Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des cahiers

Les cahiers du Crasc, N° 31, 2014, p. 07-11  | Texte Intégral


 

 

 

Mohand Akli HADIBI

 

 

 

Nous livrons dans ce présent numéro des cahiers du Crasc les résultats d’une recherche menée par une équipe de chercheurs associés autour de l’intégration sociale des jeunes filles par la voie économique. La singularité de la population enquêtée apparait dans le choix des profils ciblés et dans l’articulation de la problématique posée. Ces deux derniers éléments sont livrés dans cette présentation comme étant l’ossature sur laquelle s’est basée cette recherche et qui annoncent de fait les limites des résultats que nous livrons parce qu’essentiellement qualitatif et circoncis à un espace villageois quand bien même diversifié.

Les jeunes filles héritent d’une position sociale et d’une image encore plus subalterne que leurs homologues garçons. Néanmoins, cet héritage, produit d’un conditionnement social dans lequel la reproduction du groupe repose essentiellement sur la femme, ne se reproduit pas systématiquement suivant un schéma préétabli. Autrement dit, l’image de la femme dominée dans un monde masculin ne fonctionne que sur la base de souvenirs plus ou moins mythifiés et ne sont plus capables d’assurer la reproduction sociale qui confine la femme à des rôles déterminés et définis selon la logique des positions dévolues aux membres du groupe(Camille Lacoste Dujardin, 1984).

Les changements socio-économiques, l’accès de plus en plus massif aux médias, le désenclavement par les moyens de transport concourent à une redéfinition des rapports sociaux dans lesquels la jeune fille adopte des conduites de plus en plus éloignées de celles de ses aînées à commencer par leur mère.

Il est indéniable que la massification de la scolarisation ait un poids considérable dans les changements opérés. Le taux de plus en plus supérieur des jeunes filles inscrites à l’université jusqu’à dépasser celui des garçons laisse entendre que la filière scolaire demeure la voie royale pour elles dans leur entreprise d’affranchissement du monde masculin.

La recherche de l’autonomie matérielle par l’accès à un emploi se présente comme un des objectifs du rallongement de la durée de la scolarisation. Si cette voie est recherchée comme la plus sûre dans le processus d’autonomisation individuelle, elle ne concerne pas, cependant toutes les jeunes filles. Les cohortes éjectées du système scolaire, du fait de l’élimination de nombreuses filles, semblent alors destinées à revivre les mêmes conditions que leur mère c’est-à-dire à s’inscrire dans la logique de reproduction sociale et symbolique avec comme projet d’avenir : le mariage.

C’est cette dernière catégorie que nous avons étudié. Les nombreuses interactions observées quotidiennement nous ont suggéré des pistes de réflexion qui rompent avec les stéréotypes condamnant la jeune fille déscolarisée à subir le parcours typique qui lui est désigné. En effet, les changements dans le marché matrimonial avec le rallongement de plus en plus effectif de l’âge du mariage, les exigences de la vie moderne qui recommandent une rupture avec les modes de cohabitation familiale du passé et l’attrait qu’exercent les femmes présentées comme « émancipées », conduisent à des stratégies et des comportements qui s’ajustent à ces données de plus en plus intériorisées par les jeunes filles. La voie scolaire ne détient pas le monopole de l’émancipation et du repositionnement dans le sens de l’affranchissement des règles sociales particulièrement contraignantes pour les filles.

L’instruction, aussi élémentaire soit-elle, concoure – à défaut de les doter d’instruments de rationalisation – à s’inscrire dans un projet qui passe par des formations, des apprentissages et des rencontres capables de remplir une fonction médiatrice insoupçonnable. Cette démarche par laquelle les jeunes filles tentent de se soustraire à des règles du jeu social en les retouchant à leur faveur, s’élabore presque dans l’anonymat, c’est-à-dire sans fracas. Tout porte à croire, en effet, que les stratégies adoptées s’inscrivent dans un style qui évite l’affrontement avec le monde masculin ou celui des aînées. Les jeunes filles tirent ainsi profit des changements opérés dans la société et redéfinissent leur position en son sein malgré les nouvelles contraintes qu’elles doivent subir notamment sur le plan matrimonial.

Toutefois, les inégalités des sexes dans le monde villageois sont très vite apparentes et significatives. En effet, la fille, quelques soient les fonctions qu’elle « conquiert », n’est pas toujours considérée comme le garçon dans le substrat culturel encore fonctionnel dans la société. A partir de là, les jeunes filles doivent répondre aux attentes familiales, ou de société, à savoir une réussite, par exemple scolaire, dans le monde du travail, mais aussi au mariage. Autrement dit, les faits de la modernité affectant progressivement la vie sociale et culturelle des villageois forgent de nouvelles conduites chez les jeunes filles mais dans les limites du système de valeurs villageois qui se traduit toujours dans l’honneur familial fixant ainsi des limites symboliques aux « intrus » des valeurs modernes. C’est dans ce contexte culturel très complexe que se révèlent les réalités sociales parfois ambiguës chez les jeunes filles. En d’autres termes, elles sont souvent prises en otages par les faits de la tradition et de la modernité. C’est à ce stade de complexité de la réalité sociale chez les jeunes filles qu’intervient, en effet, notre réflexion anthropologique et sociologique constituant notre piste heuristique du fait.

