Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des cahiers

Les cahiers du Crasc, N° 31, 2014, p. 105-173 | Texte Intégral


 

 

Karim  SALHI

 

 

III.1. L’enquête

A. Profils et choix des enquêtées

Les entretiens proprement dit sont réalisés dans une maison de jeunes à Azazga durant le mois de décembre 2011. Neuf enregistrements ont consacré les entrevues avec des jeunes filles dont l’âge varie entre 18 et 37 ans. Nous en avons sélectionné cinq pour une transcription intégrale et une lecture approfondie. La sélection s’est opérée sur la base de la densité de chaque entretien, c’est-à-dire son intérêt sociologique, le profil de l’enquêtée que l’entretien révèle en le rendant plus visible et surtout plus exploitable dans le cas d’une enquête de ce type, sur la base de la durée de l’entretien et enfin compte tenue de la qualité de l’échange. A ce propos, nous avons privilégié les entretiens marqués par une fluidité dans les propos et dans lesquels l’interlocutrice ne recourt pas à des temps de réflexion prolongés pour donner la réplique à nos propres questions ou relances. 

Entretien n°: 1.  (Saïda)

  Agée de 30 ans, elle habite un village près de Bouzeguène, commune distante d’environ 25 kms d’Azazga. Fille d’un maçon encore en exercice, elle est 2e d’une fratrie de cinq sœurs et quatre frères. Elle atteint le niveau de 9e AF. Elle poursuit des cours par correspondance puis obtient le BEF. Elle s’arrête de nouveau après s’être inscrite en 1e année secondaire toujours au CNEG de Tizi-Ouzou qui dispense des cours à distance. Elle est restée sept années avant de s’y réinscrire et d’interrompre à nouveau son parcours scolaire. A la question de savoir pourquoi est-elle restée toutes ces années avant de reprendre ses études, notre interlocutrice répond qu’elle est restée à la maison s’occuper des tâches ménagères et aider sa famille dans l’entretien du jardin et la cueillette des olives.

En 2009 c’est-à-dire à l’âge de 27 ans, elle poursuit une formation de coiffeuse dans un centre à Azazga. C’est sur insistance de sa mère qu’elle décide de s’inscrire à cet apprentissage : « ma mère aime nous voir étudier. Elle me disait d’aller me renseigner à ce sujet. Elle me disait qu’il y avait d’autres filles qui intégraient le centre. Elle me demandait d’aller voir si je pouvais m’y inscrire aussi. Je suis venue voir. On m’avait dit que je pouvais m’y inscrire pour passer un concours. Je me suis inscrite et j’ai passé le concours que j’ai obtenu. J’ai pu entamer cette formation». L’attitude de la mère est probablement liée au fait qu’elle avait dû interrompre sa scolarité pendant la guerre de libération nationale pour céder sa place à son frère après le décès du père.

D’après ses propos, elle n’avait le choix qu’entre deux formations : la couture et la coiffure. Elle opte pour cette dernière par défaut. Elle aurait souhaité suivre un stage de comptabilité ou de bureautique, mais son niveau d’études ne lui permet pas d’accéder à son vœu. Une année après l’obtention de son diplôme de coiffeuse, elle s’inscrit au cours de langue française à la maison de jeunes d’Azazga qu’elle fréquente tous les mercredis et au cours d’informatique tous les jeudis. Elle parcourt alors une trentaine de kms et dépense 120 DA en frais de transport. L’argent dépensé provient soit de la mère qui garde des enfants ou des frères lorsqu’ils travaillent. Notre jeune fille se débrouille aussi en coiffant des femmes de son village. Une expérience encore nouvelle puisqu’elle est entamée quelques semaines seulement avant le déroulement de l’entretien.

Entretien 2 : Kahina

Agée de 24 ans, notre interlocutrice habite dans une maison familiale à proximité du centre ville d’Azazga. Fille unique, elle est deuxième d’une fratrie de deux frères. A l’instar de ces deux derniers, elle arrête sa scolarité après deux années passées au collège. Un niveau qui limite ses chances d’accès à une formation de son choix. Ce décrochage est survenu parce qu’elle estime qu’elle perdait son temps à vouloir poursuivre des études sans résultats probants. Il y a en cela un effet d’entraînement dans sa famille. Son frère aîné (seulement d’une année) a, lui aussi, quitté l’école à la 7e AF, c’est-à-dire après une année passée au collège. Le frère cadet a lui aussi décroché au même âge. Si bien que les trois se retrouvent contraints de travailler ou poursuivre une formation d’autant que le père est d’une modeste condition. La mère contribue d’ailleurs au budget de la famille en préparant des mets traditionnels. Il semble bien que les deux frères aient quitté l’école précocement pour travailler et ainsi aider leur père à achever la maison dans laquelle ils habitent. Le type d’habitat et la taille de la famille offre, toutefois, un cadre assez confortable, du moins d’un point de vue matériel. Notre jeune fille, décide une année après avoir quitté l’école de poursuivre des cours par correspondance. Elle change de projet, une année après et se lance dans une formation de coiffure dans un centre privé moyennant 20 000 DA. Selon elle, ce sont son père et sa mère qui ont financé son apprentissage. Le choix de cette formation survient suite à une expérience pratique acquise chez une coiffeuse sœur de son amie. C’est celle-ci qui lui a proposé d’y travailler après avoir quitté l’école. C’est aussi, selon elle, un choix qui découle d’une vocation qui remonte à l’enfance. Elle aimait coiffer et se coiffer. Elle obtient un diplôme de coiffure qui lui offre la possibilité d’ouvrir un salon à elle. La famille possède des locaux commerciaux sur le bord d’une route, mais elle hésite d’entreprendre ce projet parce qu’elle s’est « lassée de ce métier ». A 24 ans elle est à la recherche d’une autre perspective. Elle travaille une année dans un salon de coiffure qu’elle quitte parce qu’elle était maltraitée par sa patronne. De plus, elle était sous-payée et ne touchait de l’argent que par la volonté de la propriétaire des lieux.

Entretien n°3. (Zaïna)

Agée de 24 ans, Zaïna est la deuxième d’une fratrie de 3 garçons (dont l’aîné) et de 3 filles. Aînée de ses sœurs, elle est scolarisée à l’école du village (distant d’environ 15 kms d’Azazga) où elle habite jusqu’à la 4e année primaire lorsqu’elle arrête sa scolarité. En fait, elle y était contrainte par son père qui s’opposait à ce que ses filles étudient : « Autrefois, mon père nous disait que les filles ne devaient pas faire d’études. Il avait honte qu’une fille fasse des études. Toutes les fois où j’essayais d’étudier…moi, je voulais étudier, mon père me l’interdisait. On se disputait un peu tous les deux ». Ses deux sœurs, plus jeunes qu’elle, n’ont pas également poussé leur scolarité. L’une d’elles est couturière, l’autre est à la maison sans exercer une autre activité que les tâches ménagères. Les trois filles n’ont pas dépassé alors le cycle primaire. Selon notre interlocutrice, elle est la seule que son père a forcée à abandonner ses études. Les sœurs cadettes n’ont pas été soumises à cette contrainte, mais elles ne sont pas allées au-delà de la sixième année. A l’âge de dix ans, après avoir été contrainte à quitter l’école, Zaïna se retrouve à la maison aider sa mère dans les tâches domestiques. Lors de la saison de la cueillette des olives, elle part au champ, avec le reste de la famille, accomplir les travaux nécessaires à cette activité. Sa mobilité limitée ne lui laisse pas de possibilité de s’émanciper de ce que peut lui offrir l’univers domestique. Ainsi, elle apprend de sa grand-mère paternelle à confectionner des ceintures que les femmes kabyles enroulent autour de la taille. Ce savoir-faire lui permet de vendre de temps à autre le produit de son travail qu’elle reverse au budget familial car le père, malade, ne pouvait subvenir aux besoins de sa famille. Cela ne lui permet pas, néanmoins, de s’assurer une activité pérenne. L’engrenage familial l’entraîne pendant quelques années dans la reproduction des gestes et faits de sa mère et de sa grand-mère. Elle était alors destinée à devenir une « bonne ménagère » au sens de la définition que les règles sociales réservent à la femme. A l’âge de dix ans, elle apprend à préparer les mets traditionnels, à pétrir le pain, à faire le ménage. Une préparation à son rôle de femme au foyer qui correspond à la division sexuelle du travail. Puis, elle décide de sortir de ce cycle et prend une autre trajectoire, sans rompre totalement avec les prescriptions familiales. Elle tente d’abord de se faire recruter dans une grande surface commerciale à Azazga. Elle est dissuadée par son niveau scolaire bien en deçà de ce qui est exigé. Elle s’inscrit alors à une formation de couture à la maison de jeunes d’Azazga, seule possibilité pour elle de se raccrocher à un univers qui ressemble à l’école qu’elle avait quittée lorsqu’elle était encore enfant. Sur les lieux de sa formation, elle apprend par ses camarades qu’un cours de français pour débutantes y est dispensé. Elle hésite au début, puis, encouragée par une enseignante, elle se lance pour apprendre cette langue qu’elle n’a pas pu découvrir à l’école.

Entretien n°4 (Malika)

Notre interlocutrice est âgée de 37 ans. Sixième d’une fratrie de huit garçons et cinq filles, elle est l’aînée de ses sœurs. Cette position l’a contrainte à subir les restrictions du père et le contrôle des frères notamment ceux plus âgés qu’elle. Malgré l’existence d’une école dans son village, distant seulement de 4 kms d’Azazga, elle ne sera jamais scolarisée. Ses frères et ses sœurs cadettes ont fréquenté l’école. Sa position d’aînée des filles lui a fait subir alors la vision de son père qui ne concevait pas à ce que sa fille aille à un endroit où se trouvent les garçons. C’est probablement parce que sa condition d’agriculteur ne lui permettait pas d’élargir son horizon au-delà de sa conception de la famille, de l’économie et des rapports féminin/masculin. « Mon père ne voulait pas y introduire ses filles. Il inscrivait uniquement les garçons à l’école. Les filles, non. C’est sa façon de voir les choses, comme toutes ces vieilles personnes ».

Notre jeune fille se retrouve alors cloîtrée dans la maison au moment où ses paires allaient à l’école. C’est toute une perspective qui va se refermer face à elle. Contrainte à des tâches ménagères et aux travaux liés à l’élevage de bêtes, elle grandit dans un univers où la division sexuelle du travail est fortement prononcée. La division des espaces est également marquée puisqu’elle était interdite de sortie hors de la maison sauf pour des motifs qu’elle était obligée de décliner à chaque occasion. « Je ne rencontrais pas de nouvelles personnes. Je ne discutais qu’avec les membres de ma famille : Mes frères, mon père, mes sœurs, ma mère, mes oncles et mes tantes. C’est tout. Je ne parlais à personne d’autre ».

A l’âge de 36 ans, elle s’inscrit à un cours d’alphabétisation dans la maison de jeunes d’Azazga. C’est une amie à elle qui lui a indiqué l’endroit où elle-même suivait le même cours. Elle part s’inscrire aussitôt. « Je n’en revenais pas. J’étais arrivée au portail de l’école, je n’en croyais pas mes yeux. Je n’en revenais pas que j’allais faire des études, avoir une enseignante qui me parlerait et à qui je répondrais. Dès que je suis entrée par le portail, je commençai à trembler ». C’est ainsi qu’elle se présente tous les lundis et tous les jeudis pour apprendre les bases des langues arabe et française. Selon elle, cette expérience lui procure beaucoup de bien dès lors où elle estime apprendre et avancer dans ses connaissances. Cela lui permet également d’élargir son réseau de connaissances en découvrant d’autres personnes autres que ceux appartenant à son univers familial. Cette expérience lui apprend, en outre, à regarder les gens de face. Avant, elle baissait systématiquement les yeux devant un inconnu ou une personne plus âgée qu’elle.

Entretien n°5. (Lynda)

Notre dernière interviewée est âgée de 28 ans et réside dans un village de la commune de Bouzeguène. Elle interrompt sa scolarité à la 7e AF. Elle avait redoublé cette année et elle n’a pas pu reprendre ses études à cause du refus du père : « Mon père ne m’avait pas donnée la chance de la refaire. Les vieux sont faits ainsi. Ils vous réservent, uniquement, pour les travaux des champs ». A l’âge de 11 ans elle perd un de ses frères puis sa mère une année après. Les conditions objectives ne lui étaient pas alors favorables pour une scolarité réussie. Après avoir quitté l’école, son père et sa marâtre lui refusent d’effectuer un stage. Elle est contrainte alors de rester à la maison et de s’occuper des tâches ménagères. Le père âgé de 88 ans s’est marié huit fois. Notre interlocutrice est issue du dernier lit mais vit avec sa marâtre (la première épouse de son père) qui n’a pas d’enfants. Deuxième d’une fratrie d’un garçon (l’aîné) et de cinq filles, elle se retrouve à 13 ans s’occuper des tâches ménagères, des moutons de son père et de la cueillette des olives. Elle vit avec ses sœurs dans la maison familiale. Son seul frère est marié mais vit à part avec sa femme dans l’enceinte même de la maison parentale. Les rapports avec la marâtre sont toujours tendus. Le récit de la jeune fille montre comment un conflit de positions est endémique. Les rapports avec le frère ne permettent pas aussi d’établir une alliance contre la marâtre par exemple. Selon elle, son frère « n’est qu’une marionnette entre les mains de sa femme et de la femme à son père ». A 16 ans, alors qu’elle avait raté son inscription à un stage, elle rejoint un cours de karaté et se découvre une vocation d’athlète. Ses parents ne s’y sont pas opposés au début car, dit-elle : « j’avais fini de faire ce qu’il [son père] voulait de moi. Je leur avais préparé le champ et fauché le foin ». A 26 ans, Lynda s’inscrit à un cours de français à la maison de jeunes d’Azazga. Elle reprend les leçons avec des enfants scolarisés en 4e et 5e années du cycle primaire. Elle affirme ne pas « avoir honte » de s’asseoir à côté d’écoliers de plusieurs années ses cadets. Ceux-ci vont à la maison de jeunes pour des cours de soutien. L’essentiel pour elle est d’apprendre et de se remettre au rythme scolaire afin de compenser ce dont elle avait été privée lorsqu’elle n’était encore qu’une petite adolescente. « Je prenais des cours avec les élèves de quatrième et de cinquième année. J’assistais aux cours avec des enfants mais cela m’était égal. L’essentiel était d’avoir une bonne base à l’école. L’âge n’a pas d’importance. Je restais assise dans ces tables d’école ». Sa position dans la famille, le retrait du père à cause de son âge et l’incapacité du frère à affirmer son autorité sur elle, finissent par procurer à notre enquêtée une mobilité relativement plus importante que celle dont jouissent ses paires du village. Comme toutes les enquêtées, notre interlocutrice passe d’une formation à une autre ou du moins elle aspire à suivre une formation en bureautique (l’informatique comme elle l’appelle), en couture pour devenir modéliste. L’essentiel c’est d’apprendre selon elle. A la différence des autres jeunes filles interviewées, Lynda a été assez bavarde dans l’échange que nous avions eu. Nous avons dû l’interrompre à plusieurs reprises pour ne pas avoir à rallonger l’entretien par des questions secondaires. Son aptitude à interagir l’a considérablement aidée à accéder à des informations parfois décisives dans sa trajectoire et à user d’arguments nécessaires dans la négociation avec le frère et le père. Sa socialisation dans la pratique sportive l’a largement décloîtrée et lui a ouvert des perspectives insoupçonnées. L’information qui lui permettra de renouer avec l’univers scolaire est obtenue dans une salle d’attente d’un cabinet médical. La mobilité et surtout l’autonomie dans les déplacements lui permettent de chercher après le bon filon qui lui permettra de ne pas s’enfermer dans la maison qu’elle perçoit comme un univers carcéral.

B. Conditions de l’enquête

Une exploration du terrain nous a permis de dégager quelques pistes qui nous ont servis à entreprendre une enquête basée sur l’observation et une série d’entretiens. Enquêter auprès des jeunes filles lorsqu’on est un homme, pose d’emblée des problèmes de proximité liés à la séparation des sexes mais aussi à la posture du chercheur qui risque d’intimider son interlocutrice. Pour cela, nous avons repéré un certain nombre d’espaces où cette approche pourrait être facilitée par le biais d’intermédiaires femmes qui se sont chargées alors d’établir le pont nécessaire à la réalisation d’une enquête. En outre, l’utilisation de réseaux qui s’appuie sur la parenté mais qui cible des enquêtées suffisamment éloignées, a été privilégiée sur un terrain où les liens de sang et de proximité constituent une garantie à l’établissement d’une confiance nécessaire dans ce genre d’enquête.

