Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N° 32, 2016, p.19-31 | Texte Intégral


 

 

 

Abdellah MESSAHEL Sidi Mohammed TRACHE

 

 

 

Les Ksour du Sud-ouest algérien ont connu durant ces dernières décennies des mutations socio spatiales importantes. Cette situation est le résultat de l’interaction de nombreux facteurs : une urbanisation intense, une rupture du système nomades-ksouriens, l’intervention de l’Etat dans le façonnement de nouveaux paysages urbains rompant avec le système traditionnel ksourien…

La croissance démographique constitue une composante incontournable pour expliquer cet état de fait en ce sens que la sédentarisation des populations dans les ksour a profondément modifié aussi bien la composante de la population en présence (sédentaire, nomade) que son poids démographique numériquement.

Quelle est la part du poids démographique dans l’urbanisation des ksour ? Ces derniers ont évolué différemment ou ont-ils connu des situations similaires aussi bien dans l’Atlas saharien qu’au niveau du Touat et du Gourara ? Telles sont les interrogations que nous nous sommes posées et auxquelles nous tenterons de répondre dans cette recherche.

Pour une approche globale de l’ensemble des ksour des différentes régions choisies (Atlas saharien, domaine présaharien et le Sahara), on s’est basé sur la collecte d’informations statistiques globales concernant les ksour choisis et sur une approche qualitative par enquête directe
et interviews (Voire maquette d’enquête en annexe).

Une première visite de terrain au mois de mai 2011 nous a permis de prendre connaissance des ksour de l’Atlas saharien, Ghassoul
et Boussemghoun dans la Wilaya d’El Bayadh. Par ailleurs, la prise de contacts avec les responsables locaux (Elus, associations) et les interviews avec les populations locales, nous ont éclairé sur ces deux ksour dont les évolutions et les paysages sont nettement distincts, même si la destinée de leur patrimoine a suivi le même chemin.

Une seconde mission, de 09 jours (fin décembre 2011), nous a guidé vers les ksour de la Saoura et ceux du Touat-Gourara. Elle nous a permis dans un premier temps de faire une large prospection des ksour d’Adrar dont Timimoun et Tilouline et de réaliser quelques interviews avec les notables de ces localités. Par ailleurs, et dans un deuxième temps, notre mission nous a emmené vers la Saoura nous permettant de prospecter Kenadsa et Mogheul, deux ksour en détresse qui nécessitent des actions d’envergure.

L’observation de terrain lors de nos missions et les traitements statistiques des données de l’ONS et de l’enquête réalisée sur les espaces d’étude nous ont permis d’établir tantôt de grandes différences, tantôt des similitudes  entre les ksour. Trois constats essentiels méritent d’être soulignés :

  • La diversité des espaces géographiques appréhendés dans cette recherche (la Saoura, l’Atlas saharien et le Sahara) nous révèle une diversité des espaces ksouriens. Ils diffèrent tant par leur organisation que par leur composante sociale et leur évolution démographique.
  • L’ensemble des ksour étudiés, même ceux que nous n’avons pas pu enquêter, manifestent une urbanisation certaine, plus ou moins variable selon l’appartenance de chaque ksar et sa situation géographique au sein d’un espace déterminé.
  • L’ensemble des ksour étudiés, et quel que soit leur appartenance géographique, souffrent d’une dégradation du ksar ; elle est plus prononcée pour certains que pour d’autres.

Une croissance démographique faible, avec une relance inégalement amorcée durant la décennie 1970

Les résultats auxquels nous avons abouti montrent clairement qu’aujourd’hui les ksour ont connu une évolution similaire à celle des villes du Nord dans la mesure où l’intervention de l’Etat ne les a pas épargnés. Toutefois, celle-ci est différenciée selon les espaces géographiques dans lesquels les ksour se trouvent.

a. Une évolution démographique différenciée

Sur le plan démographique, l’évolution des ksour jusqu’en 1966 est quasiment similaire dans l’ensemble des entités géographiques  (Atlas saharien, domaine présaharien et le Sahara). En dehors de Kenadsa (6780 habitants), dans le domaine présaharien et de Timimoun (4859 habitants), dans le Gourara (domaine saharien), les ksour ne comptent qu’un millier d’habitants au recensement de 1966 (tableau 1). Cela s’explique par les grandes vagues d’exode vers les villes les plus proches aux lendemains de l’indépendance. Leurs effectifs de population sont faibles, variant entre 1000 et 2000 habitants pour la plupart d’entre eux. Seuls les ksour de Timimoun et de Kenadsa émergent de l’ensemble parce que s’agissant pour le premier d’une agglomération de ksour
et pour le second d’une véritable ville dont l’activité économique lui a permis d’hériter de cette concentration démographique durant la colonisation.

