Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N° 32, 2016, p. 131-152 | Texte Intégral


 

 

 

Salima RAYANE KADRI, Salah CHAOUCHE et Amina Hadia BENAMEUR

 

 

Introduction

Longtemps retranché dans le confort de ses valeurs culturelles et sociales, la ville saharienne s’est trouvée subitement confronter à des transformations auxquelles elle s’est peu préparée. Face à l'urbanisation effrénée qui se fait sans aucune référence au mode d'opérer en milieu saharien, les équilibres socioculturels qui se reflétaient dans une expression spatiale organique sont menacés. Le passage de l’habitat en ksar à l’habitat urbain contemporain a des effets sur les modes de vie, sur la sociabilité et sur la pratique de la ville où une urbanité nouvelle se construit. Ainsi, s'accentue le contraste, peu à peu, entre l'habitat traditionnel autochtone, qui entretient avec le paysage une  harmonie, et la ville moderne dynamique et ambitieuse dont la prospérité fait plaisir aux habitants.

Jadis, simple marché local, Ouargla intègre vite sa nouvelle image de capitale d’une région avec boulevard à double voie, trottoirs, lampadaires, caravansérail et embouteillages. L’agglomération d’Ouargla est le chef-lieu d’un territoire qui s’étend sur une superficie de 163.263 km². C’est un important centre urbain dans la région Sud du pays. Ouargla se caractérise par la présence de deux composantes indissociables, à savoir : l'espace oasien ancien d'une part, et l'espace urbain récent d'autre part.

La mise en rapport du ksar d’Ouargla avec la nouvelle logique urbaine s'est faite en sa défaveur. Aujourd’hui, le ksar se trouve à la fois revendiqué et valorisé comme symbole d’une spécificité culturelle locale, et menacé de l’intérieur sous l’impact d’un double processus : d’un côté, progressivement déserté par ses anciens occupants au profit des périphéries aménagées à l’occidentale, pour être envahis et dégradé par l’afflux des ruraux ; d’un autre côté, sous couvert de la modernisation, les interventions de l’Etat et des habitants se relaient pour terminer l’œuvre destructrice sur le cadre bâti. Le ksar parait asphyxié, marginalisé et désuète. Il devient urgent donc de faire face à cette situation de dégradation. C’est dans cette perspective que nous situons ce présent travail. Il est impératif de réfléchir sur les modes d’intégration des héritages à une conception nouvelle de l’architecture et de l’urbanisme.

« Ouarglene », la disgrâce du ksar aux sept portes

Connu sous le nom d’Ouardjelane (ibadite), ou Ouarglène (berbère), le ksar d’Ouargla est, sans doute, celui qui est le plus enraciné dans l’histoire du Sahara. Sept portes séculaires : Bab Amor, Bab Ami, Bab Bouchak, Bab El Boustène, Bab El Khoukha (Rabaa), Bab Azzi et Bab Errabia donnent accès au vieux ksar. Comme tous les ksour, celui d’Ouargla fait partie d'un ensemble complexe intégrant les systèmes d’irrigation et la palmeraie.

Le ksar revêt une importance particulière en tant que patrimoine national compte tenu de sa taille, de sa complexité, de son originalité, de son organisation urbaine et de son intérêt historique. Il est le produit de toute une civilisation qui a régie  la région depuis des siècles. Elle en a fait un véritable carrefour commercial et culturel d’importance régionale et africaine. Le ksar témoigne non seulement de la capacité d’adaptation de l’homme à son milieu naturel le plus hostile, mais aussi du génie populaire qui a façonné toute une ville dans ces moindres détails. L’hostilité du climat, l’aridité du milieu, la richesse culturelle et artistique de sa population, le savoir faire, la diversification ethnique, les pratiques religieuses et enfin l’importance de l’organisation sociale, sont autant de facteurs qui étaient à l’origine de cette production urbaine et architecturale.

A son origine, le ksar est une forteresse, ne laissant émerger au-dessus de ses terrasses que les minarets  des mosquées et les cimes de quelques palmiers jaillissant des cours. Il couvre 30 ha intra-muros[1], habitée par une population estimée à 10 000 âmes occupant 2 400 habitations. Le boulevard qui l’entoure occupe le site des anciens fossés, comblés en 1881, lors d’une touiza[2]. Le boulevard marque les limites du ksar dont les contours sont, vaguement, circulaires. Il regroupe les trois quartiers de Beni Sissine, Ben Brahim et Beni Ouagguine, dont la trame foncière est prolongée par le parcellaire de la palmeraie. Le plan est original, il n’est ni circulaire ni radioconcentrique. Bien que la place du marché se situe au centre de la ville, celle-ci n’a pas été bâtie autour d'elle. Sa construction semble postérieure à l'ensemble du réseau urbain, comme l'est la Casbah, construite au début du XVIIème siècle (figure 1).