La mise en place de réseaux et la réactivation d’autres, sur lesquels nous nous sommes appuyés à l’occasion d’enquêtes précédentes, nous a rapproché plus de notre population d’enquête. Car les observations recueillies n’auraient de possibilités de déchiffrement que lorsqu’elles sont complétées par des entretiens. Ceux-ci visent à saisir les propos des filles qui avaient à nous raconter leurs histoires pour mieux appréhender leurs stratégies et les mécanismes dirigés contre la domination masculine.

Au début, nous avons opté pour le réseau familial. Nous avons alors chargé de proches jeunes filles de contacter parmi leurs connaissances leurs paires répondant aux profils arrêtés. Leurs démarches aboutissent dans un premier temps à l’établissement de contacts avec quatre jeunes filles que nous ne connaissons pas. L’une est locataire d’un local commercial dans lequel elle vend des gâteux traditionnels qu’elle prépare sur le lieu même ; une est coiffeuse et gère un salon en association avec une jeune femme mariée ; une autre est couturière chez-elle. Toutes ont suivi une formation dans le domaine de leur activité professionnelle. Enfin, la quatrième est employée dans un magasin d’optique médical sans avoir, au préalable, été formée  à ce métier. La médiation semble alors fonctionner, car elles ont accepté de se livrer au jeu des questions-réponses. Nous avions alors convenu de rencontrer chacune en fonction de sa disponibilité en prenant soin de faire assister nos intermédiaires afin de prévenir toute méfiance et protéger nos futures interviewées des regards indiscrets. Il fallait, pour aboutir à la réalisation d’entretiens, expliquer nous-mêmes l’objet de l’enquête, les modalités du déroulement de l’entretien et les conditions de sa réalisation. Dans une situation d’enquête ethnographique, le contact direct est un impératif pour la réussite de l’entreprise. Hélas, un revirement de situation inattendu s’est produit lorsque les quatre jeunes filles nous font part de leur indisponibilité. Se sont-elles concertées ? Encore faut-il qu’elles se connaissent pour cela. Avant même que nous les rencontrions, elles renoncent à participer à l’enquête. Nous n’avons pas insisté auprès d’elles, connaissant les contraintes sociales auxquelles les jeunes filles font face[1]. Nous réalisâmes alors que le mode opératoire suivi était inadapté à une enquête auprès de jeunes filles[2]. Nous savions, néanmoins, que des difficultés allaient entraver notre recherche. La connaissance du terrain et l’observation des interactions quotidiennes nous ont renseignés sur le contrôle social exercé sur la jeune fille et notamment lorsqu’elle a l’opportunité de sortir de chez-elle pour suivre une formation ou travailler. Lorsqu’elle quitte son village ou son quartier, elle se doit de se plier aux règles sociales déjà largement incorporées par elle. Ces gestes, sa posture et ses paroles sont alors fortement imprégnés par un habitus qui n’est que la traduction d’une éducation où les positions occupées sont extrêmement sexuées. Nous ne pouvions alors bousculer ces règles au risque d’outrepasser notre position de chercheur. Par ailleurs, la mauvaise médiatisation du travail d’enquête par nos intermédiaires serait un facteur non négligeable dans ce désistement. Il est fort probable que l’usage des mots qui entourent la recherche scientifique ait dissuadé celles qui avaient au préalable accepté de répondre à nos questions. L’une d’elles a d’ailleurs exprimé son inquiétude à faire face à un universitaire de surcroît masculin.  

Nous nous sommes résolus alors à opter pour une autre approche à travers laquelle le contact direct sera privilégié. Il fallait pour cela adopter une stratégie qui privilégie la « déritualisation » de l’enquête en expliquant par des mots simples l’objet de notre projet. Nous avons alors pris contact avec une directrice de maison de jeunes qui accueille de nombreuses filles pour y suivre diverses activités. Cette structure sise à Azazga nous a été  accessible grâce à la disponibilité affichée par sa responsable.

C. Déroulement de l’enquête

C’est ainsi que le 08 décembre 2011, nous avons rencontré des jeunes filles inscrites au sein de la structure pour diverses activités. Elles étaient une vingtaine à se présenter dans une salle remplie de mobilier scolaire. Au préalable, nous avons expliqué à la directrice l’objet de l’enquête et les profils recherchés. En collaboration avec des employées chargées de l’encadrement, elle a repéré les individus pouvant répondre aux critères choisis. Pour mettre en confiance les jeunes filles, nous lui avons demandée d’assister à la rencontre. Face à nos futures enquêtées, il fallait choisir les mots justes, et ne pas user d’un lexique inaccessible et potentiellement décourageant. Nous avons alors expliqué en kabyle sur quoi porte l’enquête et les modalités de déroulement de l’entretien. Pour des considérations déontologiques, nous les avons informées de l’enregistrement de l’entretien qui doit se dérouler en face-à-face sans la présence d’une tierce personne. Pour les rassurer, nous avons insisté sur l’anonymat de leur identité réelle et sur la confidence de l’enregistrement. Il ne fallait surtout pas leur demander de décliner leur nom et prénom. Certaines d’entre elles nous ont interpellés par des questions pour demander à éclairer certains de nos propos. A travers l’échange, nous avons compris que les jeunes présentes cherchaient surtout à se dissimuler et à ne pas trop se découvrir. Beaucoup d’entre elles fréquentent la maison de jeunes pour apprendre à coudre, à broder, à préparer des gâteaux. La plupart vient pour des cours de langue soit pour reprendre une scolarité interrompue aux niveaux primaire ou moyen, soit pour suivre un cours d’alphabétisation parce qu’elles ont été privées d’école et n’ont jamais découvert l’univers scolaire qu’à l’âge de 36 ou 37 ans.

Nous étions conscients, dès le départ, que l’entretien est un exercice potentiellement dissuasif dans ce genre de situations. Une jeune fille célibataire, en situation de fragilité, qui doit négocier en permanence ses sorties en ville et qui arrive sur le marché matrimonial, ne peut risquer de rencontrer un homme seule à qui elle va raconter sa vie tout en étant enregistrée. L’usage de mots rassurants sans qu’ils soient flatteurs, la présence de la directrice et le concours des enseignantes ont été décisifs pour obtenir l’accord d’une dizaine de jeunes filles. De plus, l’espace affecté à l’enregistrement de l’entretien est familier à nos enquêtées et jouit d’un statut de « neutralité ». Nous avons appris quelques jours après que la salle en question sert de cellule d’écoute psychologique à certaines journées de la semaine. C’est dire combien nous avons été associés au métier de psychologue ou de journaliste dès l’entame de la réunion. Nous avons tenu alors à expliquer que notre travail relève de la sociologie et de l’anthropologie et que nos préoccupations ne visent pas une information à médiatiser dans un support journalistique quelconque, ni à les écouter pour des besoins thérapeutiques. Il fallait dévoiler l’objet de l’enquête et ses modalités au risque d’essuyer des refus en cascade. Mais c’était le prix à payer pour ne pas piétiner une règle indispensable à l’éthique scientifique : celle de l’honnêteté due à tout informateur.

Afin de ne pas compromettre notre projet, nous avons pris rendez-vous dès la fin de la rencontre avec neuf jeunes filles répondant plus ou moins aux profils recherchés. Les dates sont fixées selon l’emploi du temps de nos futures enquêtées en leur laissant la liberté de choisir le jour et l’heure qui leur conviennent. C’est ainsi que durant la semaine qui suit (du 11 au 15 décembre) nous avons pu réaliser neuf entretiens parmi lesquels nous avons ensuite choisi cinq pour être transcrits intégralement et pour servir de matériel d’analyse.

Face à des filles dont le niveau d’instruction est au bas de l’échelle scolaire, nous appréhendions qu’elles soient intimidées et qu’elles se contentent de répondre par des hanchements de têtes, des « oui » et des « non », ou alors se presser de finir l’exercice pour sortir de la salle. Nous avons déjà été confrontés à ce genre de situations lors d’enquêtes précédentes. Pour cela, il fallait prendre des précautions d’ordre langagières mais aussi se présenter dans une posture qui ne mettrait pas l’enquêtée dans une gêne. Dès lors, l’amorcement de l’entretien est déterminant dans la suite de l’échange. Mettre en confiance, prolonger l’entretien pour mieux faire parler la jeune fille, la relancer sur des questions importantes dans sa trajectoire, prendre le temps de mettre en relation sa position dans la famille, ses aspirations, sa démarche… Il fallait se garder aussi de ne pas suggérer de réponse ni d’influencer les propos de l’interlocutrice par des mots ou des gestes. Le statut de l’enquêteur - de surcroît face à des jeunes filles qui n’ont pas poussé leurs études et pour certaines qui ne sont jamais allées à l’école - recommande ainsi une subtilité langagière et un comportement qui ne viendraient pas à écraser celle qui se présente en face de lui. Il fallait surtout écouter, relancer par des exemples pris de la vie quotidienne, partir d’histoires de gens ordinaires qui ne dépayseraient pas l’interlocutrice et qui ne peut qu’être intimidée au début de l’échange. Cette démarche tend à éviter d’obtenir des réponses stéréotypées, ou être confronté à une situation semblable à un exercice scolaire lors duquel l’enquêtée se met dans la peau d’une écolière qui répond au maître conformément aux normes qu’il a lui-même définies. 

Ensuite, il s’agit de reprendre l’entretien et détecter les séquences de contradictions, de dissimulations et de non-dits. La sélection des cinq entretiens s’est opérée en fonction de la teneur de chacun des neufs enregistrements, de l’intérêt de leur profil sociologique, de la durée, des mots utilisés pour exprimer des situations, des opinions et des attitudes. Enfin, les évitements à certaines questions malgré les relances, les styles de réponses pour les contourner, révèlent des attitudes codées mais décryptables lorsque les mots sont corrélés à la trajectoire de l’enquêtée. La lecture des entretiens permet alors de mieux saisir le discours des jeunes filles et leurs représentations. Nous avons, en effet, fait face à une population très peu bavarde et surtout extrêmement discrète lorsqu’il s’agit de se confier à un homme de statut universitaire. Toutes les barrières se dressent alors devant l’enquêteur. Elles n’ont pas été infranchissables, néanmoins. Au fil du prolongement de l’échange, nos interlocutrices se mettent en confiance et se livrent au jeu des questions-réponses, avec une certaine aisance pour beaucoup d’entre elles.     

III.2. La maison : premier centre de formation

L’univers domestique est un espace de socialisation dans lequel la reproduction sociale et notamment la reproduction des rapports sociaux de sexes est amplement privilégiée. Dès lors, on n’apprend pas à la jeune fille comment manier la pelle ou le marteau ; on lui apprend comment préparer les plats que la future belle-mère exigera d’elle. A travers les modes de transmission, la fille est initiée à l’entretien de la maison et à la soumission aux aînées et aux hommes. 

J’ai appris à préparer des beignets (tiêbulin). Tout ce qui peut se manger, j’ai appris à le préparer. Je peux tout cuisiner. Je sais faire le ménage. Ma mère m’a apprise à préparer du pain. Elle me disait qu’un jour j’allais me marier et que ma belle mère me demandera d’en préparer. Elle n’arrêtait pas de me rappeler que les autres familles autres que la mienne sont exigeantes. Je ne dois pas alors lui répondre que je ne sais pas le faire. Il vaut mieux le leur préparer. Il faut apprendre. Ma mère m’a apprise certaines choses et j’en ai appris d’autres, toute seule. Voilà. (Zaïna) 

Une trajectoire douloureuse amorcée par la décision du père de lui faire quitter l’école. Dans son entourage, ses cousines, qui ont à peu près son âge, ont toutes, selon ses propres propos, poussé leurs études au delà même du bac pour certaines. Lorsqu’on sait le degré de proximité des membres de la parentèle notamment à l’intérieur du village et lorsqu’on considère l’intensité de la violence symbolique et verbale, on mesure le sentiment de déclassement éprouvé par notre interlocutrice. Pour ne pas grossir le trait sur cette donnée objective, elle évite de se retrouver avec ses cousines qui ont eu la chance de prolonger leur scolarité. Le sentiment de « bien-être » qu’elle retrouve dans la maison de jeunes provient des  trajectoires plus ou moins similaires de ses camarades qui ont traversé des expériences les tirant vers  le bas de l’échelle symbolique et sociale.

Elles ont, toutes, fait des études au-delà du baccalauréat. Elles savent lire. Elles y arrivent toutes. A un certain moment, je détestais… Ce n’était pas elles que je détestais…Elles savaient toutes comment lire alors que moi je ne le pouvais pas. Lorsqu’on regardait ensemble la télévision, elles comprenaient ce qui se dit, que ce soit en français ou autre. Elles pouvaient comprendre. Moi, je ne le pouvais pas alors je n’aimais pas rester avec elles. Je comprends l’arabe et je reste regarder avec elles les programmes sont diffusés dans cette langue. Je comprends l’arabe. Je comprends tout ce qui se dit. Je comprends tout. Je n’aime pas regarder la télé en français. (Zaïna) 

La reproduction des gestes et des postures qu’une « bonne femme » doit adopter dans des situations appropriées, ne s’accompagnent pas, toutefois, d’une application rigoureuse de la part des jeunes filles. Des formes d’adaptation et de changements s’opèrent d’une manière insidieuse mais suffisamment observable pour rendre compte des représentations et des stratégies d’adaptation à la vie domestique. C’est ainsi qu’une  hiérarchisation des tâches apparaît dans les propos de certaines enquêtées. Celles-ci placent alors la cuisine en haut de l’échelle de ces tâches. Cette activité demeure le baromètre à travers lequel une jeune fille est appréciée ou non. En effet, quelques jours après le mariage, la belle famille demandera à la nouvelle mariée de leur préparer un plat ou un met quelconque qui appartient au répertoire culinaire traditionnel. C’est un exercice et une forme de violence qui rappelle à la femme sa fonction première et sa subordination à la belle famille. De part nos propres observations, nous avons relevé de nombreux cas où la jeune mariée est soumise à ce supplice à travers lequel la belle-mère et les belles sœurs chercheront souvent à diminuer de l’adresse et du savoir-faire de la femme nouvellement admise dans leur famille. Ce rite de passage est préparé bien avant que la jeune fille arrive sur le marché matrimonial. Les mères conscientes de la violence symbolique qui attend potentiellement leur fille, préparent celle-ci à passer ce cap sans trop subir les remarques de la belle famille.

Qu’est ce qui est important pour une fille qui reste à la maison ? Apprendre à faire la cuisine ou apprendre à balayer ? Vous pouvez donner un balai à un chat et il sera capable de balayer. Il faut apprendre à cuisiner et à préparer du pain. Pour une personne qui n’a pas fait d’études surtout, elle doit apprendre à préparer acewwad, tibuftit, lemsemen, tighrifin. Ma marâtre me demande seulement d’aller sortir les poubelles et emmener paitre les brebis. Les brebis ne sont pas aussi importantes qu’apprendre à faire de la cuisine. Ce sont les vieilles femmes qui travaillent au champ et non les jeunes filles. Moi, je ne l’accepte pas. Je n’accepterai pas de balayer et de laver le parterre uniquement. Ce n’est pas cela que je veux apprendre. Il est plus important d’apprendre à faire la cuisine. (Lynda)

A. Les activités lucratives

Le temps passé à la maison ne s’investit pas exclusivement dans les tâches ménagères proprement dites (cuisine, nettoyage du sol, lessive, etc.). De nombreuses jeunes filles interviewées apprennent parallèlement à tricoter, à broder, à coudre… Ce sont toujours des activités liées à la maison et par définition elles rappellent à la fille que ce qu’elle doit confectionner doit s’apparenter à sa féminité suivant la construction sociale de cette notion. Garder la fille dans l’univers féminin relève d’une mécanique de groupe par laquelle la reproduction des valeurs et de la vision du monde est privilégiée. Cependant, ce n’est pas uniquement dans un but de reproduction que certaines activités sont accomplies. La recherche de gains en numéraire appartient aussi à une stratégie par laquelle la jeune fille vend ses produits et se procure l’argent nécessaire à ses déplacements en ville ou à ses achats personnels. Cette stratégie se remarque notamment chez les jeunes filles issues de milieux défavorisés qui tentent de se procurer les moyens de réalisation de leurs aspirations en mobilisant leurs propres ressources financières. Dans les cas que nous avons eu à étudier, l’activité ou le savoir-faire sont transmis par un membre de la famille en général. L’apprentie n’a qu’à mimer les gestes de celle qu’elle observe. Cela dépend également de celle qui transmet le savoir-faire et du type de rapports qui la lie à la jeune fille. C’est le cas de Zaïna qui apprend à confectionner des ceintures traditionnelles pour femmes en reproduisant les gestes de sa grand-mère avec laquelle elle aimait passer de longs moments lorsqu’elle était cloîtrée à la maison.

