Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des cahiers

Les cahiers du Crasc, N° 29, 2014, p. 125-148 | texte intégral


 

 

 

Keltouma AGUIS

 

 

 

Introduction

Notre travail porte sur la construction du couple chez la femme prostituée. Comment elle définit le couple ? Comment elle se représente la vie à deux ? Qu’est ce qui est mis en jeu dans le choix de l’autre ? C’est-à-dire les critères du choix du partenaire. Rêve-elle de vie de famille ? Pense-elle au mariage et à fonder une famille ?

L’objectif est de comprendre les processus mis en jeu dans la construction du couple chez la femme prostituée compte tenu de sa relation de couple marchande : échanger des relations sexuelles contre de l’argent avec des hommes non choisis.

Ainsi la prostitution dont le statut varie d’une société à une autre et d’un pays à un autre est une activité sexuelle rénumérée où le sexe et le désir sexuel sont les principaux enjeux. Elle est pratiquée par les deux sexes mais exercée majoritairement par les femmes et consommée par les hommes.

La prostitution en Algérie ne date pas d’hier, c’est une des anciennes pratiques qu’a connu la société algérienne. L’ouvrage de Christelle Taraud[1] consiste en une étude sur l’histoire de l’organisation de la prostitution au Maghreb de 1830 jusqu’au début des années 1960. Cette étude est basée à la fois sur le dépouillement des archives françaises, civiles et militaires et sur l’analyse d’un fonds iconographique (cartes postales, photographie, cinéma…) ainsi que des sources publiées (presse, littérature, récits de voyage...). Selon Christelle Taraud, l’administration française a structuré un système de prostitution nouveau dans cette région qui a accompagné l’ordre colonial :

« À Alger dès 1831, les prostituées sont enregistrées par la police, dès 1889 à Tunis, à partir de 1914 à Casablanca. À Alger, le 11 août 1830, s’ouvre un établissement pour le contrôle médical des femmes publiques. Les premiers bordels militaires de campagne ont été organisés par l’armée, en 1831, dès le début de la conquête algérienne. Les caractéristiques de la prostitution en situation coloniale précisées dès le début du processus étaient en rupture avec la sociologie et les pratiques prostitutionnelles pratiquées dans les sociétés précoloniales d’Afrique du Nord. L’esclavage domestique et le monde des courtisanes. La prostitution coloniale est définie par une règlementation administrative, par le contrôle individuel et sanitaire, et également par le travail d’abattage des prostituées indigènes – une sorte de « taylorisme sexuel » organisé initialement par l’armée pour réguler les pulsions de la troupe. La réglementation et le contrôle des prostituées avaient pour finalité de protéger la société blanche et métropolitaine des risques épidémiologiques. En Afrique du Nord, les prostituées fournies aux soldats européens jusqu’au début des années 1960 étaient généralement d’origine indigène, de même que les bordels militaires de campagne ouverts en Europe continentale après la Seconde Guerre mondiale pour la troupe indigène proposaient exclusivement des femmes colonisées soumises. Il est par ailleurs significatif que l’abolition du régime de la prostitution réglementée en métropole en 1946 n’ait pas concerné les colonies. Les bordels militaires de campagne  continuèrent de fonctionner en Algérie jusqu’en 1962. Des mineures y étaient exploitées en toute impunité. En réponse aux protestations publiques, la hiérarchie militaire déclarait que la législation française ne concernait pas les femmes indigènes et leurs employeurs, qui exerçaient selon leurs coutumes  et leurs traditions. Les passes à la chaîne, la brutalité, le caractère sordide des relations de genre doublées par les relations ethniques, qui caractérisaient les bordels militaires de campagne   et les maisons d’abattage, avaient pour corollaire dans les dispensaires la violence
et l’humiliation du contrôle sanitaire hebdomadaire – voire bihebdomadaire – des prostituées réduites à un sexe misérable et suspect. Cette prostitution fut logiquement assimilée par les indépendantistes à l’ordre colonial. L’indépendance entraîna dès 1955 la fermeture des quartiers réservés au Maroc et en Tunisie ».

L’administration française organisa un système discriminatoire inscrit dans la société coloniale : la prostitution européenne était établie dans les maisons closes, tandis que la prostitution indigène était concentrée dans un espace clos et dans les rues et les quartiers réservés :

« Finalement, l’administration française a échoué dans sa volonté de réglementation et d’organisation. Participant elle aussi de l’évolution de la société et du changement culturel liés au processus colonial, la prostitution clandestine se développa en relation avec la croissance urbaine et l’augmentation des populations citadines salariées, pauvres et déclassées, notamment parmi les femmes qui se prostituaient et parmi les hommes qui les fréquentaient ». Christelle Taraud explore ainsi les milieux interlopes de la société coloniale qui correspondaient également à des espaces frontières où se mêlaient les populations et les cultures. Elle en vient ainsi à s’intéresser à l’évolution des identités de genre parmi les individus vecteurs et acteurs de ces processus d’hybridation culturelle.[2]

À Alger, la Casbah fut le quartier qui regroupait les maisons de tolérance, rues Barberousse, Sophonisbe, Katarrouggil, de Chartres, Bâb-Azzoun, du Chêne, Caftan et impasse René Caille. En 1859, Alger comptait 15 maisons de tolérance, en 1905, 17 étaient réservées aux indigènes et 14 aux Européens, en 1935, 34 étaient réservées aux indigènes et 5 pour les Européens.

