Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N° 32, 2016, p. 117-130  | Texte Intégral


 

 

 

Zoheir BELKEDDAR, Tarik GHODBANI et Jean-Loïc LE QUELLEC

 

 

 

Introduction

Les gravures rupestres, qui sont des témoignages inestimables légués par les peuples anciens, sont particulièrement abondantes en Afrique du Nord. Outre leur intérêt artistique, elles nous renseignent sur le climat, la faune, la culture et l’identité des hommes qui y vivaient, depuis le Néolithique jusqu’aux périodes historiques. Celles de l’Atlas saharien sont les premières à avoir été signalées dans toute la moitié Nord de l’Afrique[1], et elles ont très tôt attiré l’attention des savants[2].

À la fin des années 1960 et au début des années 1970, H. Lhote pensait que les données alors disponibles à leur propos incitaient « à penser que le grand art naturaliste, qui s’affirme être le plus ancien, a dû prendre naissance dans le Sud-Oranais d’où il se serait diffusé dans le Sud-Algérois et, dans une phase ultérieure, vers le Sud-Marocain »[3]. Pourtant, si, comme Lhote, F.-E. Roubet estimait alors que « le sud-oranais et le djebel Amour devaient certainement avoir été le berceau de l’art pariétal de l’Afrique du Nord », il n’en faisait pas moins remarquer que « les connaissances réunies jusqu’ici sont assez réduites malgré les apparences », et il concluait en souhaitant que soient entrepris « de nombreux travaux d’analyse, englobant tous les éléments de connaissance »[4]. C’est seulement dans l’Atlas saharien, en effet, que se trouvent associés buffles antiques, béliers à sphéroïde (comme celui de Bouâlem) et grands lions à tête de face en style de Djattou. Malheureusement, bien que plusieurs ouvrages aient été consacrés à cette région[5], force est de constater que, près d’un demi-siècle plus tard, les travaux que F.-E. Roubet appelait de ses vœux n’ont pas encore été réalisés.

Contexte géographique et méthode de travail

Les stations choisies sont situées dans la région de Taghit,  au Sud des Monts du Ksour et plus précisément dans la partie méridionale de la vallée de la Zousfana. Selon É.-F. Gautier, l’occupation humaine dans cette région fut possible grâce à une présence d’eau assez considérable[6]. En effet l’existence d’un substratum calcaire carbonifère imperméable favorise la résurgence des eaux à partir des dépôts quaternaires de la plaine en amont. En plus des ressources en eau, la morphologie de la vallée encaissée, entre l’Erg Occidental et la falaise calcaire, offre des conditions favorables au développement d’un chapelet de ksour en surplomb d’une longue oasis (figure 1).

Figure 1 : Coupe transversale de la vallée de la Zousfana à hauteur de l’oasis de Taghit

Source : Ghodbani et Belkeddar d’après Gautier, 1903.

Les stations dans cette région sont nombreuses. Elles s’échelonnent de l’oasis de Taghit jusqu’à Kerzaz en passant par Igli et Béni Abbes (figure 2). Dans cet ensemble, celles de Barebi, de Tahtania 1 et Tahtania 2 se distinguent par deux éléments: la variété des sujets figurés, et l’insuffisance des études par rapport au reste des stations.

En effet, les recherches couvrant la région de Taghit affichent une faiblesse manifeste, puisque les auteurs n’ont fait que décrire brièvement les sites. Selon H. Alimen ce terrain d’étude était difficilement accessible aux chercheurs étant donné son enclavement (Alimen 1966)[7]. D’ailleurs elle-même n’a pu étudier que la station de Tahtania 1 et souhaitait revenir pour compléter sa recherche pour les autres sites. Notre contribution s’inscrit dans la perspective de continuer ce travail de prospection à travers trois objectifs : la datation des figures, leur éventuelle interprétation, et les conditions actuelles de sauvegarde. Nous nous sommes appuyés sur les travaux précédents, nos observations de terrain effectuées entre 2009 et 2014, et des entretiens avec des acteurs locaux sur la question de la sauvegarde de ce patrimoine en péril.