Alors que les adolescentes de son âge sont à l’école, elle se met à une activité en désuétude. Ce genre de ceintures n’est plus porté que par les personnes âgées. C’est dire que c’est une activité qui ne peut lui permettre d’entreprendre un projet. Ce qui lui fait prendre conscience de cette impasse c’est probablement le peu de débouchés qu’elle trouve pour commercialiser ses produits. Il lui fallait alors chercher autre chose qu’un savoir-faire très peu monnayable.

J’ai une grand-mère qui confectionne ces ceintures qu’on attache au dos. Elle m’a appris à les faire. Je les confectionnais et je les vendais à d’autres boutiques. J’en ai fabriqué beaucoup. J’en ai vendu beaucoup. Puis j’ai cessé d’en confectionner pour reprendre mes études. (Zaïna) 

Cette stratégie est aussi déployée face aux membres de la famille qui s’opposent au projet de la jeune fille qui veut s’instruire ou suivre une formation. Dès lors, l’autonomie financière, du moins celle qui sert à couvrir les frais de transport, est brandie comme argument dans les démarches de persuasion des membres de la famille. L’activité lucrative sert alors d’arme de négociation notamment lorsqu’elle génère des gains reversés au budget de la famille. Ce genre d’activités s’appuie sur des circuits de distribution généralement composés de membres appartenant à la parentèle ou à des réseaux d’interconnaissances qui permettent une circulation des produits sans faire intervenir une logistique lourde : moyens de transports ou autre. C’est de main en main que ce genre de produits s’échange. Les jeunes filles déposent aussi leur marchandise dans des magasins et ne sont payées qu’une fois la vente effectuée. Cette stratégie permet en même temps de se faire connaître à travers la qualité de finition, les délais de réalisation… Au-delà du savoir-faire, c’est aussi le savoir-parler qui est recherché dans la conclusion du marché, la négociation des prix et l’image renvoyée aux autres. Car il convient de ne pas perdre la face en donnant une apparence de cupidité ou, pire, de rapacité. Il ne faut pas aussi diffuser une image de maladresse dans la réalisation du travail pour éviter de se faire traitée de négligente et de nonchalante. Cette sentence est généralement élargie à tous les comportements de la jeune fille qui ne se montre pas d’une rigueur irréprochable face à ses paires. Au-delà du caractère lucratif, c’est l’image même de la femme qui est engagée à travers la qualité de ses produits associée à la bonne tenue de la maison. Une jeune fille est appréciée par ce que ses doigts et ses mains réalisent en prenant soin d’être une bonne ménagère.

Le produit de la jeune fille entre également dans le système d’échange de dons notamment à l’occasion des mariages. Les tissus brodés, décorés à la peinture, les robes cousues sur mesure… sont offerts en cadeaux aux mariées. Cet échange contribue dans beaucoup de cas à enrichir le trousseau nuptial notamment lorsque le budget de la famille ne permet pas de couvrir les dépenses nécessaires à ce genre d’opérations. C’est ainsi que les jeunes filles s’échangent entre elles le produit de leur travail dans un système quasi corporatiste qui vient à la rescousse de la future mariée. Le produit sert également de vitrine à la jeune fille qui cherche à médiatiser son image à travers ce qu’elle sait faire. L’élargissement du rayon de diffusion augmente ainsi les chances de se faire connaître et reconnaître sur le marché matrimonial. L’adresse dans le travail lié à la maison jouit encore d’une cote élevée dans l’échelle sociale des valeurs. Dès lors, les jeunes filles savent que l’entretien de la maison ne se réduit pas aux tâches proprement ménagères d’autant plus que celles-ci sont moins pénibles que par le passé. Le temps libéré par l’accès aux services relevant du confort domestique (électricité, eau, gaz) et la modernisation de l’habitat, leur permettent de s’occuper dans d’autres tâches qui augmentent leurs chances de visibilité.

Mes copines étaient toutes mariées. Je ne voulais pas rester uniquement dans les recoins de la maison. On a un jardin qui est bien exposé au soleil, je le travaille, j’y ai planté des fèves, de l’ail et des petits pois. Quand je me sens fatiguée, je déjeune, je fais des napperons et je tricote aussi. Tout ce qui se fait à la main, je peux le faire. Cela m’aide à me sentir bien. C’est un métier que j’ai appris à faire. Je peux faire de la couture, de la broderie, du tricot. (Lynda)

III.3.La formation et les stages

A. Se débrouiller hors de la maison

J’aurai voulu faire de l’informatique ou de la comptabilité… quelque chose qui nécessite plus d’études. C’est ce que j’aurais aimé faire. Pas de la coiffure ou autre. J’aurais aimé faire des études. Juste pouvoir me débrouiller lorsque j’aurais besoin de quelque chose.  M’instruire. Je ne fais pas ces études pour trouver du travail. Dans le cas, par exemple, où je me connecterai à internet, je saurais me débrouiller avec le PC et effectuer des recherches. (Saïda)

L’inscription à une formation, ou à un cours quelconque, participe également à augmenter les chances de mobilité. Ceci se vérifie notamment dans la recherche d’un centre d’apprentissage loin du village. En fait, l’intérêt de s’éloigner du bourg le plus proche, réside dans la recherche de l’éloignement du regard des membres de la famille, ou alors de ceux que la jeune fille avait croisés dans sa trajectoire scolaire. Azazga, qui représente la ville la plus proche du village recèle des infrastructures nécessaires à la fois pour poursuivre une formation et s’approprier, d’une manière à ne pas se rendre trop visible, des espaces qu’elle part découvrir loin de la maison familiale. A la question de savoir pourquoi elle ne s’est pas inscrite dans une maison de jeunes à Bouzeguène proche de son lieu de résidence, une de nos interlocutrices répond par ses propos :  

Je ne sais pas. Je ne me suis pas renseignée à ce sujet. Je ne sais pas à ce que ce genre de cours est dispensé à Bouzeguène ou non.  (Saïda)

Lorsque la position de la jeune fille le lui permet, sa famille investit dans une formation payante pour lui permettre de réaliser ce à quoi elle aspire. Ceci est le cas de Kahina fille unique de la famille et objet de l’attention de ses frères et de ses parents. Elle suit alors une formation de coiffeuse au prix d’un investissement de 20 000 Da financé grâce aux économies de la mère et au soutien des frères. 

A l’âge de dix-sept ans, j’ai entamé une formation de coiffeuse dans un centre privé  ici à Azazga. La formation est sanctionnée par un diplôme délivré après un examen qui devait se dérouler à Alger ou El Harrach. Finalement, j’ai passé mon examen ici même à Azazga (Kahina)

Le choix de la formation ne répond pas systématiquement aux aspirations des jeunes filles. De par leur niveau scolaire, les options qui leur sont proposées sont limitées (couture, peinture sur soie, pâtisserie traditionnelle, coiffure) et correspondent à leur profil scolaire sans que cette correspondance les satisfassent. D’autres possibilités leur sont offertes dans les structures de formation. Elles sont, toutefois, soumises à une définition sociale des métiers qui a pour but de restreindre la jeune fille à un univers féminin qui l’éloigne des hommes. Les métiers définis comme masculins (plomberie, électricité, maçonnerie) leur sont de facto inaccessibles. Elles se résignent alors à poursuivre un cursus à défaut de ne rien faire. Quand bien même leurs déclarations sont enthousiastes au début de la réponse à ce sujet, leurs propos dénotent d’une désillusion qui cache mal leur désarroi et leur désenchantement.

J’ai opté pour la coiffure car c’est ce que j’aimais faire depuis que j’étais toute petite. C’est pour cela que je l’ai choisie. Oui, depuis ma tendre enfance, j’aimais coiffer et me coiffer. Alors, j’ai choisi la coiffure. Au bout de quelques années, je me suis lassée du métier de coiffeuse. Comme j’avais commencé très jeune dans ce métier, maintenant, je n’en peux plus. (Kahina)

D’autres fréquentent la maison de jeunes[3] pour suivre des cours de langues après avoir été éjectées du système scolaire. C’est le cas d’une d’entre elles qui se présente à un cours de français et un autre d’arabe juste pour « enrichir ses connaissances » dans ces deux langues. Autrement-dit, ces cours lui permettent de sortir mais aussi elle compte en faire un outil de gestion familiale puisqu’elle se projette vers une vie conjugale dans laquelle elle se voit éduquer ses enfants et les aider dans leur scolarité.

Les études que nous faisons, ici, ne sont pas destinées à nous décrocher du travail. Nous n’obtenons pas de diplôme, ici. A l’université, on en obtient. Ce n’est pas le cas ici. Ces études ne sont qu’un moyen de nous aider. Si j’avais été étudiante à l’université, là, j’aurais pu vous dire quelque chose sur ce que j’aurais souhaité faire à l’avenir, suivant ma formation. Ici, non. Tout dépend de la formation que nous avons faite. L’un est destiné à devenir enseignant, l’autre… Ici, il n’y a rien.  (Kahina)

Encore une formation par défaut. Les jeunes filles à l’instar de leurs pairs masculins semblent se lancer dans ce genre de formation pour souscrire à une forme de rituel rappelé par l’entourage. Elles ne se font pas d’illusion quant à l’impasse vers laquelle cette séquence de leur vie les mènerait.

Oui, j’ai un diplôme de coiffure…Non, je n’y pense pas. Autrement, cela ferait longtemps que j’aurais ouvert un salon de coiffure puisque j’ai obtenu mon diplôme il y a bien longtemps. Si j’avais une telle idée de mon avenir, je l’aurais mise à l’œuvre il y a longtemps. Ma famille dispose d’un local qu’elle est prête à mettre à ma disposition. Pour l’instant, je n’ai rien fait.  (Kahina)

B. Réapprendre à lire et à écrire

Lorsque la jeune fille est contrainte d’interrompre sa scolarité à un niveau primaire, sa quête d’avenir se dirige en priorité vers la reprise de sa scolarité. C’est le cas de Zaïna qui se retrouve à la limite de l’analphabétisme y compris en langue arabe qu’elle a pourtant apprise quatre années durant. La fréquentation du cours de français, alors qu’elle est venue à la maison de jeunes pour apprendre à coudre, participe d’une stratégie de repositionnement par laquelle notre interlocutrice tente de remonter la pente qu’elle a emprunté après sa déscolarisation. La maladie du père et son incapacité à alimenter le budget familial a entamé son pouvoir économique et décisionnel, son capital symbolique s’est vu déprécié également. Cela  permet à notre jeune de sortir de la maison, d’aller en ville et y passer des journées à suivre des cours de langues. Dans ce genre de cas, le repositionnement s’opère parallèlement, ou suit immédiatement, le reflux du pouvoir du père et celui du frère éventuellement.

Mon père nous disait que les filles ne devaient pas faire d’études. Il était honteux qu’une fille fasse des études, autrefois. Toutes les fois où j’essayais d’étudier…Moi, je voulais étudier, mon père me l’interdisait. On se disputait un peu tous les deux. Ma mère lui a demandé de me laisser aller à l’école pour pouvoir me débrouiller. J’ai arrêté mes études, par la suite. Mes enseignants m’envoyaient tous des convocations. Je savais lire un peu, j’écrivais correctement. Mes enseignants me convoquaient mais je n’y suis pas retournée. Quand je vois, à présent, toutes les filles ayant continué leurs études, elles connaissent tout, elles se rendent au cyber. Elles sont capables de lire, je deviens alors jalouse. Je me dis que telle fille sait lire. Elle est capable de lire alors que moi je ne le suis pas. Je ne sais pas le faire mais je veux apprendre à lire les yeux fermés. Je voudrais pouvoir faire n’importe quel stage de mon choix. (Zaïna) 

Le rêve de cette jeune fille de 24 ans se retrouve alors contrarié par la décision du père avec lequel les rapports se sont tendus. Incapable de lire et d’écrire couramment, elle magnifie alors les métiers qui usent de l’écrit et dans lesquels le maniement du crayon et le déchiffrement des documents sont indispensables. Elle aurait alors souhaité devenir employée de bureau.

Ce que j’aimerais faire ! Quand je vois ces filles qui travaillent à la mairie, elles sont capables de lire et d’écrire couramment. Je me dis comment sont-elles capables de lire et d’écrire alors que moi je ne le suis pas. Vous comprenez ? Je m’imagine travailler à leur place, je me demande comment je ferais pour lire et écrire. Telle fille travaille à la mairie…chacune travaille quelque part. Chacune a un poste de travail particulier. C’est ce qui est difficile. Ce qui me plait à la mairie, c’est lorsque je vois ces filles qui y travaillent entrain de tenir un stylo. Elles sont capables de lire. Elles savent toutes lire. Elles peuvent lire tout ce qui se trouve dans le livret ou dans les papiers. Si on me les donnait à moi, je ne pourrais pas les lire. Je ne saurais les déchiffrer. C’est ce que je souhaite. Avoir le même niveau qu’elles. Etre capable de lire et d’écrire comme elles. Voilà. (Zaïna)

Si le cas de Zaïna relève du singulier, celui de Malika se trouve dans la rubrique du rarissime. Elle n’a jamais été scolarisée et se retrouve à 36 ans dans un cours d’alphabétisation vers lequel elle a été orientée par une de ses connaissances. Le cours en question assure un apprentissage des langues arabe et française. Influencée par les valeurs symboliques dont jouit chacune d’elles sur le marché linguistique, notre interlocutrice est enchantée de découvrir un savoir dont elle a été privée dès son enfance. Consciente des limites de son apprentissage en termes d’emploi et de construction d’un avenir fondé sur un projet autonome, elle tente de valoriser ce à quoi elle se déplace deux fois par semaine en présentant son utilité dans la vie quotidienne quelle soit d’ordre matérielle ou religieuse. 

Je préfère le français davantage. J’aimais le français depuis que j’étais toute petite. C’est bien de connaître l’arabe, aussi. Je suis venue apprendre l’arabe uniquement pour pouvoir lire ce que le grand Dieu a dit à propos de la prière, de la religion, à propos de tout. Vous me comprenez ? Je n’ai pas choisi d’apprendre l’arabe pour une autre raison. Pour la religion seulement. Le français, je le réserve pour la vie ! L’arabe pour l’au-delà ! Je n’espère rien du tout. Je fais des études pour apprendre des choses, pour pouvoir lire. Je pourrais faire certaines choses à l’avenir. Je pourrais lire sans avoir à demander à quelqu’un d’autre de le faire à ma place. Je fais des études pour l’instant. Dieu donnera…si on doit arrêter un jour, on arrêtera. Je vais faire des études jusqu’à la dernière minute. Je les fais et c’est tout. Je n’en ai pas fait lorsque j’étais plus jeune, alors, je veux le faire maintenant pour apprendre et connaître des choses. Je ne fais pas ces études pour pouvoir obtenir un diplôme ou autre. Non. (Malika)

Il s’agit, pour rappel, d’un cours d’alphabétisation à travers lequel notre interlocutrice cherche à posséder un outil nécessaire dans la vie quotidienne et dans la gestion d’une famille moderne. A la question de savoir si à travers les cours suivis elle chercherait après une formation quelconque, notre interlocutrice semble surprise :  

Je n’ai pas du tout pensé à ces choses là. Je n’ai pas pensé à faire un stage ou à obtenir un diplôme. Non. Je fais des études pour apprendre. Je fais des études pour être intelligente et ne pas me faire avoir par les autres. Je ne vais pas demander à quelqu’un de me dire quelle est cette chose, il en profitera pour se moquer de moi sans que je ne m’en rende compte. Je préfère lire de mes propres yeux que de laisser quelqu’un d’autre le faire à ma place. J’aime étudier. (Malika)

C’est aussi un moyen de garder le plus de distance vis-à-vis des autres. D’autant plus qu’une forme de violence symbolique frappe doublement les jeunes filles analphabètes : pour leur appartenance sexuelle et pour leur déclassement face à leurs paires qui ont suivi une scolarité plus ou moins allongée. Elles se retrouvent alors dans une marginalité qui les handicape dans leur quête d’émancipation. Leur désavantage se ressent surtout lorsqu’elles cherchent après une formation diplômante qui requiert un niveau d’instruction même élémentaire. Cette impasse les contraint à une attitude de résignation qu’elles ne cessent d’attribuer à leur passé quand elles furent privées d’école. Dès lors, tout apprentissage est perçu dans sa dimension pratique, c’est-à-dire apprendre pour se débrouiller à la maison et non à l’extérieur. La dimension utilitaire est occultée ou déniée car elle est inaccessible dans leur cas. Elles tentent alors de convertir les connaissances acquises en capital symbolique qui leur ferait gagner quelques échelons dans la hiérarchie sociale. Elles savent que l’accès à un diplôme, monnayable sur le marché de l’emploi, est objectivement un mirage.  

