Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des cahiers

Les cahiers du Crasc, N° 31, 2014, p. 175-236 | Texte Intégral


 

 

Azzedine KINZI

 

 

IV.1. Le déroulement de l’enquête

Le fil conducteur de notre enquête de terrain, conçue à partir d’une problématique précise et d’un modèle d’analyse assez adéquat à la nature de cette dernière, est avant tout le choix des profils des enquêtées.

A. Le choix des profils des enquêtées

Le choix des profils de nos enquêtées a été dégagé d’un travail commun des membres de l’équipe en octobre 2011. Le choix de ces profils a été bien réfléchi du point de vue méthodologique, dans la mesure où le chercheur dans notre position doit définir dés le départ et au préalable, sa population d’enquête, comme un élément fondamental dans la structuration de la pensée méthodologique, voire même empirique pour une enquête de terrain (Becker : 2002).

Ainsi, donc, le choix des profils doit obéir à la nature de nos questionnements, mis en valeur dans notre projet, mais aussi à nos attentes et aux objectifs bien explicités dans notre problématique. Autrement dit, la consécration du choix des profils de nos enquêtées constitue pour nous un acte de méthode et un élément méthodologique important dans la réalisation du projet. Pour ce faire, et voir ainsi les choses plus clairement possible, une critériologie des profils a été élaborée collectivement par notre équipe de recherche.

Pour ce qui est des profils proprement dit nous avons mis en valeur un certain nombre d’éléments définissant ainsi les profils en question. Il s’agit de la critériologie de l’âge : fixé entre 16 et 35 ; de la situation sociale (ou matrimoniale) de l’enquêtée : être célibataire. A ces deux critères s’ajoute un autre se présentant comme un critère clé qui se traduit dans le fait de monter un projet quelconque, ou alors, dans le cas paradoxal, se trouvant sans aucun projet en perspectif : rester à la maison sans pouvoir (ou vouloir) rien faire. Nous pensons que ces trois critères constituent l’élément cohérent dans la mise en visibilité d’une réalité empirique de notre enquête. Une fois que tout cela a été élaboré, il reste toutefois le choix du terrain d’enquête qui va être posé avec une certaine acuité. Sur quel terrain pourrions-nous travailler ? Telle question s’impose, d’ailleurs, à tout chercheur soucieux de son enquête (Copans : 2008). Voilà une question qui va nous préoccuper une fois que les profils sont fixés et mis en clair. Réfléchir autour du terrain d’enquête n’est pas une question facile à résoudre, il fallait y « penser sérieusement » au préalable. Ceci étant dit, dans la situation où on est, nous avons pensé à un terrain sur lequel nous n’avons jamais travaillé. Et là la question se pose en terme méthodologique consistant à dire : s’agit-il d’une question d’ambition, de curiosité ou alors (ou tout simplement) de considération personnelle ? Pour ce qui est de notre cas, il nous semble que les trois structurent, objectivement et subjectivement, notre choix de terrain. Motiver, comme nous l’avons fait par le passé[1], que vouloir changer de terrain, de « canaux », serait mieux et important. Ainsi, nous avons choisi, sans aucun tâtonnement d’ailleurs, le terrain dans la région de Larbâa Nat Iraten en haute Kabylie. Notre motivation personnelle se résume essentiellement au fait de connaitre et de découvrir ce terrain à quoi s’ajoute, en outre, notre proximité géographique[2]. Tous ces facteurs constituent, dans cette perspective du choix de terrain, nos motivations majeures. Par ailleurs, nous savions a priori les enjeux qui peuvent y caractériser et les difficultés d’approcher un terrain qui nous semble vraisemblablement nouveau, et de surcroit méconnaissant, pour nos enquêtes de terrain. Autrement dit, nous étions déjà conscients du problème de la chose et ce que cela pourrait  engendrer en conséquence. Ceci dit, nous nous sommes déjà avertis sur la question et de là nous avons pris nos précautions nécessaires pour les modes d’approches empiriques. A ceci s’ajoute aussi la nature de la population enquêtée, puisque cette dernière concerne seulement le sexe féminin, i.e. les jeunes filles. A ce titre, la question de l’approche de terrain se pose doublement : spatialement et humainement. Il est intéressant de savoir la difficulté méthodologique d’une approche de terrain, car cela va permettre de penser sur des issues pratiques et de surmonter l’idée préconçue de l’impossibilité de faire. C’est à ce stade, en effet, qu’il va falloir recourir à ses propres expériences de terrain pour proposer des solutions possibles. En somme, à chaque difficulté d’une méthodologie d’enquête de terrain, le chercheur doit penser à des solutions pratiques. Nous y reviendrons dans le détail et d’une façon la plus concrète ultérieurement.

B. Le terrain d’enquête : la ville de Larbâa Nat Iraten en Haute Kabylie

Le terrain d’enquête constitue essentiellement la commune de Fort National, Larbâa  Nat Iraten, en Haute Kabylie dans la Wilaya de Tizi Ouzou. Cette commune la plus dense en termes de population de toute la Kabylie se situe sur le massif central de la chaine montagneuse de Djurdjura. Elle est distante du chef-lieu de la wilaya environs 25 km. Cette région montagneuse est caractérisée par une densité de villages, des fois de grande dimension, perchés sur des collines.

Le travail de terrain a été mené essentiellement sur la localité centrale, i.e. la ville de Larbâa Nat Iraten où l’accès à la population enquêtée a été plus ou moins facile. C’est là aussi, en tant qu’un centre urbain, petite ville de montagne (Chegrani : 1988), où se concentrent en effet des activités commerciales, artisanales et de service. En un mot, elle est le pôle d’activité humaine considérable dans cette région montagneuse à densité villageoise ; d’où les activités des jeunes filles.

C. Le déroulement de l’enquête proprement dite 

L’enquête a été menée essentiellement, par Chioukh Rabiha, actuellement doctorante en anthropologie et enseignante vacataire en anthropologie au département de langue et culture amazigh de l’université de Tizi Ouzou. Lorsqu’elle a mené cette enquête, elle était en phase de finalisation de son mémoire de magister sous notre direction. Elle a mené cette enquête durant le mois de novembre 2011.

Pourquoi le choix de cette enquêtrice ? Nous pouvons synthétiser ce choix dans deux raisons principales :

  • La première consiste au fait qu’elle appartienne à cette région dont elle est résidente au centre-ville de Larbâa Nat Iraten. Autrement dit, c’est son « chez-soi ».
  • Quant à la deuxième, elle consiste au fait qu’elle soit fille et l’accès au monde féminin semble être plus facile ; d’où les jeux des complicités qui peuvent souvent le caractériser durant les discussions. De tant plus que les informatrices se sont soit ses amies, soit ses voisines ou alors des copines à ses amies. Autrement dit, le réseau amical est souvent le moyen le plus important, voire même le plus rassurant, pour mener des enquêtes de terrain auprès des populations bien précises.
  • Le troisième critère qui parait ici secondaire, mais à ce titre non négligeable, dans la démarche méthodologique pour des enquêtes de terrain, est que l’enquêtrice a été déjà initiée aux travaux de terrain lors de la préparation de ses mémoires de licence et de magister, et ce, même s’il ne s’agit pas par ailleurs du même terrain. Tout compte fait, cette expérience lui a servi d’un outil important dans sa démarche de l’enquête de terrain. 

- Faire le terrain entre moi et l’autre : pour une « ethnographie convergente »

       Notre enquête de terrain a été réalisée, d’une part, d’une manière indirecte. Autrement dit, elle a été réalisée par l’étudiante en question. Elle a réalisé quatre entretiens durant le mois de novembre 2011. Et d’autre part, d’une façon directe, du fait que c’est nous-mêmes qui avons réalisé, quelques-uns de ces entretiens.

L’enquête par l’autre 

Il s’agit de l’enquête qu’avait menée l’enquêtrice, C. R. Ainsi, après avoir lui donné des directives consistant, d’abord, les profils des enquêtées et, ensuite, le guide d’entretien que nous avons conçu par les membres de l’équipe, une petite séance de travail nous l’avons tenue avec l’enquêtrice en lui explicitant la manière de s’y prendre avec le guide et la façon avec laquelle elle doit poser des questions. Ceci dit, une orientation méthodologique a été pour nous nécessaire afin de réussir ses enquêtes. Il s’agit en fait de notre première expérience de faire recourir à une autre personne pour nous faire les entretiens (nous y reviendrons).

L’enquête par soi 

Les autres entretiens (un seul en fait !) sont réalisés par nos soins. Il s’agit, en fait, de compléter notre planning des entretiens que notre enquêtrice n’a pas pu réaliser la totalité (i.e. les 05 prévus). Les enquêtées que nous devons interviewer sont choisies et proposées par notre enquêtrice ainsi que les contacts et les rendez-vous avec elle. Elle a joué la médiatrice, dans la mesure où la tradition, ou l’élément culturel, demeure néanmoins un empêchement majeur pour un contact directe avec les enquêtées : i.e. les jeunes filles.

Ainsi, en été (25 Juillet 2012), nous avons réalisé un entretien avec une enquêtée : Hassina (24 ans). Celle-ci est la nièce de notre enquêtrice. Et cela confirme toujours le réseau parental et amical dans le choix des enquêtées. Notre enquêtrice qui propose cette dernière, nous a fixé un rendez-vous, pour un certain jeudi, en plein mois de ramadan, à 9h au siège de la mairie de Larbâa Nat Iraten. Toute la question qui traversait notre esprit était comment aller à la rencontre d’une personne, i.e. notre enquêtée, que nous n’avons jamais connue et jamais vue dans toute notre vie. Nous n’avons pas eu de contact avec elle, même pas un coup de téléphone permettant de lui donner quelques indices (physiques) de se reconnaitre. Mais tous ces paramètres-indicateurs nous les avons discutés sciemment avec notre intermédiaire, notre enquêtrice. Le soir, la veille du jour de l’entretien, nous avons eu notre enquêtrice au téléphone pour lui poser la question comment devons nous reconnaitre l’enquêtée que vous nous avez proposée. Elle nous répond que nous allons la rencontrer à l’entrée de la mairie de Larbâa Nat Iraten du côté d’en bas et l’indice de la reconnaissance physique serait le port de fouda[3] qu’elle doit porter l’enquêtée. L’opération a été d’une réussite exceptionnelle. L’enquêtée, de son côté, nous avait reconnu aussitôt, sans aucune difficulté, le fait que  nous portons un chapeau, un détail que notre enquêtrice lui a indiqué. C’est de cette manière qu’il y a eu réellement notre rencontre.

Tous ces paramètres, parfois anecdotiques, dans l’art de prise de contact avec les enquêtés font partie de la construction d’une méthodologie appliquées pour les enquêtes de terrain, notamment lorsque celui-ci présente des caractéristiques exceptionnelles. Il s’agit en effet du fait qu’il soit un terrain sur lequel nous n’avons jamais travaillé, et mener une enquête sociologique sur une population dont l’accès est quasiment difficile, pour ne pas dire parfois impossible.

Le choix du lieu, le siège de la mairie de la ville de Larbâa Nat Iraten, présente, notamment pour l’enquêtée, « un endroit idéal » qui se définit à la fois comme un lieu public et neutre. Il s’agit d’une institution publique étatique qui ne peut pas être un espace particulier réservé pour tel ou tel sexe.

L’entretien en question a eu lieu dans le hall de la mairie, dans l’un des services, au vu de peu de gens qui passent. Effectivement dans cet endroit, il y avait très peu de monde, et les guichets des bureaux qui donnent sur le hall sont tous fermés. Au départ, nous étions étonnés, lorsque l’enquêtée nous avait suggéré tel endroit. Pour nous, ayant des expériences dans les enquêtes des entretiens, nous le jugeons d’emblée incompatible et infaisable. Mais nous devons nous incliner devant sa proposition, car nous n’avons pas d’autre choix pratique ou d’autres solutions. Nous menons donc notre entretien dans un petit coin tout en se tenant debout : nous nous disons un moment que les passants dans le hall vont nous prendre comme un journaliste avec notre style : des documents portant le guide d’entretien, le dictaphone que nous tenons entre les mains et dressé directement à la bouche de notre enquêtée, un sac à dos, déposé par terre. L’entretien enregistré à l’aide du dictaphone nous avait pris environ 40 mn de temps. Ainsi, mis à part quelques passagers dans le hall ainsi que quelques bruits, des voies qui se lèvent parfois même fortement, l’entretien a eu lieu correctement et sans aucun incident particulier. En effet, ce qui nous avait encouragé lors du déroulement de l’entretien, c’était plutôt l’attitude de l’enquêtée qui était très à l’aise, plus que nous d’ailleurs, tant dans les discussions que dans les réponses à nos questions. A la fin de cette rencontre nous avons un sentiment de satisfaction.

Cet entretien que nous avons réalisé dans telles circonstances doit s’ajouter à nos expériences des enquêtes de terrain, notamment lorsqu’on mène notre investigation sur la gente féminine et de surcroit sur une population qu’on ne connait guère.

C. Réalisation des entretiens 

Il y a eu une bonne compréhension quant à la façon théorique de réaliser les entretiens. Mais cela ne peut pas être évident sur le champ et donc au moment de leur réalisation. Ceci apparait parfaitement en écoutant bien les enregistrements sur cassette, comme outil matériel accompagnant les entretiens, d’où on remarque une certaine distanciation entre l’enquêtée et l’enquêtrice et surtout un effort de respecter les questions contenant dans le guide à ne rien, par exemple, rajouter ou modifier. Il est vrai que cette perspective traduit une certaine fidélité au guide qu’on lui a soumis et une certaine prudence ainsi que le souci- signe moral et psychologique- de vouloir réussir ces entretiens. En revanche, cela a mis deux personnes (enquêtée et l’enquêtrice) en situation de face-à-face (Alain Blanchet et al : 2007), qui n’est pas souvent une situation agréable. Ceci apparait en effet dans les questions adressées pour les informatrices qui ont parfois la difficulté de comprendre soit le contenu ou la façon avec laquelle est posée la question. Souvent ces questions sont posées dans la langue française, autrement dit l’enquêtrice ne fait que lire la question sur le papier que nous lui avons confié. C’est ce qui met en conséquence l’informatrice dans une situation parfois d’incapacité de répondre, et ce pour la simple raison, surtout lorsque celle-ci n’arrive pas à saisir le sens de la question. Ce fait récurent dans les enquêtes de terrain nous le considérons comme une difficulté majeure de ce travail empirique. Pour contourner et surmonter cette situation, l’enquêtrice a eu recours à la traduction en kabyle, mais parfois ce n’est absolument pas la bonne traduction. En outre, rarement que l’enquêtrice fait recours à des questions secondaires pour approfondir certaines questions qui semblent, à notre égard, très importantes et très pertinentes ; à l’exemple des questions relatives à l’apport familial, les détails sur les métiers exercés et les aspirations. Des grandes questions parfois provoquent des hésitations et des évitements de réponse en se contentant de répondre par « oui » ou par « non » ou alors « je ne sais pas » ; à l’exemple des sommes gagnées par l’activité lucrative ; les conflits et les incohérences que cela peut susciter le travail ; les types de rapport avec les membres de la famille (dont les parents, frères et sœurs), etc. A notre sens tout cela doit être pris sérieusement en compte traduisant un peu l’état d’esprit de l’enquêtrice et la manière avec laquelle se sont réalisés ces entretiens en absence du chercheur (ou l’auteur de cette recherche).