En 1930, l’Algérie comptait 68 maisons closes tenues par des Européens, 22 dans le département d’Alger, 28 à Constantine et 18 dans le département d’Oran. En 1942, la police des mœurs à répertorier 46 bordels et 115 magasins et 79 hôtels et des maisons clandestines abritant la prostitution.

En dehors d’Alger, la situation était plutôt anarchique : les azriettes et les danseuses traditionnelles se livraient à la prostitution. Les villages kabyles avaient tous leur gourbi de passage. Les Ouled Nails étaient réputés pour leurs danseuses qui monnayaient leurs charmes, à Boussaâda existaient plusieurs cabarets où venaient des touristes. Ces danseuses vêtues de tenues légères exhibaient leurs bijoux puis passaient derrière l’orchestre.[3]

Nous constatons après cette vue historique sur l’organisation de la prostitution et des prostituées depuis la conquête française de l’Algérie à l’indépendance que le phénomène de prostitution dans notre pays ne date pas d’hier et qu’il est visible dans la sphère publique, il relève, certes, du non-dit sur le plan de la parole, mais il reste un fait réel. La prostitution était bien définie avec un ordre à respecter. Les prostituées n’étaient pas livrées à elles-mêmes, elles étaient assujetties à un contrôle médical deux à trois fois par semaine et ne pouvaient quitter leur poste d’exercice qu’après obtention d’une autorisation des services officiels. Elles sont contrôlées par les services de la police. Après la décennie noire, tout a changé. Les autorités, à cause de la montée du terrorisme, ont cessé de donner de l’importance au phénomène, pire encore, avec la poussée islamiste, ils ont fermé plusieurs lieux de prostitution : « Il est à souligner, à ce sujet, qu'à la vielle de l'Indépendance, près de 171 maisons closes étaient réparties sur tout le territoire national. Aujourd'hui, il ne reste que près de 19 de ces maisons qui exercent en toute légalité»[4]. Précisons à ce sujet que ces maisons n'ont jamais été interdites officiellement par l'Etat algérien, mais simplement mises en veille, dans la discrétion la plus totale. On constate aussi que, depuis 1995, une croissance extraordinaire d´hôtels de luxe où la prostitution fleurit « légalement ».

Un sondage effectué par l’Institut Abassa en 2007 montre que L’Algérie compte 1,2 million de prostituées clandestines. Chacune faisant vivre autour d’elle 3 personnes. Les Algériens qui vivent directement ou indirectement de la prostitution sont 4 millions
et sont âgés entre 16 ans et plus. Ce sondage réalisé à partir des données de questionnaire sur la population sans domicile fixe, montre, d’une manière statistique, que la prostitution est visible dans la société,[5] ce qui indique que  la formation du couple est possible chez  les prostituées.

Problématique

On s’interroge sur le processus, les conditions et les stratégies de construction du couple chez les prostituées dans le contexte d’une société dite conservatrice qui ne reconnait socialement et juridiquement que le couple conçu dans un cadre licite qui est le mariage, contrat réalisé par les lois sacrés et civiles entre deux personnes, un homme et une femme et deux familles (une alliance). Qu’entend la prostituée par la mot « couple » ? Comment les prostituées entrent-elles en couple ? Comment rencontrent-elles le client ? Qui prend l’initiative de formuler la demande, la prostituée ou le client ? Dans le couple prostitué, ou se situe le sentiment amoureux par rapport à l’intérêt matériel ? Qu’en est-il du projet de mariage dans la vie des prostituées ?

L’objectif est d’arriver à comprendre si le couple lié par les lois sacrées, la Fatiha qui est répandue et reconnue socialement, est remis en question par rapport au couple conçu par un mariage civil inscrit au niveau des institutions de l’Etat (état civil, notaire…). Qu’on est-il du couple chez la prostituée où le sexe et le désir sexuel sont les premières conditions de sa construction ? Quelle place occupent-ils dans une société qui expulse toute relation affective, amoureuse et sexuelle entre un homme et une femme de confession musulmane qui considère, comme le souligne Bouhadiba, tous ce qui se situe en dehors des contrats consensuels de la sexualité, de turpitude[6]

La relation à deux de la prostituée est vue par la société comme une transgression de la norme canonique du mariage légal, qui a gagné ces dernier temps de la place par rapport au mariage religieux, puisque les imams exigent, suite aux directives administratives, le livret de famille établi par l’APC ou par le notaire, pour accomplir la Fatiha (mariage religieux).

Méthode et terrain d’enquête

Nous avons opté pour la démarche qualitative dans notre étude auprès des prostituées dans la ville d’Oran. Les données ont été recueillies à partir des récits de vie et des entretiens ouverts contenant les données socio-démographiques de l’interviewée, les circonstances des rencontres, le vécu au sein du couple, les représentations de la notion du couple et le projet du mariage.

