Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc,  N°30, Turath n° 9, 2014, p. 29-34 | Texte Intégral


 

 

 

Ahmed-Amine DELLAÏ 

 

 

Nous savions par la tradition orale, transmise de poète à poète, que l’évènement fondateur que fut l’allégeance des principales tribus de l’Ouest algérien à l’émir Abdelkader en l’an 1248[1] de l’hégire avait vu la présence active du poète de la résistance et de l’Emir, le Cadi Si Tahar Ben Hawa El-Bouzidi, puisque c’est par sa bouche, rapporte-t-on, que fut proclamé le texte de la « Moubayaa ».

 Mais ce que nous ignorions, c’est que ce texte « officiel », rédigé en arabe classique, fut accompagné d’un autre texte, une composition poétique en dialectal, due à ce même poète.

C’est en menant des recherches sur les textes de melhoun inédits que nous sommes tombés sur cette composition que la mémoire populaire a conservée comme un document d’Histoire nationale digne de traverser les siècles.

Ce texte figure dans un recueil inédit de feu Mohamed-Habib Hachelaf, daté de 1972, intitulé :

 "المقاومة الشعبية من خلال الشعر الملحون، وثائق تاريخية"(2)

L’auteur écrit en introduction à ce texte: 

 "مدحه الشيخ سي الطاهر بن حواء بقصيدة من الشعر الملحون بعد ما تلا وثيقة البيعة في مسجد سيدي الحسن بمعسكر..."

Il cite ensuite le texte de 12 vers dont les 10 premiers sont consacrés à la généalogie chérifienne de l’Emir. Car, outre sa valeur personnelle, l’émir Abdelkader doit son prestige et les bases de son pouvoir à son ascendance chérifienne indiscutable. N’est-il pas le continuateur de l’œuvre de ses ancêtres Idrissides, ces champions de l’orthodoxie musulmane en terre du Maghreb ?

Cette aura de sainteté qui l’entoure est bien mise en exergue ici par l’énumération de ses prestigieux ancêtres dont les noms parlent bien à la vénération populaire. D’ailleurs, la plaine de Ghriss, que domine Mascara, où est né et a grandi l’Emir Abdelkader, est quasiment quadrillée par les koubbas de ces saints populaires bien connus des tribus.

Ensuite, vient le 11ème vers qui clôt cette énumération par la déclaration d’allégeance qui donne tout son sens au texte :

نعطوك ماينة فكّ القيد من الرّقاب * انبايعوك بالطّاعة و اليقين

Et c’est donc bien à un texte d’allégeance « Moubayaa » que nous avons affaire ici, une « Moubayaa » composée et dite par un poète populaire algérien dans la langue courante des Algériens. Car il s’agissait alors d’assurer une très large diffusion à ce message important dans les tribus, tout en veillant à l’inscrire durablement dans la mémoire populaire. Et quoi mieux qu’un texte bien ramassé, en vers simples, au contenu clair, à l’expression bien frappée, et qui plus est dans la langue naturelle des gens, peut s’y prêter ?

Le dernier vers, enfin, contient la signature du texte, c'est-à-dire le nom de son auteur et sa datation.

Pour ce qui concerne cette dernière, nous avons dû apporter une petite correction au vers en question, car la date donnée, - au moyen, usité par les poètes, de la valeur numérique des lettres de l’alphabet -, ne correspond pas à l’année 1248 de la « Moubayaa » :

في حاء و نون و الألف و الميتين

La valeur numérique maghrébine de la lettreن   correspond à 50 ce qui nous donnerait l’année 1258 !

Il nous a suffi de remplacer la lettre ن par la lettre م dont la valeur est 40 pour rétablir la véritable date de la création et de la déclamation publique de ce texte combien important pour notre histoire nationale.

Ainsi, il est temps, croyons-nous, aujourd’hui que nous avons retrouvé ce texte considéré jusqu’ici comme perdu, de la « Moubayaa » en langue algérienne, langue du peuple algérien, de l’adjoindre officiellement, une fois pour toute, au texte connu de la « Moubayaa » en langue arabe, langue de la culture et de l’Etat, afin de réunir les morceaux épars de notre histoire, de réconcilier les deux visages de notre culture et de notre mémoire, de réhabiliter enfin, la langue native du peuple algérien dans toutes ses manifestations.

 Langue algérienne dite « langue arabe dialectale », dans laquelle — rappelons ici ce que peu d’Algériens savent— bien des années après la « Moubayaa », sera rédigé le fameux « Traité de la Tafna » !