Il y a un centre de formation un peu plus bas d’ici. Ils m’ont dit qu’il y avait la possibilité de faire de la couture, de la coiffure. Je leur ai dit que je voulais apprendre à faire des gâteaux. J’aime préparer des gâteaux. Je veux apprendre un peu à les préparer. Apprendre ce qu’il faut, Dieu prévoira la suite. Je ne cherche pas après un métier, je veux apprendre à les faire pour mon propre plaisir. Oui. Je veux préparer des gâteaux pour moi-même. C’est tout. Je peux les préparer aussi pour ma famille. Je peux apprendre à quelqu’un d’autre à les faire. Ce n’est pas pour en faire un métier, ou pour gagner de l’argent. Je ne pense pas à ces choses là, pour l’instant. (Malika)

La perspective d’un avenir basé sur une vie professionnelle et un métier est tellement lointaine que le projet capable de la réaliser n’est même pas dans le registre des aspirations de notre enquêtée. Vivre au jour le jour se conjugue avec la découverte de l’univers scolaire. C’est son rêve qui se réalise en franchissant le seuil d’une classe d’école même dans une maison de jeunes. Dès lors, l’élaboration d’un plan de vie basé sur une formation et l’insertion dans le monde du travail relèvent de la fiction. Elle est enchantée par la découverte des lettres de l’alphabet et par ce que la magie graphique peut lui offrir face aux sœurs cadettes, aux cousines et à ses paires. Ce n’est pas d’une projection vers l’avenir dont il s’agit dans le cas de Malika, c’est d’une revanche sur un passé douloureux. L’écriture et la lecture, aussi élémentaires soient-elles, sont mobilisés pour le quotidien, pour l’immédiat. Elles sont dressées à la face du monde non pas pour lui rappeler ou l’interpeller sur son existence, mais pour ne pas avoir à s’accrocher aux autres afin de déchiffrer une recette de cuisine, de lire un journal ou de comprendre les séries télévisées que les proches arrivent à suivre et qui alimentent les discussions des jeunes filles de son âge. En dernier ressort, c’est vers le sort qu’elle se tourne, résignée à subir la volonté divine et attendre de quoi sera fait l’avenir qu’elle ne fera qu’accepter. Ainsi, à la question de savoir pourquoi elle ne pense pas à une formation qui la qualifierait à un métier, elle avoue :

Non. Je sais bien qu’il n’y a pas les moyens de faire cela. Je sais bien qu’il n’y a pas de moyens. Il est vrai que je n’ai jamais réfléchi à un métier. Toutefois, je sais que cela n’est pas possible vue la manière dont je vis. Si les choses changent, Dieu pourvoira les moyens de le faire. S’il y a du nouveau dans ma vie, je pourrais, peut être, espérer avoir un métier. Si les choses restent telles qu’elles sont, il n’y aura pas de moyens de le faire. Je sais ce qu’il en est. Vous me comprenez ? C’est pour cela que je n’y ai jamais réfléchi. J’ai uniquement les moyens de faire ces études là, pour le moment. (Malika)

Un enchaînement qui dénote d’une instabilité dans l’élaboration d’un plan de vie basé sur des notions de calculabilité pas toujours présentes chez nos jeunes filles. Il est vrai que la projection vers le futur ne s’accommode pas d’une absence d’outils nécessaires à la visibilité de ce qui adviendra : des études débouchant sur un diplôme monnayable, une structure des positions au sein de la famille qui ne défavoriserait pas la jeune fille et un capital culturel et social qui permet d’opérer les choix opportuns au lancement futur d’une carrière professionnelle… Ce sont ces éléments qui manquent à nos enquêtées. Ce qui renforce encore plus leur fragilité et les rend encore plus invisibles dans leur entourage. Cela s’accompagne d’un manque de visibilité et de perspectives d’avenir qui partent dans tous les sens. Comme par exemple aspirer à plusieurs métiers et formations à la fois sans en être capable d’opérer le choix correspondant au niveau d’études accompli et aux conditions objectives qui permettent sa réalisation.

Ce que j’espère faire ? Je veux étudier le français et, ensuite, l’informatique. J’aime les tenues françaises. J’aimerais beaucoup devenir modéliste. (Lynda)

III.4. Sur les formes de négociation

A. Se plier aux normes sociales

Ils [le père et les frères] n’aiment pas, et moi aussi je n’aime pas, porter certains vêtements. Je ne leur donne pas l’occasion de me faire de reproches sur ma façon de m’habiller. Vous me comprenez ? Je ne leur laisse pas l’occasion de me dire de ne pas porter ceci ou cela. Je me connais. Je sais ce qu’il me faut. Je sais comment il faut que je m’habille. Ils n’ont jamais eu à me dire de ne pas porter telle ou telle chose. Ils me connaissent bien. Ma famille, mes tantes, mes cousines, les femmes de mes oncles, m’ont toutes dit que je m’habillais de manière correcte. Ils me font pleins d’éloges à ce sujet. Je préfère porter quelque chose de couvrant, de correct. Mes autres sœurs, non. Elles s’habillent n’importe comment. Elles n’y font pas attention. Mes frères leur font, des fois, des reproches. (Malika)

Je sais comment mes frères voient les choses. Avant de porter quoi que ce soit, je réfléchis à ce que mes frères aiment ou détestent. Je repense à la mentalité de mon père et de ma mère. Quand mon frère voit une fille habillée de la sorte [en décolleté et en jupe courte), il ne l’approuve pas. Je me dis que s’il me voit porter la même chose, il ne le voudra pas non plus. Alors, je ne lui donne pas une occasion de me crier dessus. Vous voyez ? J’ai appris à connaitre le caractère de mon frère ainsi que sa manière de voir les choses. (Kahina)

B. Nouer des alliances fructueuses

Le projet de sortie hors de la maison, après des années de mobilité restreinte, donne lieu aussi à une recherche d’alliance avec quelques membres de la famille potentiellement favorables à une forme d’émancipation de leur fille. Le jeu des positions est alors actionné pour trouver à la fois le moment opportun pour convaincre celui qui détient la position dominante dans la structure de la famille, ou alors attendre jusqu’à ce qu’il perde cette position. Le père farouchement opposé à l’instruction de sa fille aînée pouvait agir de la sorte parce qu’il détenait le pouvoir économique et symbolique dans la famille. Conjuguée à la position de la famille elle-même dans le village et à la nature de l’activité agricole de laquelle elle tire ses revenus, la sentence du père ne s’embarrassait même pas d’arguments liés aux changements socio-économiques. Cela allait de soi et la décision est sans appel. Ceci correspond au cas de Malika privée d’école par le père, rappelons-le. Jusqu’à l’âge de 35 ans, elle était dépourvue à la fois d’arguments persuasifs et de chances objectives pour pouvoir sortir de l’univers domestique et apprendre à lire et à écrire. Tant que le père conservait sa position de patriarche, elle ne pouvait ni le défier ni trouver des alliés parmi ses frères eux-mêmes subordonnés au père. Lorsque Malika décide d’aller s’inscrire à un cours d’alphabétisation, elle savait que les conditions lui étaient relativement favorables. D’abord le père, avançant dans l’âge et à cause du déclin de son activité économique, perd progressivement le monopole de la décision dans la famille au profil de ses fils qui se sont convertis dans d’autres secteurs. Ensuite, à un âge où beaucoup de ses paires sont déjà mariées, notre enquêtée se résout à s’affranchir de l’enclos familial pour aller à la rencontre de la vie moderne, c’est-à-dire sortir en ville pour aller s’assoir sur le banc d’une classe. Pour réaliser son projet, elle dût convaincre ses frères sans associer le père.

Quand je suis venue la première fois à l’école, je n’ai pas informé mon père. Ma mère et mes frères étaient au courant mais lui, ne l’était pas. Quand ma famille l’en a informé, il leur a dit que ce n’était pas à l’école que je me rendais. Il leur disait que je partais ailleurs et pas à l’école. Dieu observe tout ce que je fais. Je n’avais pas fait d’études et cela me faisait mal. J’aime voir une fille faire ses études. Parfois, j’aime lire et écrire. Il n’y a pas mieux que de pouvoir le faire soi-même. Je ne voudrais pas avoir à demander à quelqu’un d’autre de m’écrire quelque chose. Il saura, alors, toutes mes confidences. J’ai préféré partir faire mes études. Il m’a fallu du courage pour le faire. Bien sûr mon père l’a su par la suite. (Malika)

Pour obtenir l’accord des membres de la famille, notre interlocutrice, sans être instruite des modalités de ses sorties hors de la maison, doit se conformer à une conduite dont les termes n’ont même pas besoin d’être rappelés. Elle sait que ses gestes, ses mots à l’endroit des autres et ses regards sont réglés selon les normes sociales. Ce sont les dispositions d’un accord tacite dont les termes sont déjà incorporés par la jeune fille. Il s’agit alors de faire attention, c’est-à-dire d’accepter le rôle social qui lui est attribué. C’est aussi pour ne pas perdre ses arguments de négociation face aux membres de sa famille et éviter en conséquence tout risque de se retrouver à nouveau cloîtrée à la maison. C’est dire combien le sentiment d’être contrôlée et la fragilité des jeunes filles les conditionnent à reproduire des gestes qui renforcent l’idéologie de la domination masculine et maintient l’écart entre les sexes, qui demeure le fondement même du patriarcat.

Mes frères, mes voisins, mes proches. Ils diront, alors, que je ne suis pas partie à l’école car ils m’ont trouvé entrain de trainer quelque part. Vous me comprenez ? Je fais attention à ce que je fais. Je fais très attention à moi. (Malika)

C. L’apparence de la transgression

Toute attitude et tout comportement qui chercheraient à transgresser ces normes se trouvent alors désignés du doigt. La persistance du nif et notamment celui lié à la horma des femmes concourt malgré tout à la circulation de valeurs normatives suffisantes pour tracer les limites à ne pas franchir. Il y a lieu de nuancer car le contrôle social exercé de nos jours ne dispose pas des moyens de coercition et de punition dont disposait le village dans le passé. L’effacement de l’économie traditionnelle et le déclin du lien social, basé sur une solidarité mécanique, ont largement entamé les modalités de ce contrôle. Les changements socio-économiques poussent néanmoins à réinventer les formes de contrôle tout en rappelant les valeurs du passé. Acculé par d’autres visions du monde, le village se retranche sans édifier de remparts à la face de ce monde. Dès lors, il tolère ce qui jadis relevait du tabou, ferme les yeux sur des comportements qui pouvaient entraîner la mort et surtout ne se hérisse plus à la vue de certaines jeunes filles qui disposent de plus en plus de leur corps. C’est le cas de Lynda qui commence à fréquenter une salle de karaté à l’âge de 16 ans. La pratique du sport renvoie à l’exposition de soi face aux autres. A fortiori lorsque celle-là relève de la sphère représentée comme masculine ; celle du combat. Une jeune fille qui répète des gestes pour se défendre, qui reprend des cris, qui se vêtit d’un habit identique à celui de l’homme est en quelque sorte « déchue » de sa féminité. Une condition très marginale qui accentue les tensions dans la famille et qui contraint la jeune sportive à négocier et à renégocier sa mobilité en s’adonnant à des tâches ménagères et agricoles avec un rythme plus élevé que les autres membres de la famille. Son quotidien est alors chargé de corvées. En fait, ceci constitue une monnaie d’échange pour pouvoir sortir et continuer à pratiquer le karaté malgré l’insistance du père et du frère afin qu’elle abandonne ce sport pour des raisons de pudeur.

Ils m’ont laissé faire du sport car j’avais fini de faire ce qu’il voulait de moi. Je leur avais préparé le champ et fauché le foin. Je me levais très tôt le matin, bien avant l’appel à la prière. Je dormais à peine ou plutôt, je ne dormais pas du tout. Dès que ma famille dormait, je me levais pour laver le parterre.  Je préparais des galettes de pain. A l’appel à la prière, je partais acheter du pain. Lorsque les gens sortaient pour en acheter, moi, j’étais déjà rentrée à la maison. J’aime m’occuper des travaux de jardinage et rester au soleil là où les gens ne me dérangeraient pas. Je n’aurais pas, ainsi, à supporter les paroles de ma marâtre. « Elle ne sera pas capable de prendre en charge sa maison. Elle n’est pas… ». Il n’y avait que ma vie qui était gâchée. Il n’y avait que moi qui n’avais pas de métier. Je leur ai fait plaisir. Au lieu de rester bloquée à la maison, j’ai commencé à faire du sport. Pour avoir un esprit sain, il faut faire du sport et moi, j’en ai fais. Je sautais matin et soir. C’était un réel plaisir. (Lynda)

Par quel moyen les a-t-elle convaincues ? L’évitement de la question montre la difficulté à laquelle elle fit face pour arracher l’accord du frère et du père. La mobilité dont jouissent trois de ses sœurs (l’une en formation pour devenir infirmière, une autre en classe terminale, la dernière travaille comme vendeuse dans un magasin) lui permet d’user de la comparaison pour sortir de la maison. Ses sorties tous les jeudis sur Azazga pour assister au cours de français fait souvent l’objet de disputes avec le frère. L’absence de la mère renforce cette attitude, jugée excentrique par sa famille. Sa position dans la fratrie l’a lourdement pénalisée au regard de sa propre trajectoire et de celles de ses sœurs qui n avaient pas été contraintes à abandonner leurs études. Au-delà du lien de sang, elles représentent pour notre enquêtée des alliées objectives grâce auxquelles elle négocie, même âprement.

J’en ai parlé à ma famille mais elle n’était pas d’accord. Ce sont, toujours, les parents qui créent des obstacles à leurs enfants. Il y a des personnes qui n’ont rien dans la tête, pourtant, leur famille les encourage à faire des études dans des instituts privés, à plusieurs millions. Lorsqu’on trouve quelqu’un qui a de la volonté pour étudier, cela devrait faire plaisir aux parents. S’ils vous demandent, par contre, de rester uniquement à la maison, cela veut dire qu’ils ne vous aiment pas. Mes sœurs, par exemple, ne sont pas soumises à ces contraintes. Ma cadette poursuit une formation à Tizi-Ouzou pour devenir infirmière. Elle sort quand elle le veut et elle ne fait que ce qu’elle veut. Elle sort et poursuit son stage. Elle ne se donne même pas la peine de ramener une bouteille de gaz butane. Mon autre sœur va passer son bac cette année et la dernière travaille dans une boutique. (Lynda)

Les tensions au sein de sa propre famille la contraignent à redéfinir ses rapports avec son frère, ses sœurs, son père et sa marâtre. La fréquentation d’un cours de langue, même pour réapprendre ce qu’elle avait dû abandonner à l’entame de ses études moyennes, lui permet de chercher d’autres formes de solidarité en tentant d’étendre son réseau de connaissances à d’autres personnes telles que ses enseignantes et ses camarades. C’est surtout une autonomie qu’elle recherche ne serait-ce que pour faire face aux exigences de la vie quotidienne.

Quand mon frère m’avait dit qu’il allait me faire quitter l’école, elle [la marâtre] était aux anges. Cela lui faisait plaisir. Je lui ai dis qu’il n’avait pas cherché à m’accompagner ou à me montrer le chemin le jour où j’étais allée me faire délivrer des papiers à la casorale, à Tizi-Ouzou. C’était d’autres personnes qui m’avaient aidé. Il y a maintenant une nouvelle gare, à Tizi-Ouzou. Ma sœur qui travaille pourtant à Tizi, n’a pas cherché à m’aider. Dieu a envoyé d’autres personnes à mon aide.  (Lynda)

Tout son quotidien est alors rempli de tâches qu’elle doit accomplir pour garder entre les mains les arguments nécessaires à ses sorties. Il faut contenter les membres de la famille, se surpasser et séduire les voisines et les proches pour renvoyer l’image d’une fille qui sait tenir une maison, qui sait cuisiner et nettoyer. Ce n’est pas d’une dette que l’on paye d’un seul trait dont il s’agit ici, c’est un dû qu’elle devra au reste de la famille tant qu’elle continue à sortir et à bénéficier d’une mobilité quand bien même celle-ci est limitée. Une inégalité dans la répartition des tâches apparait ici comme une double peine pour notre enquêtée. Ce n’est pas parce que ses sœurs soient enfermées à la maison et ne soient pas obligées de négocier continuellement leurs mouvements hors de la maison qu’elle se retrouve exposée au regard et au verbe  violents du père, de la marâtre et du frère. C’est d’abord sa position de fille aînée contrainte de quitter l’école qui la réduit à une condition défavorable. La perte de la mère l’expose directement aux attentes de la famille. Dès lors, c’est elle qui sert de victime expiatoire avant ses autres sœurs qui sortent et qui jouissent d’une mobilité qu’elles ne sont pas obligées de négocier en permanence. Son emploi du temps domestique est le plus chargé dans la famille. Mais elle se résigne à cette peine pour pouvoir se réaliser à l’extérieur.  