Les jeunes de sexe féminin représentent aujourd’hui dans la vie sociale en Kabylie, tant dans les villages que dans les villes, une catégorie sociologique non négligeable. L’évolution et les bouleversements sociaux affectant la société dans toutes ses structures ont induit des transformations dans la structure familiale où les statuts traditionnels sont souvent renversés ou bouleversés. La femme, qui a été reléguée en deuxième position dans l’ordre traditionnel d’autrefois (cf. Bourdieu, 1972 ; 1999), a pu acquérir aujourd’hui quelques positions tant au sein de la famille qu’ailleurs, dans le monde du travail. Aujourd’hui, nous constatons que la fille comme le garçon partage les mêmes chances, du moins formellement, pour la scolarisation et dans le monde du travail.

En clair, notre propos s’est intéressé aux conditions sociales des jeunes filles dans le monde villageois en Kabylie. Pour des raisons pratiques et d’ordre méthodologique, notre intérêt s’est porté ici sur une catégorie bien délimitée de cette tranche de la jeunesse villageoise. La catégorie a été construite est choisie selon les variables définissant les profils choisis et que nous présentons dans ce qui suit :

  • Les jeunes filles ayant arrêté leur scolarité et/ou leur formation en raison d’échecs, de retrait d’ordre personnel, familial, social.
  • L’âge des filles choisies varie entre 16- 35 ans à condition qu’elles ne soient pas intégrées dans le système matrimonial (mariée, divorcée ou fiancée).
  • Des jeunes filles n’ayant aucune activité professionnelle mais qui exercent des activités informelles en évolution.

Cette catégorie sociale est importante dans les villages de Kabylie. Elle est souvent caché et moins apparente dans les espaces publics contrairement aux garçons. Elles sont souvent chez leurs parents, à la maison. Bien qu’elles acquièrent, quelques espaces tolérés socialement, la maison ou le village, reste un lieu de l’attentisme pour cette catégorie de filles réputé inactives à tort. Cet état de fait doit être appréhendé différemment, et ce, selon les conditions sociales et matérielles de chacune d’elle.

De ce fait, les jeunes filles sont coincées entre leurs aspirations dans la vie et le « poids » du contrôle parental et familial. C’est dans ce sens qu’elles vivent des grands paradoxes entre leur situation réel au quotidien et les stratégies qu’elles déploient pour réussir leur vie. C’est à ce niveau que le fait nous intéresse. Il s’est agit pour l’équipe de savoir, à partir de quelques cas de figure, comment ces jeunes filles gèrent leur vie au quotidien ? Comment s’occupent-elles dans le temps et dans leur espace ? Quel type de rapport social entretiennent-elles avec l’entourage familial ? Quelle position que leur réserve leur monde social au niveau familial et villageois ? Quelles sont leurs aspirations, et quelles stratégies développent-elles pour  changer leurs conditions de vie tant personnelles que collectives (familiales) ? Dans quelle mesure la famille constitue à la fois une entrave et une opportunité pour elles dans la réalisation de leurs projets ? Comment se représentent-elles dans le contexte social où elles évoluent?

Les changements ne se présentant  pas sous une forme standardisée qui imprime au parcours des jeunes filles une uniformité dans les directions à suivre. En effet, si les voies privilégiées (formation, stage...) sont plus ou moins partagées, les stratégies adoptées empruntent, elles, des contours différents qui épousent les reliefs imprimés par l’origine sociale et la trajectoire individuelle. Pour cela, notre démarche est qualitative et s’appuie sur une enquête de terrain menée sur la base d’entretiens semi directifs. La difficulté d’approcher des jeunes filles non scolarisées en dehors des structures « neutres » tels que les établissements scolaires justement, dicte des choix limités en termes de terrain et de profils à cibler. Pour chacun des membres de l’équipe le choix de terrain s’est fait en fonction des entrées possibles dont chacun dispose ; à savoir la mobilisation des réseaux familiaux, institutionnels et de proximité.

Pour livrer les réponses auxquelles cette recherche a abouti, nous avons délibérément présenté les terrains d’enquête ou se sont déroulés les observations, les entretiens et les analyses qui ont en découlé. Nous avons fait en sorte de livrer les réponses en relation avec les questionnements présentés précédemment tout en soulignant ce que chaque terrain livre de particulier.