Mais ceci est une autre histoire…

Poème de la Moubayaa à l’émir Abdelkader

composé et lu par Si Tahar Ben Hawwa El-Bouzidi
à Mascara en 1833/1248

Texte arabe

باسم الله نبدا نظم شريف الاَنساب * سلطان العرب و النّاصر للدّين

جدُّه الرّسول طه محمّد ما يُهاب * و ابّاه حيدرة سيف المسلمين

نسل العلم و التّقوى و السّيف و الحراب * سلسيلة الابطال المجاهِدين

سلسيلة الاْشْراف ناس السّنّة و الكتاب * عبد القادر ثراية محي الدّين

بن مصطفى بن محمّد شيخ العراب * بن المختار عرف العلم المبين

بن عبد القادر الوالي بن احمد في الالقاب * بن خدّة سلطان الصَّالِحِينْ

بن محمّد بن عبد القاوي المستجاب * بن علي بن احمد قطب العارِفِين

بن عبد القاوي بن خالد قطب الاْقْطاب *بن يوسف التّقي بن احمد الزّين

بن بشّار بن محمّد مول القباب * بن مسعود بن طاوس بوقبرين

بن يعقوب مول الكرامة و الخطاب * بن عبد القاوي إمام المتّقّين

نعطوك ماينة فكّ القيد من الرّقاب * انبايعوك بالطّاعة و اليَقين

بن حوّا الطّاهر لكم يهدي الرّكاب * في حا و ميم و الألف و ميتين.

Transcription

«Besmǝlläh nebda naḍm šrīf lensӓ̂b, ṣolṭān ǝlεrab ou-nnāsǝr lǝddīn

«Ğeddū-rrsūl Ṭāha Muḥammed ma yūhӓ̂b, ou-bbӓ̂h Ḥaydrasīf ǝl-muslimīn

« Nesl ǝl-εilm ou ttaqwa ou-ssīf oul-ḥrāb, sǝlsǝlǝt labṭāl ǝl-mujahidīn

« Sǝlsǝlǝt ešṣaraf nӓ̂s ǝssunna oul-Ktӓ̂b, Ɛäbdelqāder trāyet Maḥyiddīn

« Ben Moṣṭfa ben Muḥammed  ṣīh ǝl-Ɛǝrab, ben ǝl-Mohṭār εorf ǝl-εilm ǝl-mubīn

« Ben Ɛäbdelqāder ǝl-wӓ̂lī ben Ḥmed fi lǝlqāb, ben Hedda ṣolṭān ǝṣṣālḥīn

« Ben Muḥammed ben Ɛbdelqāwī ǝl-mustğӓ̂b, ben Ɛǝlī ben Ḥmed qoṭb ǝl-εӓ̂rfîn

« Ben Ɛäbdelqāwī  ben Hāled qotb lǝqṭāb, ben Yusef ǝttqī ben Ḥmed ezzīn

« Ben Beššār ben Muḥammed mūl ǝl-qbӓ̂b, ben Mǝsεūd ben Ṭāwǝs buqabrīn

« Ben Yaεqūb mūl ǝl-karāma oul-hṭāb, ben Ɛäbdelqāwī imӓ̂m ǝl-muttaqīn

« Naεṭūk māyna fekk ǝl-qayd mǝn ǝrrqāb, nbayεūk beṭṭaεa oul-yaqīn

« Ben Ḥawwa ǝṬṬahǝr likom yahdī-rrkӓ̂b, fi ḥa ou mīm oul-älǝf ou mītīn.

Traduction

« Par le nom de Dieu je débute ma composition sur (l’homme) aux nobles origines, le sultan des Arabes et le défenseur de la religion

« Son aïeul est le prophète Taha Mohammed, il n’y a rien à craindre de lui, et son père est Ali, l’épée des musulmans

« Gens de science, de piété, d’épée et de lances, une lignée de braves et de combattants de la foi

« Une noble lignée (adonnée à l’étude) de la Sounna et du Coran, Abdelkader, fils de Mahieddine

« Fils de Mostfa fils de Mohammed, chef des Arabes, fils de Mokhtar, branche du savoir lumineux

« Fils de Abdelkader, fils de Ahmed, le saint surnommé Benkhedda, le sultan des Gens de piété

« Fils de Mohammed fils de Abdelqaoui l’exaucé, fils de Ali fils de Ahmed, le pôle des Connaisseurs de Dieu

« Fils de Abdelqaoui fils de Khaled, le pôle des pôles, fils de Youssef le pieux, fils de Ahmed Ezzine

« Fils de Bachchâr fils de Mohammed, (le saint) aux coupoles, fils de Messaoud fils de Taous, aux deux tombes

« Fils de Yaaqoub, le saint aux prodiges et aux sermons, fils de Abdelqaoui, l’imam des gens qui craignent Dieu

« Nous rendons les armes devant toi, délivre-nous du joug (qui entrave) nos cous, nous te faisons le serment d’obéissance, en toute connaissance de cause

« Tahar Ben Hawwa vous offre ce poème, en (l’an correspondant à) ha mim (plus)1000 et 200[3].

 


NOTES

[1] La première moubayaa eut lieu le 29 Joumada II 1248/22 novembre 1832 à Ghriss, sous l’arbre de la derdara, suivie par une seconde moubayaa  le 14 ramadan 1248/4 février 1833 à la mosquée du Bey ou mosquée Sidi Hassan à Mascara.

[2] pp.63-64. Nous avons pu faire une copie de cet ouvrage grâce à l’obligeance de Mme Mokhfi née Hachelaf Nassima, une nièce de l’auteur, habitant Oran.

[3] 1248 = 1832-1833.