J’ai attendu jusqu’à ce qu’ils se soient tous endormis. J’ai mis de la pomme de terre à bouillir. J’ai roulé du couscous. J’ai préparé la sauce pour le couscous. J’ai mis sur le feu de la pomme de terre, de la carotte et des olives. J’ai tout préparé. J’ai fini de préparer le couscous. Je l’ai fait en pleine nuit. J’étais encore debout, à une heure du matin. Quand j’avais tout fini, je me suis endormie. Dès l’appel à la prière, j’étais déjà levée. Une femme est venue à six heures du matin pour prendre la tension de ma sœur. Elle m’avait trouvé entrain de laver le parterre. Elle m’avait dit que le ménage avait l’air d’avoir été fait. Je lui ai répondu que le couscous et la sauce étaient déjà prêts. Elle m’avait félicité pour mon travail. Ce jour là, des ouvriers allaient venir pour régler le problème de fuites d’eau qu’on avait à la maison…Oui. J’avais tout fait, tout préparé. Le couscous était cuit et prêt. Je savais que ma belle sœur allait juste s’occuper des ouvriers et que ma marâtre allait tout ramasser. Je lui ai dit que maintenant que j’avais tout fait, je pourrais aller à l’école mais je n’y suis pas allée. Il fallait, aussi, que je prépare le diner. (Lynda)

Au moment de l’entretien, notre interlocutrice n’avait cours que le jeudi. Elle tente alors de s’occuper dans les tâches ménagères, le jardinage et des activités qui lui rapportent un peu d’argent. La coupe de cheveux, le pantalon, la pratique sportive sont des lieux de transgression que notre jeune fille compense par sa conduite de « bonne fille » à la maison. La transgression ne peut alors être tolérée et admise que lorsqu’elle s’accompagne de gestes et faits qui rappellent la femme dominée, qui dit « oui » et qui doit faire preuve de comportements qui renvoient à sa « fragilité. Bref, la jeune fille ne doit pas trop s’éloigner de ses fonctions telles qu’elles sont définies par l’ordre social. Elle ne doit surtout pas causer le déshonneur de la famille. Pour cela elle sait que les limites à ne pas franchir sont celles qui sont délimitées par le code d’honneur. Malgré les transformations profondes qui ont permis à la femme de se libérer considérablement des contraintes imposées par le groupe, son corps demeure la propriété des membres de la famille habilités à garder cet honneur : le père, le frère et ensuite le mari. Les changements vestimentaires qui permettent à la jeune fille de mettre en relief les parties de son corps ne sont admis que dans la mesure où ce même corps ne subit pas la « souillure » : elle doit alors rester « vierge » et ne pas s’adonner à des rapports sexuels avant le mariage. Ceci est la limite à ne pas franchir. Le corps féminin représente alors un sanctuaire que les jeunes filles elles-mêmes entretiennent comme tel. Ce sont elles qui s’entourent de cette armure malgré l’exposition de certaines parties du corps au regard des autres.

III.5. Le dedans et le dehors : un équilibre sur une corde raide

A. Sortir de la maison, mais…

Tout est fait pour projeter une image conforme aux attentes de la famille patriarcale. L’éducation et l’univers villageois imprègnent à la jeune fille un habitus qui entretient en elle la fonction reproductrice du système de valeurs transmis par la famille. Celui-ci enseigne entre autres un marquage très prononcé des espaces en assignant la femme au-dedans de la maison et l’homme au dehors. Malgré les changements dans cette distribution, les représentations sociales continuent à l’entretenir malgré l’appropriation des espaces extérieurs par la femme. A la différence de l’homme, celle-ci doit sans cesse justifier ses sorties à l’extérieur en prenant garde à ne pas tarder à rentrer à la maison et à ne pas se faire surprendre par l’obscurité. Cette contrainte se rigidifie encore plus lorsque la jeune fille n’est pas scolarisée et ne suit aucune formation. Ainsi, elle ne peut présenter aucune autre raison pour des sorties régulières. Cette règle ne s’applique pas au garçon qui doit, au contraire, se tenir loin de l’intérieur de la maison, domaine des femmes, sauf lorsqu’il doit rentrer pour se restaurer ou se coucher. Ceci est d’autant vrai lorsque les conditions de logement sont défavorables à une répartition des espaces privatifs entre les garçons et les filles. La dichotomie dedans/dehors semble fonctionner quand bien même les frontières ne sont pas aussi nettes qu’elles l’étaient dans le passé. Ceci même si elles sont plus nettes lorsqu’il s’agit de jeunes filles restées à la maison et notamment pour celles qui arrivent sur le marché matrimonial. L’honneur familial leur recommande alors de ne pas heurter les règles sociales et ne pas endosser un rôle qui ne leur est pas dévolu dans la structure des positions. La domination masculine fonctionne ici comme le gage d’une reproduction sociale basée sur le nif. Une jeune fille déscolarisée qui sort régulièrement de la maison familiale est toujours suspectée ou du moins sujette aux commentaires de ceux et de celles qui cherchent à maintenir ce système de valeurs malgré les coups qu’il subit. Rester à la maison apparait alors comme le meilleur moyen pour les jeunes filles de ne pas contester les prescriptions de l’éducation familiale.    

C’est bien de passer du temps à la maison. Il y a des personnes qui apprécient le fait de rester à la maison. Ces personnes existent jusqu’à présent. Elles préfèrent rester chez soi que de sortir dehors. Cela m’est égal de sortir ou pas. Si mon futur mari ne voudra pas que je sorte, alors je ne sortirais pas. Je vais m’occuper de ma maison. Je ne suis pas très intéressée par les sorties. Au pire des cas, je lui demanderai de m’accompagner. Il ne peut pas me refuser de sortir dans ces conditions là. Il va m’accompagner et je pourrai sortir. (Saïda)

Notre interlocutrice a tout de même choisi de s’éloigner de sa commune pour aller s’inscrire dans une maison de jeunes à Azazga à une trentaine de kms de chez-elle pour y suivre des cours de langue dans une maison de jeunes, alors qu’il existe une structure similaire plus proche de son village. Une dénégation est à noter dans les propos des jeunes filles qui ont tendance à se conformer dans leurs propos aux règles sociales du village tout en se comportant de sorte à transgresser ces mêmes règles, d’une manière à ne pas provoquer la réaction de la famille, il est vrai.

Pour moi, sortir ou rester à la maison sont pareils. Rien ne me dérange en cela. On y est habitué, cela ne nous dérange pas de rester à la maison et on ne s’en plaint pas. (Saïda)

Les années passées à la maison sont considérées comme du vide, du temps perdu qui a tout de même servi à orienter l’éducation de la jeune fille pour qu’elle devienne maîtresse de maison et non maîtresse d’elle-même. Les jeunes filles qui sont dans cette situation se consolent d’un « rattrapage » (une formation, un emploi après des années passées à la maison) dans la perspective d’un changement de leur situation. Cette perspective n’a pas de contours ni de mots pour la définir. Elles sortent de la maison après des années de cloisonnement en attente de quelque chose désigné par le mot Mektoub.

Je suis restée à la maison. Ma mère me consolait un peu en me disant que rester à la maison était mieux pour moi. Elle me disait que je n’allais pas apprendre à cuisiner, à gérer une maison si je sortais. Les autres familles sont exigeantes. (Zaïna)  

Les traces d’une éducation, qui a longtemps relégué la jeune fille à un statut qui ne lui procure pas les possibilités de se rendre autonome y compris dans sa mobilité, se remarquent aussi dans les difficultés à s’approprier les espaces extra-domestiques. Un marquage sexué des espaces et la contrainte d’arrêter les études cloitrent les jeunes filles dans l’univers villageois qui devient par contrainte le seul univers possible. Se faire accompagnée par la sœur ou la mère n’est en fait que la traduction actualisée d’une consigne stricte rappelée à la femme : ne pas sortir seule. La jeune fille usera ensuite de tous les subterfuges verbaux pour dissimuler une imposition et surtout pour la dénier en se donnant ainsi l’illusion de ne plus être ligotée par les règles du groupe.

Quand je sors de la maison et que je prends un fourgon vers Azazga, je ne sais pas où je dois descendre. Je ne sais pas où marcher. Je ne sais pas. Comment descendre d’un fourgon… Lorsque je suis accompagnée d’une autre personne, c’est mieux. Je la suis car elle connait le chemin mieux que moi. Lorsque je me retrouve toute seule, je ne sais pas où est ce que je dois m’arrêter. Je ne sais pas où aller. Maintenant, lorsque je suis à la maison c’est comme si j’étais ici. Je me remémore toutes les images d’Azazga lorsque je suis à la maison. Je sors maintenant. Je peux marcher en ville. Quand je me retrouve toute seule je prends directement le fourgon pour rentrer. A plusieurs reprises, ma mère me demande de lui ramener quelque chose, je lui dis que ce n’est pas la peine de compter sur moi car je ne rentre jamais seule dans une boutique. Si ma sœur ou ma mère m’accompagne, je peux y entrer autrement je n’y vais pas toute seule. Je dois être accompagnée par quelqu’un d’autre si je veux marcher à Azazga. Lorsque je suis toute seule j’ai un peu peur. Vous savez, à Azazga, j’ai l’impression que tout le monde me regarde. Lorsque je suis accompagnée d’une autre personne, je peux m’occuper à discuter et à parler avec elle. (Zaïna) 

Auparavant, notre interlocutrice s’est juste contentée de justifier son attitude par une sorte de répugnance ou de phobie à sortir seule. L’allongement de la durée de l’entretien lui fait dire que c’est son père qui lui a transmis la consigne de ne pas sortir seule ou de ne pas sortir du tout. Cela appartient, en fait, au registre de l’éducation traditionnelle qui ne cesse de rappeler à la jeune fille que le dehors est porteur de tous les dangers. Il est inutile au père de rappeler à sa fille cette règle. La mère se charge de la légitimer en inculquant à sa fille toutes les normes qui lui rappellent son appartenance à sa famille et les liens étroits qui existent entre l’honneur du groupe et son corps. Projeter celui-ci vers l’extérieur équivaut à sa présentation au désir sexuel de l’homme.  

Pour mon père, sortir dehors c’est comme aller faire des études. Pour lui, les filles ne doivent ni suivre des études ni aller chez l’épicier pour faire les courses. C’est le rôle des garçons. Autrefois, c’était lui qui faisait les courses. Ce n’est que depuis qu’il est tombé malade, que ma mère sort pour faire les provisions. Comme mon père me disait que les filles ne devaient pas sortir pour acheter alors je ne sortais pas. Et j’ai pris ainsi cette habitude. Je me suis dit puisqu’il en était ainsi, alors je ne vais pas sortir. Il ne le fallait pas. De plus, je n’aime pas sortir toute seule. Voilà pourquoi je ne sors pas. (Zaïna) 

Ce cas se retrouve aussi chez d’autres filles notamment celles qui ont été privées d’école. Malika par exemple a été privée de sortie dès son enfance. Issue d’une famille appartenant à un lignage religieux, son père a vite décidé que sa fille ne devait ni s’instruire ni se retrouver au contact de garçons étrangers à la famille. L’enfant reçoit alors une éducation strictement traditionnelle basée sur un marquage très prononcé des espaces. Elle se retrouve ainsi conditionnée par la position de sa famille qui forme en même temps une unité économique basée sur le travail de la terre et l’élevage. Les besoins en bras que cela implique conduit à la mobilisation des filles et des garçons qui doivent alors faire face aux besoins que l’activité du père nécessite. Cela explique l’échec scolaire des membres de la fratrie qui n’ont pas dépassé le cycle primaire, du moins pour les autres sœurs. Mais c’est Malika qui souffre le plus de cette situations en étant l’aînée des filles et en payant cette position par une privation d’aller à l’école. 

Oui, il était interdit de sortir. Lorsque quelqu’un nous appelait dehors, on n’avait pas le droit d’aller voir qui c’était. Il était interdit de regarder une autre personne ou que l’autre personne nous regarde. Quand un taxi venait près de notre maison, ma mère ou mon frère seuls pouvaient sortir. Quant à moi, dès que je mettais le pas dehors, mon frère me criait dessus et me demandait ce que j’étais entrain de faire. Je ne rencontrais pas de nouvelles personnes. Je ne discutais qu’avec les membres de ma famille : mes frères, mon père, mes sœurs, ma mère, mes oncles et mes tantes. C’est tout. Je ne parlais pas à personne d’autre. C’est l’éducation des parents, de mon père et de ma mère. Quand je restais à la maison, il y a quinze ans de cela, je n’avais même pas le droit de franchir le seuil de la porte. C’était interdit. (Malika)

B. « Mes frères doivent garder la tête haute »

La démarche du corps, le regard des autres, la tenue vestimentaire et l’itinéraire suivi quotidiennement participent à entretenir l’honneur familial. Laêya, cette forme de pudeur demeure, sous des formes adaptées à la réalité de la vie moderne, une des valeurs à laquelle les jeunes filles tiennent, du moins tiennent à afficher. Elles savent que la transgression de cette règle peut leur coûter au mieux un enfermement à la maison au pire une dépréciation sur le marché matrimonial

Les gens aiment parler de tout et de rien. Tous les gens parlent. Je ne donnerai jamais l’occasion aux autres de dire du mal de moi. Mes frères doivent garder la tête haute. Je ne dois pas leur faire honte. Depuis toute petite, jusqu’à présent, je fais très attention à ma réputation et à celle de ma famille. Quand je sors, je ne bouge pas trop, je ne me déplace pas. Si j’ai besoin d’aller quelque part, je le demande à mes frères et ils m’y emmènent. Que ce soit vers Tizi ou Fréha. C’est mieux. Je me sens bien ainsi. Ma famille est fière de moi ainsi. (Kahina)

Un rappel à l’ordre des choses qui emprunte à l’implicite les gestes et les mots qui n’ont pas besoin d’insistance pour qu’ils soient perçus comme une forme de contrôle qui ne dit pas son nom. Lorsque les parents et les frères « s’inquiètent » au sujet de leur fille, c’est justement parce que les regards convergent vers elle. Une position qui procure certes un sentiment d’assurance mais qui réduit la fille au statut inférieur d’une protégée dépendante de ses proches et surtout appartenant à ceux-ci.

Oui. Ils s’inquiètent pour moi et cherchent juste à connaitre la cause de mon retard. Ils ne me crient pas dessus. Ils me connaissent bien. Ils savent pertinemment qu’il s’agit soit d’un problème de circulation, ou que je suis rentrée à pied. Ils ne me crient jamais dessus. Ils ne me disent jamais de ne pas me rendre à tel ou tel endroit. Ils ont confiance en moi. Ils n’ont jamais été déçus de moi c’est pour cela qu’ils ne me crient pas dessus. (Kahina)

Ses paires qui ne se comportent pas comme elle, ou du moins qui ne rangent pas leur corps dans la sphère de la Horma, sont considérées alors comme des déviantes. Un jugement moral est même prononcé pour se démarquer du mal qu’elles font et qu’elles se font à elles-mêmes en s’habillant d’une manière jugée provocatrice. Les catégories de l’esthétique ne sont pas évoquées pour juger de telle ou telle tenue. Ce sont les attributs du corps féminin qui servent d’étalon pour mesurer de la convenance ou non de tel ou tel vêtement. La convocation des règles traditionnelles de la pudeur fonctionnent encore malgré les changements profonds dans les manières de se vêtir. Ce n’est plus le port du pantalon ou de la jupe qui est incriminé. Ce sont les habits moulants, les décolletés… Le maquillage, les coupes de cheveux, les chaussures à talons appartiennent au décorum de la vie quotidienne sans offenser les regards des gens.  