Selon Grawitz, l’entretien peut être défini comme : « Procédé d’investigation scientifique utilisant un processus de communication verbal pour recueillir des informations avec un but fixé ».[4] Quant à la nature des entretiens utilisant dans notre enquête, ils sont de type semi-directif, très utilisés dans des études qualitatives[5], et qui sont structurés autour des questions tantôt ouvertes et tantôt fermées, formant ainsi notre guide d’entretien. Celui-ci « est un simple guide, pour faire parler les informateurs autour du sujet, l’idéal étant de déclencher  une dynamique de conversation plus riche que  la simple réponse aux questions, tout en restant dans le thème.»[6] Pour ce faire,  notre guide d’entretien est organisé sur « trois types de questions » (Quivy Raymond et al. : 1995) permettant de recueillir des données dont nous avons besoin. Il s’agit en effet :

Des questions d’état mettant en relief l’identité de l’informatrice, tel que l’âge, niveau scolaire, type de famille, profession des parents, lieu de résidence, etc.

Des questions de fait, à travers lesquelles nous avons pu recueillir des données liées surtout à l’activité qu’elle se donne, son projet, ses stratégies, ses activités, le type de rapport qu’elle entretient avec son milieu familial et son entourage social et professionnel.

Des questions d’opinion qui concernent les opinions de l’informatrice par rapport à sa situation, ses aspirations ainsi qu’à l’activité à laquelle elle s’adonne.

Ce sont toutes ces questions qui nous ont permis de recueillir des données importantes de terrain.

Le temps, les moyens et le lieu de réalisation des entretiens 

Le temps réel de la réalisation des entretiens est en effet disproportionnel d’une enquêtée à une autre. En somme, la durée des entretiens varie entre 30 et 45 mn. C’est ce qui nous permet d’estimer la moyenne du temps qu’ont pris ces entretiens à 40mn. La différence de temps entre l’une et l’autre des enquêtées se traduit par la façon de parler et l’importance accordée aux questions posées. Sinon, ce sont surtout les mêmes questions qui ont été posées presque pour toutes les enquêtées.

Les moyens que nous avons mobilisés pour la réalisation des entretiens est uniquement l’enregistrement audio (ou dictaphone).

Quant au lieu où se sont déroulés les entretiens sont : la mairie de Larbâa Nat Iraten – pour mes entretiens- et la maison des parents de l’enquêtrice, située au centre-ville de la Rabâa Nat Iraten. Le choix de ce dernier lieu n’est pas aléatoire. Et ce n’est pas du tout un détail à négliger dans le déroulement des enquêtes sociologiques (ou ethnographiques) ; car, cela s’ajoute aux paramètres de l’approche de terrain et aux bonnes conditions du déroulement de l’enquête (voir Alain Blanchet : op cit., pp. 67-70). Ainsi, la meilleure façon de mettre à l’aise l’enquêtée et de la mettre en état sécuritaire et même intime, est de l’inviter chez lui (enquêteur). Cette démarche est très récurrente dans toutes nos enquêtes sociologiques et anthropologiques dont les résultats sont très estimables.

D. De l’enregistrement oral à la transcription : ou la matérialisation des matériaux

Une fois que les enregistrements ont été mis en forme, nous avons procédé à leur transcription : en saisissant directement sur le micro-ordinateur. Et à ce niveau-là nous avons fait appel à une enquêtrice, notre ancienne étudiante titulaire d’une licence en langue et culture amazigh, pour la transcription des entretiens oraux enregistrés. La transcription, étape importante dans l’organisation des données, en tant qu’une « tâche pénible et parfois ingrate » (Kinzi : 2012), s’est faite dans la langue du locuteur, (ou des enquêtées), c’est-à-dire en kabyle. La compétence de la maitrise de l’écriture de la langue berbère (dans sa variante kabyle), a mis cette transcription phonétique plus lisible et très claire. Cette tâche a ordonné concrètement le dialogue entre l’enquêtée et l’enquêtrice, en montrant les questions des uns et les réponses des autres. C’est ce qui nous permettra, dans une phase ultérieure, de procéder à la classification des matériaux recueillis et ensuite à leur analyse. Sans cela la suite du processus de la recherche sera sérieusement compromise. Il s’agit juste de souligner à cet endroit l’importance et la nécessité de la phase de la transcription qui indéniablement non négligeable pour le chercheur. En effet, c’est cette étape qui nous a montré noir sur blanc nos matériaux de terrain.

E. Méthode d’analyse des données : « de l’analyse par entretiens » 

La méthode d’entretien est toujours associée à une méthode d’analyse du contenu systématique, mais cela exige une formation théorique du chercheur et sa lucidité épistémologique[7]. C’est ainsi que la méthode d’approche suivie dans la lecture sociologique et anthropologique de notre réalité sociale enquêtée est essentiellement une approche analytique basée sur l’analyse du contenue des entretiens. Celle–ci se traduit, du point de vue méthodologique, par l’analyse thématique ou ce qu’Alain Blanchet qualifie d’une manière directe et simple de « l’analyse par entretien » (Alain Blanchet : op cit., p 96)

F. Quelques difficultés du chercheur

Il est très difficile de nous substituer au travail de terrain qu’avait mené notre enquêtrice. Autrement dit, nous ne sommes pas dans une meilleure position nous permettant d’évoquer et d’énumérer toutes les difficultés qui pourraient entraver d’une façon ou d’une autre le bon déroulement de l’enquête. Et ce en raison de l’absence regrettable d’un carnet de terrain ou d’enquête qui devait éthiquement mentionner jour pour jour et heure par heure le déroulement de son enquête et ce qui la caractérise. Cependant, tous ces paramètres qui devaient accompagner le chercheur dans sa mission d’enquête de terrain ne nous ont pas empêchés de commenter un moment le déroulement de l’enquête qui lui parait simple, pour paraphraser un peu ce qui avait caractérisé son état d’esprit, « ce n’est pas tout à fait une tâche ardue,  rien me semble compliquer pour moi, il s’agit de mes copines et de mes voisines et les entretiens avaient pris forme de discussions ordinaires et souvent amicales ». Il est important pour nous de tenir compte de toutes ces remarques qui posent la question d’ « éthique méthodologique » et d’une pratique réelle de terrain.

Dans les précédentes pages nous avons essayé de dégager succinctement quelques considérations pratiques du déroulement de l’enquête. En lisant mais surtout en écoutant les entretiens, on s’aperçoit des difficultés pratiques, donc méthodologiques, de l’enquête. Ainsi, le fait que nous n’avons pas pu accéder à ce monde féminin, au moins pour observer de très près nos informatrices, cela constitue pour nous un « handicape majeur », pour résumer un peu la difficulté fondamentale de ce qu’on peut appeler, en effet, « notre propre enquête de terrain ». Ainsi, le regret de ne pas pouvoir faire, ou alors d’un absent au rendez-vous de l’enquête en tant qu’un moment fort de notre recherche sur les jeunes filles, n’est pas ici à l’ordre du jour. Cependant, le fait de ne pas participer directement sur le champ, inspire en nous un « sentiment de frustration ». En revanche, il fallait se rendre à l’évidence pour réfléchir sérieusement autour d’une solution constructiviste et porteuse, celle de trouver par exemple une enquêtrice potentielle et surtout pratique.

Pour ce qui est de notre propre difficulté, lors de la réalisation de  nos entretiens, nous devons signaler seulement la difficulté majeure de ne pas pouvoir trouver un lieu plus privé et plus adéquat pour le bon déroulement des entretiens. Car notre seul entretien a été réalisé dans le hall de la mairie de Larbâa Nat Iraten aux regards des gens qui passent. Le mouvement des passagers dans le lieu de l’enquête ainsi que les bruits qui en engendrent, nous avaient mis dans une situation très gênante, voire mal à l’aise. Contrairement à l’enquêtée qui nous semble être dans une situation très confortable : elle répond sans une aucune gêne à toutes les questions que nous lui avons adressées.

G. Profils des enquêtées : cinq portraits des jeunes filles

Pour les profils de nos enquêtées, nous les présentons d’une manière synthétique dans ce qui suit :

Enquêtée 1 : Karima (La couturière)

Age = 35 ans

Niveau d’instruction : 4eme année moyen

Formation professionnelle : couturière

Environnement familial :

  1. Niveau d’instruction des parents : illettrés
  2. Profession des parents : père était un ouvrier journalier et la mère est femme de ménage
  3. Parents décédés : (le père lorsque l’informatrice avait l’âge de deux ans ; la mère, il y a maintenant huit ans)
  4. Nombre de frères et sœurs : 5frères et 2 sœurs ; tous sont mariés
  5. Types de famille : conjugale
  6. Position dans la fratrie : cadette
  7. Type de maison : appartement dans un immeuble

Enquêtée 2 : Thanina (gâteau)

Age : 29 ans

Niveau d’instruction : 2eme AS

Formation professionnelle : gâteau

Environnement familial :

  1. Niveau d’instruction des parents : Père : niveau moyen et la mère niveau primaire
  2. Profession des parents : père : retraité de la SONELGAZ ; mère : femme au foyer
  3. Nombre de frères et sœurs : 3 frères et 2 sœurs (l’une des sœurs est mariée et le reste sont encore étudiants)
  4. Type de famille : conjugale
  5. Position dans la fratrie : la deuxième
  6. Type de maison : maison avec une cour

Enquêtée 3 : Fatiha : (rester à la maison et maintenant travail temporaire)

Age : 32 ans

Niveau d’instruction : 3éme AS

Formation professionnelle : agent de bureau

Environnement familial

  1. Niveau d’instruction des parents : père : niveau primaire ; mère : illettrée
  2. Profession des parents : père : retraité de l’usine de textile ; mère : femme au foyer
  3. Nombre de frères et sœurs : 3 frères et 2 sœurs
  4. Position dans la fratrie : quatrième
  5. Type de famille : conjugale
  6. Type de maison : maison avec une cour

Enquêtée 4 : Hassina (coiffeuse-esthéticienne)

Age : 24 ans

Niveau d’instruction : 2ème AM

Formation professionnelle : Coiffure - esthétique

Environnement familial

  1. Niveau d’instruction des parents : père : niveau primaire ; mère : illettrée
  2. Profession des parents : père : retraité (cordonnier) ; mère : femme au foyer
  3. Nombre de frères et sœurs : 3 frères et 1 sœur
  4. Position dans la fratrie : la dernière
  5. Type de famille : conjugale
  6. Type de maison : maison avec une cour

Enquêtée 5 : Malika : (stagiaire coiffure)

Age : 25 ans

Niveau d’instruction : 4emeAM

Formation professionnelle : stagiaire dans la coiffure

Environnement familial

  1. Niveau d’instruction des parents : père : sans ; mère : illettrée
  2. Profession des parents : père : retraité ; mère : femme au foyer
  3. Nombre de frères et sœurs : 2 frères et 1 sœur
  4. Position dans la fratrie : la dernière
  5. Type de famille : conjugale
  6. Type de maison : maison simple

IV.2. Des activités domestiques et/ou lucratives 

Il ne nous sera pas facile d’aborder ce point, et ce, en raison du manque flagrant des informations relatives à ces activités. Nos entretiens réalisés – surtout la majorité- n’ont pas abordé dans le détail cette question : c’était des réponses très évasives, voire même trop générales. Toutefois, nous allons tenter dans la mesure du possible faire une ethnographie de ces activités sur la base de ce que nous retenons de la bouche des enquêtées ainsi que de  quelques de nos observations personnelles. Nous allons insister sur deux points importants : les activités lucratives exercées (uniquement) par nos enquêtées et leurs activités domestiques.

A. Emergence et extension des activités lucratives dans la localité de Larbâa Nat Iraten:

Ces dernières années, on a assisté dans la localité de Larbâa Nat Iraten, comme ailleurs dans beaucoup de localités de la Kabylie, à l’émergence, à l’extension et à la prolifération des activités lucratives chez la catégorie de jeunes filles[8]. Certaines parmi elles sont même installées dans les localités importantes, comme la ville : fabrication de gâteau, entreprise de couture, salon de coiffure… etc. Pour ce faire, des formations professionnelles sur ce genre d’activité féminine se propagent partout dans les centres urbains et dans les villes, offrant des services de formations et des qualifications, assez diverses, pour les jeunes filles, notamment celles n’ayant pas la chance de poursuivre leurs études (au lycée et à l’université). Ces centres de formation qui reçoivent des stagiaires dans les métiers différents sont dans la plupart des cas des écoles privées agréées par l’Etat : « école de formation pour les gâteaux », « école de formation de couture », « école de formation de coiffure », etc. Toutefois, ce genre de centres de formation est plus important dans la ville de Tizi Ouzou que dans la ville de Larbâa Nat Iraten. Ce qui explique que la plupart des jeunes filles enquêtées ont fait leur formation à Tizi Ouzou : Karima, Thanina et Fatiha.

B. Les activités domestiques : des tâches ménagères au quotidien

Toutes les jeunes filles enquêtées témoignent d’avoir exercé des activités domestiques (ménage, cuisine, éducation, couture…) au sein de leur famille, soit avant ou après l’exercice de leurs activités lucratives. Ainsi, ce qui peut être évident et de l’ordre de la nature des choses, c’est dans toutes ces activités que les jeunes filles sont socialisées dont on les prépare pour des futures femmes (Lacoste–Dujardin : 1985). Ceci dit, elles ont été initiées à accompagner leurs mères ou sœurs, ou à les aider qu’elle soit instruite ou pas, dans les travaux domestiques quotidiens : préparer à manger, nettoyage et participer à l’éducation des enfants. Et parfois, à un certain âge, ce sont ces filles, encore célibataires, qui remplacent leurs mamans dans toutes les tâches ménagères. Mais par ailleurs, c’est dans ce contexte de la socialisation familiale des filles que certaines parmi nos enquêtées ont appris des métiers qui vont déterminer par la suite leur sort en tant que telle et la mettent en visibilité sociale.  Il s’agit ici, pour exemple, du cas de Thanina pour le métier de gâteau et de Karima pour le tricotage (la couture) (on y reviendra).

Par ailleurs, ces activités auxquelles s’adonnent nos enquêtées au sein de leurs familles, deviennent pour certaines des tâches durables et attribuées ou incombées à elles seules. Nous citons trois exemples marquant dans ce sillage pour étayer un petit peu notre analyse.

Le premier exemple est celui de Fatiha. Celle-ci s’est adonnée longuement pour garder ses neveux – les fils à sa sœur qui poursuit ses études. Elle n’avait cessé cette tâche qu’après avoir vu grandir ses neveux. La plupart de son temps l’avait passé à la maison en s’occupant de gardiennage des enfants, et parfois elle est aidée par sa mère. :

Mon rôle particulier à la maison est celui d’aider ma mère dans la garde des enfants de ma sœur. C’est moi qui s’en occupais essentiellement, parce que ma sœur n’était pas là, elle est allée continuer ses études… » dit Fatiha.