Figure 1 : Le ksar hiérarchie des éléments morphologique de communication sociale

Source : Kadri S., 2007.

La place du marché correspond, par sa position, au centre de la cité, au point de convergence des rues principales et de la palmeraie, notamment, des quartiers Beni Brahim et Beni Ouagguine. De plan carré, entouré de maisons qui abritaient les boutiques du Souk, ces artères furent supprimées, au début du XXe siècle, pour agrandir la place et assurer la liaison directe avec la Casbah. Le quartier Beni Brahim est plus étendu et complexe, car le gros des équipements se trouve sur son territoire : le Vieux Marché, les deux grandes mosquées, Lalla Malkiya (rite malékite) et Lalla Azza (rite ibadite), ainsi que la mosquée Abou Zakariya (1230). Beni Ouagguine est le seul à abriter de grands jardins. Alors que Beni Sissine semble  moins  structuré. Il a été tronqué à l'Ouest par les destructions de 1872. Il s'ordonne autour de deux grandes rues parallèles. Dans tous les quartiers, les membres de chaque groupe occupent un pâté de maisons desservi par des impasses où des rues le relient aux autres. Plusieurs groupes siègent dans la djemaa dont les membres représentent la djemaa de tribu. Ainsi le plan du ksar est-il commandé autant par sa structure sociale traditionnelle que par les étapes de sa croissance.

Le ksar d’Ouargla, malgré sa situation problématique, reste vivant et très actif, par son urbanité et la dynamique économique qui s'y développe. Il est, dans la mémoire collective, le sanctuaire culturel
et spirituel par excellence, il continue à assurer la fonction de centre urbain[3].

Structure et configuration du ksar : dégradations des conditions de vie ou le déclin des fonctions traditionnelles

Aujourd’hui, le ksar est dans un état de dégradation avancé. Il a subi des dégâts générés par les adductions en eau potable et par la surcharge des logements disponibles. Cela entraîne  une usure rapide des matériaux et des structures. Ce tissu, aux limites de saturation (335hab/ha), s’est encore densifié, ses rues se couvrent de pièces, les places sont rognées, peu à peu, et les jardins intérieurs construits pour gagner le plus d'espace possible. Les remparts, abattus, sont remplacés par des constructions qui arrivent au ras du périphérique, d'autres édifices altèrent sa bordure Sud.

La rupture du système ksar – palmeraie - mode de vie a induit des pratiques qui ont accéléré la dégradation. Le départ des anciens habitants, en quête de conditions meilleures, et l'arrivée d'autres, au mode de vie étranger au ksar (ni entretien, ni bonne gestion de l'eau), y ont, fortement, contribué.

1. Conditions d’habitabilité dans le ksar

L’étude de l’habitat au niveau du ksar nous montre, d’une part, qu’il continue à être fortement occupé malgré la dégradation avancée du cadre bâti et apprécié, d’autre part, du fait de sa trame viaire et du  confort offert par les maisons.

Comme nous l’avons souligné le ksar a subi plusieurs transformations à l’intérieur de son tissu. Ainsi, outre l’implantation des équipements collectifs initiés par les pouvoirs publics avant et après l’indépendance, les particuliers ont également contribué à quelques opérations d’auto-réhabilitation par leurs propres moyens en introduisant parfois de nouveaux matériaux, inadaptés.

Figure 2 : L’état de dégradation avancé des habitations

Source : auteur, 2005.

Les opérations concernent environ 5 % du tissu. Il s’agit essentiellement de petites réparations (renforcement d’un mur, travaux de confortement, crépissage avec du ciment, surélévation, réfection des escaliers, ...). Les matériaux utilisés sont généralement le parpaing, le béton armé, les poutrelles métalliques et parfois la brique rouge. Les interventions se font d’une manière illicite et anarchique.

La densité moyenne des constructions à l’hectare est de 98, elle dépasse largement celle de la ville  qui n’est que de 08 environ. Cette forte densité qui est une caractéristique des tissus ksourien est devenue l’une des causes de la dégradation, du fait que les constructions sont collées les unes par rapport aux autres avec des espaces libres très limités.