Que Dieu les guide dans le droit chemin. Leurs mentalités… Ce sont leurs parents qui ont accepté qu’elles s’habillent de la sorte. Tout dépend des parents, l’erreur ne revient pas à ces filles là mais à leurs parents. S’ils les ont laissées s’habiller ainsi, demain elles porteront pire. S’ils leurs criaient dessus pour de petites choses, elles n’en viendraient pas à faire ces choses là. C’est ainsi. (Kahina)

Maintenant, toutes les filles s’habillent de la manière qu’elles souhaitent. Les temps ont changé. Chez nous, au village, nous n’avons pas de restrictions quant à la tenue vestimentaire… (Saïda)

Il est vrai que, maintenant, il n’y a plus cette séparation des espaces qu’il y avait autrefois. Toutefois, chacun de nous connait les limites de cette liberté. (Saïda)

« La voilà sortie, la voilà rentrée ! ». Je vous dis une chose. Je fais ce que j’ai à faire. Je sors lorsque j’ai quelque chose à faire. Je ne fais pas attention à ce que disent les autres. Ils finiront par se lasser et se taire. Je suis consciente de ce que je fais. Si j’ai quelque chose à faire, je dois alors la faire. Dès que je la termine, je rentre chez moi. Si on se souci de ce que disent les autres, on ne ferait rien. Si je me dis qu’une fois que je serai sortie, les gens médiront de moi, alors je ne sortirais pas et je resterais à la maison. Si j’ai quelque chose à faire et que je pense à ce que les autres vont dire, je me retrouverais à ne rien faire du tout. Je serais l’unique perdante. Les mauvaises paroles sont toujours présentes que vous fassiez du bien ou du mal. Il vaut mieux alors agir selon son propre intérêt, sans se soucier des autres. Vous ne gagnerez jamais si vous faites trop attention aux paroles des autres. C’est faux. Ces paroles là sont toujours présentes. La politique est toujours au rendez-vous. Peu importe où vous allez, la politique est toujours là. (Saïda)

Quand bien même le fait de sortir est aussi une présentation de soi, notamment lorsqu’il s’agit d’une jeune fille arrivée sur le marché matrimonial, celle-ci ne confiera pas son intention d’attirer le regard d’éventuel prétendant au risque de se voir étiquetée d’impudique.

J’ai un cousin qui habite à Paris. Lorsqu’il vient et qu’il me voit sortir, il me demande où je vais. Je lui réponds que je vais à Azazga pour assister à mes cours. Il me disait que ce n’était pas pour faire mes études que je sors mais bien pour me faire remarquer des garçons. Je lui ai dit que je ne m’intéressais pas aux garçons mais à ce que j’allais gagner en instruction. « Vous sortez pour vous marier ! ». C’est ce qu’il me disait. Je lui ai expliqué que si quelqu’un voulait m’épouser, il irait se présenter directement à la maison. Je lui ai précisé que mon seul objectif était d’aller à l’école. (Zaïna)

Ne pas aimer et ne pas se sentir à l’aise apparaissent comme une parabole des prescriptions de l’éducation familiale. L’habitus fait réagir les jeunes filles de sorte à donner et à se donner l’illusion de choisir tel ou tel habit, telle coiffure, etc. C’est parce que les valeurs transmises recommandent à la fille de couvrir ses parties du corps qui peuvent attirer le regard de l’homme, que les jeunes filles se plient d’une manière sans cesse négociée à cette règle. La mode vestimentaire a changé, il est vrai. Mais l’autocontrôle sert aussi à présenter son corps de sorte à se positionner sur le marché matrimonial sans avoir à répondre de la longueur de sa jupe, de la taille de son pantalon ou de la forme de ses cheveux. Les scènes de la vie quotidienne montrent comment le port de tenues qui mettent en relief le corps de la femme se fait notamment hors du village, c’est-à-dire à l’extérieur du territoire symbolique de la horma. Mais tout indique aussi que celle-ci accompagne les femmes même en ville. Les gestes qui consistent à tirer une jupe vers le bas ou un pull vers le haut ou à cacher un pantalon trop moulant par une longue veste sont observables dans les transports publics et les rues des villes. Ne pas attirer le regard en portant des habits qui ne doivent faire l’objet ni d’éloges ni de commentaires quelconques est une façon comme d’autres de ne pas se faire rappeler à l’ordre et de rester sur une conduite conforme aux attentes de la famille. 

Je sens que j’ai fais quelque chose de mauvais. Quand je porte des choses pareilles, je me fais petite et je me cache. Je ne me sens pas bien, ce jour là. Quand je porte une robe… Le jour passé, j’avais porté une robe rouge. Les gens, dans la rue, me faisaient tous des remarques. Ils m’embêtaient. Ils me disaient qu’ils aimaient la couleur rouge. Ils me disaient que le rouge m’allait bien. Je ne l’ai plus porté depuis. Je ne la porte plus. Ils me disaient qu’elle m’allait bien, que le rouge m’allait bien. C’était le cas même, ici, à l’école. Je ne l’ai plus portée depuis. Je n’aime pas. J’aime rester tranquille. Je n’aime pas être embêtée. (Malika)

C. Une tentative de transgression rattrapée par l’habitus

D’autres jeunes filles tentent une expérience socialisante hors de la famille. Elles recherchent alors d’étendre leur réseau d’interconnaissances en investissant des espaces  longtemps réservés aux hommes. C’est le cas de Lynda qui se lance dans la pratique sportive malgré l’opposition de son père et de son frère. Le domaine qu’elle s’approprie est associé au corps et donc à la horma. Dans les représentations sociales, la pratique sportive est synonyme de la divulgation de certains attributs de la féminité. Se mettre en tenue, s’exposer au regard des autres attirent inéluctablement les commentaires non dépourvus d’admiration quelques fois. Lorsqu’il s’agit des membres de la famille, l’habitus fait ressortir les mots et les réactions incorporés face à ce genre de situation. La jeune fille est alors l’objet d’une condamnation quand bien même le sport qu’elle pratique ne divulgue pas son corps. Contre vents et marées, elle tente de se soustraire de la domination du père par le sport. C’est aussi sa manière de démentir la prétendue force physique de l’homme. En pratiquant le karaté, ce n’est pas la défense physique qui est uniquement recherchée, il s’agit de démanteler, non pas l’idéologie patriarcale, du moins le mythe de la puissance de l’homme. Elle doit faire face au contrôle de son frère qui tente de se substituer au père. Sa position fragile ne lui permet pas, néanmoins, d’exercer une autorité sur la sœur d’autant plus que lui-même est marié et qu’il ne possède pas un pouvoir économique, toujours entre les mains du père. La jeune fille tente alors de résister à ces injonctions en faisant comprendre à son frère d’une manière implicite que sa position ne le qualifie pas au rang d’un Argaz (un homme avec tous ses attributs de virilité et de masculinité). Notre interlocutrice est la seule parmi nos enquêtées à tenir des propos pareils sur son frère. Sa position de fille d’un père très âgé et la fragilité de son seul frère, unique homme valide dans la famille mais dont la position est très affaiblie par les limites de ses capacités économiques et la dépendance vis-à-vis du père, lui offrent quelques possibilités de se soustraire de l’autorité familiale. Privée des conditions objectives nécessaires à son épanouissement, elle ne peut néanmoins réaliser son autonomie, condition sine qua non de l’affranchissement du diktat familial.   

Il  m’avait dit que je n’avais pas honte de moi. De nos jours, c’est la guerre. C’est à vous de vous débrouiller tout seul. Si vous partez loin, il faudra avoir de la force pour tenir le coup. Faire du karaté vous aidera à vous défendre si quelqu’un s’approche de vous. Vous n’allez pas le laisser vous maltraiter. Même si vous ne le frappez pas, vous pourrez au moins vous défendre de ses coups. Si vous vous dites qu’il vaut mieux rester à la maison, cela ne vous apportera rien. Il me demandait pourquoi je faisais mes études, pourquoi je portais des pantalons. Il faut ceci, il faut cela… Ce matin, on s’est disputé avant que je vienne ici. Mon frère n’a rien dans la tête. Pourtant il est plus âgé que moi. Je lui ai dit que je comprenais mieux les choses bien que je sois plus jeune que lui. Je voulais qu’il ouvre bien les yeux sur ce qui se passe autour de lui. L’âge n’a pas d’importance. (Lynda)

Cette forme de transgression ne va pas jusqu’à provoquer le déshonneur de la famille. Le franchissement d’une certaine limite attirera également la dépréciation de la jeune fille et son déclassement symbolique notamment dans le marché des échanges matrimoniaux. Malgré sa révolte, elle se voit bridée par son habitus qui lui rappellera les recommandations de l’éducation traditionnelle, celle qui fait de la femme et de son corps l’objet même de la horma de toute la famille.

Parfois, je me dis que j’aimerais bien rencontrer un garçon, sortir avec lui et quitter le droit chemin. Mais lorsqu’un garçon demande à me connaitre, je me comporte différemment. Malgré tous les problèmes que j’endure, je ne pourrais faire de mauvaises choses. J’aurais pu quitter le droit chemin, mais je ne le ferai jamais. Je ne le ferai jamais ! Je ne vais jamais parler à un garçon ou sortir avec lui pour me balader. Jamais ! Je ne le peux pas  (Lynda)

Les formes de transgression donnent l’apparence d’une appropriation du corps qui ne franchit pas les limites édictées en termes de sexualité. La jeune fille ne dispose d’elle-même que pour donner et surtout se donner l’illusion d’être libre. C’est ainsi que les habits, la coupe de cheveux et le maquillage sont présentés comme des armes de défiance à l’endroit d’un père ou d’un frère autoritaires. Cela s’apparente à une affirmation de soi face à la rigidité des règles sociales défavorables à son émancipation. Il n’en demeure pas moins que la représentation du corps reste fortement liée à l’honneur du groupe.

Ma famille m’avait demandé pourquoi j’avais opté pour une coupe de cheveux à la garçon. Je leur ai répondu que non seulement j’ai été coiffée par un homme [ce coiffeur travaille une fois par semaine dans un salon pour femmes près de son village], mais que  j’allais, aussi, commencer à fixer mes cheveux avec du gel. Avant de regarder en arrière, je dois d’abord regarder en avant. Je ne regarderai pas les autres et oublier ce qui est bien pour moi. Je ne vais pas gâcher une année d’études à cause de ces choses là. J’ai quitté mes études en 7e AF, je dois chercher à récupérer ce retard et penser à mon avenir. Je ne dois pas perdre davantage de temps. Je ne vais pas me dire que telle personne est habillée ainsi, telle personne… (Lynda)

III.6. Les formes de mobilisation des moyens matériels

Même lorsque je n’en ai pas, je ne demande pas de l’argent à mon père. Je ne lui demande pas de m’en donner. Il ne nous a pas habitués à nous donner de l’argent. Pour cela, je me tourne ou bien vers ma mère, ou bien vers mon frère cadet. Quand il est là, si j’ai besoin de quelque chose, je peux la lui demander. Et il me la donne. Lui et mes autres frères sont disponibles. Ils nous aident. (Saïda)

La dépendance vis-à-vis des frères rend la jeune fille encore plus fragile. En effet, la contrepartie numéraire ne peut s’obtenir qu’en se soumettant au diktat plus ou moins explicite du frère. Lorsque le père se retire de la sphère décisionnelle, affaibli par l’âge et/ou par le déclin de son pouvoir économique et symbolique, la structure des positions dans la famille se trouve bouleversée. Le ou les frères héritent d’un pouvoir qu’ils tentent de faire valoir auprès des sœurs et de la mère sans parvenir à se positionner comme le père. Ils doivent alors composer avec les changements extérieurs et se voient contraints de céder aux aspirations très mesurées de leurs sœurs. C’est le cas de Malika qui se positionne face à ses frères pendant que son père se replie. Elle doit alors jouer sur une corde raide pour convaincre ses frères de lui fournir l’argent nécessaire pour aller assister au cours d’alphabétisation.

Mes frères m’en donnent de temps à autre. Mes frères me donnent de quoi couvrir mes dépenses. Mon père ne m’en donne pas. Il les garde pour lui-même. Que vous soyez en vie ou… Cela lui est égal. Heureusement qu’il y a mes frères. Il arrive qu’ils se fâchent contre moi. Ce n’est pas rien, les choses sont compliquées. Il y a beaucoup de pression… mon père… la vie. Lui, il nous a juste mis au monde. Vous comprenez ? Il nous a juste enfantés. Si ce n’était pas l’aide de mes frères, il n’y aurait rien. (Malika)

Notre interlocutrice doit à chaque fois négocier sa requête auprès de ses frères. Cela montre aussi que ses dépenses sont contractées au point de ne pas aller se restaurer à l’extérieur. Les dépenses de transport ne doivent pas lui revenir chères car la distance séparant son village d’Azazga n’est que d’environ 3 kms. Le coût du transport lui reviendrait alors entre 120 et 130 DA par semaine. Si l’on additionne les frais d’inscription au cours d’alphabétisation (70 DA), ses sorties de la maison ne représentent pas un gros effort budgétaire pour la famille et notamment pour les frères. Ceci a sans doute pesé lourdement dans la négociation menée par notre interlocutrice pour convaincre ses frères à aller fréquenter les cours de français et d’arabe en ville.  

Depuis que je fais mes études, ils [les frères] m’en donnent régulièrement même si je ne le leur demande pas. Ils me donnent de quoi payer le transport, de quoi dépenser mais je ne mange pas dehors. Lorsque j’ai cours l’après-midi, la plupart du temps, je mange à la maison avant de venir. Parfois je reste sans manger toute la journée. Je reste ainsi sans rien manger. C’est presque la même chose à chaque fois. Chaque jour (Malika).

A. La parabole financière

Parfois les jeunes filles recourent à des formes de ristournes versées pour elles par la famille. Ce procédé consiste à contribuer au budget domestique en y injectant l’argent gagné de la vente de produits fabriqués par elles. C’est une démarche qui garantit un financement pérenne sur une durée plus ou moins longue et qui comble les interruptions de rentrées d’argent tirées de leur propre travail. Lorsque les dépenses de la famille reposent essentiellement sur la retraite du père, la contribution de la jeune fille a pour fonction de se procurer ses ressources financières de cette même retraite qui représente un revenu garanti jusqu’au décès du retraité. Les activités lucratives ne génèrent pas, en effet, des rentrées régulières du fait des fluctuations de la demande et des difficultés à recevoir les dividendes du travail accompli à cause des paiements fractionnés en plusieurs tranches ou des mauvais payeurs. Ces irrégularités servent, néanmoins, de justification à la demande de financement. Les jeunes filles peuvent toujours s’appuyer sur les périodes creuses lors desquelles les commandes se font rares et sur les éventuelles créances à recouvrir auprès de clientes qui leur ont promis de les payer. C’est ainsi que le budget de la famille sert de caisse d’assurance qui permet aux jeunes filles de ressouder les phases en creux de vague, c’est-à-dire obtenir de l’argent le temps d’en gagner lorsque la demande sur leurs produits reprendra.   

C’est le cas de Lynda. Elle vend des produits de broderie et des vêtements qu’elle coud elle-même pour reverser l’argent gagné au budget de la famille. Ce qui lui permet d’obtenir, en retour, les moyens de ses déplacements et de ses achats. A noter que lorsqu’on leur demande à combien se chiffre en moyenne vos gains engrangés par la vente de vos produits, aucune ne répond même avec approximation. La non séparation des budgets et l’entraide familiale, ne permettent pas une traçabilité des comptes familiaux. Malgré tout, elle permet à la jeune fille de se débrouiller son argent de poche. 