Cette tâche lui a pris du temps énorme dont elle est vraiment consciente et qui lui a valu, en conséquence, un retard énorme dans la réalisation de ses projets personnels ; aller faire par exemple une formation et trouver un travail en absence de toute demande au mariage.

En outre, en plus des tâches ménagères auxquelles s’adonnent toutes les filles enquêtées s’ajoutent quelques travaux saisonniers des champs, à l’exemple de la cueillette des olives. C’est ainsi que Hassina participe avec tous les membres de sa famille à la cueillette des olives dans son village Taourirt Moukrane[9]

C. Les activités lucratives : des métiers féminins diversifiés  

Pour trois cas de figure, nous présentons, l’activité des gâteux, de la couture (tricotage), coiffure-esthétique et « linapro »

Le métier de fabrication des gâteaux : activité de Thanina

Un fait important à souligner ici dans l’histoire des activités et des métiers exercés par les jeunes filles, c’est qu’elle y a toujours un passé – disant une histoire – qui a ramené la fille (ou les filles) à venir vers ce (s) métier (s). Tout d’abord, il y a une question de socialisation primaire, i.e. familiale, et ensuite, il y a la passion de la jeune fille, le cas de Thanina. Autrement dit, il y a deux raisons principales, l’une relève d’une question d’ethos, donc d’ordre social et collectif, et une autre qui est personnelle et purement d’ordre individuel, bien exprimée par les jeunes filles interviewées.

Comme nous l’avons déjà signalé que parmi les tâches domestiques exercées dans les familles des jeunes filles et par ces dernières, il y a la préparation des gâteaux, notamment dans des grandes occasions, telles que les fêtes de l’Aid et les cérémonies familiales particulières. Thanina, parmi ces filles, a été socialisée dans cette ambiance familiale dont la fabrication des gâteaux est aujourd’hui une activité domestique féminine importante. Elle l’a apprise de sa mère. Donc Thanina a commencé cette activité (domestique) depuis son jeune âge, et ce, depuis qu’elle était à l’école, elle participe à faire des gâteaux pour le besoin de sa famille. Elle a commencé d’abord à aider sa mère, ses cousines et ses voisines. Ensuite, elle parvient à se débrouiller toute seule. Au fil du temps, cette tâche domestique – occasionnelle- devient une passion : « j’aime faire les gâteaux depuis mon enfance » dira Thanina. C’est cet état d’esprit en fait qui va, par la suite, propulser Thanina dans ce métier qu’elle a choisi et qu’elle a toujours aimé.

L’endroit de travail pour cette activité lucrative est bien la maison familiale. Le matériel- principalement la cuisinière- pour la fabrication des gâteaux a été déjà achetée par les parents. Thanina fait des gâteaux dits « modernes » : son savoir-faire l’avait acquis par le biais de plusieurs réseaux : tels que la famille – particulièrement sa mère ; la formation dans le métier en question ; son entourage amical et aussi ses petites recherches dans les recettes par le biais de la documentation, comme les manuels de recette qu’elle procure ou qu’elle achète, et par les recherches internet.

A la maison, Thanina est très à l’aise. Elle n’a pas de contraintes liées au local d’activité et au temps. Elle s’occupe de son activité en fonction des occasions et surtout des commandes. Son avantage de travailler à la maison, est d’être surtout assistée par ses sœurs, étant encore étudiantes et par sa mère ; surtout lorsqu’elle a une commande assez importante et contrainte par le temps. Ce travail est presque occasionnel et temporaire. Autrement dit, elle ne l’exerce pas tous les toujours et d’une manière assez régulière.

Les Méthodes de travail 

- Des commandes : parmi les méthodes de travail de Thanina est celle qui consiste à faire les commandes. Donc, son produit elle le prépare en fonction des commandes qu’elle reçoit : notamment dans des occasions exceptionnelles, par exemple les fêtes, les cérémonies familiales et associatives, les fêtes religieuses…. D’après elle, il y a des moments où les commandes sont extrêmement importantes, surtout durant la saison estivale et les moments des fêtes. Dans ces circonstances, elle est submergée par le travail. En ce sens qu’elle fait souvent appel aux aides de ses sœurs, de sa mère, voire même de ses voisines qui viennent pour apprendre des choses chez elle.

- Réseau de la clientèle : plus d’une année Thanina parle plutôt de ses clients : venant même dans des villages avoisinants à la ville de Larbâa Nat Iraten pour solliciter son produit. Elle y a des clients réguliers et permanents, comme il y a aussi des clients occasionnels ; des anciens et des nouveaux ; des femmes et des hommes. Elle a commencé d’abord par avoir des clients au niveau du cercle familial, ensuite au niveau des voisins et des amis et cela s’est élargie avec le temps grâce à ces derniers. C’est exactement la méthode de la « boule de neige ». Aujourd’hui, Thanina a son réseau de clientèle dont elle est fière et contente, car pour elle tout cela n’est que le résultat de son travail : tant pour la qualité de son produit que pour le type de rapport qu’elle entretient avec ses clients. Elle a reconnu dans ce sens que dans ce métier, très considérable aujourd’hui dans notre société et qui est de l’ordre public, quelques valeurs de travail sont impérativement imposantes : tels que le sérieux et la confiance. 

- Moyen d’information : Pour ce qui est du moyen d’informer les gens pour la commercialisation de son produit, il y a d’abord, notamment pour les débuts, le réseau amical et familial : comme elle le dit « on passe par les amis et le réseau familial qui diffusent l’information de bouche à l’oreille ». Cette méthode s’est nettement améliorée en mesure que l’activité progresse et prenne de l’ampleur et de considération. C’est dans ce sens qu’elle a fait recours à l’usage des cartes de visites : un moyen d’information et de publicité important. Ce dernier, traduisant en quelque sorte la professionnalisation du métier, facilite en effet le contact avec les clients, par le moyen téléphonique entre autres. Elle reconnait que ce dernier moyen d’information est plus efficace et important du fait qu’il lui permet de dépasser la sphère amicale et familiale. C’est de cette façon-là qu’elle se fait connaissance pour le public de la région.

- Achat de produits nécessaires : Les produits ou les ingrédients pour la fabrication des gâteaux sont disponibles au niveau du marché local. Autrement dit, elle n’a pas besoin de courir tant de kilomètres pour les chercher. Ils sont disponibles toutefois au niveau de la ville de Larbâa Nat Iraten : tels que la farine, les arômes, le sucre, le beur, etc. C’est ainsi qu’une partie de ses recettes sert de ressourcer son activité en produit nécessaire. Thanina déclare qu’aller chercher de la matière nécessaire au marché fait partie du programme de ses activités : i.e. aller faire des achats. Et là aussi le marché est accompli soit par le réseau amical soit par le biais des commandes et de la livraison à domicile.

Les modes de payement : cette question est liée parfaitement au rapport du marché de travail, aux valeurs marchande et morale des transactions et des interactions, notamment la clientèle. Les clients sont aussi classés dans le registre de Thanina, comme des catégories, à gérer différemment. Ceci dit, la question s’impose d’elle-même. Et qui consiste à savoir comment se pratiquent les modes des payements chez Thanina : des avances, de payement cache, facilités de payement et des crédits pour des cas vraiment exceptionnels. Mais là aussi, comme toutes les transactions commerciales, les problèmes de ponctualité de payement par ses clients sont remarquables et se posent sérieusement. Cela doit constituer, comme elle a reconnu elle-même, comme l’un des problèmes majeurs auxquels sont confrontées les activités pareilles.

La couture : le tricotage : activité de Karima

La couture est une activité dense dans la ville de Larbâa Nat Iraten. Elle constitue l’une des activités lucratives pour beaucoup de jeunes filles. Cependant, dans cette activité, il y a plusieurs spécialités dont le tricotage : c’est le cas ici de notre enquêtée, Karima. Comme on l’avait déjà signalé, Karima a appris ce métier depuis son enfance. En effet, elle l’a acquis par le fait de socialisation familiale. En ce sens qu’elle est considérée comme un agent qui perpétue l’héritage familial dans le domaine du savoir pratique. Le choix du métier est double : il y a d’abord cette transmission du savoir- faire de la mère vers la fille et ensuite, il y a cette passion et cette « nostalgie maternelle » de vouloir faire la couture.

Elle a commencé à travailler depuis son jeune âge. Depuis qu’elle avait cessé sa scolarité, elle était contrainte de rester à la maison et s’occuper du ménage et entre autres de la couture.  Celle-ci est devenue, avec le temps, son gain-pain ; pour dire les choses autrement, sa profession. Pour améliorer cette activité et lui donner un aspect plus moderne et considérable, Karima avait bénéficié d’une formation qui va lui permettre de travailler dans une certaine légalité et reconnaissance.

Tricotage pour enfants et adultes

Depuis maintenant des années, le tricotage constitue une profession avérée pour Karima et sa principale source de vie. Elle a installé son matériel, principalement sa machine (ou alors ses machines !!) qu’elle a dues renouveler avec l’argent qu’elle avait gagné, et qui ont lui procuré une dimension importante dans son travail. Elle tricote donc pour enfants et adultes, notamment pour le sexe féminin.

Activité en solo

L’activité de Karima n’est pas une entreprise collective ou de grande envergure. Il s’agit plutôt d’une simple activité qu’elle assure elle-même, chez elle dans la maison de ses parents. C’est à l’intérieur de celle-ci qu’elle a aménagé une petite pièce où sont installés ses machines (plutôt sa machine ?) et tous les martiaux de travail. C’est là où elle consacre la plupart de son temps, souvent toute seul.

La commercialisation

 Karima ne dispose pas de gros moyens pour vendre son produit. Souvent elles sont des commandes. Ses clients sont en effet des voisins, des amis, de la famille et d’autres qui la connaissent avec le temps par l’intermédiaire des autres personnes. Aujourd’hui, ses clients, permanents ou occasionnels, sont majoritairement des femmes. Cela s’explique du point de vue sociologique par le fait que les activités féminines investissent beaucoup plus des domaines et des espaces féminins. C’est la raison pour laquelle Karima investit dans le tricotage des produits pour les femmes et pour les enfants. Et ses intermédiaires sont souvent des femmes et surtout lorsqu’il se trouve que le lieu de travail est l’espace privé, i.e. familial où les interactions entre agents se font dans les normes et parfois d’une manière assez « timide ». La structure familiale impose un certain comportement et le type de lien que devait avoir Karima avec ses clients : sachant que cette enquêtée dont les parents sont décédés vit encore chez l’un de ses frères mariés.   

Elle déclare que son produit ne se vend pas dans des magasins de confection, comme le font certaines dans son cas dans la localité de Larbâa Nat Iraten. En revanche, « le marché » (ou la commercialisation de son produit) se passe à la maison et dans certains cas c’est Karima qui se déplace pour remettre la commande à son client. Aujourd’hui, elle a pu constituer son réseau de la clientèle qui résulte, en conséquence, de la qualité de son travail et de son comportement correct dans son rapport avec ses clients. Comme toutes les activités et tous les commerces, Karima a connu pour son cas quelques modes de payement par les clients, ou les acheteurs de son produit, payer sur place, faciliter de payement et crédit.

La matière de travail et équipement 

La matière première de son activité est essentiellement la laine. Cette matière, disponible sur le marché, la procure par plusieurs voies. Des fois, elle la procure par le moyen des commandes qu’elle fait, notamment auprès des grossistes de Larbâa Nat Iraten et de Tizi Ouzou. Avec le temps, elle a pu amorcer tout un réseau marchand alimentant son activité en matière première, tels que la laine et toute sorte de fils…

Ainsi, les frais de ses achats sont couverts par l’argent qu’elle gagne par son activité. Autrement dit, elle se prend en charge. La même logique s’applique en effet pour son équipement et l’entretien de sa machine : des pièces de rechange, des produits nécessaires, des réparations en cas des pannes, etc.

Une activité hivernale ! 

  La densité de l’activité de Karima est en hivers. C’est la saison où la demande est plus importante ; car tout simplement, son produit est destiné à la consommation en hivers. Il s’agit bel et bien des tricots fabriqués essentiellement sur la base de la laine. C’est ce qui veut dire que l’activité se relaxe durant la saison d’été où elle déclare qu’elle se repose, mais elle bricole toujours des choses à la demande de ses clients et notamment pour des fêtes estivales.

A la rentrée de l’automne jusqu’au printemps, Karima est réellement submergée par le travail. Elle lui arrive des moments où elle travaille même pendant la nuit, c’est lorsque les commandes de ses clients sont très importantes.  A ceci s’ajoute le travail solitaire, rarement assistée par d’autres (occasionnellement par ses sœurs et les femmes à ses frères).

L’intensité du travail durant la saison hivernale, lui procure certainement du profit, mais il engendre surtout beaucoup de fatigue et de « surmenage ». En somme, il s’agit d’une activité ardue. 

Coiffure et esthétique : métier éventuel de Hassina

On ne peut pas décrire ici les métiers qu’investira Hassina dans l’avenir. Car pour le moment, elle est encore en phase de formation. Elle a terminé la formation de coiffure dont elle n’a jamais exercée et elle entame celle d’esthéticienne. Quoique, d’après notre enquêtée, il y a eu de nombreuse filles parmi celles qu’elle connait qui exercent des activités de coiffure et d’esthétique pour dame dans la localité de Larbâa Nat Iraten. Il s’agit au fait des métiers qui se complètent et on les accomplit dans le même salon (indiqué en générique dans les enseignes « Salon de coiffure pour dame »).

Le métier de coiffure s’exerce souvent dans les salons réservés pour femme. Il s’agit des coupes qu’on confectionne notamment dans des grandes occasions : fêtes et cérémonies familiales. Souvent l’équipement matériel de cette activité est procuré par les aides de l’Etat : l’ANEP et l’ANSEJ. Le coût de chaque coupe varie entre 400 et 800 Da. Dans cette activité la qualification se conjugue, en fait, aux aptitudes artistiques. Ces dernières années la demande et le besoin deviennent de plus en plus importants. C’est la raison pour laquelle, de nombreuse jeunes filles désirent faire une formation dans ce métier et de l’investir. C’est le cas, donc, de notre enquêtée.

Quant à l’activité esthéticienne, elle est complémentaire à la première. Il s’agit cependant d’une activité encore rare, si on la compare à d’autres activités féminines exercées à Larbâa Nat Iraten. Car elle exige d’abord une qualification requise dans le domaine et un équipement nécessaire qui revient parfois très cher. Il s’agit exclusivement du métier féminin. Et la demande est aussi exclusivement féminine. Il s’exerce généralement dans les salons de coiffure, dans la mesure où, comme on l’a dit plus haut, il complète l’activité de coiffure. D’après notre enquêtée, il y a de plus en plus de la demande sociale dans le domaine de l’esthétique. Aujourd’hui beaucoup de femmes et de jeunes filles appliquent des séances d’esthétique pour se faire belles. En quoi consiste-t-il donc ?  En effet, il s’agit d’une opération d’embellissement du corps et particulièrement du visage. Il consiste donc en nettoyage du visage, maquillage, soin des dents, embellissement et tailler les ongles, etc.

« Lénapro » et confection de colliers (Skhab) : une activité lucrative informelle de Hassina.

