Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des cahiers

Les cahiers du Crasc, N° 29, 2014, p. 21-66 | texte intégral


 

 

Khedidja MOKEDDEM

 

 

Définition et contexte socioculturel de l’adolescence en Algérie

L’adolescence  comme nouvelle naissance pour ceux et celles qui la traversent et comme processus de maturation, par lequel l’enfant se transforme en adulte en devenir, semble être une phase de transition difficile. Elle oppose l’enfant au désir ambivalent entre la dépendance aux parents et la recherche de l’autonomie.

Marquée par un profond changement, elle se caractérise par d’importantes transformations qui rapprochent l’enfant de l’adulte sur le plan physique. C’est un processus essentiellement psychique qui va préparer un changement important dans la vie relationnelle de l’individu. Sa vie affective va se trouver profondément réaménagée. C’est un temps central de la construction identitaire. «Ces réaménagements posent la nécessité d’un travail de deuil qui semble de plus en plus difficile à faire étant donné les complexités liées aux problématiques de l’adolescence rencontrée aujourd’hui »[1]  

Le terme adolescence existe dans la langue arabe écrite
« Mourahaka » (مراهقة), cependant on ne trouve pas son équivalent dans le langage parlé des algériens. En l’occurrence on retrouve le terme « Boulough » « puberté » pour désigner l’aptitude de cet enfant devenu « baligh » (بالغ) Pubère à la procréation. « En fait si l’adolescence commence à la puberté, elle ne se confond pas avec elle »[2]. Le «Boulough» annonce l’admission de l’enfant dans le monde des adultes.

L’adolescence, comme construit social et une invention des sociétés occidentales au 19ème siècle. Elle apparaît comme un phénomène de civilisation qui dépend du contexte social et culturel où elle évolue.

Dans l’organisation sociale et familiale traditionnelle algérienne, l’individu accédait sans transition au statut d’adulte dès la puberté, notamment par le biais du mariage, c’est pourquoi dès que l’enfant pubère devient capable de procréer, il était marié et se trouvait confronté à un nouveau statut, à de nouveaux rôles sociaux et à de nouvelles responsabilités.

Cet état de fait faisait qu’il n’y avait pas de place pour cette expérience adolescente. Ainsi comme l’écrit Salim Salmi « En milieu traditionnel maghrébin, la puberté marque le début du taklif (obligation religieuse) et un certain nombre d’interdits sont imposés à l’adolescent
et l’introduisent dans le monde codifié de l’adulte
»[3]

L’aptitude au jeûne, l’obligation de la prière toujours selon Salim Salmi, soumettront le pubère aux mêmes obligations que l’adulte, ce qui va lui permettre la reconnaissance sociale de cet enfant devenu adulte grâce au Boulough. Il est considéré  responsable de ses actes devant Dieu et les hommes et donc adulte au sens plein du terme.

Toujours d’après les propos de Salim Salmi dans le même article, l’accès au mariage et à la sexualité, les obligations morales
et religieuses (jeûne et prière), l’exclusion du garçon du gynécée, le port du haïk constituent d’emblée des indicateurs à suivre dans le processus de formation de l’identité sexuée ; il en résulte une intégration à moindre frais de la sexualité. Le mariage étant l’ultime étape de ce processus.

Par ailleurs, il faut souligner une contradiction entre maturation sexuelle de l’adolescent et auto définition psychosociale, Dans le contexte de la société algérienne, où l’adolescence n’est pas une phase reconnue, cela rend la tâche de « Mise au point du Moi » plus difficile voire impossible dans cette étape de remaniements pulsionnels où la sexualité est un point d’importance majeure qui caractérise la vie de l’adolescent.

Le développement de la sexualité donne non seulement au niveau de l’adolescence mais aussi au niveau de la petite enfance un sens nouveau aux relations avec les parents. L’adolescent se cherche de nouveaux repères hors de la cellule familiale, il s’éveille à la sensualité et à la sexualité grâce à l’évolution de son appareil génital devenu capable de procréation.

« Le développement de l’appareil génital, l’activité sexuelle qui en est liée
et les modifications intrapsychiques qui en découlent caractérisent en grande partie l’adolescence
[4] », entraînant ce dernier  à se questionner sur lui-même, sur le sens de la vie, sur son identité de futur homme ou de future femme.