L’enquête de terrain a été menée en 2008 et 2009. Elle s’inscrit dans le cadre de notre travail de doctorat. Nous avons interviewé un nombre importants de femmes prostituées mais pour des raisons relatives aux conditions qui entourent ces enquêtées, elles-mêmes, nous n’avons retenus que cinq prostituées qui répondaient aux critères de notre choix : celles qui pratiquent régulièrement la prostitution et celles qui la pratiquent d’une façon occasionnelle.

Les caractéristiques des enquêtées

 

Amel

Faty

Patronne

Farida

Nadjet

Age

33 ans

33 ans

41 ans

45 ans

50 ans

Situation matrimoniale

célibataire

Divorcée 

célibataire               

divorcée

célibataire

Origine géographique

Relizane

Oran

S. Bel abess

Saida

Tiaret      

Niveau d’instruction

Universitaire

Secondaire

primaire

sans

sans

Années d’expérience

08 ans

16 ans

12 ans

22 ans

31 ans

Modalité d’exercice

Régulière

Occasionnelle

Patronne

Occasionnelle

Régulière

 

L’âge de la population étudiée varie entre 33 ans et 50 ans. Les tranches d’âge de 30 à 39 ans constituent les 2/5 de notre échantillon et celles âgées entre 40 ans et 50 ans constituent 3/5.

Concernant la situation matrimoniale, nous retenons deux statuts matrimoniaux, celui des célibataires (3/5) de la population étudiée et celui des divorcées (2/5).

Le niveau d’instruction varie entre le supérieur, le secondaire, et le primaire, seulement deux de nos enquêtées sont sans instruction.

Les célibataires sont la catégorie qui exerce le plus la prostitution. On constate une absence de vie de couple chez notre population quelque soit leur âge et la modalité d’exercice de la prostitution, ce qui signifie selon notre constat que, soit le couple marié ne représente  pas pour ces femmes un mayon indispensable dans leur vie, ou bien le mariage n’est pas « toujours un des supports majeurs de l’identité sociale pour la femme prostituée ». Cela n’écarte pas une vie maritale comme c’est le cas chez Faty âgée de33 ans.

Ce sont des prostituées qui ont une longue expérience avec la prostitution mis à part une seule qui a moins de dix ans d’exercice, tandis que les quatre autres exercent depuis plus de dix ans.

Parmi nos enquêtées, 3 femmes se considèrent prostituées régulières et professionnelles et 2 femmes qui se considèrent comme professionnelles occasionnelles, ce qui montre que le couple prostitué peut s’imposer en tant qu’alternative dans le cas de dysfonctionnement du couple marié.

Notons aussi que les années d’exercices de la prostitution ne s’accordent nécessairement pas avec l’âge des prostituées, Faty, par exemple,  exerce la prostitution depuis l’âge de 33 ans, à 41 ans elle est patronne,  cela fait 16 ans qu’elle exerce. Son exercice dépend de la catégorie à laquelle elle appartient, c'est-à-dire l’exercice régulier ou bien l’exercice occasionnel.

Si nous faisons un petit calcul entre les prostituées qui exercent régulièrement (Amel 8 ans, patronne 12 ans) et les prostituées qui exercent occasionnellement (Faty 16 ans, Farida 22 ans), nous trouvons que pour les premières le total d’exercice est de 20 ans alors que pour les dernières il est de 38 ans. Cela explique que la prostitution occasionnelle, pratiquée généralement par des prostituées divorcées, peut avoir une longévité remarquable par rapport à la prostitution régulière et cela est dû à plusieurs facteurs, nous citons à titre d’exemple :

Les couples formés dans le cadre de la prostitution occasionnelle sont démembrés, distants et discrets, relativement ils ne détruisent pas physiquement et moralement la prostituée, ce qui lui permet de préserver les capacités de trouver les stratégies de continuité dans cet exercice. Tandis que les couples formés dans le cadre de la prostitution régulière sont nombreux, synchroniques, ils épuisent physiquement et moralement la prostituée, ce qui explique la fatigue et le mécontentement chez quelques prostituées régulières, notamment celle connues comme  prostituées de la rue :

Résultats de l’enquête :

La démarche entreprise dans la présentation des résultats se fait par ordre de catégorie :

- Des résultats concernant la catégorie des professionnelles régulières à savoir, Amel et Nadjet (des patronnes).

- Les professionnelles occasionnelles qui sont Faty et Farida.

1. Couple prostitué entre sentiments et intérêt :

Nous visons par l’évocation de cet élément de comprendre comment la prostituée définit-elle le couple ? Comment elle a formé le premier couple dans sa vie ? Et comment elle combine entre le sentiment et l’intérêt ?

Le premier élément que nous pouvons retenir, c’est que le partenaire dans les couples formés par les interviewées est toujours un homme, ce qui nous laisse dire que ces prostituées exercent la prostitution hétérosexuelle.

1.1. Définition du couple :

Chez les professionnelles régulières

Dans l’esprit de certaines prostituées, le couple c’est d’avoir un homme dans sa vie, mais la perception de sa présence diffère d’une prostituée à une autre.

Pour les patronnes, elles font allusion à la possession, elles n’évoquent pas le partenariat et elles excluent totalement l’esprit de la soumission dans ses relations de couple, c’est elles mêmes qui décident. Quant au client, il doit être riche pour qu’il puisse répondre à leurs prestations sans aucun problème, et en contrepartie, elles lui offrent son savoir-faire qui durera tant que le client satisfait leurs demandes matérielles facilement.