Le statut juridique des constructions reste déterminant dans toute opération de sauvegarde ou de réhabilitation. Les locataires et les copropriétaires représentent à eux seuls 43.8 % du total des occupants. La maîtrise de cet élément est indispensable au risque de compromettre toute action. En effet comment pourrions-nous imaginer une aide financière pour les locataires ou les copropriétaires pour réhabiliter les maisons qu’ils occupent à titre provisoire ?

2. Caractéristiques du parc logement

Le parc logement du ksar représente une proportion modeste mais non négligeable dans la ville. Il regroupe 17.6 % du total du parc logement de la ville et 1 % de la surface de celle-ci.

Les chiffres statistiques obtenus à partir des résultats des enquêtes ménages et bâti[4] montrent que sur les 2247 constructions recensées, 1173 sont occupées, soit 52.2 % du total des constructions. Or, l’examen de la carte relative à l’état des constructions (figure 4) montre que 67.2 % des constructions sont soit dans un état critique,  ou en ruine ou complètement démolies. Cet état de fait à un impact direct sur les conditions d’occupation des logements.

Figure 3 : densités des constructions

Source : Kadri S., 2007.


Figure 4 : Etat des constructions

Source : Kadri S., 2007.

 

Le mode d’utilisation de la construction ksouriènne confirme encore une fois l’état de délaissement de ce patrimoine. La forte utilisation des constructions de manière temporaire ou secondaire (634 maisons), soit 39 % des constructions déclarées, montre qu’il y a un manque de volonté quant à l’entretien régulier des maisons, ce qui implique automatiquement l’accentuation de l’état de délabrement du bâti.

Le parc logement du ksar n’est plus attractif en raison probablement de l’état des constructions dégradé, il constitue également un risque pour les populations, qui ne disposent pas de moyens financier
et matériels pour entretenir et réhabiliter les constructions menaçant ruine.

*  Les conditions d’occupation des constructions

Contrairement aux villes du Sud qui sont caractérisées par de très faibles densités de population, le tissu du ksar à l’instar des autres ksour, se distingue par une très forte densité. Cette dernière est estimée à 269.33 personnes à l’hectare, alors qu’au niveau de la ville de Ouargla  elle n’est que de 31.4 personnes à l’hectare.

Les conditions d’occupation contraignantes des logements combinées à l’état de dégradation du cadre habité militent pour un plan d’urgence. L’analyse des situations relative à la classification du taux d’occupation par logement fait apparaître une dégradation alarmante dans les conditions d’habitation. Le Taux d’occupation par logement (T.O.L) à lui seul ne peut nous renseigner d’une manière fiable sur les conditions d’habitation, c’est pourquoi il est judicieux de combiner cet indicateur à la taille des constructions en termes de pièce. Les enquêtes de terrain[5] révèlent une exiguïté en termes de nombre de pièces dans les constructions habitées. Ainsi, les maisons constituées d’une à trois pièces représentent environ 42.5 % du total, par contre celles qui sont composées de cinq pièces et plus ne totalisent que 20.5 %. En combinant la taille des constructions avec les T.O.L, nous aurons donc des conditions d’habitations encore plus défavorables. Il est évident que la surcharge démographique des maisons est un facteur qui va accentuer d’avantage le délabrement du cadre bâti en l’absence d’une prise en charge réelle et effectives du bâti.

Figure 5 : Taux d’occupation par logement

Source : Kadri S., 2007.

* Alternations et variations de la maison 

La disparition du ksar s’accompagne de façon indissociable à celle de la maison ksourienne. Celle-ci apparaissait comme un espace étroitement imbriqué dans la masse des autres habitations, ainsi les raisons qui ont poussé à la dégénérescence du ksar expliquent celles de la maison qui en faisait partie. Les maisons nouvelles, sorties de l’enceinte qui leur imposait des lots étroits se sont étendues sur le sol. Elles sont presque toujours conçues sur un seul niveau, sur deux uniquement quand les exigences d’économie du sol l’imposent. Elles apparaissent maintenant dans des volumes simplifiés, parallélépipédiques, et leurs espaces intérieurs sont sur un plan carré ou rectangulaire. La maison se parcourt de lieu en lieu à l’horizontale et la lumière trouve de plus en plus sa source dans les murs latéraux. Dans ses aspects morphologiques généraux l’habitation a  subi des transformations radicales. L’observation du plan montre par contre, une fois qu’il a été débarrassé de ses scories et mis sous forme d’organigramme, un certain nombre de permanences. Les séparations intérieur / extérieur, hommes / bêtes, résidants / invités, couple / enfants adolescents pour la fonction sommeil… continuent à organiser le plan et ont même trouvé une meilleure expression spatiale (les différences d’accès expriment mieux certaines séparations reconnues dans l’usage).