Figure 2 : Répartition des stations rupestres de la région de Taghit

 

 Source : Prospection de terrain, Ghodbani et Belkeddar, 2009-2014.

Typologie des figurations

Les stations que nous avons observées présentent une variété appréciable des sujets représentés. Nous avons pu identifier six types de Photos :
Le bestiaire : Il est dominé numériquement par les Bovidés (figure
3), qu’accompagnent les animaux suivants: félidés et canidés qui sont particulièrement nombreux dans la station de Tahtania 2, grands animaux de la faune éthiopienne (éléphants, girafes)[8], antilopidés (figure 4) (gazelles, autruches, antilopes), et enfin chevaux et dromadaires (figure 5). Notons que sur certain panneaux sont représentés des animaux difficilement identifiables. Sur quelques bestiaux, notamment les bœufs, la formes de l’encornure (fermée ou posée sur des traits parallèles) suggère ce que les auteurs ont considéré à tort ou à raison comme des « attributs céphaliques ».

Figure 3 : Bovidé au trait gravé et poli à Tahtania 1

 

Source : Belkeddar et Ghodbani, 2010.

Figure 4 : Antilopidé à surface évidée, station Tahtania 2

           

Source : Belkeddar et Ghodbani, 2012.

Figure 5 : Figures cabalines, station de Barebi

            

Source : Belkeddar et Ghodbani, 2010.

Les anthropomorphes: Ils sont de deux types: des « orants » en relation de proximité avec des bovidés (figure 6), et des filiformes associés à des bovinés et des dromadaires. On peut y ajouter les anthropomorphes partiels, représentés par  des contours de mains et de pieds.

Les figures géométriques: Elles sont nombreuses et représentées par des spirales, des motifs serpentiformes, diverses compositions impossibles à interpréter.

Les Peintures : Rares, elles se limitent à la station de Tahtania 1 dans un seul endroit abrité par une excavation rocheuse. Il s’agit de motifs géométriques composés de traits parallèles à l’ocre rouge.

Figure 6 : Orant en relation de proximité avec des bovidés à Tahtania 1

      

Source : Belkeddar et Ghodbani, 2010.

Inscriptions libyco-berbères: Elles restent limitées à la station de Barebi qui est dominée par les figures représentant des dromadaires.

À cette richesse typologique s’ajoute une variété de technique de traits trahissant peut-être plusieurs nappes de graveurs : contours larges obtenus par un piquetage léger presque jointif aboutissant à une surface évidée presque polie (avec ou non un piquetage endopérigraphique compartimenté), traits incisés profonds en U ou en V.

Essai de datation et situation environnementale

La datation des images rupestres du Sud-Oranais rencontre un problème fondamental qui est l’impossibilité de définir des outillages susceptibles d’être liés aux stations de gravures, et plus largement l’absence de fouilles permettant de leur associer avec certitude un matériel bien daté. En particulier, les tumulus de pierres sèches proches des stations sont pour la plupart très postérieurs à l’époque des graveurs.

Pour tenter d’établir une chronologie, les spécialistes ont donc eu recours à d’autres éléments qui sont: les sujets représentés, le style, la technique, la patine et les superpositions de figures. Eu égard à la prédominance des bovinés, ils s’accordent généralement à placer les gravures de Taghit  dans un étage pastoral situé dans la deuxième grande phase humide qu’a connu le Sahara, quand des conditions climatiques favorables ont permis l’installation dans la région d’une population assez dense que confirme le nombre important des gisements préhistoriques signalés sur le plateau et la lisière de l’Erg. Ces populations ont développé divers modes de vie basés sur la chasse, l’agriculture et le pastoralisme.