L’aspect de la possession est omniprésent Chez Nadjet aussi, mais cette fois pas dans le sens d’être possesseur (d’être capable de prendre les décisions) au sein du couple, mais dans le sens d’être protégée de tout danger notamment de celui d’être obligée de travailler ou d’emprunter de l’argent aux autres. Nadjet a eu des difficultés dans son travail régulier de prostituée en rapport avec deux facteurs, celui de l’âge et de la fatigue qui en découle de l’exercice régulier de la prostitution. Être prostitué à l’âge de 50 ans et après 31 ans de service n’est plus comme l’être à l’âge de 20
et 30 ans.

Quant au cas de Amel, il nous montre qu’il est difficile de parler de couple dans la vie de la prostituée dans les sociétés arabes musulmanes selon les données de notre enquête, le contrôle social relatif aux interdis religieuses et moraux pesant et où les jeunes vivent une carence sur le plan affectif et sexuel.

Amel trouve que cette relation monnayée n’exclut pas la présence de l’amour et de la réciprocité avec le client et que cela n’exclut pas non plus la nécessité d’être gâtée par un compagnon aisé.

Chez les professionnelles occasionnelles :

Pour les professionnelles occasionnelles, les choses sont plus claires, l’argent c’est le pilier de toute relation de couple. Nous remarquons que Faty perçoit les cadeaux et les surprises comme une preuve d’amour. Nous comprenons que le sentiment amoureux est important chez elle et juge rationnel que aimer c’est donner tout à celui qui on aime.

Farida se montre ferme sur la question d’être en couple. L’argent est la condition première, et le couple pour elle est une opération économique qui lui rapporte de l’argent et n’accorde aucun intérêt aux hommes qui n’ont pas d’argent.

1.2. Premier couple dans sa vie

Chez les professionnelles régulières 

En évoquant le premier couple dans leur vie, les prostitués déclarent que souvent une déception amoureuse est à l’origine de ce basculement dans le monde de la prostitution. Toutes leurs trajectoires de vie ont changés à partir de ce moment-là. Nous avons l’exemple de la patronne qui, face à l’opposition de ses frères à son mariage avec son partenaire qu’elle aimait, prend la décision de la défloration et suite à des circonstances, elle s’est trouvée dans le monde de la prostitution.

Quant à Nadjet, nous constatons aussi l’existence du sentiment amoureux, comme un élément fort dans la construction du premier couple de sa vie. Mais vu les attouchements qu’elle a subis de la part de son père biologique, elle fugue de chez elle et met fin à ce projet de couple.

Amel parle aussi du sentiment amoureux lorsque elle évoque le premier couple constitué dans sa vie, en faisant allusion à l’amour et à la fidélité qu’elle classe comme l’opposé du plaisir sexuel. Cette vision est basée sur son propre vécu (à l’université, elle aimait passionnément un camarade de classe, elle était traumatisée après qu’il l’ait trompé avec sa meilleure amie).

De là, on peut dire que ces femmes, ne sont pas nées prostituées, elles le sont devenues suite à une circonstance imprévue comme nous l’avons mentionné ci-dessus, ce qui a bouleversé leur devenir. Ainsi, la prostituée a construit le premier couple dans sa vie en se basant sur le sentiment amoureux et la fidélité sans aucun intérêt matériel.

Chez les professionnelles occasionnelles

L’analyse du discours de Faty nous amène à constater que cette dernière n’exclut pas le sentiment amoureux lors de sa première relation de couple. Lorsqu’elle raconte son amour on se rend compte qu’elle est affectée. Elle porte la marque de cet amour passionné inscrit sur le corps (un tatouage), elle en parle avec fierté et nostalgie. Elle ne met pas l’argent en avant dans sa relation avec le partenaire.

Quant à Farida, les choses ne sont pas bien claires. Elle préférait une relation de couple avec un partenaire de son âge. Elle a été en couple plusieurs fois.

Nous avons déduit d’après les éléments qu’elle avait avancés lors des entretiens qu’elle a vécus une socialisation hiérarchisée entre les sexes où la fille a été éduquée pour servir le garçon (une éducation de soumission) et où le garçon était privilégié par rapport à la fille. Cette situation a poussé Farida à fuir son statut de femme parce qu’elle voyait que l’inégalité des sexes était « presque naturelle » et que la position subordonnée des femmes serait due à des contraintes biologiques et naturelles pesant sur elles.

Farida visait toujours, d’après nos déductions et analyses, par la relation de couple à dépasser le sentiment d’inégalité sexuée. Pour cela, ces premières relations de couple n’avait pas pour objectif ni les sentiments ni l’argent, mais l’existence parmi le groupe des garçons et partager les même privilèges qu’eux. Plus encore, elle percevait sa relation de couple au même degré que sa relation au groupe des pairs.

1.3- Couple courant :

Nous entendons par le couple courant, le couple prostitué que forme la prostituée en plein travail basé sur le rapport marchand entre les deux partenaires (prostituée/client).