En parallèle de sa formation d’esthéticienne, Hassina s’adonne à une activité lucrative informelle. Il s’agit de l’activité de « lénapro », un métier pour lequel elle n’a jamais fait de formation. Elle exerce cette activité dans le but de subvenir à ses besoins et se prendre en charge financièrement : notamment sa formation. Car, comme elle le déclare, parmi ses occupations à la maison est, entre autres, faire « lénapro ». Cette activité qui consiste à décorer et faire des nappes. A cette activité s’ajoute la fabrication des colliers appelés localement skhab ; un produit et objet très demandé notamment pour les nouvelles mariées. C’est ce qu’avait motivé Hassina d’investir provisoirement cette activité le temps de terminer sa formation d’esthéticienne.

Ces activités sont assurées à la maison. Il s’agit surtout des activités qui s’exercent pendant les occasions des fêtes de mariage, c'est-à-dire en été.

Fabrication et commercialisation 

Ce travail minutieux de décor et de confection de colliers, exige toute une technique et un art. Hassina le fait avec beaucoup de patience et de passion. Elle s’est adonnée à cette activité, il y a plus de 3 années dont elle acquiert une expérience remarquable. Les éléments dont elle a besoin elle les achète grâce à l’argent gagné dans cette activité. La matière de décor, comme les tubes, est généralement disponible au niveau des magasins de la localité de Larbâa Nat Iraten.

Quant à la commercialisation, elle travaille généralement avec les bijoutiers. Ce sont eux qui lui font les commandes. Souvent, ils viennent chez elles pour récupérer le produit en leur faisant de bons. Ensuite, quelques jours plus tard, elle « fait une tournée » chez ces bijoutiers pour ramasser son argent.

Telle est la raison d’être de Hassina à la maison. Elle est en congé de trois mois, pour sa formation d’esthéticienne, qu’elle profite pour travailler ce métier de lénapro et la fabrication de skhab et gagner un peu d’argent. C’est ainsi que Hassina s’adonne à une activité « informelle », mais rentable du point de vue pécuniaire. 

IV.3. Stratégies : Formation et solidarité féminine et familiale

Après avoir montré dans la partie précédente les activités domestiques, du genre lucratif, pour lesquelles s’adonnent ou investissent nos enquêtées de Larbâa Nat Iraten, nous tentons ici d’analyser les contours des stratégies que chacune d’elles s’adonnent, ou encore adoptent dans la mise en forme et dans le processus de la réalisation de leurs projets. En revanche, ce qui peut ressortir comme évidence (et comme premier constat) dans l’analyse sociologique des stratégies des jeunes filles, est la dimension de la particularité, du particularisme, dans la conception, dans la démarche et dans les faits. Autrement dit, l’observation du fait sociologique des projets et des conditions féminines des jeunes de Larbâa Nat Iraten, suppose une non-généralisation et non-homogénéité dans les démarches entreprises, les moyens ainsi que dans les réseaux qu’elles mobilisent chacune d’elles pour l’aboutissement de leurs projets. Deux paramètres s’imposent aux variables de notre analyse sociologique : les réseaux, ou alors les solidarités sociales et familiales dans la mise en perspective du projet (Coenen-Huther Josette et al.: 1994). C’est pour dire en fait que la démarche et la perspective sont très loin d’être conçues en « solo », ou d’une manière la plus personnelle ou la plus individuelle, dans une société où les solidarités sociales s’affirment et se recomposent davantage dans des situations de besoin. C’est en effet ce paramètre que nous devons mettre en avant et sert d’une grille d’analyse plausible dont l’objectif est de tenter de comprendre les facettes et les mécanismes de mise en route des projets féminins dans un groupe social où le contrôle social demeure le fondement réel de l’organisation du lien social, notamment pour un univers qui concerne la femme. Le deuxième paramètre, qui complète le premier, pensons-nous, concerne la formation (professionnelle). Celle-ci constitue un vecteur fondamental et une stratégie stratégique dans la conception et dans l’idée de projection d’une activité domestique lucrative pour les jeunes filles de la ville de Larbâa Nat Iraten. Par ailleurs, ces variables d’analyse sociologique des faits, quoique récurrents et déterminants certes, mais elles ne peuvent pas exclure ou nier d’autres variables qui nous semblent aussi importantes et significatives. Il s’agit par exemple d’un cas qui relève d’un héritage familial du métier : la couture, en l’occurrence pour le cas de Karima. En somme, les paramètres définissant les stratégies des jeunes filles s’interfèrent d’où une perception de décloisonnement pour parvenir à une compréhension systémique de ces stratégies.

A. Les solidarités familiales : mobiliser les réseaux et le capital de la famille

On ne peut comprendre finalement les conditions, les ambitions et les aspirations des jeunes filles de Larbâa Nat Iraten sans les situer dans le contexte familial. A ce dernier s’ajoute, généralement, l’environnent de lien social (Bouvier : 2005). C’est ainsi que les stratégies des filles dans l’engagement dans leurs projets, qu’ils soient significatifs ou non, le cas par exemple de Karima et Thanina est très illustratifs, sont aussi motivées par des réseaux conséquents des solidarités familiales (Coenen-Huther et al. : 1994). En somme, il est important de comprendre comment la famille dans laquelle vit la fille et où elle a été socialisée (Dubar : 1995), ainsi que l’entourage amical constituent des moyens non négligeables dans le lancement et la perception du projet ainsi que dans sa mise en réalisation pratique. Sans ses « solidarités », il n’y aurait certainement pas ni projet ni création d’une situation, dite professionnelle, pour les jeunes filles. Ce qui peut être intéressant, par ailleurs, de savoir dans ce sillage, est que la société – l’entourage familial surtout- y est pour beaucoup de chose pour l’individu. Ce dernier tant dans sa façon d’agir, de penser et dans ses engagements est déterminé, en quelque sorte, par son groupe, sa collectivité ainsi que sa communauté proche, la famille en l’occurrence. C’est ainsi que l’entourage social en Kabylie, en dépit des transformations tant brutales que permanentes, est défini dans un esprit collectif, d’où les liens sociaux et familiaux très fortes qui peuvent en circonstance définir la façon pour chacune de se comporter et de se conduire. Ceci nous emmène à dire que le contexte familial dans lequel évoluent les filles enquêtées est une variable importante pour la compréhension des conditions et les modes de visibilité de ces dernières. C’est ainsi qu’à chaque pas qu’elle fait, et cela traduit et implique tout simplement la nature de la socialisation de la fille, il y a derrière la famille, donc les parents (Sagalyn : 1988). On ne peut comprendre l’engagement de ces filles, ou contrairement rester à la maison et s’occuper des affaires domestiques, si on n’a pas cerné sérieusement les contours de la question dans un contexte social bien défini : à savoir le contexte familial et amical.

En tout état de cause, la vie de ces jeunes filles est liée à une institution familiale : la socialisation, la scolarisation mais aussi la réalisation de leurs projets professionnels et leurs situations d’avenir. Nous allons nous insister sur le fait de ce dernier est de voir comment les solidarités familiales ainsi qu’amicales constituent un important stimulant et appui considérable dans l’engagement ainsi que dans la concrétisation des projets des jeunes filles.

Nous constatons à travers les témoignages de nos enquêtées, recueillis par les entretiens, que l’engagement des filles dans les projets d’avenir a une caution familiale : des parents surtout. Certaines parmi elles nous déclarent que déjà l’idée qui germe dans leur esprit pour se lancer dans un métier a été bien discutée en famille, parents, y compris frères et sœurs. Pour le cas de Thanina, lorsque l’idée a commencé à germer dans sa tête, elle a dû la soumettre à la discussion avec ses parents dont elle a eu des échos très favorables. Cependant, ce qui est important à souligner, du point de vue sociologique voire même anthropologique, est que la société actuelle dans laquelle vivent les protagonistes a énormément évolué concernant les conditions féminines. C’est dans ce sens que les parents, donc la famille, veillent à la formation et à l’avenir de leurs filles : d’où la prolifération récente des activités commerciales et de services féminines. A titre illustratif, dans la ville de Larbâa Nat Iraten, des commerces, des salons de coiffures, des pâtisseries, même des pizzerias, des boites informatiques, des cybercafés sont animées par les jeunes filles. A ceci s’ajoutent quelques entreprises de production (confection, chocolaterie ou de biscuiterie) qui emploient des femmes dont les jeunes filles.  

Chacune de ces filles enquêtées déclare avoir en moins un membre de la famille à qui elle livre et confie ses intimités. Pour exemple, on cite Thanina, qui a pour membre de la famille à qui elle confie ses intimités est sa sœur. Elles discutent de toutes les choses les concernant directement, tels que les maladies, les mariages et les projets. Lorsqu’on avait demandé pourquoi c’est l’une de ses sœurs qui est son intime de la famille, elle nous avait répondu qu’elles n’ont pas de grand décalage d’âge.

Quant à Fatiha, parmi les membres de sa famille, père, mère, 03 frères et 2 sœurs (sont donc en tout à 08 membres), le plus intime est le plus jeune de ses frères, qui est marié. Ils discutent des questions qui les préoccupent, telles que les études, la formation et les projets d’avenir.

Pour Karima, son membre intime de la famille est l’une des sœurs qui est plus âgée qu’elle. Elles discutent de tout.  Et d’autres aussi qui ne sont pas tout à fait de celle-ci. Par exemple, Hassina donne l’impression d’une certaine cohérence dans l’esprit familial, mais il reste que la personne à qui elle a plus de penchant et partage ses intimités, est plutôt sa mère.

Cette question de lien intime dans la famille, et ce en plus évidement de lien amical, à ne pas négliger, où l’intimité des personnes est très considérable, sont d’un apport significatif dans la conception de l’avenir chez les filles enquêtées de la localité de Larbâa Nat Iraten. Autrement dit, dans chaque famille, se trouve un petit espace d’expression, parfois plus intime, pour ses membres, c’est ce que Neuburger qualifie « des territoires de l’intimité ». (Neuburger : 2000)

Sans se douter des propos qu’elles nous livrent ces jeunes filles, sur des positions qu’elles occupent au sein de leurs familles malgré le contrôle social qui peut s’exercer sur la fille, elles participent souvent dans les discussions familiales et, par extension, dans les prises de décision. Du coup, elles sont souvent consultées en tant que membre de la famille. Ceci étant dit, elles ne sont pas totalement à la périphérie aux cercles de discussions entreprises dans leurs familles. C’est ce qui peut caractériser aujourd’hui en effet la famille dans une localité urbaine d’une dimension moyenne, comme celle de Larbâa Nat Iraten en Kabylie.  

Il est important de saisir cette dimension sociologique de la famille (Voir Singly de : 2004 et Ccheccilli & Cicchelli- Pegeault : 1998) quant au devenir des jeunes filles et leur mode de visibilité dans l’espace public. C’est parce que le contexte de discussion amorcé dans l’institution familiale favorise des échanges des points de vues et de s’informer sur les préoccupations des uns et des autres. Souvent l’idée de projet et de faire une situation émerge, se développe et se conçoit à l’endroit de la famille.  Quoique les contextes et les façons d’être ne sont pas du tout homogènes, tel qu’on l’imagine peut-être pour tous les cas étudiés. Ils sont donc différents. A titre illustratif, Thanina, lorsqu’elle veut s’engager dans son projet lucratif de faire les gâteaux, elle a soumis sa proposition pour ses parents qui l’ont aussitôt soutenue. Comme elle l’exprime elle-même, elle n’a pas soumis son idée pour savoir est-ce qu’ils seront d’accord ou pas. Elle savait que jamais ses parents (et le reste des membres de sa famille) ne s’opposeront, mais il s’agit plutôt dans son esprit, partagé par tous les cas enquêtés, un acte d’éthique familial dont on doit discuter de la question. Autrement dit, il s’agit dans ce cas du fait de se référer à des valeurs culturelles encore opérationnelles dans les structures familiales. Car faire réussir l’avenir de la fille dans notre milieu social relève de tout un engagement familial (Cecchilli : 2005). Autrement dit, c’est une affaire de famille. Cependant le contraire est aussi valable, empêcher de faire une situation et/ou de le retarder relève également de la question familiale : le cas de Fatiha est ici parlant.

Les solidarités familiales quant au soutien des projets montés par les jeunes filles ne s’expriment pas de la même façon. Elles différent tant dans la démarche que dans la mobilisation des ressources.  Le pourquoi de la chose s’explique du point de vue sociologique par la nature des projets, les situations familiales et par les conditions économiques familiales. Pour étayer notre analyse des faits, nous allons présenter quelques cas, jugeant plausibles à nos questionnements de départ.

Karima, la couturière, son travail a été déjà le produit de sa socialisation, autrement dit une entreprise familiale qui s’est transmise de la mère – décédée- à la fille (i.e. Karima). Toutes les conditions pour ce métier ont été montées et préparées par la famille, tant sur le plan symbolique, i.e. acquisition du savoir –faire auquel Karima a été initiée depuis son jeune âge, comme le reste d’ailleurs des sœurs (toutes mariées), que sur le plan matériel et financier. Elle n’a fait que perpétuer l’héritage familial. Sachant qu’il s’agit de la seule fille qui reste encore dans la maison des parents et le reste des sœurs ont transféré ce savoir-faire dans leurs familles conjugales. Cependant, l’amélioration et élargissement de son métier de tricotage a été stimulé par le besoin de vivre et le souci de se prendre en charge. Ils sont motivés, en outre, par l’argent qu’elle a toujours gag né par l’exercice de ce métier dans le domicile de ses parents et qu’elle avait commencé très tôt avant même son échec scolaire au moyen. Karima a déjà plus de 20 ans d’expérience dans le tricotage. Mais souvent au besoin, elle parvient en aide soit ses frères (eux aussi mariés, mais elle vit encore chez l’un des frères), soit ses sœurs –elles aussi mariées. Toutefois, il reste que Karima, cette jeune fille –adulte- de 35 ans, un prototype de filles dans la localité de Larbâa Nat Iraten qui se débrouille tant bien que mal dans ce qu’elle fait, dans la couture, et dans ce qu’elle avait préconisé de faire pour assurer ses arrières. Ainsi, il y a deux paramètres à retenir pour le cas de Karima, dans les solidarités familiales relatives à son projet de travail de couture. Pour le premier paramètre, il y a l’aspect purement familial ; car tout ce qu’elle avait envie de faire a été déjà acquis en elle comme un héritage familial. Quant au deuxième paramètre, qui ne souffre pas d’ambigüité, consiste au fait que cette fille s’améliore progressivement dans ses projets de couturière, au point où les soutiens et les aides des frères et sœurs sont beaucoup plus d’ordre psychologique, morale et éthique. C’est à ce stade que les solidarités familiales ainsi que la socialisation primaire (i.e. familiale) (Bubar : 1991) ont du sens sociologique.