Par ailleurs, et au regard des données consignées dans le tableau 1, le ksar de Timimoun est le seul qui ait connu véritablement une croissance positive de sa population durant la période intercensitaire 1966 – 1977 en enregistrant un croit de l’ordre de 4,19 %, bien supérieur au taux national de 3,2 %,  et même à celui de l’ensemble du Sahara (3,89 %)[1].  Ceci témoigne de l’exode classique des années 1960-1970 qui n’a pas épargné les oasis au même titre que les campagnes du Nord, car n’ayant pas connu de  développement économique de leurs activités primaires durant cette période. Ce qui explique aisément l’évolution démographique quasi nulle des autres ksour étudiés, tous de petite taille, dont le plus important est au Gourara, en l’occurrence celui de Tilouline qui atteint à peine les 2000 habitants en 1977.

L’intervention de l’Etat au milieu des années soixante-dix, avec la promotion administrative  de nombreux ksour au rang de chef-lieu de commune va impulser, mais de manière inégale, la croissance démographique de l’ensemble des ksour et par conséquent leur entrée dans un mouvement d’urbanisation continu[2].

Trois situations différentes se profilent :

  • La première traduit une forte croissance démographique des ksour sahariens où la population augmente de près de 70 % en 10 ans entre 1977 et 1987. Il s’agit de Timimoun et de Tilouline (figures 2 à 4).
  • La seconde situation représente les ksour de l’Atlas Saharien où la croissance démographique reste importante sans égaler celle du Sahara avec des taux variant entre 5 % et 8 % pour Ghassoul. Ceci dénote une forte sédentarisation des populations nomades autour des ksour de la steppe occidentale.
  • La troisième situation concerne les ksour du domaine présaharien, dont l’évolution démographique est relativement modérée signifiant des taux de croissance voisins de celui enregistré au niveau national.

 

 Figures 1 et 2 : Evolution démographique des ksour du Sud-ouest algérien (1977-1998)

Source : ONS., RGPH de 1977, 1987 et 1998. 

b. La sédentarisation et la dégradation des ksour, les facteurs d’une urbanisation récente et continue

Les relations entre les ksouriens et les nomades sont très anciennes et se maintiennent jusqu’à aujourd’hui, mais sous une autre forme. Le ksar a toujours constitué d’abord une halte et un lieu de troc pour les caravaniers et les nomades de la steppe. Il devient actuellement un refuge pour les populations nomades d’une steppe en mal de survie[3].

En effet et à titre d’exemple le ksar de Boussemghoun - comme celui d’ailleurs de Ghassoul - est un ksar de type nouveau qui ne rejette pas les populations extérieures ; preuve en est que les nomades ont bien trouvé leur place dans cette agglomération où la grande partie de ses habitants étaient originellement des ksourien. Ces derniers constituent l’essentiel de la population de Boussemghoun
(68 % de l’ensemble). Toutefois, et malgré cette dominante apparente dans le paysage social, le ksar de Boussemghoun accepte et assimile les populations nomades ayant choisi de se sédentariser, originaires notamment de la steppe comptant pour le tiers de ses habitants (35 %) provenant de la Wilaya d’El Bayadh, en particulier. La diversité des origines est assez significative à ce propos.

Figure 3 : Evolution démographique des ksour du Sud-ouest algérien (1998-2008)

Figure 4 : La population des ksour du Sud-ouest algérien en 2008

 

                                                               Source : ONS, RGPH de 1998 et 2008.

 

Les migrations notables vers les nouveaux espaces urbanisés se sont faites durant les années 1970. Les trois quarts des habitants ont élu domicile dans les extensions nouvelles des ksour avant 1980. Exception faite des ksour sahariens où l’exode s’est réalisé progressivement et ne s’est concrétisé que vers la fin des années 1990, ce qui apparaît clairement à partir des figures précédentes.

Certains ont effectué une migration définitive, provenant pour l’essentiel du nomadisme à la recherche d’une stabilité, en quête d’une activité plus rentable (sédentarisation) ; d’autres une mobilité, un changement résidentiel de l’ancien ksar vers le nouveau s’expliquant par un habitat ksourien dégradé et vétuste et où l’agrandissement des familles pose déjà problèmes (exiguïté), aidés et encouragés en cela par l’intervention de l’Etat dans la production foncière et immobilière dans ces espaces difficilement récupérables.