Contrairement à la diversité enregistrée dans la perception et la formation du premier couple chez les prostituées, celles-ci montrent une certaine unanimité pour le couple courant, ou l’argent est un élément important et constitue l’objectif premier dans la relation de couple. Quant à l’âge, il apparait en tant que facteur déterminant dans les rencontres amenant à la formation du couple courant.

Chez les professionnelles régulières :

Les façons de rencontrer les partenaires diffèrent d’une prostituée à une autre. Dans le cas de la Patronne, le choix lui revient selon le client, sa situation financière et aussi selon son profil, tout en faisant le même travail que les autres prostituées. Il est à rappeler que cette dernière, qui est une ancienne prostituée, n’a pas abandonné l’activité définitivement, elle gère toujours sa maison, elle reprend de nouveau son ex-rôle de prostituée et noue des relations de couple dès qu’une bonne occasion se présente.

Nadjet ne trouve pas de difficultés à trouver un partenaire puisqu’elle exerce dans une maison de prostitution clandestine, cependant, la concurrence des plus jeunes la dérange et l’oblige à ne pas rater les bonnes occasions qui se présentent à elle en dehors du lieu où elle exerce habituellement.  Nous constatons comment cette prostituée est apte à rentrer dans des relations de couple courant même en dehors de son espace « officiel » de travail, suivant la situation financière du client.

Pour Amel les choses sont différentes, elle voit que ce n’est pas facile d’avoir un bon partenaire, étant donné qu’elle se base sur certains critères pour l’acceptation du partenaire : la beauté, la galanterie et la richesse. Consciente de la possibilité minime de trouver toutes ces qualités réunies chez un seul client, elle a opté pour des stratégies telle que la fréquentation des restaurants chics et les hôtels de luxe, et dans ces espaces-là, elle met en exercice sa jeunesse, sa beauté et ses propres atouts de séduction.

Chez les professionnelles occasionnelles :

Pour les professionnelles occasionnelles, le facteur âge joue un rôle majeur dans la rencontre des clients. Pour Faty, la question d’avoir un partenaire ne se pose même pas, bien au contraire, elle a des difficultés à refuser leur demandes, cela l’aide à faire le choix parmi les plus meilleurs des clients

La situation de Farida est différente compte tenu de son âge qui ne lui permet pas de rencontrer un partenaire facilement, elle est contrainte d’utiliser toutes les stratégies possibles (réduction des tarifs, préservatif facultatif, sodomie…). Il est clair que la formation du couple courant semble difficile pour cette prostituée vu son âge (45 ans) et sa fatigue (22 ans de service) d’une part,
et vu la concurrence, d’autre part.

En conséquence, la constitution du couple courant chez les prostituées à Oran dépend directement de la situation financière du client et de l’âge de la prostituée. 

2. Modalité de formation de couple prostitué :

Notre but est de comprendre comment les prostituées entrent-elles en couple ? Qu’est ce qu’elles mettent  en place pour rentrer en couple ? Sont-elles différentes dans leurs façons d’entrer en couple ?

2.1. Réseaux relationnels et professionnels

Compter sur les réseaux relationnels et /ou professionnel semble être la méthode la plus répandue chez les prostituées.

La patronne, en possédant sa propre boite de prostitution depuis plus de huit ans, affiche une aisance remarquable dans la formation du couple prostitué, d’autant plus que c’est elle qui gère cet espace prostitutionnel qui reçoit en moyenne entre 25 et 30 clients /jour, six jours sur sept et fermeture le vendredi (jour de repos des prostituées et grand ménage de la boite). Cela lui permettra la sélection du client cible au moment qu’il lui est convenable.

Nadjet, pour sa part, compte sur ses réseaux relationnels afin de former plus de couple et avoir plus de gains. En général, elle ne trouve pas de difficultés vu qu’elle travaille entant que prostituée
« permanente » dans une boite recevant plusieurs demandes, et vu qu’elle travaille aussi en tant que prostituée libre (pour son propre compte) profitant des occasions qui se présentent ailleurs. Généralement, ce sont ses clients mais cette fois rencontrés et servis loin de la maison close.

Ces couples formés subrepticement, par rapport, au personnel de la boite ou elle travaille, lui permettent d’échapper au contrôle et aux intermédiaires et de revoir ainsi le client cible, de multiplier les gains et de se distraire parfois.

Quant à Farida, elle reconnait qu’elle ne pouvait plus avoir un client sans compter sur son réseau relationnel et professionnel, ce sont ses amies prostituées ou bien des clients (anciens et actuels) qui la proposent à d’autres clients. Souvent, elle reçoit la demande par l’intermédiaire de ces personnes, en contrepartie d’un pourcentage donné, souvent 1/3 du service rendu. Le dysfonctionnement du réseau relationnel et professionnel pousse Farida parfois au racolage des clients dans la rue, il est public, soumis au regard des autres comme technique permettant l’obtention d’un client et comme stratégie permettant l’entrée dans une relation de couple prostitué. Parfois, même le racolage semble non productif vu le facteur d’âge et vu la fatigue qui semble épuiser la prostituée.

Nous voyons à ce niveau comment la prostituée peut être exploitée par des gens du monde prostitutionnel et qui connaissent parfaitement sa situation précaire. En effet, les relations du milieu prostitutionnel se fondent principalement sur des rapports marchands.