Pour l’instant, et en l’absence d’études complémentaires dont il faut vivement souhaiter la réalisation, la datation est délicate et il ne faut pas espérer être très précis en la matière, car on n'a toujours aucun moyen de dater directement les gravures. Il serait également risqué de transposer directement dans cette zone ce qu'on peut savoir à propos du Sahara central (Tasîli-n-Ajjer, Ahaggar, Mesâk, Akukas). Certes, il existe de forts apparentements entre les images de ces régions (présence d’un grand art dit
« naturaliste », nombreux buffles antiques), mais aussi beaucoup de différences (ainsi les béliers à sphéroïdes sont-ils très inégalement répartis), et on ne peut aller très loin ainsi dans la finesse chronologique. Certains voudraient faire remonter au Paléolithique une partie de ces gravures au moins, mais il n'existe en réalité aucun argument positif en faveur de cette thèse extrême. Les analystes informés et compétents s'accordent pour dire que la majorité de ces images a été réalisée durant l'Holocène moyen,
et sans doute durant le cinquième millénaire avant l'ère commune[9]. Il faut également rejeter les théories qui distinguent une « Culture des chasseurs » de laquelle relèveraient les gravures ou peintures de grands fauves sauvages, et des cultures pastorales plus récentes qui auraient réalisé les figures de bovins, ovins et caprins[10]. En réalité, s'il a bien existé des chasseurs-cueilleurs, rien ne prouve pour l'instant qu'ils auraient été les auteurs d'un art rupestre particulier, et jusqu'à preuve du contraire, le plus simple est de penser que l'ensemble des gravures et peintures relève en réalité de cultures pastorales qui nomadisaient dans des zones où vivaient aussi des grands fauves (comme c'est actuellement le cas au Kenya, par exemple). 

État des lieux et formes de dégradation

Les gravures de Taghit subissent deux formes de détérioration, l’une naturelle, l’autre d’origine anthropique. L’exposition aux aléas climatiques favorise la desquamation de la roche sous l’effet des infiltrations des eaux de pluies ou de la corrasion (figure 7). Aussi les fortes amplitudes thermiques provoquent-elles l’éclatement des roches, et à terme leur écroulement. Enfin, et plus particulièrement à la station de Barebi, les crues de l’oued Zousfana provoquent le décapage de la surface de la roche. Le second type de dégradation est causé par l’action de l’homme. Selon nos constatations, la station de Tahtania 1 est la plus touchée, car elle est facilement accessible aux touristes. Les formes de dégradation y consistent en une tentative isolée d’enlèvement d’un panneau gravé (figure n° 8), et l’ajout de nombreux graffitis par incision, piquetage ou peinture. Depuis 2009, avec l’augmentation de l’afflux touristique, les graffiti peints se sont généralisés en affectant la plupart des panneaux, principalement ceux qui se trouvent à la verticale. L’exemple le plus frappant est celui du grand éléphant complètement disparu sous une épaisse couche de peinture blanche (figures 9 et 10).

Figure 7 : Exemple de desquamation de la roche

 

Source : Belkeddar et Ghodbani, 2009.

Figure 8 : Tentative avortée d’enlèvement d’une figure

     

Source : Belkeddar et Ghodbani, 2009.

Figure 9 : La gravure de l’éléphant à Tahtania 1

 

Source : Belkeddar et Ghodbani, 2009.

Figure 10 : Même gravure dégradée par de la peinture

 

Source : Belkeddar et Ghodbani, 2011.

Heureusement, ce saccage en règle a fait réagir la société civile qui, par différents canaux (presse écrite, réseaux sociaux…), a exprimé son indignation devant un tel désastre. Lors de la visite de l’ex-Ministre de la Culture en avril 2013, un plan d’urgence fut décrété (décret 03/323 du 05 octobre 2013) pour la sauvegarde de cet inestimable patrimoine de l’humanité. Selon les responsables locaux, ce plan est en bonne voie  de réalisation, puisque le budget alloué (10 millions de DA)  vient juste d’être voté par l’Assemblée populaire de Wilaya. Ce dispositif prévoit de délimiter un périmètre de 500 ha à protéger, et de procéder à l’inventaire des gravures qui s’y trouvent. D’un autre côté, il prévoit aussi l’aménagement des axes routiers qui mènent vers les deux stations de Tahtania, l’installation d’un centre d’orientation et d’information sur l’Art rupestre, et la création d’un musée de Préhistoire. Un autre volet de ce plan de sauvegarde concerne la restauration des gravures abîmées (en faisant appel à des experts nationaux et internationaux) ainsi que leur classement au Patrimoine national avant de les proposer pour un classement à l’échelle internationale.

