Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°30, Turath n°9, 2014, p. 5-7 | Texte intégral


 

 

 

Hadj MILIANI

 

 

 

Terrains anthropologiques et pratiques culturelles au Maghreb et au Moyen Orient sont au cœur de cette nouvelle livraison de Turath. L’interrogation des relations entre pratiques culturelles savantes et pratiques populaires, de même que l’étude  de parcours qui vont des traditions établies aux nouveaux supports d’information et de communication, sont caractéristiques, à travers  les différents textes rassemblés ici[1], d’une hétérogénéité féconde et riche de perspectives analytiques.

Il s’agit tout à la fois d’une diversité  des problématiques (de la médiation communicationnelle, aux rituels de passage en passant par les discours épidictiques), d’une variété de territoires physiques (Tunisie, Algérie, Territoire Iranien, Chat-al-Arab, Somalie, Ethiopie, Mauritanie, Yemen pour ce qui est des pays ; mais aussi la ville, la campagne ou le désert, etc.), d’une pluralité d’espaces à fortes charges symboliques (rituel, politique, artistique, etc.) : exemple des cultes de possession dans la tradition zangi (Stephen Prochazka - Bahram Gharedaghi - Kloudeh) et des diverses temporalités historiques et  cérémonielles, etc. (lire à ce sujet l’étude de Meriem Bouzid sur la cérémonie de la chevelure dans le cycle de la Sebiba à Djanet).

Mais il est assez intéressant aussi de noter que la mise en valeur de la dimension pragmatique des pratiques analysées est quasiment omniprésente dans l’ensemble des textes avec une forte configuration d’empathie descriptive critique au sens de l’anthropologie interprétative et narrative de Clifford Geertz.

La question de la culture des happy few (de la khassa) et de la culture pour tous (la notion de culture de masse faisant de plus en plus problème du point de vue heuristique), des modes de communication politique à travers les formes expressives communautaires (Rami Amnon et Nozha Smati) sont bien perceptibles dans ce numéro de Turath. Mais il est vrai, cependant, que la définition de l’appartenance nationale (par exemple les conceptions et les modes de discrimination par les uns et les autres, en situation coloniale, de l’appartenance nationale - voir pour le cas du théâtre en Algérie dans les années 50 l’étude de Hadj Miliani) ou l’exploration des composantes identitaires singularisent quelques unes des études car elles en explicitent les composantes discursives et symboliques en s’émancipant des assignations duelles et des notions globalisantes.

Comme le signalait déjà Eric Schwimmer, si l’identité se caractérise par une  formation discursive homogène, elle se décline dans les faits à travers d’une diversité contradictoire de langages. On peut en lire une illustration dans l’étude de  Lorenz Nigst au regard du dialecte de Mazarig du Sud Tunisien, ou la comparaison au travers les manuscrits mauritaniens par John A. Shoup de la langue classique et de la langue vernaculaire la hassaniya ; dispositif d’approche systématisé dans l’exploration de Pierre Cachia qui interroge la littérature classique arabe, les formes andalouses et l’épopée populaire des Banu Hillal.

Effectivement des paradigmes tels que le profane et le sacré, le populaire et le savant où l’oral et l’écrit s’imposent tout au long des investigations sans que soient négligées pour autant les singularités des entrées que sont le nom propre dans sa dimension constitutive de socialisation familiale et d’enjeu anthropologique, historique et politique (Mohamed Saidi, Nebia Dadoua) ou le poème populaire dans la tradition maghrébine qui se révèle aussi bien en tant que matrice linguistique, marqueur identitaire et dispositif générique au cœur d’une koiné transhistorique et transnationale (Abdelkrim Hamou, Amine Dellaï). Les dispositifs de matérialisation de la dimension proprement artistique et culturelle trouvent dès lors leur traduction dans des modes d’expression modernes comme la B.D. (Saâdedine Fatmi) ou des parcours de musiciens et permet de comprendre, par exemple,  des expressions genrées (Salim El Hassar)

La variété de ce numéro est aussi celle des langues (français, anglais et arabe) qui annonce en quelque sorte la prochaine mue de Turath en revue semestrielle internationale dédiée au patrimoine culturel avec le soutien d’un comité scientifique et de lecture d’universités des quatre coins du monde.

Hadj MILIANI


NOTES

[1] Quelques uns des articles sont tirés des actes du 5ème colloque international sur La culture populaire entre le Moyen Orient et le Nord de l’Afrique, organisé par le CRASC et l’Université d’Oxford les 13 et 14 octobre 2008 à Oran.