2.2- Stratégies personnelles

Amel, grâce à ses acquis, jeunesse, beauté et instruction universitaire, recourt rarement aux réseaux relationnels composés d’industriels, cadres de l’État, élus…etc. pour pouvoir entrer dans une relation de couple. Quant aux réseaux professionnels (prostitutionnels) elle ne détient aucun, cette prostituée préfère travailler pour son propre compte. Elle gère « ses affaires » en usant des techniques de management (agenda, respect des rendez-vous, Internet pour communiquer, étude préalable sur le client…etc.).

Amel représente une nouvelle catégorie de prostituée dans la société algérienne, il s’agit de la prostituée de luxe « Classe élevée » (Kelas Atas : cette catégorie renvoie à peu près à l’équivalant de la prostituée de luxe que l’on connait en Occident).

L’émergence de cette catégorie de prostituées dans le milieu prostitutionnel n’est pas forcément liée à la technologie actuelle, elle existait bien avant : les stratégies des prostituées de luxe sont simples : savoir séduire, séduction des jeune fils de famille qui peuvent assurer aux propriétaires des filles de juteux revenus.

Quant à Faty, la prostitution en tant qu’activité s’est imposée dans sa vie, non pas en tant qu’une contrainte reflétant le besoin matériel, mais en tant que « choix/ aventure/ expérience » répondant à la forte demande des clients potentiels. Elle se voyait trop convoitée ce qu’il l’a poussé à exercer la prostitution et à instrumentaliser son corps avant même d’être mariée à l’âge de 23 ans.

Après son divorce dû à l’incompatibilité des mentalités avec la belle-famille, Faty recevait encore des demandes : « je ne peux pas marcher dans la rue sans être draguée ». Possédant des qualitées physiques (jeunesse, beauté, élégance, danse orientale…),
et morales (jovialité, sociabilité, charisme, joie de vivre…), Faty se trouve entrainée vers la prostitution où elle détient le pouvoir de décision en terme de formation de couple et de choix du client. Là, nous sommes bien devant une émergence d’une catégorie de prostituées épanouies que nous pouvons classer parmi les prostituées de luxe.

L’étude de ces cas révèle les modalités d’entrer en couple prostitué qui se réalise grâce à deux éléments importants : le premier c’est l’âge et la jeunesse qui permettent la facilité de construire une relation de couple prostitué. Le second, c’est les réseaux de connaissances qui, quand ils sont fonctionnels, garantissent l’entrée en couple prostitué.

3. Mariage : choix entre couple prostitué et couple marié

L’objectif est de voir la place que réserve la prostituée au mariage : quelle est la représentation du mariage chez la prostituée?
Rêve-elle de vie maritale ?

Chez les professionnelles régulières :

Pour la patronne qui n’a jamais été mariée, le célibat représente un choix ce qui veut dire que le mariage pour celle-ci ne constitue pas le seul chemin garantissant l’intégration sociale de la  personne, notamment celle de la femme au sein de la société.

Si dans le passé la patronne avait lintention de programmer le mariage comme le principal projet de vie, et que le célibat représentait pour elle un choix forcé (fugue après le refus de sa demande au mariage), actuellement et après 12 ans de travail en qualité de propriétaire et gestionnaire de maison de rendez-vous, la patronne assume son célibat « prostitutionnel » et ne pense catégoriquement pas au mariage. L’argent amassé par le travail dans la prostitution et puis en tant que propriétaire de la maison-close lui a assuré une certaine autonomie économique. Elle considère toute demande au mariage comme convoitise « le mariage n’est toujours pas un enjeu qui garantie un statut social. On constate que le projet professionnel réussit permettant un statut social plus au moins supérieur peut annuler le projet de mariage vu que la réussite professionnelle seule peut se résumer à la réussite sociale : « la forme la plus élémentaire, immédiate et universelle de la richesse dans la société capitaliste est la marchandise. Acquérir des marchandises et les consommer apparaissent comme les buts essentiels des activités sociales, l’argent m’étant qu’une simple figure métamorphosée de la marchandise est dans nos sociétés, un symbole de statut social et de la réussite » (Marx, 1970, p. 75).

Nadjet qui n’a jamais été mariée auparavant, et après de longues années d’exercice dans le domaine de la prostitution (31 ans d’exercice) semble penser sérieusement au mariage comme projet de retraite. Elle dévoile une préoccupation récente relative à son avenir et le mariage lui est venu comme première alternative à sa situation actuelle.

Nadjet pense à laisser son travail de prostituée présenté à elle une occasion de mariage prometteuse de lui permettant de réaliser, le bien être psychologique et social.

Nous voyons que Nadjet, d’après ses acquis en terme de savoir-faire, d’aisance, de condition de travail, de gains et de capital accumulés (une maison de Maître et de deux appartements à Oran-ville, plusieurs kilos des bijoux en or…), elle n’est pas satisfaite d’elle-même à cause de la façon dont elle est entrée dans la prostitution (après une fugue de chez ses grand parents maternels, suite aux attouchements subis de son père). n’a pas choisi d’être prostituée mais elle s’est trouvée entrainée dedans. L’exercice de la prostitution ne semble pas être la seule raison du malaise de Nadjet, il provient aussi de sa socialisation basée sur la morale et la religion (elle appartenait à une famille élargie dans les régions de Tiaret, son grand père était le sage de son Douar). Elle regrette d’avoir passé sa vie (50 ans) à se prostituer.