L’ensemble de ses mouvements, qu’il s’agisse de la stabilisation progressive de l’image du corps, de la reconnaissance et l’acceptation d’une identité sexuée, de la mobilisation des images parentales œdipiennes et de leur relative mise à distance, tout cela conditionne le choix amoureux de l’adolescent.

L’adolescent doit s’identifier dans un sexe déterminé. Il doit se reconnaître homme ou femme. Le développement de l’attirance par et vers les autres, en particulier vers la personne du sexe opposé, la nécessité de quitter des liens trop proches avec les parents, entraînent l’adolescent à se constituer une nouvelle identité grâce à un remaniement de ses identifications.

Le choix d’objet s’accomplit d’abord sous forme de représentations et « la vie sexuelle de l’adolescent ne peut, pour le moment, que s’abandonner à des fantasmes c'est-à-dire à des représentations qui ne sont pas destinées à se réalisé[5] ».

 Les parents ne sont plus crédibles mais il ne peut s’en passer. Il tente alors de se comporter comme un adulte, de prendre appui sur ses proches, de les imiter, de s’accrocher à ce qui peut constituer réellement ou illusoirement un repère stable.

La constitution de l’identité du sujet adolescent s’appuiera dorénavant de plus en plus sur des modèles extrafamiliaux, tout en intégrant, peut être encore plus profondément qu’avant, une partie identificatoire aux deux parents, en particulier au parent du même sexe. L’adolescence est donc la période où se forment les conditions psychologiques du choix d’objet d’amour.

La vie culturelle et sociale de l’adolescent vient structurer sa personnalité afin qu’il exprime ses pulsions selon les normes de cette vie en société et non pas à l’état brut. Nous soulignons que la sexualité à l’adolescence et tout ce qui s’y rattache constitue probablement un des points de convergence des diverses lignes de tension à cet âge de la vie vécue comme une découverte.

Henry  Erikson a insisté sur l’aspect positif des nouvelles expériences dans la mesure où elles contribuent à faire de la lumière sur soi. Le fait de tomber amoureux à cette période de la vie n’est pas une affaire sexuelle selon Erikson toujours mais une tentative pour arriver à une définition de son identité en projetant sur un autre des images diffuses de soi –même. « Il y a dans ce modèle une limite normative liée au rétablissement et l’amélioration de soi. »[6]

Les enjeux amoureux, les liens provisoires ou durables, les bons ou les mauvais choix sont des trajectoires d’une épreuve  importante qui engage et marque le corps à travers des expériences et qui conduit l’adolescent à prendre conscience de sa capacité à plaire à l’autre ou non, à s’attacher affectivement ou pas.

Il est à noter que ce changement de statut de l’enfance à l’adolescence n’échappe pas aux  effets des facteurs socioculturels et environnementaux, même si ceux-ci semblent avoir une importance mineure.

Les mutations massives de la société algérienne, à tous les niveaux, sont visibles : une redéfinition de la structure familiale
et des modèles identificatoires qui s’y déploient, le changement du statut et des rôles féminins et masculins grâce à la sortie des femmes pour le travail à l’extérieur ,l’instruction des femmes de plus en plus importante, «l’évolution des hommes vers l’espace domestique»[7] l’émergence de l’individu citoyen en interaction de plus en plus avec la loi et l’État. Une crise socio politique caractérisée par des grèves et protestations sociales. La crise économique définie par une baisse du niveau de vie et du pouvoir d’achat des algériens.

Le chômage, la crise du logement, l’exode rural non prévu et accentué par les événements vécus par l’Algérie ces dernières années a affecté le sentiment de sécurité et de bien être des algériens. Cette situation entraine une modernité mal assumée qui engendre une rupture intergénérationnelle et une transmission générationnelle de plus en plus dévalorisée.

Il est à souligner aussi que ces changements s’inscrivent dans le temps et dans l’espace d’une culture. Des différences peuvent être constatées à propos de la vie relationnelle, cela est dû aux influences de l’autorité parentale différenciée selon le sexe. Dès la naissance l’écart commence à se creuser entre filles et garçons dans la société algérienne. Mise très tôt au service du garçon, notre jeune fille se trouve ballottée entre deux univers : celui de la maison qu’elle laisse en sortant pour l’école le matin ou vers le travail et le monde extérieur : lequel de ces milieux aura le plus d’influence sur elle en matière de choix et de représentations de vie de couple ?