Pour Thanina, fabrication de gâteaux, se présente sous une autre facette dans le cadre des stratégies familiales. Dans ses démarches pour faire les gâteaux, comme une activité lucrative, a été vite-fait soutenue, surtout par ses parents. Même si le choix de l’activité vient de l’idée et purement de l’initiative de la fille, les parents, en revanche, se sont justement engagés à lui apporter main forte. D’abord, au départ elle a été soutenue matériellement, comme par exemple financer sa formation et démarrer son activité. Alors que la fille était avant tout, et ce depuis qu’elle a quitté les bancs du lycée, une chômeuse sans ressource financière. Par ailleurs, le paramètre qui nous semble être pertinent pour le cas de cette jeune fille est le fait qu’elle exerce son activité chez ses parents, autrement dit dans la maison familiale. Ceci n’a jamais été négocié ou alors réfléchi sciemment, mais il s’agit des situations où le soutien familial, i.e. celui des parents, s’exprime mécaniquement. « Il s’agit de notre fille, donc il est de notre devoir de l’aider », pensent souvent les parents. C’est à ce niveau justement où se confond le projet personnel de Thanina et l’entreprise familiale, dans la mesure où la jeune fille n’est pour le moment qu’un membre de la famille. C’est ce qui implique que son activité sert à renforcer et à améliorer la situation économique familiale. De fait que la famille vit principalement de la pension du père retraité de la Sonalgaz et le reste des frères et sœurs sont les plus jeunes, ils sont encore étudiants. Sociologiquement, il est tout à fait fréquent d’observer ces formes de solidarité familiale qui se reconstituent et se redynamisent autour d’un intérêt commun à la famille, et ce, quelle que soit en effet la nature du sexe.

Sans trop évoquer tous les cas, mais le cas de Fatiha, comme nous l’avons déjà signalé, malgré une certaine intégration et reconnaissance au sein de sa famille, cette jeune fille de 32 ans n’a jamais été aidée pour un projet quelconque auquel elle ne s’est jamais engagée. Après ses études, échec au bac, elle n’a jamais cherché à faire une situation lucrative comme cela se présente chez d’autres jeunes filles. Sa particularité se voit dans la façon de s’occuper de l’éducation et de « gardiennage » de ces neveux jusqu’à un certain âge. Autrement dit, il s’agit dans ce sillage d’une tâche familiale importante qu’elle avait assumée. Avec l’âge, et une fois la tâche qu’on a lui assignée est accomplie, elle se « libère ». C’est dans ce contexte qu’elle s’est rendue compte d’une nécessité de faire une situation, et que le travail domestique, à la maison, dont elle s’est occupée pour longtemps ne lui garantit rien. Aller faire une « petite formation », comme elle le dit, est l’expression de son besoin dont les parents l’ont encouragée d’une manière très subtile. Ainsi donc, pour elle, le fait qu’elle s’engage pour un travail précaire – travailler comme secrétaire dans un cabinet d’un avocat-, traduit une certaine liberté qu’elle jouit et le respect des parents pour ses agissements. Comme elle dit : « je jouis d’une certaine liberté et mes parents me respectent et me donnent confiance ». Sans aucun soutien matériel exceptionnel pour ce cas, mais Fatiha révèle un exemple des jeunes filles, peut-être nombreuse dans la localité de Larbâa Nat Iraten, qui se prennent en charge dans leur initiative personnelle, souvent sous un œil des parents.

Pour le cas de Hassina, l’idée de se lancer dans la coiffure a été motivée entre autres par sa mère ; comme, elle s’exprime :

C’est elle qui m’avait poussée à faire le stage de coiffure, car elle apprécie ce métier, moi aussi. Elle me dit ce métier sera à toi seule, tu vas travailler pour ton compte et tu vas embaucher des travailleuses.

Les encouragements et les soutiens viennent aussi de ses frères, ayant tous une situation professionnelle (un maçon, un menuisier, un commerçant), qui l’ont aidée financièrement pour monter son salon de coiffure-esthéticienne une fois achevée sa formation, dans trois mois.

Aux réseaux familiaux, s’ajoute bien évidement l’entourage amical et son impact sur les initiatives de jeunes filles, à l’exemple de Fatiha. Bien qu’elle n’ait pas un entourage amical assez considérable et ayant un esprit beaucoup plus solitaire, comme elle nous le déclare, mais le peu d’amies l’inspire quand même d’une motivation pour penser sur son avenir et sortir un jour de la tâche domestique vers un travail lucratif ou rémunéré le plus rassurant. C’est la raison qui l’avait poussée donc à aller faire une formation et décrocher ensuite un petit travail. C’est pour dire enfin que l’entourage amical ne pèse pas trop dans ses stratégies.

B. Les solidarités amicales : comme stratégies

Un élément à ne pas surtout négliger pour une bonne compréhension sociologique des stratégies des jeunes filles dans leur projet d’avenir. L’entourage amical constitue pour les jeunes filles enquêtées de la localité de Larbâa Nat Iraten comme un prolongement de l’entourage familial, où la socialisation de la fille se complète naturellement. C’est dans cet entourage aussi que les connaissances se font, des intimités se confient, des relations se contractent et des projets se construisent (Roudet et Tcherrnia : 2002). Ceci dit, les solidarités amicales ont joué d’un apport considérable dans la construction des situations chez les jeunes filles. Il suffit de voir par exemple l’engagement dans la formation pour un métier, le cas de Thanina est surtout révélateur, dans le sens où lorsqu’elle décide de faire sa formation c’était avec l’initiative de ses amies. Ces dernières, en contact permanant, s’échangent de conseils et d’avis sur leurs préoccupations et elles font appel dans certaines situations aux expériences des autres. Ainsi, donc, les orientations livrées par les réseaux amicaux jouent d’un apport pour la mise en avant des projets des jeunes filles. C’est ainsi que le type des rapports intimes qui caractérisent un peu les relations sociales des protagonistes traduit dans un sens un espace où les jeunes filles avancent dans leurs projets et les concrétisent davantage. 

Le réseau amical, constituant un espace de sociabilité pour les jeunes filles, crée une atmosphère et un sentiment d’intimité et d’accompagnement dans la destinée de ce qu’elles envisagent de faire à l’horizon. C’est à ce stade de perception où l’espace public des jeunes filles, de plus en plus conséquent, intervient comme une variable opératoire dans l’engagement et dans les stratégies de détermination et de mise en visibilité assez acceptable. (Dubet, Galland et Deschevane : 2004).

En somme, les solidarités familiales et amicales, l’une n’exclue pas l’autre en effet. En revanche, elles se complètent tant dans les motivations et les moyens mis en œuvre dans les projets des jeunes filles que dans leur concrétisation. 

C. Formation : une nécessité pour « une professionnalisation » du projet

L’indicateur principal dans le mûrissement de l’idée des projets des jeunes filles de Larbâa Nat Iraten et leur mise en œuvre est incontestablement la formation professionnelle dans les métiers sur lesquels devait reposer le projet. Cette derrière (formation) constitue pour les jeunes filles une stratégie double. D’une part, elle constitue une dimension concrète pour une aspiration d’avenir à leur situation. En ce sens, qu’elle lui garantit un titre lui permettant une éventuelle insertion dans la vie professionnelle. D’autre part, les cas des jeunes filles n’ayant pas eu la chance ou les possibilités de continuer leurs scolarités, la formation constitue en effet un moyen d’échapper à une « situation de maison » et un facteur déclencheur pour une situation de débrouillard pour les filles.

Après son échec scolaire au lycée, puisqu’elle a cessé ses études à la deuxième année secondaire, Thanina n’a pas trop tardé à se diriger vers une formation professionnelle dans le domaine des gâteaux. Influencer, en effet, par son entourage familial et amical, la formation dans le domaine qu’elle avait préféré, relevant d’un choix personnel comme elle l’avait exprimée elle-même, constitue un moyen stratégique pour cette jeune fille. Cette formation qui va constituer un catalyseur pour sa vie professionnelle d’avenir, lui a procuré un savoir-faire et une connaissance approfondie sur un domaine dont elle a déjà été initiée dans son entourage familial. Ceci dit, la préparation des gâteaux devient, il y a longtemps, y compris dans le monde villageois, l’une des activités domestiques occasionnelles particulièrement des femmes ; très tôt la fille est initiée depuis son jeune âge. Ce capital symbolique (culinaire) acquit lui donne non seulement un crédit à se lancer dans un projet professionnel mais aussi à voir les objectifs assez grands et ambitieux. Au-delà de l’acquisition du savoir pratique sur le métier des gâteaux, Thanina trouve que le cursus de sa formation très positif à tous les égards. Cela ne lui a pas servi seulement d’acquérir un savoir recherché, mais surtout de voir les choses en face avec le réseau de lien amical qu’elle avait pu construire durant son cycle de formation, qui lui a pris un an environ. Stratégiquement parlant, la formation de Thanina l’a faite sortir de son milieu, familial en particulier et de l’espace de Larbâa Nat Iraten en général, où elle avait passé toute son enfance et sa jeunesse à travers sa scolarité, vers un milieu urbain local important, comme la ville de Tizi-Ouzou. Le temps qu’elle avait passé entre Larbâa Nat Iraten et Tizi-Ouzou lui a procuré deux choses importantes : une connaissance pratique dans le métier et une connaissance amicale élargie, d’où la construction d’un « univers » à elle.

Le cas de Thanina est exemplaire ici, comparativement à d’autres cas, dans le sens où il est similaire à d’autres. Quant aux autres cas, ils sont extrêmement particuliers. Karima, elle est socialisée presque chez elle à la maison. Le tricotage était déjà un capital social de la famille. Le savoir-faire dans le domaine du tricotage a été transmis de la mère aux filles dont figure Karima. Ceci-dit, celle-ci n’avait pas été formée entièrement dans un centre spécialisé. Cependant, l’entourage familial constitue un environnement de socialisation - professionnelle- important. C’est dans cette perspective, de socialisation familiale, que l’apprentissage dans le métier du tricotage[10] doit constituer une stratégie amplement importante pour se lancer dans le projet des jeunes filles pour le cas de la localité de Larbâa Nat Iraten.  En somme, le savoir-faire-familial, en tant que « capital culturel », se considère comme un stimulant voire même une stratégie de projection chez les jeunes filles. A cet effet, l’exemple de Karima illustre bien cet état de fait. Evidemment, pour une nécessité d’obtenir un titre et, par conséquent, une légitimation au métier, elle doit passer par une formation professionnelle. En somme,  cela ne peut être considéré que comme une formalité – administrative et institutionnelle- plutôt qu’une reconnaissance. Sinon Karima a été déjà préparée pour être couturière. C’est dans ce sillage qu’il faut souligner un fait majeur dans la socialisation familiale des jeunes filles : en l’occurrence la transmission des savoirs pratiques au sein de la famille. (Dubouchet et Vulbeau : 1999).

Sans aller dans la redondance pour les cas étudiés ; c’est pour dire en fait que la formation – dans un établissement étatique de métier- ou un apprentissage dans le cadre de la socialisation familiale – dans la famille- ne constitue pas souvent une norme pour comprendre la stratégie adoptée par les actrices la réalisation de leurs projets. En revanche, cela peut constituer certainement un handicap sérieux pour une visibilité dans l’avenir. C’est le cas de Fatiha qui était restée chez elle pendant une longue durée pour s’occuper des tâches domestiques familiales. Le fait de ne pas s’assurer d’aucune formation à temps, depuis son échec scolaire au bac, qui lui permettant une qualification pour un métier durable et régulier,  cela a compromis ses ambitions. Sa formation est intervenue très tardivement, comme agent de bureau.  Stratégiquement, cette formation- tardive- a pu lui jouer beaucoup plus d’un support psychologique que d’une sérieuse qualification pour un quelconque job. Et cela même lorsqu’il n’émane pas réellement de son choix ou de ses propres ambitions. L’essentiel pour elle est de surpasser la situation qu’elle vit et, par conséquent, trouver une solution dans l’immédiat. Sortir de l’autarcie et d’ « enfermement familial », par le moyen d’une formation un peu tardive, par rapport à sa situation de chômeuse et à son âge, pour penser à son avenir, constitue déjà tacitement une forme de stratégie pour sa prise en charge professionnelle. 

Quant à Hassina, elle représente ici un cas extrêmement important. Elle est déjà dans sa troisième formation : la première est l’informatique, la deuxième coiffure et la troisième, en cours, esthétique. Toutefois, les plus importantes sont ces deux dernières sur lesquelles elle est en train de monter son projet : coiffure-esthéticienne.  Sa première formation de 18 mois, elle la voit inutile mais lui a servi d’une bonne expérience. Car après sa formation en informatique, cette jeune fille est restée deux années à la maison sans travail : en chômage. C’est la raison qui l’avait motivée, comme elle reconnait d’ailleurs elle-même, de réfléchir sur un autre projet, mais d’une nature privée, i.e. travailler à son compte. C’est dans cette situation, en effet, qu’elle opte pour une formation de coiffeuse. Pour bénéficier de cette formation qui lui a pris une année, elle a fait un contrat avec l’ANEM qui l’avait orientée ensuite vers la CEJ, pour qu’elle fasse un stage chez une coiffeuse dans la ville de Larbâa Nat Iraten. Cependant, les ambitions de Hassina ne sont pas arrêtées à ce stade ; car très tôt elle s’engage dans une autre formation, la troisième, étant la formation pour esthéticienne. Autrement dit, elle n’a jamais monté aucun projet avec sa formation de coiffeuse qu’elle déplore et le sous-estime : « ce système ne me plais pas je dois changer… » dit-elle. Malgré les propositions de sa maitresse de stage pour travailler avec elle comme coiffeuse, Hassina a refusé pour deux raisons. La première, le salaire est minime, 8000 DA par mois ; la deuxième, est le fait de ne pas travailler à son compte. Trois mois plus tard, elle décroche une autre formation de 6 mois, en esthétique, qu’elle suit encore dans la localité de Larbâa Nat Iraten. Pour le moment, notre enquêtée a deux attestations de diplôme de formation professionnelle : informatique et coiffure. Son projet d’avenir est déterminé par cette dernière formation dont elle est très ambitieuse. C’est ce qui a certainement motivé Hassina à faire recours à tant de formations. Il est vrai qu’elle est très perspicace par rapport aux attentes de son avenir, mais aussi son âge a beaucoup joué, 24 ans, de facteur positif.

Ce qui ressort, donc, des stratégies adoptées par les jeunes filles dans la conception de leur projet d’avenir concernant les modes d’emploi et le choix des métiers, autrement dit, d’une insertion professionnelle, nous les synthétisons dans les points suivants :

  • Tous les cas étudiés (soit donc les 05 filles), cherchent une qualification, souvent dans le cadre institutionnel, tel qu’avoir une attestation (ou encore un diplôme) de qualification professionnelle
  • La formation, même pour celles qui l’ont pas fait et/ ou venues très tardivement, représente une seule garantie dans la réalisation du projet qu’elles conçoivent.
  • La formation ne doit pas être comprise comme une fin en soi, mais plutôt un moyen de réalisation du projet, de se faire une situation et un moyen aussi pour un processus d’« autonomisation de soi », notamment par rapport l’entourage familial.
  • Ainsi, la formation, et cela ressort à travers les opinions des unes et des autres des filles enquêtées, représente un mécanisme déclencheur pour construire toute une vie et, de ce fait, projeter pour l’avenir.