L’angoisse dont parle Nadjet exprime la peur de l’avenir, son sentiment de solitude, surtout après l’immigration en Allemagne début 2008 des membres de sa famille avec lesquels elle gardait encore les liens, l’a emmené à réfléchir sérieusement au mariage comme projet de retraite ou projet de « fin de vie » comme elle aime l’appeler.

Nous constatons que Nadjet est différente de la majorité des prostituées âgées qui réfléchissent à finir leurs carrières de prostituée par le pèlerinage (visite à la Mecque, acquisition du statut de Hadja), ce statut leur permet l’intégration sociale, alors que pour Nadjet ce n’est pas le cas, elle ne pense pas une réhabilitation sociale en premier lieu mais pense une conciliation avec soi.

Le fait de choisir le mariage, plutôt que le pèlerinage, pour mettre fin à une carrière de prostitution reflète une aspiration implicite chez Nadjet pour faire l’expérience de la vie conjugale qui lui garantit la possibilité d’avoir le droit d’adopter et d’élever un enfant pour atténuer le sentiment de solitude dont elle parle souvent. Donc, ce que cherche Nadjet réellement dans le mariage, c’est d’être maman et de goûter au sentiment de maternité et à la chaleur familiale. Elle insiste sur la présence et le rôle du père pour élever cet enfant. Cela peut s’expliquer aussi par le fait que Nadjet n’a pas pu ressentir ce que c’est de vivre « naturellement » avec son père, vu qu’elle s’est trouvée dans la prostitution à cause de son père (attouchements sexuels).

Nous voyons clairement que le recours au mariage en quittant la prostitution peut se fonder sur un autre objectif différent de celui de la quête de la reconnaissance sociale. Donc, le mariage chez quelques prostituées dans la société algérienne peut ne pas représenter un prétexte d’intégration sociale qui n’est pas probablement un acquis.

Pour Amel les choses sont relativement claires, cela est dû à son niveau d’instruction (licence en langue française). Dès le début, elle savait ce qu’elle voulait : s’investir dans la prostitution de luxe, faire de l'argent pour qu’après investir dans le commerce cosmétique
et touristique et avoir l’argent et le statut de femme d’affaire connue sur le plan international.

Sur son agenda rigoureux et minutieux, elle ne pense pas à se marier avant dix ans, cette décision est le résultat d’un « travail sur soi et sur ce qu’elle veut ». Ses qualités personnelles (niveau d’instruction universitaire, jeunesse, beauté…) expliquent pourquoi Amel est épanouie quand elle exerce la prostitution.

La prostitution qu’elle exerce depuis 8 ans semble être perçue par elle comme la seule activité qu’elle sait faire, elle s’y voue totalement, elle recourt à la technologie pour ses rendez-vous (Internet, réseaux sociaux, téléphone portable, Skype, emails …)
et à l'auto-investissement (esthétique, sport, élégance, voyages…) pour se perfectionner en tant que prostituée de luxe. Son travail dans la prostitution lui rapporte beaucoup en termes de gain matériel et personnel : « pas moins de cent mille dinars la soirée ». La réintégration sociale semble ne pas représenter pour elle une préoccupation urgente.

Sa réussite dans l’exercice de la prostitution emporte sur le désir de se marier, pour le moment elle opte pour le célibat et reporte le mariage, c'est-à-dire qu’elle n’exclut pas le mariage d’où sa difficulté à se le représenter : « le mariage ?!... je ne sais pas trop parce qu’il est une expérience dont je n’ai jamais mené » précise –elle. Donc, le mariage en tant que projet semble ne pas avoir de place pour elle en ce moment, il ne constitue pas une priorité.  

Chez les professionnelles occasionnelles

Pour Faty, le mariage est une possibilité, elle était déjà mariée (1998-2001) à l’âge de 23 ans. Son mari était industriel, âgé de 45 ans. Après une vie conjugale stable et même heureuse dont le fruit est la naissance d’un enfant, cela a abouti au divorce car elle ne s’entendait pas avec sa belle-famille. Faty qui vivait autonome ne pouvait pas accepter l’ingérence de la belle famille dans sa vie conjugale, son époux n’était pas lui aussi déterminé. En conséquence, celle-ci est passée au divorce : «… l’homme mou, hésitant, j’en ai pas besoin, je suis jeune, et comme disaient nos anciens, celui qui divorce de moi alors que je suis jeune et belle, me rend service ». 

Et comme elle reconnait qu’elle a du mal à refouler les sollicitations des hommes, elle est revenue à la prostitution occasionnelle avec des clients bien sélectionnés (l’argent, la sympathie, l’élégance...), et dont les prestations sont importantes. Toutefois, cela ne veut pas dire qu’elle renonce au mariage si l’offre est intéressante (amour réciproque, droit de décision finale relative au sort de la vie conjugale ‘el Ismma’).