Même en évoluant, la maison traditionnelle a gardé les caractéristiques fondamentales, à savoir :

  • Presque pas d’ouverture sur l’extérieur
  • Entrée plus ou moins dérobée.
  • Cours intérieur et terrasses. L’habitation se transforme éventuellement par un changement fonctionnel de la pièce (espace cuisine spécialisé…) pour répondre aux nouvelles exigences.
  • L’agrandissement de la maison soit par dédoublement de l’habitation ou des pièces.
  • Destruction de l’ancienne maison et construction d’une nouvelle
  • Réponses aux exigences de la « modernité ».                   

1. Emploi et activité : prédominance du tertiaire

Le développement de la ville d’Ouargla a eu pour conséquence la création d’emplois de plus en plus importants. Ceci a favorisé le transfert d’activité du milieu rural vers les activités plus rémunératrices du milieu urbain, en raison de la dévalorisation des revenus agricoles.

A cet effet, le secteur tertiaire s’accapare environ 85 % des occupés du ksar. Quant au secteur agricole, ayant constitué pendant longtemps la base principale des activités économiques, culturelles et sociales et qui a été à l’origine de la fixation des populations et la préservation de l’équilibre écologique, il est aujourd’hui menacé, n’occupe que  4.56 % du total des occupés.

L’enclavement du ksar et son état de dégradation n’a toutefois pas conduit à une asphyxie de ses activités traditionnelles de type commercial. Le ksar conserve certaines spécificités. Cela  tient à son histoire urbaine, ses fonctions culturelles et religieuses, ses activités artisanales spécialisées, (le souk demeure un marché important pour les produits agricoles). Cependant, nous remarquons une sorte de paupérisation et de ruralisation du ksar qui s’accompagne d’un glissement vers des formes de travail, en marge du secteur capitaliste et fortement imprégnées de formes de solidarité issues du monde des campagnes.

 Le ksar garde un certain rôle « central » pour les secteur « traditionnels » de l’économie et de la société urbaine. Le problème qui est posé aujourd’hui est celui de sa « revalorisation » dans le contexte d’une ville qui est censée se donner de nouvelles fonctions tertiaires (chef-lieu de wilaya) et qui, tout de même, exprime le « besoin » d’un « centre » pour ces activités « modernes ». De ce fait, ambitionner aujourd'hui pour Ouargla une place privilégiée dans le réseau des grandes villes, ne peut être efficient que si elle intègre dans un souci de complémentarité et de conciliation les deux composantes que sont l'espace oasis ancien d'une part, et l'espace urbain récent d'autre part.

Quelle démarche de réhabilitation ? Des actions et des initiatives engagées par les acteurs locaux

Le cas de la ville de Ouargla est représentatif des villes importantes du Sahara dont la spécificité, l’originalité et l’image restent particulières. La ville a subi une forte urbanisation, entraînée par l'accélération démographique due à l’implantation industrielle et la promotion administrative. Ce phénomène a eu un impact direct sur le  ksar. La position de ce dernier  par rapport au reste de la ville est en train de devenir de plus en plus excentrique, du fait même d’une expansion des zones urbanisées lourdement conditionnée par le site. Il reste en marge, subissant la croissance de l’agglomération au lieu d’y participer.

Figure 6 : Typologie des quartiers et pôle d’animation commercial

Source : Kadri S, 2007.

La question qui se pose est donc celle du rôle que cette partie de la ville peut avoir dans cette dynamique urbaine ; il ne s’agit pas uniquement de la préservation d’un patrimoine, d’un ensemble de valeurs ou des traditions en voie de disparition, mais comment réussir un développement rationnel et planifié d’un tel héritage architectural 
et urbain ?