Toutefois, le savoir-faire acquis, tant dans la socialisation familiale qu’à travers les « établissements » de formation professionnels (souvent étatiques ou agréés par l’Etat) n’est  pas désassocié tout à fait des décisions familiales et, donc, des solidarités familiales (Cicchelli : 2002). Toutes les filles, ayant fait une formation, gâteau, secrétariat, couture, coiffure, esthéticienne, convergent à dire que le poids de la famille est important et même cela, semble être évident. Ceci dit la formation professionnelle des filles est désormais un passage obligé dans leur socialisation, voire même un moyen et une façon d’exister socialement. Elle est à la fois un gage personnel et familial.

IV.4. Réalisation du projet : la mise en œuvre des activités des filles

Nous allons tenter ici de rendre compte de la réalisation des projets des jeunes filles enquêtées. Autrement dit, il s’agira de saisir les questions les plus pratiques liées à la mise en marche des activités lucratives auxquelles s’adonnent les jeunes filles de la localité de Larbâa Nat Iraten. Pour l’idée de départ, comme nous l’avons déjà soulignée plus haut, est que cette réalisation ne s’est jamais exprimée dans une forme d’homogénéité. C’est ce qui donne, si l’on peut dire, un sens sociologique aux cas étudiés. Puisque, les activités lucratives pour certaines jeunes filles, sont encore dans les projets à réaliser ; autrement dit, elles sont encore en étape embryonnaire. C’est dans ce sens que nous pensons réellement, s’exprimer précocement sur ces cas, relèvera d’une « erronée sociologique !».

Sur ce point, nous allons insister sur quelques éléments jugeant pertinents au gré de notre problématique et de notre démarche empirique des faits. Il s’agira donc de voir comment ces jeunes filles gèrent leur « entreprises » lucratives ou encore, pour certaines d’autres, leur situation d’un travail précaire, parfois informelle (pour le cas de Hassina), tant sur le plan matériel, financement, gain et marchandisation que sur le plan des réseaux de relation pour le fonctionnement et la dynamique de l’activité. Il est important d’insister aussi sur les résultats, les conséquences, les conditions, la position ainsi que sur la projection de l’avenir de ces jeunes filles.

A. Contributions : familiales et autres

La maison des parents : siège de l’activité lucrative chez les jeunes filles 

Il n’est pas seulement important de voir la maison parentale des jeunes filles comme stratégie dans la réalisation du projet. Cependant, celle-ci constitue une contribution familiale pour l’exercice de l’activité. Car parmi les grands problèmes qui pourraient entraver le projet, pour les jeunes filles notamment, est celui de la mise en disposition d’un local ou d’un siège pour l’activité. Sachant que toutes activités à caractère commercial et artisanal nécessitent au préalable « un local où domicilier l’activité », et ce, quelle qu’en soit la nature. Toute la difficulté est de pouvoir trouver celui-ci dans un lieu qu’il faut, par exemple au centre-ville de la Larbâa Nat Iraten, et lorsque celui-ci est disponible la question se pose autrement : la cherté dont par exemple nos enquêtées ne sont pas encore prêtes financièrement. A ce propos, elles déclarent que le fait d’exercer leurs activités dans le domicile de leurs parents constitue un encouragement et une motivation pour le travail.  A cela s’ajoute le fait qu’elles n’ont pas de frais à dépenser dont elles n’ont pas encore les moyens, d’ordre financier, pour le faire. L’usage de la maison familiale, ou parentale, comme endroit favorable pour l’exercice des activités lucratives (couture, gâteau, lénapro et skhab notamment) ne constitue pas une gêne tant pour la famille que pour leur travail. Pour le premier, il s’agit bien de leurs filles et la meilleure façon de les aider et de les encourager, voire même de les propulser est de leur offrir un minimum de condition matérielle de travail. C’est à ce stade en effet qu’interviennent entre autres les contributions de la famille. Quant au deuxième, il représente en effet la première étape d’exercer ici dans la maison familiale à partir du moment elle n’a pas encore d’assistante ou celles qui travaillent avec elles (le cas de Thanina). Pou l’avenir, elles pensent de changer le lieu et d’avoir plus d’extension et d’importance de l’espace et de structure pour donner plus de consistance à leurs activités. Hassina confirme ce cas, dans son projet de monter un salon d’esthéticienne d’où elle devra louer un garage. Sinon, il reste une question à laquelle nos enquêtées n’ont pas encore pensée, du moins pour Thanina qui vient juste, en fait, de commencer. Par contre, pour Karima (la couturière), installer son activité dans la maison des parents, relève de la nature des choses. Car le métier qu’elle exerce est avant tout un héritage familial dont elle constitue un agent qui veille à sa perpétuation. Rester et travailler à la maison des parents, est une façon de respecter (et/ou de se conformer à) l’ordre familial. On sait pertinemment combien même ces jeunes filles sont très à l’aise d’exercer leurs activités chez leurs parents. C’est ce que donne une spécificité sociologique aux activités lucratives des jeunes filles dans notre société.

Ceci étant dit, la domiciliation des activités lucratives chez ces jeunes filles constitue, par ailleurs, un fait récurrent pour les jeunes filles dans la société locale. On dit de celles qu’elles le font chez elles, chez leurs parents, qu’il relève, d’une part, du manque de moyens pour le domicilier dans des endroits plus importants, destinés particulièrement à ce genre activité. Et d’autre part, elle relève d’une entreprise de la famille où les jeunes filles contribuent, dans leur temps, aux tâches domestiques de la famille. A ce propos, Thanina déclare : « après avoir terminé mon travail de la préparation des gâteaux, je m’occupe du ménage ».

Le cas qui fait vraiment exception pour le reste des jeunes filles enquêtées est celui de Fatiha. Son activité n’est pas lucrative. Elle travaille temporairement à l’extérieur de la maison parentale. Comme nous l’avons déjà signalé plusieurs fois, elle travaille dans un bureau d’un avocat.

Le gain : une prise en charge financière et sa contribution pour la famille            

Le contexte familial est extrêmement important pour comprendre une « réalisation de soi », sur le plan économique chez les filles enquêtées de Larbâa Nat Iraten. Ce qui veut dire que les filles en question sont situées, dans les activités qu’elles exercent pour leur prise en charge, entre le processus d’autonomisation financière et la contribution à l’économie familiale. C’est ce qui ressort tant dans les faits que dans les aspirations de chacune des filles. Toutes les filles enquêtées s’accordent sur un point convergeant, notamment dans leur façon de penser leur situation,  est que le travail pour lequel elles sont engagées leur procurera (d’abord ou à la fois !) une prise en charge de soi, une réalisation d’une autonomie financière pour elles, et (ensuite) aider leur famille qui sont en fait des familles dont le mode de vie économique et sociale est modeste.

  -Vers une autonomisation financière des filles. : « se prendre en charge ».

Aujourd’hui, on constate un fait important dans une sociologie de travail, qui consiste en investissement féminin des activités lucratives, que ce soit d’une manière individuelle ou collective, légale ou informelle (Abrous : (sd)). Ainsi, donc, les bouleversements du lien social dans la famille algérienne en général (Lahouari. Addi : 1999), ont engendré un nouvel ordre dans les positions sociales des membres et le rapport entre les genres. C’est ce qui donne en conséquence deux faits majeurs qui semblent être plausibles pour notre analyse sociologique. Il s’agit d’une part du prolongement de l’âge de mariage chez les filles et l’investissement du marché du travail pour se prendre en charge ou alors contribuer à l’économie familiale, surtout lorsque cette dernière est dans le besoin. C’est dans cette perspective importante que nous pouvons étayer notre perception du phénomène. La plupart des filles que nous avons étudiées appartiennent généralement à des familles de type moderne, i.e. conjugale, et que l’âge de ces filles varie entre 24 et 35 ans. C’est l’âge où la fille a besoin de se prendre en charge, du moins du point de vue financier. L’engagement de ces filles, comme on l’a vu déjà plus haut, est lié aussi aux transformations des mentalités et des représentations (i.e. culturelles) par rapport au travail des femmes et leur prise en charge par elles-mêmes (Abrous : 1989). Nous pensons que le critère de l’âge, voire le retard de mariage, a accéléré le processus de la réalisation de soi, une prise en charge de soi et la réalisation d’une certaine autonomie, financière, par rapport à la famille et aux parents. C’est dans ce sillage que les coûts gagnés par les jeunes filles sont souvent partagés entre le besoin de la concernée et celui de la famille.  Du moins, c’est ce qu’elles ont toutes déclaré dont nous illustrons ici quelques cas de figure :   

Ainsi, pour Karima, l’argent qu’elle gagne dans son activité est destiné d’abord pour la prise en charge financière de son activité ; des choses dont elle a vraiment besoin : des produits d’entretien, de la matière à coudre (la laine), des pièces pour la machine, etc. Le reste de ce qu’elle gagne, c’est pour acheter des choses très personnelles. Son activité de tricotage, l’a rendue progressivement indépendante financièrement et maitresse de son travail : 

Depuis longtemps j’exerce cette activité de tricotage, tout ce que je gagne, c’est pour couvrir mes frais, tant pour le travail que pour les affaires personnelles. Sur le plan financier je deviens indépendante de mes parents, et je dépense à ma guise.   

Pour le cas de Thanina, elle a moins d’expérience que Karima et plus jeune aussi. Depuis qu’elle a commencé à travailler, elle gagne de l’argent. Son activité connait une progression remarquable tant pour la confection que pour la commercialisation. C’est ainsi que l’argent qu’elle gagne dans son activité constitue pour elle une source financière pour son activité de faire les gâteaux. Avec quoi elle achète tout ce dont elle a besoin pour son travail : la farine, l’huile, les arômes, le beur, le sucre, etc. ainsi que des moules, des manuels de recette, etc. Et pour le reste, elle achète des petites choses dont elle a besoin, chose qu’elle ne demande plus pour ses parents.  Pour elle, une fille qui atteint les 29 ans doit se prendre en charge. C’est ainsi qu’elle est en train de réaliser son autonomie financière vis-à-vis de sa famille du fait qu’elle gagne de l’argent qui va lui servir de dépenser sur des choses dont elle a besoin tant pour les frais de travail que pour les frais personnels. Il reste, quand-même, un secret de savoir combien elle gagne[11] : « Tout ce que je gagne dans mon activité c’est pour couvrir mes frais et le reste pour aider ma famille » dira-t-elle.

Fatiha, toujours celle qui présente un profil exceptionnel et celle qui incarne des filles en difficulté financière, qui suppose, en conséquence, une difficulté de situation. Ce n’est que ces dernières années, moins d’une année, qu’elle avait commencé à trouver un petit job qui lui sert d’une source de vie pour une jeune fille de 32 ans. Le souci de s’autonomiser et briser la dépendance financière avec ses parents, frères et sœurs, Fatiha a accepté son travail précaire. Il s’agit de travailler chez un privé comme agent de bureau  chez un avocat dans la localité de Larbâa Nat Iraten.

Le travail journalier de Fatiha lui a permis, de toutes les manières, de toucher un petit salaire. L’argent qu’elle gagne lui permet de se prendre en charge financièrement : couvrir ses frais, s’acheter des petites choses et mettre une petite somme de côté et le reste, une somme importante gagnée, est destinée pour sa famille (constituée de père retraité, mère et ses deux sœurs.). Comme elle exprime dans ses propos, « … je travaille pour gagner ma vie. ». Il est clair que ce qui ressort du cas de Fatiha peut être valable aussi pour d’autres, et ce, quel que soit le travail qu’elles font ; l’essentiel c’est de gagner sa vie et se prendre en charge. Cela constitue à nos yeux, pour le sociologue, un processus « d’individuation » dans la famille moderne kabyle. Cette valeur chère pour les sociétés en pleine dynamique sociale et économique, traduit le sens d’un processus d’autonomie des membres de la famille, notamment du point de vue financier.  C’est cela qui caractérise la vie économique de quelques familles observées dans la localité de Larbâa Nat Iraten.

Pour l’argent qu’elle gagne, Fatiha l’a exprimé d’une manière très symbolique dans un proverbe kabyle : « kra itellwiht kra iterwiht ». « Un peu pour la planche et un peu pour ma personne. ». Ceci dit, l’argent gagné est partagé entre elle et sa famille. A ce propos, elle dit :

Avec le travail que je fais, je gagne ma vie. Il ne faut pas être dépendante des parents… une somme je la garde, une autre je la dépense pour mes besoins personnels, une autre pour la famille, surtout lorsque ma mère me demande de lui acheter quelque chose.   

L’activité sert à contribuer pour la famille : aider la famille.

Comme nous le remarquons parfaitement de ce qui précède, ce qui revient dans les propos des jeunes filles est le fait que l’activité à laquelle elles s’adonnent leur sert aussi d’aider leurs familles. C’est à ce niveau-là que les solidarités familiales et le type de lien qui caractérisent la société locale, s’expriment dans le rapport qu’entretiennent les protagonistes – i.e. les jeunes filles en question- avec la famille. Ainsi, cela est loin de dire que l’activité des filles, y compris pour le travail de Fatiha, est une entreprise familiale. Cependant, nous avons montré, in supra, que le contexte familial est souvent un déterminant pour la projection de l’avenir et dans les modes de visibilité pour leur membre dont le cas des filles. C’est pour dire en fait qu’une corrélation est extrêmement significative entre les activités des filles et leurs familles. Tous les cas déclarent que ce qu’elles gagnent dans leurs activités est destiné, entre autres, pour la famille. Nous pensons aussi, d’une manière très latente, que parfois l’activité des filles est l’une des stratégies familiales : sa réussite implique celle de la famille. 

En outre, ce qui ressort des conditions socio-économiques des familles des jeunes filles enquêtées, c’est qu’elles ont des revenus très modestes : e.g. père retraité d’une pension moyenne, mère femme au foyer, d’autres membres qui sont encore jeunes (souvent concernés par la scolarité, le cas de Thanina est à cet endroit très révélateur). Ce sont donc ces conditions familiales qui stimulent les attentes de ces filles. Et cela nous le considérons comme un élément important pour évaluer et comprendre justement le degré et la nature des contributions et des aides de ces filles pour leurs familles.

Karima par exemple, qui fait exception, aider la famille, et ce même si elle est dépourvue des parents (décédés), son activité de tricotage dont elle a été socialisée, constitue dans son esprit une façon de contribuer à l’économie familiale, comme cela était jadis. C’est pour dire, il reste encore dans son esprit que son activité lucrative est une entreprise familiale : ou un héritage tout court. Et par la voie de conséquence, cela nous permet de dire : tout ce qu’on peut gagner, une part revient du « droit » pour la famille. Effectivement, ce qui est un peu complexe dans le contexte familial de Karima, est que pour elle la famille, ce sont ses frères mariés et chacun a sa situation, ainsi que ses sœurs qui sont aussi toutes mariées. Avec cela, elle contribue à sa manière de les aider dans le besoin.

Pour le cas de Fatiha, malgré la précarité du petit salaire qu’elle touche ces derniers temps, comme elle l’a exprimé ci-haut, elle contribue tout de même, du moins avec des petites sommes, pour la famille. Elle aide surtout sa mère dans l’achat des petites choses dont elle a besoin.