Toutefois, cette tendance est relativement différente pour certains ksour où l’abandon du ksar originel s’est fait de manière progressive. Tel est le cas à Kenadsa où la migration du ksar continue. Il ne s’agit pas d’une cité désertée, elle continue d’abriter des populations pour le moins déshéritées. Les populations migrantes se sont plutôt orientées vers la grande ville de Béchar détentrice d’un parc logement important en mesure de les loger et de leur offrir un emploi dans le secteur tertiaire.

Les ksour du Gourara et du Touat se maintiennent mieux relativement par rapport à ceux de la Saoura et de la steppe. Ceci dénote une certaine stabilité de l’activité agricole, le maintien de la hiérarchie sociale et l’ancrage des habitants à leur ksar. A Tilouline, comme à Timimoun, la population est partagée entre le ksar et l’habitat moderne des extensions récentes. Ceci relate la pérennité d’un système oasien encore fonctionnel. La hiérarchie sociale en présence explique en partie le maintien de l’activité oasienne dans ces ksour où les « harratines » comptent encore pour le tiers de la population locale.

Par ailleurs, et quelque soit le ksar considéré, les populations aspirent à un niveau de vie qualitatif meilleur et, devant leurs possibilités matérielles limitées, n’arrivent plus à entretenir leur habitat en toub en dégradation continue. Les ksour se dégradent d’une manière rapide et irréversible, leur restauration ou leur remise en état devient très vite irréalisable et relève de l’utopie. Devant cet état de fait, la construction sur des lotissements initiés par les communes d’un habitat individuel, d’un habitat rural en périphérie et à proximité des ksour durant les années 1970, n’a fait qu’accélérer ce processus de dégradation (abandon général du ksar). Les habitants quittent le ksar pour élire résidence dans de l’habitat nouveau. Nos enquêtes de terrain ont bien montré l’intensité des mouvements de migration des ksour vers les nouvelles urbanisations (tableau 2) et les changements fonctionnels des ksour devenus tantôt des lieux de stabulation pour les éleveurs (Boussemghoun), tantôt un lieu d’entreposage des produits agricoles (Ghassoul). 

Tableau 2 : Périodes de migration vers les extensions récentes (%)

Ksour

Périodes

Boussemghoun

Kenadsa

Tilouline

Timimoun

Avant 1970

24

8,1

10,7

14

1970 à 1980

53,6

5,1

8,7

14,7

1980 à 1990

20,2

13,1

26,8

15,5

Depuis 1990

2,2

73,7

53,8

55,8

Total

100

100

100

100

                         Source : enquête de terrain, mars 2012.

Evolution démographique, excroissance et mutation fonctionnelle des ksour sont les signes d’un changement social significatif

a.Forte croissance démographique et excroissance

La forte croissance démographique, qui se maintient pour certains ksour comme Boussemghoun et Ghassoul[4], a généré une forte urbanisation, une excroissance hors du site initial, « le Ksar ». Celui-ci est entièrement abandonné et remplit d’autres fonctions non résidentiels (entreposage et conditionnement des produits agricoles, étables pour les éleveurs …). Celui de Boussemghoun, en partie réhabilité, mais totalement inhabité fait office d’un site touristique.
Tout en manifestant une certaine exurbanisation, les ksour Sahariens se maintiennent, leur dégradation est beaucoup moins prononcée, car il s’agit là d’oasis encore vivantes malgré une forte tertiairisation de leur économie locale. L’agriculture traditionnelle se maintient et la population occupe toujours le ksar tout en aspirant à la modernité. C’est à ce niveau-là que les écarts entre les ksour des différentes régions géographiques sont perceptibles.
Les ksour de l’Atlas Saharien affichent une déliquescence très poussée qui dénote l’excroissance notable hors du ksar. Les cas de Boussemghoun et de Ghassoul, en particulier, sont à ce propos très significatifs. Leur réhabilitation pose de gros problèmes pas seulement des moyens matériels mais ceux des héritiers.
Les ksour de la Saoura, quant à eux, se maintiennent difficilement ; l’état de dégradation a atteint une situation de non-retour ; leur sauvegarde demeure une préoccupation essentielle mais combien difficile, voire pour certains impossible à réaliser.

b.Excroissance et modernité

L’excroissance des ksour a donné lieu à une nouvelle génération d’habitat, en ce sens que les migrants ksouriens logent actuellement dans un habitat de type rural et dans des logements individuels jusqu’alors non connus dans ces espaces où dominait l’habitat ksourien. Le tableau 3 montre bien les modifications survenus dans le type d’habitat occupé par les habitants des anciens ksour du Sud-ouest algérien.