Il s’agit de replacer le ksar d’Ouargla dans son contexte actuel, toute démarche de réhabilitation doit prendre racine du bas vers le haut, « down-up », en s’appuyant sur des connaissances ancestrales
et les expériences des acteurs locaux. La finalité d’une éventuelle réhabilitation n’est pas « muséologique », mais bien au contraire, il s’agit d’une dynamique inscrite dans une vision de développement local, régional, par la réintroduction du ksar dans son environnement urbain, social, économique et environnemental, dans une logique de développement durable. L’objectif à poursuivre est celui d’un « recentrage », cela demande une reconnaissance de son potentiel et des ressources disponibles pour créer les conditions favorables au déploiement des activités ou à la création de nouvelles activités pour attirer sur le ksar les intérêts des investisseurs publics et privés et ce afin d’entamer un processus de réhabilitation le plus possible autocentré.

Le ksar d’Ouargla, dont la vulnérabilité est à un stade avancé, doit permettre de tirer les enseignements quant à la nécessité d’adopter une nouvelle stratégie en matière de préservation du patrimoine. L’implication des populations autochtones dans la gestion et la préservation de l’environnement constitue, dans une optique de développement durable, un des enjeux majeur.

Les populations et/ou communautés locales deviennent les acteurs principaux dans la prise de décisions et leurs mises en œuvre concernant la gestion de l’écosystème concerné. Les citoyens interviennent, à la fois comme acteurs et sujets de l'action.

La constitution du premier chainon du processus de réhabilitation passe par la représentation des premiers noyaux d’acteurs, en l’occurrence les habitants du ksar, et l’association de sauvegarde du ksar.

  • L’Association du ksar d’Ouargla pour la culture et l’Islah, un acteur-clé :

La conception de la réhabilitation dans ce cas repose sur une large
et permanente contribution de l’ensemble de la population à tous les niveaux, à travers tous les mécanismes aussi bien spontanés que concertés. Dans cette dynamique, l’Association de sauvegarde du ksar d’Ouargla constitue un acteur-clé, en défendant auprès de la population l’idée que le ksar est un patrimoine à sauvegarder, et à réhabiliter. A pied d’œuvre depuis 1989, l’association a à son actif l’organisation de deux séminaires (2007 et 2009), l’inscription du ksar au patrimoine national en mars 1996 puis un second classement comme secteur sauvegardé en mars 2011. Les membres de l’Association s’alarment de l’état de dégradation permanent que connaît le ksar, malgré les initiatives de restauration et de réfection prises par différents acteurs depuis une dizaine d’années.

  • L’Etat, un partenaire pour le plan de sauvegarde du ksar.

Le ksar d’Ouargla, à l’instar des autres noyaux anciens, a connu plusieurs opérations ou tentatives de réhabilitation ou de restauration, mais aucune action n’a donné les résultats escomptés. Cette situation nous incite à nous interroger sur les raisons qui empêchent la mise en applications des différentes études et projets réalisés. La répétition d’un même scénario laisse croire à une impossibilité d’action à cause du vide juridique qui aspire toute initiative et à des raisons financières. L’Etat doit revoir son rôle dans le processus de réhabilitation à travers les collectivités locales qui doivent être un partenaire pour la mise en place d’action de sauvegarde et au déclanchement d’aide financière
et technique.

Un plan permanent de sauvegarde du ksar est en cour de probation. Il porte essentiellement sur le respect de la propriété privée tout en protégeant les sites et le bâti à intérêt historique ou culturel. Le citoyen est libre de continuer à habiter ces bâtisses d’une grande valeur, tout en préservant ce qui doit l’être avec l’aide de l’Etat qui est d’environ de
65 % du coût de la restauration. Dans le cas où il ne peut pas prendre en charge la restauration de son habitat, il peut participer à sa préservation. Une agence nationale sera créée pour négocier les différents contrats avec les particuliers.

2. Revaloriser l’image du ksar…

On assiste à une perte d'équilibre de l'espace global (écosystème) par la dévalorisation de l'image de l’espace ksourien. Comment faire revivre le ksar pour rétablir l'équilibre nécessaire à l'écosystème oasien ? Cela concerne son intégration dans la dynamique de la ville et son adaptation au monde d'aujourd'hui tout en conservant ses traditions.

Figure 7 : Rénovation d’une partie de la façade urbaine donnant sur le boulevard

Source : auteur, 2005.

La récupération du ksar passe par le maintien et le renforcement de son intégration  dans le système urbain. Placé dans le contexte global du développement de la ville, elle se traduit principalement par un ensemble d’actions, sectorielles et ponctuelles suivant un ordre cohérent de priorité, ou la sauvegarde des valeurs architecturales ne saurait être concevable en dehors du contexte humain à long terme.