Thanina appartenant à un contexte familial important du fait, pour elle, la famille fait partie de ses projets. Ses dépenses vont aussi pour le besoin de la famille. Elle se considère plutôt comme un membre à part entière de la famille ; donc il a toujours le sentiment de participer, à sa manière et en mesure de ses possibilités, aux dépenses de sa famille. Et ce même si cela ne constitue pas une priorité exemplaire. Elle prend souvent l’initiative par exemple d’aller faire les courses pour la famille, comme étant une tâche qu’elle devait, en effet, assumer dans sa famille. Motivée souvent par ce prétexte, Thanina voit que la société a changé et donc les conditions des jeunes filles et que ces dernières, pareilles aux hommes, doivent contribuer à la vie économique familiale. (voir Bouata : 1999).   

Pour synthétiser, nous pouvons souligner de ce que nous avons étayé sur les contributions financières des jeunes filles pour leurs familles, est que ces dernières ne constituent pas seulement des stratégies avérées pour la réussite des filles. Toutefois, elles incluent des attentes et des (petites) contributions pour la famille, du fait que les filles vivent encore sous le toit parental et, de surcroit, célibataires.    

B. Des coûts : les moyens investis, comme l’argent

L’absence de données chiffrées sur les coûts réels dans la réalisation des projets des jeunes filles enquêtées, rend notre connaissance sociologique sur l’état de la question très difficile voire même compromise. Toutefois, ce qui ressort sur la question des coûts, c'est-à-dire les dépenses déployées dans l’investissement de l’activité, c’est que ces coûts proviennent beaucoup plus des aides de la famille. C’est l’exemple de la couturière et celle qui investit le domaine des gâteaux qui n’ont jamais fait recours aux aides de l’Etat dans la réalisation de leurs projets ; bien que ces derniers exigent des sommes d’argents importantes.

Karima, la couturière, son investissement récent dans l’extension de son activité, c’est-à-dire les dépenses pour l’achat de nouveau matériel et de son entretien, provient essentiellement des moyens financiers qu’elle avait accumulés depuis des années de travail. Quels que soient le coût et le prix à payer, elle n’a jamais sollicité ses frères et encore moins les aides de l’Etat. Mais, il reste un souhait de le faire, avec le projet d’une grande entreprise qu’elle souhaite monter dans l’avenir. Elle l’envisage de réaliser dans la cadre de l’ANSEJ. 

Thanina, celle qui fait des gâteaux, n’est pas loin aussi de la logique décrite sur le cas de Karima. Tout l’argent, dont on ignore les coûts réels, provient aussi des aides de la famille. Elle a déjà commencé par un petit travail qu’elle fait progresser et améliorer avec le temps dont l’argent qu’elle gagne lui sert de perfectionner son activité.

Quant à Hassina, son activité esthéticienne est encore en état embryonnaire, du fait qu’elle commence déjà à réfléchir sur les moyens financiers à mobiliser pour la mise en pratique de son activité et donc sa réalisation. Pour ce projet, elle avait sollicité les aides de l’Etat pour le matériel, dans le cadre de l’ANSEJ. La facture qu’on lui a faite est évaluée à 140 millions de centimes ; un coût qu’elle trouve excessivement cher et exagéré. Du coup, elle abandonne ces aides étatiques au profit des aides familiales. Quant à son activité, actuelle, c’est-à-dire Linapro et la confection des chaines de skhab, c’est une activité qui ne lui a pas mobilisé des moyens financiers assez importants. Il est vrai qu’elle ne nous a pas estimé les coûts réels de ses dépenses dans ses investissements, toutefois, ce sont des sommes qui sont très modestes qui proviennent essentiellement des aides de ses frères.

C. Les résultats : entre la réussite et l’attentisme

Quelle que soit la situation dans laquelle vivent les jeunes filles enquêtées dans leur milieu social, il s’avère que chacune a bravé les conditions difficiles pour s’adonner à des activités, lucratives ou domestiques soient-elles, qu’elles ont investies actuellement. On a vu plus haut que les activités exercées, pour le moment, s’inscrivent entre autres dans la réalisation de leur projet d’insertion professionnelle. Cela est révélateur notamment pour trois cas : Karima, Thanina et Fatiha. Quant aux deux autres, les activités qu’elles exercent sont provisoires, en attendant la réalisation de leurs projets réels.

Comme résultat des activités de ces jeunes filles, nous pouvons relever quatre faits majeurs :

  • La mise en place des activités lucratives : c’est le cas principalement de Thanina et Karima qui ont déjà commencé à exercer. Elles se sont installées, comme on l’avait déjà décrit, dans les maisons de leurs parents (maison familiale). Elles gèrent leurs activités ; elles ont leurs réseaux clientèles ; elles gagnent de l’argent qu’elles investissent entre autres dans le domaine de leur activité.
  • Se donner à une activité, pour un travail précaire, et sortir de l’enclavement de la maison pour un « petit salaire » mensuel, cela conforte la fille et la libère surtout du poids de l’enfermement durable et de la dépendance financière : « mieux que rien», comme l’a exprimé l’enquêtée.
  • Se lancer dans un projet ambitieux, comme esthéticienne dont les démarches pour sa réalisation sont très avancées. Il lui reste encore trois mois de formation, mais, par ailleurs, elle a déjà acquis le principe d’aide financier pour le lancement de son projet. Il ne lui reste que le local (le garage) où elle va baser son captativité.
  • L’attentisme de Malika. Cette jeune fille demeure toujours dans la projection, juste le temps de terminer sa formation de coiffure et lancer concrètement son activité.

Autrement dit, en termes concret, toutes les filles enquêtées, excepté Malika, ont réalisé des choses dans les activités qu’elles désirent investir, même si cela reste insuffisant pour la majorité. C’est la raison pour laquelle elles projettent encore dans le sens de baliser leurs projets ou d’aller carrément vers d’autres projets les plus ambitieux.

D. Conséquences : des changements et des aspirations 

Il est important ici de dresser les conséquences des activités de ces jeunes filles tant par rapport à leur situation sociale personnelle que pour celle de leur entourage et en premier lieu familial. Autrement dit, on a voulu répondre à cette grande question qui structure d’ailleurs la problématique de notre projet de recherche : quelles sont les conséquences des activités de jeunes filles sur leurs conditions de vie ? Pour mieux structurer notre réflexion et lui donner plus de sens, nous allons la développer dans trois points qui nous semblent plausibles, mais surtout récurrents pour les cas étudiés : 

  • Amélioration des conditions des jeunes filles, notamment sur le plan financier
  • Aspiration à d’autres projets : d’ordre économique et social
  • Contribution pour la famille

Amélioration des conditions des jeunes filles, notamment sur le plan financier

La conséquence principale dans ce que font les jeunes filles enquêtées de la localité de Larbâa Nat Iraten, est le fait qu’elles ont amélioré leurs conditions de vie, notamment sur le plan financier. On a constaté, donc, à travers ce qu’elles nous témoignent par le biais des  entretiens, que leurs conditions de vie ont connu une nette amélioration. Elles deviennent, en quelque sorte, et d’une manière progressive, les maitresses de leur sort. Ceci dit, elles sont passées de l’étape inactive sur plan professionnel, i.e. de chômage, de dépendance financière et d’une passivité de projection, vers une étape, plus « clémente », de prise en charge financière, de certaine indépendance financière et, par conséquent, vers des aspirations ambitieuses de l’avenir.

Par ailleurs, les cas étudiés présentent ici des profils hétérogènes. C’est pour cette raison qu’il est important d’illustrer des cas, pour montrer justement à des endroits précis l’importance et la pertinence des faits : l’impact des activités des jeunes filles sur leur condition de vie sociale et familiale.

Le cas de Hassina : pour le moment tous ses projets sont en phase de réalisation. Elle a pris le temps qu’il faut pour réaliser son ambition professionnelle ; abandonner l’informatique, qui constitue, rappelant-le, sa première formation ; temporiser son projet de coiffure, sa deuxième formation, mais elle concentre tout son ambition sur l’activité de l’esthéticienne dont elle est encore au stade de la formation. Elle va débuter son activité, selon ses dires, dans quelques mois, juste après sa formation dont le terrain est déjà préparé. Mais, tous ses projets constituent en fait des conséquences de ce qu’elle a mis en marche par rapport à ses ambitions. Il reste donc l’activité à laquelle elle s’adonne, l’activité linapro et la confection des chaines de Skhab que nous avons déjà décrits plus haut, le vecteur réel des changements dans sa situation. Cette activité qu’elle assure depuis trois ans lui procure d’abord une certaine autonomie financière : du fait que l’argent gagné sert d’abord à elle. Il est important de souligner le fait que l’activité de Hassina l’engage réellement dans des projets d’une grande importance. C’est ainsi qu’elle finance ces deux formations : coiffure et esthéticienne. En ce sens qu’elle ne dépend plus de ses parents et de ses frères. A son âge, 24 ans, cette jeune fille se prend en charge financièrement. Elle ne fait plus recours aux aides familiales, sauf peut-être dans des grands projets nécessitant des sommes importantes, comme le cas du projet pour l’installation du salon d’esthéticienne dans la ville de Larbâa Nat Iraten. Sinon, elle couvre largement ses frais : acheter des choses pour elle, faire ses déplacements, couvrir les frais de sa formation, alimenter davantage son activité linapro…

 Le cas de Fatiha : longtemps Fatiha dépendait de ses parents, donc de sa famille, notamment sur le plan financier. Avant de procurer un petit job, grâce à sa petite formation dans le métier, elle était donc chômeuse de longue durée : elle n’avait aucune ressource financière, excepté celle de la famille (ses parents et de temps à autres de ses sœurs et ses frères). Depuis qu’elle travaille dans un bureau d’un avocat, cela fait une année, désormais cette jeune fille se prend en charge par elle-même, et ce, malgré la précarité de la paie qu’elle touche. En effet, elle couvre ses frais, comme elle dit : « je m’achète des choses ». Une autre somme d’argent qu’elle gagne, elle la met de côté qu’elle dépensera au besoin. Cette jeune fille a reconnu que depuis qu’elle travaille, elle s’est libérée relativement de la dépendance financière familiale. Avec de l’argent qu’elle gagne elle projette des petites choses sociales, tel que le mariage.

Pour d’autres cas, Thanina et Karima, qui sont presque des cas similaires, du fait que les activités auxquelles elles s’adonnent sont plus importantes et elles gagnent plus. Ainsi donc les changements dans leurs situations, notamment financière et relationnelle, sont nettement perceptibles. Ces deux filles ont pu acquérir, à travers l’exercice de leurs métiers, un sens de responsabilité qui leur inspire une certaine confiance dans le travail. Autrement dit, une certaine moralité professionnelle se forge dans les comportements des unes et des autres. Et sur le plan financier, elles arrivent à gérer leur situation : l’argent gagné leur sert d’abord à alimenter leurs activités, à s’acheter des choses personnelles, à couvrir des frais et à aider en outre la famille. C’est une façon de se prendre en charge et ne pas constituer, sur ce plan, « un fardeau pour la famille », comme l’exprime Thanina. Par ailleurs, l’intensité de leurs activités les a mises dans une situation d’interaction avec l’environnement social immédiat. Ceci est quasiment remarquable dans la mesure où les deux jeunes filles ont déjà constitué leur petit monde, qui n’est pas amical, comme cela a déjà existé au préalable, mais de réseaux de clientèle et de « relations purement professionnelles ». C’est dans ce contexte qu’elles deviennent conséquemment très visibles ; elles sont désormais connues pour le travail qu’elles font. C’est cette base en effet qui leur a permis de projeter dans l’avenir et se professionnaliser davantage dans leurs activités. C’est ce qui ressort un peu des ambitions de Karima et de Thanina.

Aspiration à d’autres projets : d’ordre économique et social

Tout au long de notre analyse on n’a pas cessé de sinuer les projets d’avenir qui préoccupent et qui ambitionnent les jeunes filles enquêtées de la localité de Larbâa Nat Iraten. Ce fait s’interfère certainement avec d’autres sujets attachés aux conditions des jeunes filles qui font l’objet, en effet, de notre étude sociologique. Les projets d’avenir chez les jeunes (Hadibi : 2010), qu’il soit d’ordre professionnel (ou économique) ou d’ordre social, doivent être justement analysés en terme de conséquence des activités des jeunes filles enquêtées (voir Galland : sd). Ainsi, ce qui a pu ressortir comme une évidence, c’est que toutes nos enquêtées aspirent à un avenir, et ce même si certaines ont connu, par rapport à d’autres, des progrès remarquables dans leurs projets. Nous citons ici à titre indicatif : Thanina et Karima

Projet d’ordre professionnel ou économique :

Toutes les filles enquêtées se sont exprimées clairement sur le projet d’avenir, notamment sur le plan professionnel. Certaines sont ambitionnées d’élargir et d’agrandir leur activité lucrative (Karima et Thanina) ; certaines d’autres ont mis en route leurs projets justes le temps de terminer la formation (Hassina et Malika.).  Quant à d’autres, elles ont changé carrément de métier et ont sollicité un poste de travail au sein des institutions étatiques (Fatiha).

Pour Fatiha, elle était apparemment souffrante de sa situation de jeune fille, ayant ses 32 ans (2011). En tous les cas, comme nous l’avons montré plus haut, sa formation en agent de bureau l’avait libérée de l’enfermement domestique et d’une certaine dépendance financière. Elle lui a procuré un travail temporaire pour subvenir à ses besoins. Toutefois, ses ambitions et ses projections ne se sont pas arrêtés là. Car Fatiha qui déplore sa situation de travail, souhaite, tout en projetant, de passer un concours de recrutement, en tant que secrétaire, dans des institutions étatiques. Donc, elle souhaite un travail permanant, avec un salaire conséquent et assuré. Par ailleurs, elle projette, déjà comme une idée embryonnaire, de monter un projet pour son compte ; une profession libérale dans le cadre de l’ANSEJ.

Karima la couturière, qui avance progressivement dans son entreprise d’activité tant dans la fabrication que dans la commercialisation, projette, elle aussi, d’agrandir son entreprise. Il souhaite créer une usine, avoir plus de machines et faire travailler les jeunes filles notamment celles qui n’ont pas la chance d’être à l’école ou de réussir leur scolarité.

Pour Thanina, son idée de projet n’est pas loin de celle de Karima. Elle a aussi l’idée qu’elle est en train de mûrir pour élargir son activité. Elle veut faire sortir de la maison vers un autre lieu qui va lui permettre justement d’embaucher les filles qui sont en nombre important chômeuses.

Quant à Hassina, la plus jeunes parmi elles, ses projets sont d’une importance remarquable. Elle temporise de travailler avec les titres de diplôme qu’elle obtient au travers ses formations professionnelles : informatique et coiffure. C’était dans l’optique de projeter sur des activités de grande importance et qui sont aussi rarissimes dans les activités lucratives et professionnelles qu’exercent ses semblables. Un projet qu’elle en train de réaliser pour une activité esthéticienne en mobilisant les moyens nécessaires, telles que les ressources financières et la formation requise dans le domaine. Les détails sur ce projet nous les avons déjà développés plus haut notamment dans les stratégies.   