C’est mon père qui m’en donne. Je ne garde jamais pour moi-même l’argent que je gagne des vêtements que je confectionne. Je les donne, toujours, à mon père. Je ne les garde pas pour moi. Je vous dis la vérité, il ne m’en donne pas beaucoup. Mais lorsque je fais de la broderie, je lui donne l’argent que je gagne. (Lynda)

III.7. Le regard porté sur l’autre

A. L’image du garçon

Lors des entretiens avec nos enquêtées, l’évocation des sorties, de l’appropriation des espaces extérieurs, de la présentation de soi et de la représentation du corps, débouchent inévitablement sur l’image qu’elles se font de leurs pairs de sexe masculin. Il ressort à travers leurs propos une dominance du discours qui légitime la séparation des sexes et qui entretient l’idéologie patriarcale. Dès lors, le monde se divise en deux parties sexuelles et celles-ci sont représentées comme des totalités qui n’ont besoin ni de nuances ni de justifications. L’incorporation de cette séparation lors de l’éducation reçue dans la famille se traduit par un habitus qui fait réagir les jeunes filles d’une manière quasi mécanique. A la question de savoir que pensent-elles des garçons, quels types de rapports entretiennent-elles avec leurs cousins, leurs voisins et leurs camarades, leur réponse sonne comme une ritournelle : cela ne les intéresse pas. Cette attitude se traduit aussi dans la démarche adoptée dans la rue. Là aussi, l’habitus intervient pour rappeler à la jeune fille quelle posture prendre pour marcher sur un chemin emprunté par les hommes ou dans tout espace dans lequel elle doit se retrouver en leur présence. C’est ainsi qu’elles font ressortir la panoplie des gestes à accomplir et des interdits à éviter : marcher la tête baissée, ne pas croiser le regard de l’homme, surveiller sa tenue vestimentaire…

Je n’accorde pas d’importance à ces choses là. Elles ne m’intéressent pas. Si je passe, par exemple, dans la rue et que quelqu’un me dit que je suis belle ou autre, je ne lui prêterais pas attention. Je ne lui répondrai même pas et je continuerai mon chemin. Je ne suis pas une personne qui parle beaucoup. Ces choses là ne m’intéressent pas. Je pose mes yeux par terre…Et je continue mon chemin. Parfois, certaines personnes que je connais m’adressent la parole mais je ne les remarque qu’une fois qu’elles m’interpellent. Je leur explique que je ne les ai pas vues car je n’ai pas fait attention. D’autres fois, je ne remarque mes copines qu’une fois qu’elles m’appellent dans la rue. Je ne regarde ni à droite, ni à gauche. Je prends mon chemin directement. Les gens parlent beaucoup mais rien de ce qu’ils disent n’est fondé. C’est pour cela que je ne m’y intéresse pas. (Saïda)

Les discussions et les médias alimentent les représentations du monde extérieur. Conjugué aux récits d’histoires racontées autour de personnes plus ou moins proches, ce genre contribue aussi à l’adoption de postures plus ou moins défensives à l’égard des personnes de l’extérieur, notamment les garçons. La jeune fille sait qu’elle ne doit pas enfreindre certaines règles si elle veut continuer à sortir et à se positionner avec des arguments acceptables lors de séquences de négociation avec le père, la mère et les frères, ou lors de démarches matrimoniales.

Parfois, il m’arrive de lire certains journaux arabes mais pas en français comme Al Djamila, Top nagham, ou l’autre aussi. J’ai oublié son nom. Ces journaux traitent de cinéma, de plats de cuisines, etc. Des histoires aussi. Par exemple, il raconte l’histoire d’une fille mariée qui se sent malheureuse. Il parle des problèmes que rencontre une fille avec son père, avec sa famille. Une autre, traite de l’histoire d’une fille que son copain a quittée. Chacun a son histoire. (Kahina)

Dans les interactions de la vie quotidienne, nous pouvons observer les scènes de drague, entendre les propos des jeunes garçons à l’égard des filles, le registre langagier des uns comme des autres. Les mises en scènes respectent souvent une distribution des rôles dans lesquels les garçons démarchent en premier pour qu’ensuite leurs paires féminins leur donnent la réplique d’une manière ou d’une autre. Généralement, la jeune fille répond par un silence qui traduit les recommandations familiales de ne pas se mettre en contact avec le sexe opposé. La jeune fille se retrouve souvent dans une posture qui lui fait immédiatement penser au frère ou au père qui pourrait passer par là. Les progrès techniques et notamment la généralisation du téléphone mobile, déplacent quelques fois ces scènes vers des appels téléphoniques qui recherchent une forme d’intimité que les jeunes ne peuvent pas trouver dans les espaces publics plus particulièrement dans les villages et même dans de petites villes comme Azazga. Le récit de Zaïna nous renseigne sur un bout de ces interactions. Il s’agit en fait d’une histoire ordinaire racontée par une jeune fille dont les valeurs incorporées l’ont faite réagir de sorte à ne pas transgresser les lois du groupe et repousser par conséquent l’offre d’un garçon. Elle sait parfaitement que la retenue est la contre valeur des sorties hors de la maison et du village.

L’an dernier, un garçon m’avait remarqué lorsqu’il venait, ici. Moi, non. Il avait envoyé quelqu’un pour m’en parler mais je n’étais pas vraiment convaincue de la personne. Je l’avais vu et je ne voulais pas de lui. Il a continué à me suivre. Il m’a envoyée son numéro de téléphone mais je refusais de lui parler. J’ai une amie, ici. Depuis cet incident d’ailleurs, je me suis fâchée contre elle et je ne lui ai plus adressée la parole. Elle avait mon numéro et elle l’avait communiqué à ce garçon là. Un jour, j’ai vu afficher sur mon téléphone un numéro appartenant à l’opérateur téléphonique Djeezy. Mes copines ont soient des numéros appartenant aux opérateurs Nedjma ou Allo. Ma sœur m’a conseillée de répondre quand même pour savoir qui m’appelait. S’il s’agissait d’un faux numéro, je le saurais. Si c’est une personne que je connais, je lui parlerais. Quand j’ai répondu, j’étais étonnée de constater que c’était lui. De plus, il connaissait mon prénom. Je lui ai dit que peut être il avait fait une erreur, que ce n’était pas moi la personne qu’il recherchait. Il m’avait dit qu’il me connaissait, qu’il m’avait déjà envoyé quelqu’un pour me parler mais j’avais refusé. J’étais choquée. J’ai lâché le téléphone par terre. Ma sœur m’a demandée ce que j’avais. Une fois que le téléphone m’était tombé par terre, j’ai su de quelle personne il s’agissait. J’ai su qui il était. Je lui ai raconté qu’il s’agissait d’un garçon qui s’intéressait à moi et à qui je ne voulais pas parler. Je sortais, parfois, avec cette amie là, c’est pour cela que je lui avais donné mon numéro. Si ce n’était pas pour cette raison là, je ne le lui aurais jamais donné. Elle avait mon numéro et elle l’a donné à ce garçon. Il m’a appelé en me disant qu’il était ce garçon là à qui j’avais refusé de parler. Je lui ai demandé d’où il avait mon numéro. Il m’a répondu que le problème n’était pas de savoir qui lui avait donné mon numéro. Il voulait savoir pourquoi je l’avais rejeté. Etait-ce parce que j’avais entendu dire du mal de lui où qu’il ne me plaisait pas. Je lui ai dit que j’étais désolée. Il insistait sur le fait que je lui plaisais. Je lui ai dit que j’étais désolée. Je lui ai demandé de ne plus me rappeler sur mon numéro. Je l’ai prévenu que la prochaine fois qu’il essayera de m’appeler, ce sera quelqu’un d’autre qui lui répondra à ma place. Je lui ai expliqué qu’il valait mieux qu’il ne m’appelle plus s’il ne voulait pas avoir de problèmes. Pendant plusieurs jours, il me bipait, il m’appelait. J’ai éteint le téléphone. Quand je l’ai rallumé, il a continué à m’appeler. Quand j’avais eu ce problème, j’avais une puce de téléphone Allo. J’ai changé d’opérateur téléphonique et j’ai acheté une puce de téléphone Nedjma. Maintenant, ça va mieux. La fille dont je vous ai parlé n’est jamais revenue. Je suis tranquille maintenant. (Zaïna)

La séparation des sexes a pour fonction d’entretenir la domination masculine et l’interdiction des rapports sexuels hors mariage. Objet de toutes les attentions, le corps de la femme est constamment surveillé pour entretenir l’honneur familial et se prémunir de toute atteinte à celui-ci. La sexualité est alors rangée parmi les jeux interdits tant que le mariage n’est pas consommé. La virginité de la fille est la propriété de la famille et ne lui appartient pas. Dès lors, la mère transmettra à sa fille cette valeur qu’elle ne doit absolument pas transgresser. L’exhibition d’un linge taché de sang de la nouvelle mariée lors de la nuit de noces, fonctionne comme un rappel d’une règle d’or. Et malgré la quasi disparition de cette coutume, la virginité préserve encore sa sacralité d’autant plus que les hommes tiennent à se marier avec des pucelles qu’ils se chargeront eux-mêmes de faire passer au statut de mariée. En outre, l’allongement de l’âge de mariage ne semble pas inciter les jeunes filles à accomplir des rapports sexuels avant leur mariage. A cet effet, les démarches des garçons envers les filles, leur style de draguer et leur langage à leur égard, font réagir celles-ci de manière à repousser l’offre masculine. Cette réaction quasi épidermique puise ses ressorts de l’éducation incorporée qui représente le garçon comme celui qui cherchera avant tout à l’entraîner dans une expérience charnelle. La chasteté reste l’un des rares capitaux que la jeune fille pourra faire valoir le jour de son mariage. Dans une situation de fragilité et de déclassement social, on comprend pourquoi la virginité sert à compenser un déficit d’image et à inverser symboliquement la marginalité dans laquelle la jeune fille est confinée.

Ces hommes là se disent qu’ils vont juste passer du temps et jouer [au jeu sexuel cela s’entend] avec vous. L’un d’entre eux peut vouloir sortir avec moi et il me demandera de faire certaines choses mais il aura une autre image de moi, une fois qu’il m’aura connue. C’est ce que je leur réponds à tous. Cet homme là, vous emmènera dans une pizzéria. Il vous dira que vous lui plaisez mais qu’il vient juste de commencer sa vie et par conséquent, il faut lui donner plus de temps. Je n’aime rien de plus dans ma vie que le karaté, le -Viêtnam  et la musique. Si je veux avoir un homme, je vais aller le chercher sur internet en buvant un jus. Je vais bien m’installer sur une chaise devant mon ordinateur. S’il est question d’aller dans tous ces recoins isolés, moi je ne le peux pas. Je suis trop sensible. Je n’aime pas les « massages » [allusion aux attouchements]  (Lynda)

B. Le projet matrimonial ou comment se présenter comme une « bonne femme obéissante »

L’idéologie de la domination masculine ne s’opère pas essentiellement par une sorte de tyrannie de l’homme. C’est par la femme que sa propre subordination à l’homme se reproduit. A travers l’éducation transmise à la fille, les rapports de sexes sont toujours présentés dans un sens vertical qui hiérarchise ceux-ci au profit de l’homme. Les changements sociaux, les progrès dans la législation algérienne[5] en faveur de la femme ont certes émoussé l’édifice patriarcal. Il n’en demeure pas moins que la revendication du statut juridique de la femme s’opère selon la position occupée par celle-ci, son degré d’autonomie vis-à-vis de l’homme et ses capacités à négocier une position une fois mariée.

Ceux qui disent que la femme et l’homme sont égaux ont tort. Dieu les a différenciés. Il a dit que la femme est faite pour rester à la maison et l’homme est fait pour sortir dehors. Certes, cela ne figure pas dans le Coran. Autrefois, dans le Coran…c’est l’homme qui prend en charge la femme et non pas l’inverse. N’est ce pas ? La femme doit rester à la maison et l’homme doit subvenir à ses besoins. L’homme et la femme ne pourront jamais être égaux. Cela est faux. (Saïda)

Dans les cas étudiés, les jeunes filles, qui se situent toutes au bas de l’échelle sociale et symbolique, expriment à l’égard du projet matrimonial une attitude qui puise des termes de l’éducation reçue et de l’idéologie dominante. Autrement-dit, elles ne font que répéter ce qu’on leur a dit à propos de la femme qui doit tenir une maison et de son comportement à l’égard de la belle famille et du mari. C’est donc pour aller dans le sens de la doxa qu’elles tiennent un discours favorable à la domination de l’homme et donc à leur subordination.

Lorsqu’une fille se marie, elle est obligée de suivre son époux. Si ce dernier approuve telle ou telle chose, elle pourra les faire autrement elle ne le doit pas. Si mon époux me demande de rester à la maison alors je resterai. L’essentiel est qu’il soit capable de se débrouiller seul. Si j’ai besoin de quelque chose, il doit me la ramener. C’est tout. Je ne veux pas avoir à lui dire qu’il manque telle chose à la maison, et qu’il me dise qu’il verra cela après, qu’il n’a pas d’argent ou qu’il n’a pas le temps. Bien sûr, je ne vais pas lui demander des choses déraisonnables. Je ne vais pas lui demander de m’acheter un collier en or ! Il ne pourra pas me l’acheter, cela va de soi. Enfin…s’il le peut, ce serait bien qu’il me l’offre. Je pourrais me l’offrir si je travaille. Mais c’est à l’homme de nous dire quoi faire et non pas l’inverse. La femme est obligée de faire ce que son époux lui demande. La fille qui était sous l’autorité de son père, se retrouve sous l’autorité de son mari. C’est ainsi. (Saïda)

C’est la recherche d’une assurance qui fait réagir notre jeune fille de la sorte. Un avenir flou, des formations peu qualifiantes et surtout sous valorisées socialement et économiquement (sur le marché de l’emploi), un niveau d’études qui ne permet pas de porter un regard critique sur la société, la rendent peu outillée à produire une opinion qui trancherait, ne serait-ce que partiellement, avec l’ordre social. L’homme doit rester le maître car c’est à lui que la fonction décisionnelle et décisive échoit.

Je veux d’un homme bien, qui ne laisserait pas la femme décider à sa place. Il doit avoir toujours le dernier mot. Je ne veux pas d’un homme qui donnerait beaucoup de liberté à sa femme et qui la laisserait faire tout ce qu’elle désire bien qu’il ne l’approuve pas. Il faut que l’homme soit viril, qu’il soit responsable. Lorsque la femme a raison dans ce qu’elle fait, il est normal que son mari l’approuve. Si elle est dans l’erreur, il ne doit pas l’accepter. Il ne faut pas. Moi, je veux d’un homme fort et viril. S’il ne fait que ce que je lui demande, cela veut dire que je le mène par le bout du nez. A quoi cela sert d’avoir un homme pareil ? Que vais-je faire de lui ? Je lui dis, par exemple, que je veux aller à tel endroit, et il m’y emmène contre sa volonté. Je lui demande de faire telle chose et il la fait bien qu’il la désapprouve. A quoi cela sert d’avoir un homme pareil ! Il servira, uniquement, à obéir à mes ordres. C’est à moi de lui obéir en principe. S’il me demande de faire telle chose, je la fais. Ce n’est pas à lui d’obéir à mes ordres. C’est à la femme de respecter l’homme. (Saïda)

Annoncer son souhait de vivre séparément avec son mari équivaut à déclarer les hostilités avec sa belle famille avant l’heure. Dans les négociations qui accompagnent les démarches matrimoniales cela est perçue comme une forme de transgression. Les jeunes filles se réservent alors les moyens d’obtenir de leur futur mari une séparation des espaces d’habitat et une autonomie dans la gestion du budget familial. Néanmoins, les moyens de la future jeune mariée dépendent surtout de la structure des positions au sein de la famille maritale, de la structure des revenus et du type de rapports que le mari entretient avec sa propre famille.  Dans nos propos, nous tenons juste à souligner que le discours des jeunes filles est largement structuré par l’éducation familiale qui elle-même traduit en consignes les valeurs et les normes du village.

Personnellement, j’aimerais bien vivre avec ma belle mère, mes belles sœurs…avec toute ma belle famille. Je ne souhaite pas vivre avec mon mari tous seuls. Je vivrai avec mon mari et sa famille. C’est ainsi. C’est ce que j’espère dans la vie. Chacun a une idée de la manière dont il veut vivre sa vie. Moi, je souhaite vivre avec ma belle mère. Je m’occuperai d’elle comme je le fais avec ma mère. Pareil. De la même manière que je prendrai soin de ma mère, je prendrai, aussi, soin de ma belle mère. Mon mari ne voudra pas se séparer de sa mère et moi, je ne peux les séparer. S’il insiste pour qu’on habite seuls, là j’accepterai. (Kahina)

Encore une reproduction des normes admises. Quand bien même l’autonomisation des jeunes couples soit admise actuellement, le discours des jeunes filles reste attaché aux normes traditionnelles. La peur d’un avenir incertain, une sous qualification qui n’offre que très peu de chances sur le marché du travail, l’appréhension de se lier à un homme de même statut et donc potentiellement vulnérable face aux lois de l’économie moderne, rendent cette attitude plus objectivable. Les histoires de proches, l’observation de la vie quotidienne, même à l’aide d’outils rudimentaires qui permettent malgré tout d’établir des calculs simples, renforcent les attitudes de calculabilité et de prévoyance. Le parapluie de la famille élargie contribuerait alors à amortir d’éventuels chocs auxquels un jeune couple ne saurait faire face sans perdre la face comme par exemple recourir à l’aide de la famille et notamment des parents après avoir quitté la résidence parentale.