Pour maintenir le ksar dans sa dimension historique, social
et culturelle, sa revalorisation revêt un caractère prioritaire. D’abord « redécouvrir » le patrimoine historique,  le rendre accessible, ceci non seulement pour ce qui est des monuments (qui sont à sauvegarder) mais surtout pour ce qui est des « systèmes » et des « réseaux » d’espaces dont le réutilisation peu stimuler des relations nouvelles entre le noyau historique et le reste de la ville.

Approche d’intervention :

  • Dédensification : une opération impérative urgente, pour le maintien de l’équilibre du ksar ;
  • Assainissement : la réfection du réseau ancien et la mise en place d’un autre ;
  • Habitat : amélioration de l’habitat dans le ksar à travers des opérations de rénovation sur les secteurs insalubres de certaines maisons ;
  • Restauration : des équipements socioculturels et religieux ;
  • La réhabilitation architecturale.

L’étude doit être axée sur certains éléments de la structure urbaine tels que :

  • le « système » des fortifications (enceinte, portes) et des espaces ouverts aux abords et à l’intérieur du ksar.
  • les grandes maisons qui sont susceptibles d’interventions visant l’introduction d’équipements socioculturels, d’activités de production, de formation ou de loisirs, réalisables dans l’immédiat mais situées dans une perspective de plus long terme.

Ainsi, sa réhabilitation pourrait se justifier par la capacité du ksar à produire sa propre dynamique pour sa survie, au risque d'être à part à l'intérieur d'une totalité, au risque d'être marginalisé au sein de la ville à laquelle il a donné naissance.

3. … Pour pérenniser le système oasien

Pour perpétuer l'espace ksourien  il y a lieu donc de l'assainir (confort urbain) sans porter préjudice aux mises en valeur environnantes à la nappe, aux foggaras et à la palmeraie. Ainsi réinventer le ksar ne peut se faire que dans une réflexion, non pas passéiste mais moderniste, sauvegarde du patrimoine oblige. Le développement durable est une dynamique d'action continuellement renouvelée en vue d’un projet de long terme. Celui-ci s'identifie à un développement soucieux de l'intégration des conditions de vie sociale, climatique, environnementale et surtout des potentialités et des contraintes du milieu désertique dont la fragilité est incontestable. Il ressort qu'à travers une prise de conscience écologique, l'intérêt est de plus en plus porté au développement local, qui doit répondre aux besoins des populations ainsi, entraîné une responsabilité partagée avec la collectivité[6].

De ce fait, la durabilité du ksar, en tant que patrimoine, c'est avant tout sa conservation et sa sauvegarde, non seulement fonctionnelle, mais encore projetée en avant dans le futur. Ainsi, l'intervention durable viserait à prendre en charge un passé et faire appel à l'existant, et à donner un sens nouveau au lieu (requalifier) sans négliger ce qu'il véhicule. Donc, le dilemme, préserver ou développer, ne devrait pas se poser. Il faut plutôt un respect des équilibres écologiques du milieu désertique et envisager le développement sans détruire l'écosystème car l'évolution des modes de vie a atteint un stade tel que le ksar traditionnel devient actuellement inadapté aux nécessités de la vie moderne[7].

La durabilité du ksar, c’est le maintien de la fonction d'habitat pour ne pas accentuer la crise du logement et l'introduction d'autres fonctions comme des administrations, des ateliers d'artisan, des boutiques.

Ksar et durabilité, ce sont d’abord  les activités existantes, celles que l’on doit aider pour qu’elles atteignent une structure solide. Il faut aussi chercher celles qu’on pourrait introduire dans le ksar compte tenu des ressources disponibles et du développement en cours.

Le ksar et la durabilité, c'est aussi son histoire avec le tourisme. Dans ce domaine, il s'avère une plaque tournante de cette activité avec les paysages désertiques dans le Sud algérien, en les intégrant harmonieusement au cadre de vie contemporain.

C’est aussi les matériaux de construction avec lesquels on opère, de restauration ou de rénovation. En ce sens, l'utilisation des matériaux locaux sont, en général, largement avantagés de par leur coût de revient qui est nettement inférieur. En particulier, la construction en terre, au risque d'abandon des traditions constructives, offre un confort thermique meilleur que la construction en béton. 

