi à bombance, il est suivi d’un thé servi comme digestif.

Figure 14 : Couscous à profusion servi aux hôtes de passage

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Figure 15 : Le service du thé par les bénévoles

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Le lendemain, au matin, les retrouvailles ont lieu à Thlaya. Les baroudeurs arrivent, annoncés par leurs tirs. C’est l’extase dans les tribunes. Les appareils photos crépitent et les Smartphones ne ratent rien envoyant instantanément leurs vidéos sur les réseaux sociaux. La grande halqa va durer cette fois plus longtemps avant de se dissocier en plus petites. Puis c’est aux tireurs individuellement de faire des exhibitions en accompagnant le tir de loufoques acrobaties. Le jeu est risqué parce qu’on peut gravement se blesser ou meurtrir autrui. C’est dire l’adresse des « joueurs ».

En les observant plus attentivement, on s’aperçoit que ces baroudeurs ne sont pas ces pauvres paysans aux mains calleuses d’il n’y a pas longtemps. Nous nous sommes rendu compte incidemment de la chose en voulant prendre des photos de quelques-uns d’entre eux. Ce sont des jeunes, pour la plupart des cadres, voire des universitaires, dont certains n’habitent plus Béni-Abbès et qui sont venus de très loin pour se ressourcer. Le baroud n’a-t-il pas été tiré en leur honneur à leur première année de vie ? C’est certainement en cela que réside l’espoir, celui de la transmission et d’un retour à des échelles de valeurs et des repères ayant volé en éclats depuis 1988 et surtout durant la décennie noire.

Après les exhibitions, les baroudeurs se mettent en file pour faire faire le tour de la ville. La procession emprunte un traditionnel trajet sur quelques kilomètres en bordure de la palmeraie. Elle marque des haltes avec des tirs qui se font soit à l’unisson soit en tirs successifs dans un staccato de mitraillette. Le périple ne va pas jusqu’au modeste mausolée de sidi Othmane dit « el gherib » par-delà le pont enjambant l'oued Saoura. Ce saint patron de l’agglomération dont, selon la légende, la bénédiction du lieu aurait fait jaillir l'eau et verdi le désert, a été le premier à recevoir les dévotions des Abbabsa (les béni-abbésiens) dont certains avaient auparavant badigeonnés ses murs. D'ailleurs, tous les sanctuaires des marabouts en Saoura ont été badigeonnés.

Figure 16 : Ruines d’un ksar.
Ce qui reste des modestes mausolées a été blanchi

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Figure 17 : Une femme accomplissant ses dévotions

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Figure 18 : La fezzaâ dans tous ses états 1

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Figure 19 : La fezaâ 2

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Figure 20 : La fezaâ 3

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Figure 21 : La tournée du village

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Figure 22 : Tir en staccato

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Figure 23 : Vue partielle de Timimoun depuis l’erg.
Au loin, la tournée de la fezzaâ

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Figure 24 : Sidi Othmane le saint patron de Béni-Abbès, de l’autre côté de l’oued. En face la fumée du baroud indique Thlaya


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Figure 25 : En photos suivantes, portraits d’une nouvelle génération

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A une autre fois, la Septaine du Gourara

La fezzaâ se poursuivait l’après-midi lorsque nous quittons Béni-Abbès.

Dans le Gourara, la fête de l’anniversaire du prophète a débuté. Elle se clôt pas très loin de Timimoun, en son 7ème jour. Elle s'appelle « Sboû » parce que traditionnellement, un nouveau-né est baptisé du prénom qu’il portera au 7ème jour de sa naissance, ce qui donne lieu à une fête dont c'est le nom.

Le septième jour (la Septaine) est l’aboutissement de plusieurs phases de la célébration qui revisite un évènement fondateur dans la mémoire des Zénètes, les tribus berbères du Gourara. Selon Rachid Belil :

« Le rituel du sbuâ, tel que nous avons pu l’observer, serait non pas le résultat d’un seul acte fondateur ainsi que le pensent les Gouraris qui y participent, mais plutôt le produit de phases successives d’une élaboration qui relève d’un processus de production symbolique. Ce processus s’articule autour d’au moins trois aspects : le religieux, le politique et l’espace » (2).

Abderrahmane MOUSSAOUI insiste pour sa part sur l'existence d'un

« Lien direct entre des dissensions passées et une réconciliation sous l'égide de Sid al hàdj Belkacem. Depuis, dit-on, on commémore l'événement et on honore le saint réconciliateur en rejouant la scène sur le site même de l'événement » (3).

Cette greffe à la fête du Mouloud est ce qui caractérise le sboû du Gourara par rapport au Mouloud de Béni-Abbès et d’ailleurs.

Les festivités ont pour point de départ un village situé en plein erg avec le départ de pèlerins de ce ksar. Ils débarquent, avec à leur tête l’étendard de leur saint-patron, dans un autre ksar. Ils y sont accueillis, nourris puis invités à une veillée festive. Le lendemain, le groupe s’ébranle grossis par un autre groupe parmi leurs hôtes. Au soir, les pèlerins arrivent dans un autre ksar duquel, au lever du soleil, ils repartent leur nombre une nouvelle fois augmenté. Ainsi, 80 km sont parcourus en passant de ksar en ksar. Pas moins d’une trentaine d’étendards des woulia de chaque ksar arrivent à la zaouia de Sidi el Hadj Belkacem, où la fête dans son immuable rituel est grandiose.

Arrivé à Timimoun, capitale du Gourara, nous n'aurons que l’occasion de visiter son vieux ksar, ses ruelles enguirlandées, et rencontrer un passage de cavaliers venus des Hauts Plateaux, une zone steppique faisant tampon entre le nord et le sud du pays. Ce sont les voisins immédiat au nord-est de Timimoun par-delà le grand erg occidental, des agro-pastoraux, leurs alliés, qui eux, festoient par la fantasia.

Malheureusement un impérieux empêchement nous priva d’assister au sboû. Les Saints n’ont-ils pas voulu de nous ? C’est ce qu’on se disait en pareil cas, il y a quelques décennies lorsque l’Algérie partageait un Islam de la simplicité et de la tolérance…

A peut-être l’année prochaine.

Figure 26 : Ruelles et cavaliers

    

Source : auteur.

Bibliographie

« Ksour et Saints du Gourara », 2003, éd. Du CNRPAH, Alger.

Bazin R. « Charles de foucauld », voir Béni-Abbès au chapitre 8, books libres et gratuits, http://fr.groups.yahoo.com/group/ebooksgratuits

Moussaoui A, Espace et sacré au Sahara CNRS Éditions, Chapitre V. « Le mawlid de Timimoun » (http://books.openedition.org/edition).

Soufi, F. (20 février 2016), A propos de Yennayer et de quelques problèmes de l’usage de l’histoire, communication non publiée, présentée lors d'une journée d'étude organisée au CRASC à l'initiative du Haut-commissariat à l'amazighité.