Projet d’ordre social 

Tous les cas des filles enquêtées déclarent que leurs activités (lucratives et non lucratives) leur permettent de faire une situation sociale : améliorer nettement leurs conditions de vie et par extension celles de leur famille. Toutefois, certaines parmi elles, projettent au mariage. « Mon  projet après celui de l’ANSEJ est d’arriver à fonder un foyer.. », dira  Fatiha. Quant à Karima dont l’âge est plu avancée que ses paires, ayant ses 35 ans, elle a pour ambition de trouver un prétendant au mariage, c’est l’une de ses finalités.

Hassina, même si elle est encore jeune, outre ses projets de monter son salon d’esthéticienne, elle projette aussi dans l’avenir de fonder un foyer. La même ambition est partagée par Malika.

Par ailleurs, outre la question de mariage qui revient de la bouche de nos enquêtées. Il y a aussi un autre projet d’ordre familial qui consiste surtout à aider leurs familles dont certaines ont déjà commencé à le réaliser. Souvent des schèmes de valeurs sociales reviennent dans la façon de penser l’avenir chez toutes les jeunes filles. De ce fait, elles pensent que les projets qu’elles montent leurs servent aussi d’accomplir un certain devoir envers leurs parents.

E. Retombés sociales et symboliques : acquérir une position sociale et professionnelle 

Au risque de tomber dans les redondances, notamment en ce qui concerne, les résultats, les conséquences et les retombés, il serait important de souligner en quelques points précis les retombées d’ordre social et symbolique dans l’engagement, ou non, des jeunes filles dans des activités souvent lucratives. Il s’agit en fait de leurs apports sociaux et symboliques.

Sur le plan social, il s’agit avant tout des apports à la famille, qui consistent en aides (voir in supra), et l’élargissement du champ du lien social motivé par l’activité professionnelle. C’est ce qu’on a pu voir, plus haut, en ce qui concerne les contributions des filles pour leurs familles ainsi que leur prise en charge par elles-mêmes, notamment pécuniaire. Mais, les retombées sociales ne doivent pas se limiter, en effet, à ce seuil. Elles se traduisent en revanche dans la manière de se projeter pour l’avenir : tant par exemple dans élargissement de leurs activités (Karima et Thanina), ou la création de nouvelles activités (Fatiha), que dans la façon de faire une situation conjugale dans le cadre du mariage.

Sur le plan symbolique, il est important d’insister sur le fait que ces jeunes filles se repositionnent dans la structure familiale. D’où elles acquièrent une certaine reconnaissance tant par rapport à leur famille que par rapport à leur entourage social immédiat. Cette reconnaissance symbolique se manifeste justement dans les actions et les responsabilités qu’elles assument dans leurs activités. Toutes ces jeunes filles enquêtées ont le sentiment d’être relativement libérées des contraintes familiales et surtout du poids du contrôle social qui pèse trop surtout sur la gente féminine, notamment lorsqu’elles sont jeunes et célibataires en plus. Cette « libération », - d’un ordre traditionnel établi- amorcée par les activités dans lesquelles elles sont engagées, à quoi s’ajoute une mise en perspective dynamique de leurs projets, va mettre ces filles dans une posture « émancipatrice », dans la mesure du possible. Ainsi, comme le déclarent certaines d’entre elles que leur travail leur a provoqué une certaine émancipation, du fait qu’elles participent d’une manière directe et très active à des décisions les concernant. Et maintenant, elles circulent avec une certaine liberté, sans aucun empêchement familial, mais toujours dans le contexte du travail. Toutefois, il reste un élément remarquable dans cette affirmation des jeunes filles qui attire notre attention, il s’agit du fait que ces filles restent très attachées socialement à l’ordre familial dans lequel elles vivent mais aussi elles exercent leurs activités lucratives, pour la majorité parmi elles. Ces filles s’affirment davantage et elles donnent un autre sens pour leur existence sociale (Terrail : 1995).

Ainsi, le fait de se forger une place, une position sociale, dans la société actuelle en Kabylie, est perçu surtout par nos enquêtées comme une nature de choses. En ce sens que la modernisation de l’esprit et du comportement des jeunes filles dans une situation dynamique pour leur avenir, n’est pas du tout contradictoire aux traditions kabyles. En revanche, ce processus du changement dans les conditions féminines, le cas des situations des jeunes filles enquêtées, vient, comme le penser parfaitement ces dernières, renforcer la tradition. Il nous est intéressant de livrer à cet endroit quelques témoignages de jeunes filles enquêtées, extraits de nos entretiens :

Pour nos conditions, aujourd’hui, il y a beaucoup de positifs ; car les parents maintenant nous laissent le choix d’agir et on participe dans les décisions familiales, c’est une chose très importante pour moi. Mais on ne peut pas aussi négliger nos traditions, comme le cas de notre éducation que nous avons héritée de nos ancêtres. Aujourd’hui, il y a des choses qui ne peuvent pas nous retourner en arrière, au passé. Elles sont dépassées, car aujourd’hui on a besoin de certaine liberté. Mais il reste que l’éducation par le biais de nos traditions est d’un grand apport. Fatiha

Aujourd’hui le monde a vraiment changé, les filles(ou les femmes), comme nous, ont plus de liberté d’agir… mais cela n’est pas en contradiction avec nos valeurs, tels que le respect et la pudeur. Moi, je suis pour les deux. Thanina

Moi, je m’inscris à la fois dans la tradition et dans l’émancipation. Être émancipée, c’est une bonne chose, mais il ne faut surtout pas négliger la tradition, car elle a beaucoup de vertus aujourd’hui pour notre société, tels que l’éducation, le respect des parents. Nous avons de bonnes traditions à préserver. Donc, il est  toujours bien de s’attacher à nos traditions et en même temps il faut acquérir des nouveautés. Karima 

Conclusion

Pour conclure, ce qui se dégage dans cette étude sociologique sur les modes de visibilité des jeunes filles dans la localité urbaine de Larbâa Nat Iraten, est l’ambivalence et la complexité des situations, tant domestiques que lucratives, des enquêtées.

L’analyse sociologique que nous avons étayée sur les profils des jeunes filles de Larbâa Nat Iraten, nous a ramené, en conséquence, à mettre en évidence et en clair deux paradigmes, qui sont, du point de vue épistémologique, plausibles. C’est dans ce sens, qu’ils nous permettent de rendre compte du réel et se conformer à notre modèle d’analyse proposé : il s’agit, en effet, des paradigmes de l’absence et de retombé.

Les profils choisis pour notre enquête sociologique sont loin d’être homogènes. C’est dans ce sens qu’ils représentent une signification et une pertinence sociologique acceptable, mais, par ailleurs, discutable par rapport à la relativité des résultats obtenus. Cependant, il serait intéressant de présenter ces profils de jeunes filles dans une grille d’ensemble, sous forme de résultat de l’enquête, tout en insistant sur les paradigmes dégagés comme une grille de lecture pour nos résultats. 

Ce qui ressort au premier plan est d’abord le mode de visibilité social de ces jeunes filles enquêtées. Celui-ci s’exprime par l’engagement des protagonistes dans des activités du genre lucratif (formelles qu’informelle soient-elles), divers et diversifiés : telles que la couture, la fabrication de gâteaux, la coiffure-esthétique…

L’investissement de ces activités a mis ces filles dans un véritable processus de visibilité sociale, i.e. se mettre en action (et en interaction) sociale et en affirmation de soi. Ceci se confirme progressivement et d’une manière assez conséquente dans les moyens, tant matériel et humain que symbolique, mis en œuvre comme stratégie : tels que, par exemple, la formation, capital culturel, l’apport familial et le réseau amical. L’activité lucrative quelle que soit sa nature, formelle ou non formelle, va engendrer une situation d’existence sociale particulière et nouvelles pour les protagonistes. Et ce du faite qu’elles investissent un domaine où elles se sentent plus responsables et conséquentes avec elles-mêmes dont les retombés sociales sont d’une extrême importance. C’est à ce stade que le paradigme de retombé doit avoir sa signification sociologique réelle ; du fait qu’il traduit une cristallisation d’une individuation des protagonistes. C’est en sens qu’elles deviennent avec le temps, dans le contexte de leurs activités, « maitresses » de leur sort, et ce, malgré le poids de la culture traditionnelle et du contrôle parental, encore fonctionnels d’une certaine manière. Ce fait se traduit dans des situations sociales où les jeunes filles, dans l’ensemble, acquièrent une certaine autonomie financière et contribuent d’une certaine manière à l’économie familiale.

Ainsi, le fait de la « professionnalisation » des activités, met les jeunes filles dans une posture double. Il y a, d’une part, l’accroissance du lien social engendrant une construction d’un monde à elles qui gravite autour des métiers exercés. Et d’autre part, on assiste à une certaine reconnaissance sociale et, par conséquent, à une certaine position sociale. En outre, cette posture de mode de visibilité se traduit surtout, dans les faits, dans les projections que mettent la majorité des filles en perspective et qui sont souvent conséquentes et effectives, tels qu’élargir leur activité, changer de métier et fonder un foyen, dont le mariage reste un élément social remarquable dans les projets des jeunes filles. Ainsi, les activités des jeunes filles dans le domaine lucratif ou autre vont leur changer de position sociale dans la mesure où elles se considèrent plus utile et plus considérées socialement. C’est ainsi que certaines parmi elles participent dans certaine mesure aux décisions familiales, que les protagonistes l’expriment comme un fait émancipateur. C’est à ce niveau qu’on assiste à un phénomène sociologique marquant qui consiste en un processus de restructuration et de réorganisation de l’institution familiale où les redistributions des rôles des membres semblent être considérables : ceux des jeunes filles sont ici surtout très significatifs. 

Paradoxalement, il reste que la situation domestique un mode d’existence social qui met certaines jeunes filles enquêtées dans l’ombre : rester à la maison après la scolarité était déjà un passage obligé pour certaines, voire durable pour d’autres. Cette « absence » ne s’exprime pas seulement dans l’inexistence d’un projet quelconque pour un investissement lucratif ou autre, mais aussi dans une dépendance familiale très large. D’où l’absence de possibilités nécessaires pour certaines jeunes filles de s’affirmer et de manifester une certaine visibilité au sein du groupe. Cependant, cette question concerne uniquement un cas, de chômeuse, mais qui « rêve » d’une situation meilleure, comme a fait le reste des jeunes filles dans son entourage social. Par ailleurs, ce qui peut être très remarquable, du point de vue sociologique, dans le milieu urbain de la localité de Larbâa Nat Iraten, est que le phénomène met en perspective les jeunes filles, notamment celles ayant arrêté leur scolarité, dans un processus d’affirmation sociale de se prendre en charge en se lançant dans des activités qui leur rapportent une certaine existence sociale.

Ainsi se forger un petit monde lié évidement  aux activités lucratives et aux projets d’avenir, ces jeunes filles participent activement, comme protagonistes, à la dynamique sociale dans la société tout en se procurant des positions et en se mettant dans une dynamique interactionniste. Cependant, pour certaine, l’attentisme qui la sombre dans les coulisses de la société, ou plutôt de la famille, lui livre une bonne expérience de jeune fille, ambitieuse de projets.

Au cours de notre analyse sociologique, on retient un fait important dans ces modes de visibilité et/ou d’absence. Ce dernier consiste au fait que les institutions familiales contribuent d’une variable forte et dominante, aux côtés des institutions étatiques, dans le mode d’existence et de projection chez les jeunes filles.

Par ailleurs, ces modes de visibilité sociale, gravitant dans des sphères sociales limitées mais très significatives par le moyen des activités lucratives exercées et/ou par une dynamique de projection fortement ambitieuse pour certaines, n’entrainent pas en revanche une visibilité dans la vie publique et dans  les espaces publics élargis. C’est ainsi que toutes les filles enquêtées  vivent en marge de la vie politique et associative, d’intérêt public. Cela se traduit en effet  dans l’absence remarquable d’activisme féminin dans cette localité urbaine de Kabylie dans la construction de la citoyenneté, notamment lorsque ces filles sont encore jeunes et célibataires de surcroit.


Notes

[1] Voir le projet II dirigé par Hadibi Mohand Akli: « Projet de départ chez les jeunes en Kabylie : représentations, stratégies et réalisations », 2005/2008.

[2] Notre résidence personnelle est dans la localité de Tamda, située dans la plaine de Sebaou et qui est surplombée par les villages des At Yiraten. Quant à la ville de Larbâa Nat Iraten, elle est distante d’une vingtaine de kilomètres de la localité de Tamda.

[3] Le fouda est un morceau de tissu multicolore, souvent en jaune, orange et marron, que mettent-les femmes kabyles sous leurs robes au niveau du bassin pour couvrir la partie antérieur du corps. Le fouda, a un sens très symbolique dans les valeurs culturelles des kabyles.

[4] Grawitz, Madeleine (200), Lexique des sciences sociales, 8e édition, Paris, Dalloz,
p. 550.

[5] Serge, M. et Fabrice, B. (2003), Les méthodes des sciences humaines, 1re édition, Paris, PUF, p. 113.

[6] Kaufmann, Jean-Claude (1996), L’Entretien compréhensif, Paris, Nathan (Coll. 128), p. 44

[7] Quivy, Raymond et Campnhoudt, Luc Van (1995), Manuel de recherche en sciences sociales, (2ème édition), Paris, Dunod.

[8] Voir par exemple quelques monographies villageoises de Kabylie : Bahmad Saadia, Tajaddit Nadia et Yacin Taws, Monographie du village Tala Bezrou (Makouda), Mémoire de licence, université de Tizi Ouzou, 2008 ; Ben Ousaad Tassadit & Amimmeur Djamila,  Monographie du village At Azziz (Iloulen Oumalou), Mémoire de licence, université de Tizi Ouzou, 2006 ; Mahfoufi Mahmoud, Monographie d’Ait Issâad, (Commune d’Ifigha), Université Tizi Ouzou, Mémoire de licence, 2009 ; Iflissen Rabia & Ait Ider Rabiha, Monographie du village Amzizou (Freha), Mémoire de licence, université de Tizi Ouzou,, 2010; Taleb Nordine & Yacini Amira, Monographie du village  At Abdelmoumen (Tizi n Tlita), Mémoire de licence, université de Tizi Ouzou, 2011 ; Abdoune Lila, Monographie du village Il Matten ( Fenaia), Mémoire de licence, université de Tizi Ouzou, 2012

[9] Taourirt Mokrane est l’un des villages les peuplés de la commune de Larbâa nat Iraten et distant d’environ 5 km du chef-lieu de la commune. Pour plus de détail sur ce village, voir le mémoire de Mechtoub Akli, Environnement social et habitat en milieu villageois : le cas de Taourirt Moukran en Kabylie, Mémoire de Magister, Université de Tizi- Ouzou, 2000.

[10] Beaucoup d’exemples peuvent illustrer ce fait social. Outre nos observations personnelles dans le monde villageois sur cette question, une étude récente (en 2011) en anthropologie de très bonne qualité a été menée dans les villages de Mâatkas en Kabylie sur la transmission des savoirs pratiques chez les potières : voir Houari Chabha et al., La transmission des savoirs pratiques chez les potières de la région de Mâatkas en Kabylie : à travers trois générations, Mémoire de Licence, Université de Tizi Ouzou, Juin 2011.

[11] Malheureusement nous ne disposons pas de données sur les coûts gagnés, c’est là où interviennent un peu les inconvénients de ne pas pouvoir réaliser les entretiens par nous-mêmes.