Nous remarquons chez Faty une certaine facilité dans sa circulation entre la prostitution et le mariage, d’abord depuis qu’elle était élève à l’école, elle nouait des relations de couple avec ses camarades de classe, et progressivement elle les nouait avec des garçons en dehors de l’institution scolaire, ce qui fait qu’ à l’âge de 16 ans elle était déjà « prête » à exercer la prostitution occasionnelle (rentabiliser ses relations de couple). En suite, à l’âge de 23 ans, elle s’est mariée en célébrant la cérémonie dans une salle des fêtes que les personnes de certaines classes sociales et économiques pouvaient se permettre à l’époque.

Se marier avec un industriel et construire une famille semble ne pas sidérer Faty suite aux conflits avec la belle famille et non pas avec le mari lui-même précise-t-elle : « lui est un type gentil, il m’aime énormément mais où es sa personnalité ?! Désolée mais je ne peux pas compter sur lui... ». Elle a décidé de divorcer malgré les tentatives de réconciliation du mari.

La liberté de circulation entre la prostitution et le mariage, constatée chez Faty, résulte de l’exercice de la prostitution occasionnelle qui lui offre « des chances » de demande au mariage, contrairement à la prostituée régulière qui se fait repérée en tant que telle.

La souveraineté aux seins des couples formés, dans les couples ou bien prostitués ou bien mariés, Faty impose sa perception des choses et exige le consentement du partenaire, donc ce qu’il lui est important c’est son positionnement au sein du couple, et non pas la forme du couple, qu’il soit prostitué ou marié, l’important c’est qu’elle soit souveraine.

Quant à Farida, il était clair que le mariage est omni-présent dans sa vie, elle a déjà expérimenté la vie à deux dans le cadre du couple marié trois fois auparavant, mais chaque relation ne durait pas plus que deux ans, malgré les concessions et la soumission totale de Farida : « je suis une bonne épouse, je ne demande rien, j’entretiens très bien mon foyer, je préserve l’honneur de mon époux….mais je n’ai pas de chance, qu’est-ce  que tu veux…Allah ghalab ».

L’échec de la vie conjugale de Farida coïncide chaque fois avec une grossesse, son premier couple marié (1978-1980) est dessoudé après la naissance de deux jumelles, le deuxième couple (1985-1987) est rompu dans les premiers mois de grossesse, son époux n’a connu son fils qu’à l’âge de 3 ans, et le dernier couple (1993-1996) s’est dissocié quelques jours seulement après la naissance de deux autres jumelles. Ses époux (des ex clients) se sont mariés avec Farida (mariage religieux : Fatiha), mais ils ne prévoyaient pas d’enfanter avec elle, ce qui explique l’intensité des conflits dans le couple et l’aboutissement à la séparation.

Le désir de la maternité chez cette dernière explique les trois situations.

Cette attitude constatée chez les trois époux indique que des hommes qui sont des ex-clients peuvent se marier avec une prostituée.

Pour sauvegarder sa relation, Farida, comme elle l’a exprimé gâtait ses hommes (argent, vêtements, voitures…), mais selon elle, sa bonne volonté n’a pas suffi. Cela nous amène à conclure que la vie conjugale avec une prostituée ne représente qu’une expérience transitoire et que la société reste sur ses gardes lorsqu’il s’agit d’une conjointe prostituée. On remarque que, dans les mentalités, la vision de la femme est souvent contradictoire : d’une part, elle est sacralisée lorsqu’elle représente la mère, d’autre part, elle est honnie en tant que prostituée.

Néanmoins Farida pense toujours au mariage en tant que solution pour ses propres situations qu’elle juge difficiles, d’abord il y a ses filles qui ont besoin de protecteur et, ensuite, c’est elle qui réclame son droit au repos après tant d’années de travail (22 ans).

Le mariage pour Farida est le moyen propice pour une réhabilitation sociale qui permettra aussi à ses filles une identification au « projet mariage » pour se préserver contre la non- reconnaissance sociale. On peut dire que le mariage peut représenter chez quelques prostituées le seul et l’unique garant de l’intégration sociale.    

Conclusion

Nous avons tenté de comprendre comment le couple prostitué se positionne par rapport au couple marié : nous avons questionné l’importance et la place du projet mariage dans la vie de la prostituée. Les dissimilitudes entre le couple prostitué et le couple marié ont supposé que les deux formes de couple coexistent, le premier surgit lors d’un dysfonctionnement du deuxième.

Quant au mariage comme un projet de vie, il ne représente plus l’unique garant de l’intégration sociale, suite au progrès remportés par la réussite professionnelle qui s’établit comme un projet alternatif de vie chez la prostituée.

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Articles

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Notes

[1] Taraud, Christelle (2009), La prostitution coloniale : Alger, Maroc, Tunis (1830-1962), Paris, Ed. Payot, p. 54-245.

[2] Ibidem.

[3] Les informations viennent d’un article de Pierre Caratéro la prostitution en Algérie Collections AFN-extrait du bulletin numéro 46 du mois de janvier 2006.

[4] Rekik, Samir, « Algérie : faut-il règlementer la prostitution » in Blog : Espace dédier aux femmes Nord Africaines, 14 juillet 2011.

[5] Touati, Mohamed, « La prostitution en Algérie, le chiffre est effrayant ! », L'Expression, 09 Avril 2008.

[6] Bouhadiba, Abdelwaheb (1975), La sexualité en Islam, Paris, Puf, p. 41.