Le ksar et la durabilité c’est enfin prendre en charge les autres éléments de son écosystème, en fait sa palmeraie. Aujourd'hui, la maîtrise du phénomène urbain dans la palmeraie est la condition essentielle à assurer pour sa sauvegarde. Plus encore, il faut réfléchir l'extension de la palmeraie en tant qu'espace vital pour l'équilibre environnemental de la ville saharienne. Cela concerne le développement de l'activité agricole et la maîtrise de l'urbanisation sur cet espace en remettant en fonction les infrastructures hydro- agricole, en redynamisant le système d'irrigation pour faire revivre les nombreux jardins à l'abandon et en réhabilitant les foggaras asséchées. L’urbanisme saharien doit s’efforcer d'associer l'espace oasien à tout projet de ville saharienne durable.

Conclusion

En s'adaptant aux conditions naturelles du site, les oasiens sont parvenus à un équilibre fondé par une utilisation rationnelle des ressources et des potentialités qu’offrait le territoire. L'implantation puis le développement des centres urbains traditionnels témoigne encore de l'harmonie relationnelle entre l'homme et un milieu naturel hostile.

L'avènement du modernisme et de ses techniques universelles menace aujourd'hui cet équilibre environnemental en lui substituant un modèle urbanistique basé sur une approche normative et réglementaire. La dégradation du patrimoine du ksar et de son héritage socio­-culturel est aujourd'hui entamée, ainsi que celle du savoir-faire qui a permis de transformer ces lieux arides en milieux totalement adaptés. Sa sauvegarde présente un caractère d'urgence pour la mise en valeur de ses qualités paysagères, urbaines et architecturales en tant que référents identitaires.

La préservation des noyaux anciens en vue d’une nouvelle recomposition urbaine devrait susciter une mobilisation conjointe de l’Etat et de la société civile. En somme, il importe de retrouver les modes d’articulation entre l’ancien et le contemporain, entre le moderne et le traditionnel.

Bibliographie

Agence nationale d'aménagement du territoire (2003), Etude de modernisation de l’agglomération de Ouargla.

Agence nationale d'aménagement du territoire (2005), Etude de réhabilitation du ksar de Ouargla, Phase 1, 2, 3.

Annuaire Statistique de la Wilaya de Ouargla (2001, 2002, 2003, 2004), Ministère des finances ; Direction générale du budget, Direction de la planification et de l’aménagement du territoire.

Bisson, J. (1983), « Les villes sahariennes : politique volontariste et particularismes régionaux », in Machrek - Maghreb, n° 100.

Delheure, J. (1973), « L’habitation à Ouargla », in Fichier périodique, n° 119, Université de Provence.

Emelianoff, C. (1995), « Les villes durables : émergence de nouvelles temporalités dans les vieux espaces urbains », in écologie politique, n° 13.

Rayane-Kadri, S. (2007), « Les ksour face à la dynamique urbaine : cas du ksar de Ouargla », thèse de magistère, Université de Biskra.

Ledraa, T. (1997), « La conservation du patrimoine et le développement durable », in séminaire national en architecture, Ghardaïa.

Lethielleux, J. (1983), Ouargla cité saharienne des origines au début du XXe siècle, Paris, éd. Geuthner.

Rouvillois-Brigol, M. (1975), Le pays de Ouargla (Sahara algérien), variation et organisation d’un espace rural en milieu désertique, Paris, Université de Paris-Sorbonne


Notes

[1] Rouvillois-Brigol, M. (1975), Le pays de Ouargla (Sahara algérien) : variation et organisation d’un espace rural en milieu désertique, Paris, Université de Paris-Sorbonne.

[2] Delheure, I. (1973), « L’habitation à Ouargla », in Fichier périodique, n° 119, Université de Provence.

[3] La pérennité de l’habitat du ksar s’explique par la pauvreté de la population ou par le manque d’espace pour des constructions nouvelles à l’extérieur.

[4] Enquête Agence Nationale d’Aménagement du Territoire (ANAT), 2005.

[5] Enquête Agence Nationale d’Aménagement du Territoire (ANAT), 2005.

[6] Emelianoff, C. (1995), « Les villes durables : émergence de nouvelles temporalités dans les vieux espaces urbains », in écologie politique, n° 13,  p. 37-56.

[7] Ledraa, T. (1997), « La conservation du patrimoine et le développement durable », in séminaire national en architecture, Ghardaïa.