C’est ce qui fait un « vrai mariage ». Chacun des membres de la famille aura droit au respect. Lorsque mon beau frère rentrera à la maison, il aura droit au respect, ma belle mère aussi. Là, je sentirai, réellement, que je me suis mariée et que j’ai fondé une famille. Quand on habite seule avec son mari,  je pense qu’on ne ressent pas ces choses là. On ne se sent pas « mariée ». On aura l’impression d’être toujours dans la maison parentale car nous retrouvons toujours cette liberté d’agir à notre guise. (Kahina)

Notre interlocutrice préfère vivre dans une famille élargie mais n’accepte pas de se soumettre aux conditions économiques de celle-ci si elles lui sont défavorables. Elle espère par là reproduire l’univers de la famille parentale dans sa famille maritale pour retrouver les mêmes valeurs, les mêmes repères et la même vision du monde. Ses limites d’adaptation y compris vivre dans une ville comme Tizi-Ouzou ou Alger lui font préférer un mariage à Azazga même pour ne pas s’éloigner trop de sa famille à la fois physiquement mais aussi symboliquement.

Nous avons tous des oliviers. Nous participons tous à sa cueillette. Il y a, toutefois, d’autres choses que nous ne pouvons pas faire. Ils [les beaux parents] vous forceront à les faire quand même, autrement, vous serez écartés. Il vaudra mieux alors que je reste chez mes parents, dans ces conditions là. C’est mieux pour moi. (Kahina)

Les conditions de précarité, la position fragile dans la famille et l’expérience vécue à travers les difficultés éprouvées par le père à couvrir les dépenses inhérentes aux besoins des enfants, poussent les jeunes filles à préférer en priorité un homme qui peut assurer un revenu régulier. Dans les démarches matrimoniales, les parents se renseignent d’abord sur l’image de la famille de l’homme et sur son travail. L’essentiel est qu’il soit un travailleur car ça sera à lui en premier de faire face au  futur foyer. Lorsqu’on apprend à la fille comment choisir ou comment accepter un prétendant on insistera toujours auprès d’elle pour qu’elle opte pour un homme qui peut assurer l’intendance et la prospérité de la maison (argaz aneεmar).

Un garçon qui veut se marier doit avoir un bon travail. Un bon travail…je ne sais pas…c’est quelqu’un qui fait…Pour moi, l’idéal est qu’il soit de ceux là qui conduisent. Ces chauffeurs là de camions qui transportent du sable. Ce genre de travail là. L’essentiel est qu’il ait un boulot, qu’il ait une maison où sa famille pourra vivre. (Zaïna) 

Dans certains entretiens, les interlocutrices déroulent une sorte de guide de la démarche matrimoniale. C’est le cas de Lynda qui recourt, malgré l’apparence d’excentricité qu’elle affiche, au répertoire langagier qui puise de la représentation traditionnelle de la famille les éléments de sa construction. Notre interlocutrice ne parle pas ici de répondre aux attentes d’un prétendant, elle élargit à la famille de ce dernier. Elle s’abstient par habitus de conjuguer mariage avec famille conjugale.

Comment cela me connaître ? Il suffira de me dire ce que vous voulez. Moi, par exemple, je peux vous dire ce que je veux de vous. Je vous demanderai si vous êtes capable de prendre en charge toute une famille, si vous avez un travail. Je chercherai à connaitre ce que les membres de votre famille aiment manger. Je vous demanderai s’ils aiment prendre leur petit déjeuner avec des gâteaux ou du pain ? Est-ce qu’il faut préparer tamtunt tous les soirs pour le diner ? Vous allez me parler de ce qu’ils aiment faire, de ce qu’ils aiment cuisiner. Vous allez me demander si je suis capable de leur cuisiner ce qu’ils aiment, si je peux être là pour eux. Si un homme se contente de me dire que j’ai une belle taille, il n’a qu’à rester auprès de sa mère. Si quelqu’un me demande de l’accompagner en voiture, je ne l’accepterai pas. Je n’aime pas les endroits fermés. J’aime respirer de l’oxygène. Je n’aime pas, aussi, qu’un homme me dise de partir ailleurs au risque de tomber sur son oncle. Celui là est une personne à ne pas fréquenter. Un voleur attend, toujours, que tous les habitants du village se soient endormis pour passer à l’acte. Un homme bien marchera la tête haute car il est honnête envers Dieu et vis-à-vis des autres… (Lynda)

III.8. « Mon père m’a gâchée ma vie »

La fragilité de la jeune fille s’accentue d’avantage lorsqu’elle ne dispose pas d’outils nécessaires à son émancipation, notamment la scolarisation. Face à ses paires, elle ne peut vivre que dans la marginalité et subir la violence du verbe et du regard. L’histoire de Malika est justement un exemple de trajectoire douloureuse. Privée d’école au moment où ses cousines et ses voisines du village sont scolarisées, elle ne pouvait que se résigner à son sort. Eduquée dans une famille où le père (agriculteur) était encore attaché à des règles sociales héritées d’une famille religieuse, notre enquêtée est contrainte aux tâches ménagères et à l’apprentissage que reçoit toute fille destinée au mariage.

Mon père ne voulait pas introduire ses filles à l’école. Il y inscrivait uniquement les garçons. Les filles, non. C’est sa façon de voir les choses, comme toutes ces vieilles personnes. (Malika)

Je demandais à ma mère  pourquoi mon père avait accepté de scolariser ses fils et pas ses filles. Elle me répondait que mon père ne voulait pas. Je lui disais qu’il ne fallait pas qu’il agisse de la sorte. Je m’en rappelle, j’étais encore toute petite. Quand mes frères sortaient de l’école, on allait à leur rencontre. On était fier d’eux. On leur demandait ce qu’ils avaient lu, ce qu’ils avaient appris. On sortait, moi et ma sœur, je m’en rappelle comme si c’était hier, on volait l’ardoise de mes frères et on écrivait dessus en cachette. On faisait semblant d’apprendre en cachette. Peu importait si ce qu’on écrivait était juste ou faux. Ce sont des souvenirs d’enfance. (Malika)

La violence du père se prolonge même lorsque sa fille atteint l’âge de 35 ans. Alors qu’elle est inscrite à un cours d’alphabétisation à son insu, Malika subit encore sa dévalorisation et sa marginalisation. Dès lors, les rapports se tendent entre les deux au point de ne s’adresser la parole que pour le salut d’usage. Ainsi, pour parler à sa fille aînée, le père communique avec la cadette et lui notifie ses recommandations et ses points de vue. Ce mode de communication élargit encore le fossé qui sépare les deux. Cela dénote, néanmoins, du retrait de l’autorité du père et de son incapacité à dicter à sa fille la conduite qu’il voudrait qu’elle suive. Notre interlocutrice se saisit de ce moment pour se faire entendre après des années de silence. Mais face à son handicap culturel, elle sait que tout projet de vie, fondé sur des stratégies élaborées et projetées vers le futur, ne peut aboutir que si sa réalisation est l’œuvre de la providence ou d’une autre personne. Les notions d’autonomie, d’avenir lui sont alors étrangères au point de se résigner à la seule perspective réalisable à ses yeux : la vie éternelle.

Un jour, il [le père] avait demandé à ma sœur où j’étais partie. Elle lui a répondu que j’étais allée à l’école. Il lui a dit : « Elle s’est inscrite à l’école ?! ». Elle lui a répondu que oui. Il lui a dit que ce n’était pas à l’école que je partais. Ces paroles là m’avaient un peu énervé. Je n’ai pas aimé le fait qu’il ait pensé que ce n’était pas à l’école que j’allais. Non seulement, il m’avait interdit de faire mes études, mais il continue, en plus, à me lancer ces dures paroles. Moi, aussi, j’ai mes droits, il n’y a pas que lui qui en a. Je me battrai pour mes droits. S’il ne pense pas à mon intérêt, moi, je le ferai. Lui est passé à côté de sa vie mais moi je suis encore jeune. Il y a beaucoup de choses que je voudrai faire. Que Dieu guide les personnes sur le droit chemin ! La vie éternelle est la plus importante. Nous ne sommes que poussière sur cette terre. On n’est que des passagers. (Malika)

L’âge, le célibat et une famille très attachée aux valeurs traditionnelles ne lui offrent pas les possibilités de s’émanciper. Son niveau d’apprentissage qui reste rudimentaire à ce stade là ne lui ouvre que très peu de perspectives. Néanmoins, son accès à l’instruction même tardivement lui procure un sentiment de reclassement qu’elle compte faire valoir notamment face à ses pairs. Pour le reste, elle se résigne au mektoub, notamment face à l’ampleur des changements qu’elle découvre en fréquentant la ville. Les jeunes filles villageoises qui n’ont pas eu la chance d’étudier en ville ou de s’y rendre  régulièrement se sentent ainsi « écrasées » par le retard dans la tenue vestimentaire, les pratiques langagières et l’étrangeté des espaces urbains. Elles adoptent ainsi une posture de marginalité à la différence qu’au village c’est face à l’homme qu’elles doivent se retirer. En ville, c’est du monde qu’elles doivent se cacher dans le sens de dissimuler leur féminité et leur marginalité.

Dès que je rentre à la maison, je me sens angoissée de nouveau. Je ne vois pas d’avenir. Pour le moment, je ne vois rien. Rien de rien. Il y a de plus en plus de problèmes. Les rapports avec la famille ne sont pas très bons, avec mon père non plus. Ma vie n’est pas bien. Je suis fatiguée de cette situation. Je n’en peux plus. Je ne souris plus. Je me sens tout le temps triste. La vie est devenue difficile pour moi. Elle est amère. Dieu seul sait ce qui arrivera. J’ai gardé espoir en Dieu seulement. Mon père m’a gâchée ma vie. (Malika)

Parallèlement à la marginalisation, l’image que la jeune fille se fait d’elle-même s’aligne sur les règles de conduite édictées, implicitement ou explicitement, par les membres de la famille. Ceci s’applique notamment à la gestion du corps et au contrôle qu’ils exercent sur lui. La tenue vestimentaire, la coiffure, l’apparence du visage sont autant de points sur lesquels la jeune fille doit se surveiller. De par sa position fragile, Malika se voit même rappelée à l’ordre pour s’être coupée les cheveux par une coiffeuse. Les salons de coiffure ne désemplissent pas pourtant. Ce n’est plus une question taboue pour une fille qui se rend chez la coiffeuse. La formule d’abonnement pratiquée dans les salons est un indice d’une fréquentation régulière de ces lieux. Les jeunes filles portant le voile, qui cachent leurs cheveux à l’extérieur fréquentent aussi les salons de coiffure. C’est dire combien le dévoilement des attributs féminins ne se réserve pas exclusivement au monde masculin. Dans les salles de fêtes, la séparation des espaces entre hommes et femmes offrent l’occasion aux jeunes filles voilées ou non de se mettre en valeur y compris en mettant des tenues pourtant inadmissibles à l’extérieur. Le passage par la coiffeuse est devenu un rituel  pour aller assister à une fête ou alors pour se préparer à entamer une semaine de travail ou d’études pour les étudiantes, les lycéennes et même les collégiennes. Garder les cheveux sous leur forme « naturelle » est une autre forme d’observance stricte de la conception de la féminité que l’on retrouve encore dans certains milieux.

Non, je ne vais pas chez la coiffeuse. J’aime garder mes cheveux naturels. Il n’y a ni coiffure, ni rien du tout. Rien de rien. Cela fait peut être cinq ans que je ne suis pas allée chez la coiffeuse. J’avais les cheveux longs à une époque et je suis partie chez une coiffeuse pour me les faire couper. Je n’y suis pas retournée depuis. Mon père et mon frère m’ont dit que mes cheveux étaient longs et beaux et que je n’aurai pas dû les couper. Je leur ai dit que j’en avais assez de mes cheveux. Ils étaient très longs alors je les ai coupés. Je leur ai dit que mes cheveux bouclaient parfois. Ils m’ont dit que c’était faux, que mes cheveux ne bouclaient pas. En fait, j’ai utilisé cela comme prétexte. Ils étaient très longs. Les cheveux longs sont fatiguant parfois. Quand ils repoussent de nouveau, je les coupe moi-même à la maison. Je leur coupe les fourches moi-même. (Malika)

L’appréhension de changements, qui dictent d’autres conduites et qui fissurent de plus en plus l’édifice social hérité du passé, fait craindre aux jeunes filles sans perspective d’avenir un futur qui les réduirait à la dépendance vis-à-vis du frère ou à une totale soumission au mari. La peur de cette montée de l’individualisme se multiplie encore chez celles qui ne disposent ni du diplôme nécessaire à leur insertion dans le monde du travail, ni d’un statut matrimonial potentiellement rassurant pour elle : lorsqu’elles sont mariées et ont des enfants, elles se font toujours une raison de vivre. Le recul des formes de solidarité, quand bien même celles-ci sont le produit d’une société dans laquelle l’individu n’a même pas d’existence effective et la femme est reléguée à un statut inférieur, poussent les jeunes filles à réajuster leurs stratégies en recherchant de plus en plus une autonomie qui les prémunirait de l’absence des parents notamment lorsqu’elles sont en situation de célibat.

Etre capable de faire face à la vie toute seule. Je n’ai pas besoin que d’autres personnes disent du mal de moi. Je n’aime pas que les gens médisent de moi. Il se peut que leurs paroles me nuisent et influencent ma vie. Je préfère me débrouiller seule, faire face à la vie seule. Il n’y a plus de place à la confiance, maintenant. Il n’y en a pas. (Malika)

Conclusion

A travers l’analyse des entretiens, les observations effectuées et la prise en compte des changements sociaux et économiques, nous avons relevé le degré de fragilité de nos enquêtées et leur vulnérabilité. Leur position dans leur propre famille, leur niveau d’instruction très bas, l’incapacité à élaborer un plan de vie avec des perspectives d’avenir, les exposent à rester subordonnées à la domination masculine et à la construction sociale des rapports de sexe. Leurs stratégies démontrent à la fois une aspiration à s’émanciper et à s’affranchir de ces rapports qui leurs sont défavorables et une tendance plutôt à reproduire ces mêmes rapports et la perception de la féminité telle qu’elle leur a été transmise. Ainsi, l’habitus structurant le jeu des positions fortement sexué reste quasi inébranlable chez la population enquêtée. Les propos recueillis, les discussions entendues ça et là lors de scènes de la vie quotidienne traduisent l’ambivalence des jeunes filles qui se retrouvent coincées entre des modèles d’émancipation par la scolarisation et le travail salarié et leur subordination au père ou au frère et plus généralement à des règles sociales qu’elles sont incapables de défier.

Les stratégies adoptées pour desserrer l’étau autour d’elles montrent comment la réalisation de projets, l’apprentissage d’un métier ou les sorties hors de la maison doivent se soumettre à des négociations sans cesse renouvelées avec les membres de la famille qui occupent une position de pouvoir. Les jeunes filles doivent alors se tenir à une éthique très rigoureuse pour ne pas attirer les remarques, les reproches ou les sanctions. La transgression des règles, la défiance envers la famille sont vite refoulées par elles. Quand bien même la tentation de la rébellion est présente chez-elles, elles se résoudront toujours à occuper une position retranchée pour ne pas avoir à combattre sans armes.

Nous nous sommes occupés des jeunes filles déscolarisées parce qu’elles sont les moins visibles à la fois par le regard des autres mais surtout dans le champ scientifique. Sans prétention d’extrapolation aucune, notre enquête révèle combien les stratégies de repositionnement, les modes de présentation et de représentation de soi empruntent des voies autres que celles des luttes féminines caractéristiques des catégories instruites et favorisées. Les jeunes filles enquêtées ne développent aucun discours féministe et égalitaire entre les sexes. Elles tentent de se réaliser en s’adaptant aux conditions objectives auxquelles elles font face, conscientes de leurs limites face à un monde en transformation continue.


Notes

[1] Nous avons appris des mois après, que l’une d’elles était contrainte à abandonner son activité juste après son mariage. 

[2] Pour rappel, nous avions utilisé des réseaux de connaissance dans des enquêtes auprès de jeunes garçons. Cf. Hadibi Mohand Akli, Kinzi Azzedine, Salhi Karim, "La jeunesse en Kabylie. Un statut social ambigu". Rapport de recherche, CRASC, Oran, 2005. Egalement Hadibi Mohand Akli, Kinzi Azzedine, Salhi Karim, Projets de départ chez les jeunes en Kabylie : représentations, stratégies et réalisations. Rapport de recherche, CRASC, Oran, 2008.

[3] C’est le cas de l’ensemble de nos enquêtées, rappelons-le

[4] Nous avons, dans des enquêtes précédentes, relevé que les jeunes garçons, également, ne peuvent s’affirmer en tant qu’individus que dans des proportions réduites. Néanmoins, ils disposent d’une plus grande marge de manœuvre notamment dans leurs sorties et leur appropriation des espaces.

 

 

 

[5]- La réforme du code de la famille de 2005 concède à la femme plusieurs droits sans faire d’elle l’égale de l’homme d’une manière absolue.