Ce plan bien pensé, mais ambitieux, connaît des difficultés dans sa mise en œuvre, d’une part à cause d’une faible implication des instances locales dans le projet de sauvegarde, d’autre part à cause du manque de spécialistes locaux en matière de techniques de restauration. Une solution facile et rapide à mettre en œuvre reste à notre avis d’assurer un gardiennage des sites les plus vulnérables à l’action anthropique, et d’organiser des compagnes régulières de sensibilisation pour impliquer le plus grand nombre possible de citoyens dans la protection de ce patrimoine en danger de disparition. Les sites ne sont jamais mieux protégés que par les habitants eux-mêmes, quand ceux-ci savent qu’ils font partie de leur propre patrimoine.

Conclusion

Nos investigations préliminaires sur les gravures rupestres de Taghit ont montré leur importance à la fois pour la connaissance scientifique et le développement de l’activité touristique. Elles témoignent directement de l’ancienneté du peuplement de la région de l’Atlas saharien occidental, et par la représentation d’espèces animales disparues, elles rendent évidente l’évolution des conditions climatiques et écologiques. Les dégradations irréversibles dont elles sont l’objet soustraient à la connaissance scientifique des documents inédits servant à une meilleure compréhension de la préhistoire et de l’histoire de la région. Afin de pallier les effets de la dégradation d’ordre anthropique, des actions urgentes doivent être entreprises afin d’intégrer effectivement ces sites dans la perspective d’un tourisme responsable
et durable.

Bibliographie

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Flamand, G.-B.M. (1921), Les pierres écrites (Hadjrat Mektoubat). Gravures et inscriptions rupestres du Nord-Africain, Paris, Masson & Cie.

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Notes

[1] Jacquot, F. (1849), Expédition du général Cavaignac dans le Sahara algérien en avril et mai 1847, Paris, Gide & Baudry, 351 p.

[2] Flamand, G.-B.M. (1902), Hadjrat mektoubat : ou les pierres écrites, Lyon, A. Rey.

Frobenius, Leo & Obermaier, Hug (1925), Hádschra Máktuba Urzeitl. Felsbilder Kleinafrikas, München, Kurt Wolff.

Vaufrey, R. (1939), L’art rupestre nord-africain., Paris, Masson et Cie.

[3] Lhote, H. (1970), Les gravures rupestres du Sud-Oranais, Paris, Arts et métiers graphiques.

[4] Roubet, F.-E. (1972), « L'extension septentrionale et méridionale de la zone à gravures rupestres du Sud-oranais (Atlas saharien) », in Hugot, H.-J. (éd.), Sixième Congrès Panafricain de Préhistoire, Dakar 1967, actes de la 6e Session, Chambéry, Les Imprimeries Réunies, p. 244-266.

[5] Aumassip, G. Arib, M. (1986), Trésors de l’Atlas, Alger, Entreprise nationale du livre.
Flamand, G.-B.M. (1902), op.cit.
Hachid, M. (1992), Les pierres écrites de l'Atlas saharien. El-Hadjra el-Mektouba, Alger, Enag, vol. 1. Et Soleilhavoup, F. (2003), Art préhistorique de l’Atlas saharien, Périgueux, pilote 24.

[6] Gautier, É.-F. (1903), « Sahara oranais », in Annales de Géographie, vol 12, n° 63, p. 235-259. Et Hachid, M. (1992), op.cit.

[7] Alimen, M.-H. (1966), « Gravures rupestres de la station de Tahtania, près de Taghit (Sahara nord-occidental) », in Bulletin de la Société préhistorique française, vol 63, n° 2, p. 409-432.

[8] Notons l’absence de l’hippopotame, peut-être due à la dimension peu importante du plan d’eau par rapport à d’autres sites comme l’embouchure de la Saoura à une centaine de kilomètres plus au sud.

[9] Le Quellec, J.-L. (2013), « Périodisation et chronologie des images rupestres du Sahara central », Préhistoires Méditerrannéennes, n° 4.

[10] Le Quellec, J.-L. (2008), « "Chasseurs" et "Pasteurs" au Sahara central : les "Chasseurs archaïques" chassés du paradigme », in Palethnologie, n° 1, p. 401-409.