Tableau 3 : Le type d’habitat dans les ksour (%)

Ksour

Type d'habitat

Boussemghoun

Kenadsa

Tilouline

Timimoun

Ksar

00

8,5

51

13,2

Logement social

00

34

8

29,7

Logement individuel

66

49

78

37,4

Habitat rural

00

8,5

12

18

Autres

44

8,5

00

1,7

Ensemble

100

100

100

100

Source : enquête de terrain, mars 2012.

Les deux tiers de la population sont dans de l’habitat individuel de type lotissement et coopérative (tableau 3). L’habitat rural est faiblement représenté. Ceci montre les modifications de comportement des populations ksouriennes en faveur d’un habitat de type moderne, même s’il reste traditionnel dans sa composition, mais il est loin du ksar en toub et autres matériaux ancestraux.  Malgré les avis partagés quant à la nostalgie évoquée par plus de la moitié de la population en quittant leur ksar - ce qui dénote l’attachement des ksouriens à leur patrimoine – il n’en demeure pas moins que l’habitat traditionnel ne répond plus aux normes d’habitabilité et de sécurité, vue sa dégradation très poussée.

Conclusion 

La diversité des ksour appartenant à des espaces géographiques distincts ont connu des évolutions démographiques relativement différentes. Certains se maintiennent et s’urbanisent et connaissent des évolutions positives car ils continuent d’être habités et que, paradoxalement, l’activité originelle, en l’occurrence l’agriculture              et l’élevage, y est toujours présente. Ceux-ci affichent une forte évolution démographique car ils continuent également d’exercer une attraction sur les populations au regard de ce qu’ils leur offre comme travail et habitat dans les nouvelles bâtisses du ksar. Pour d’autres, ils sont entièrement abandonnés, totalement inhabités où toute opération de réhabilitation et de restauration semblent utopiques. L’urbanisation hors du ksar y est apparente et la tendance vers le moderne est une réalité intégrée par les ksouriens. Cette nouvelle réalité est similaire dans l’ensemble des ksour quelque soit leur situation géographique, mais elle est plus prononcée dans la Saoura.

Bibliographie 

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Brik, N. et Metouekel, F. (2003), La dynamique des Ksour de Tsabit et le rôle de Bentalha dans l’organisation de son espace (Wilaya d’Adrar), mémoire en géographie, Université d’Oran.

Hadeid, M. (2006), Les mutations spatiales et sociales d’un espace à caractère steppique, le cas des Hautes Plaines sud-oranaises (Algérie), thèse de doctorat d’État en géographie, Université d’Oran.

¾¾¾¾¾ (2000), « Du ksar à la ville ou la dynamique d’une petite ville saharienne du sud-ouest algérien : cas de Kenadsa (wilaya de Béchar) », in Espace saharien et développement durable, actes au séminaire international, Biskra (Algérie), CRSTRA, 14-16 novembre.

Kouzmine, Y. (2007), Dynamiques et mutations territoriales du Sahara algérien. Vers de nouvelles approches fondées sur l’observation, thèse de doctorat en géographie, Université de Franche-Comté.

Medjad, K. et Moussi, K. (2007), Etude urbaine sur une ville des hautes steppes oranaises : le cas de Bougtob, mémoire en géographie, Université d’Oran.

Recensements Généraux de la Population et de l’Habitat (RGPH), Office National des Statistiques, 1966, 1977, 1987, 1998 et 2008.

Seddiki, M. et Foulani, M. (2003), Etude urbaine d’une agglomération saharienne et de son rôle fonctionnel sur l’espace, mémoire en géographie, Université d’Oran.

Trache, S.-M. (2011), « Adrar, des ksour à la grande ville », in Insaniyat,
nos 51-52, Oran, Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle, p. 149-163.

__________  (2010), « Les caractéristiques de l’immigration à Adrar », in Bendjelid, A., Villes d’Algérie. Formation, vie urbaine et aménagement, Oran, Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle.


Notes

[1] Kouzmine, Y. (2007), Dynamiques et mutations territoriales du Sahara algérien. Vers de nouvelles approches fondées sur l’observation, thèse de doctorat en géographie, Université de Franche-Comté, p. 101.

[2] Voir à ce propos différents travaux relatifs aux villes et ksour cités en bibliographie.

[3] Hadeid, M., (2006),  Les mutations spatiales et sociales d’un espace à caractère steppique, le cas des Hautes Plaines sud-oranaises (Algérie), thèse de doctorat d’État en géographie, Université d’Oran.

[4] Les dits ksour enregistrent des taux de croissance respectifs de 10,02 % et 4,44 % entre 1998 et 2008.