Les interdits dont est victime la sexualité dans la société algérienne de confession musulmane, ne sauraient être une tâche facile pour ces adolescents qui sont dans une double rupture et dans une double quête :

Une rupture avec l’enfance avec tous ses avantages produits par la nature de la phase qu’ils traversent et une rupture avec la société, la famille et les institutions de socialisation à cause de la marginalité dont ils sont victimes.

Une quête de place et de statut autre que celui du « délinquant » ou de la délinquante » et aussi une quête d’identité sexuelle et de leurs droits à une impossible sexualité équilibrée dans une société castratrice où tout est soumis à l’inhibition et l’incertitude dans la conquête de l’objet d’amour et où la sexualité ne peut être exprimée ou investie que dans un cadre légal qui « le mariage ».

Le besoin de normalité peut conduire certains adolescents à une recherche de relation(s). Ils aspirent, en ce qui concerne les projets d’avenir, à s’approprier une place sociale et un rôle, à fonder une famille et avoir des enfants : quelle place est réservée par ces adolescents à la relation de couple dans leur vie et que signifie le couple pour eux ?

Le projet de fonder une relation pourrait varier selon le genre
et selon la manière d’envisager le futur et selon la vision  que se font ces adolescents de la vie à deux, ce qui détermine par la suite le choix du partenaire : comment choisir son copain ou sa copine? Comment se construisent les liens ? Qu’est ce qui est négocié dans une relation ? Quels sont les aspects psychosociologiques
et individuels relatifs au choix de l’autre ?

Nous ne pouvons pas traiter la question du couple sans référence à la famille comme lieu de socialisation dynamique indispensable et dont la mission est le soutien, la protection des enfants et la transmission des règles et mœurs sociales. Elle est le repère par excellence des principaux modèles et normes fournis aux jeunes en matière de rapports sociaux de genre.

La famille en tant que groupe social offre à l’enfant une mémoire riche de connaissances des phénomènes psychologiques dans les domaines de l’imaginaire, du représentatif et de l’affectif grâce au processus d’identification et grâce à la maturation cognitive et normes auxquelles l’adolescent adhère, ce qui facilite l’intégration de l’individu dans l’ordre social et la communication sociale. La famille aide l’individu à se situer dans l’espace social
et lui permet l’élaboration d’une identité sociale et personnelle compatible avec le système de valeurs préalablement construit. Cela guide l’individu et oriente ses conduites et pratiques, c'est-à-dire que la famille définit ce qui est admissible ou inconcevable dans un contexte social donné : quels rôles peuvent jouer les parents dans la gestion des relations amoureuses de leurs enfants ?

Parler de la vie à deux, c’est aussi parler des relations hommes/femmes, des rôles masculins /féminins et des différentes formes d’unions hommes/femmes. C’est également parler du changement dans le mode d’habitat (les appartements conçus pour les couples au lieu des hawchs) de l’influence du mode de vie occidentale et de l’explosion démographique, du recul de l’âge au mariage, de l’ évolution des mœurs, de la contraception, de la progression du divorce, de l’aspiration de la femme à devenir un acteur social à part entière dans le jeu social et économique, de l’allongement de la scolarité qui maintient le jeune dans la dépendance, du chômage, de la crise de logement et de la féminisation de l’enseignement supérieur en Algérie[8]. Tout cela a conduit à des évolutions dans la conception de l’être et dans la définition des places respectives des deux partenaires ainsi que celles des enfants et des autres membres de la famille. Le choix du conjoint est possible mais le contrôle des parents demeure encore jusqu’ à nos jour. Cependant il y a émergence de nouveaux schémas familiaux dont la fonction et les rôles ont évolué de même que les relations.

Ce n’est vraiment pas l’égalité hommes/femmes mais il existe dans les représentations une valorisation du bonheur individuel, ce qui entraîne un bouleversement au niveau des rôles sociaux féminins/masculins et établit une nouvelle hiérarchisation des valeurs : “ le diplôme d’abord, le travail et le mariage ensuite si Dieu veut ” (Hocine. Fsian, 2007). Ces changements engagent une modification de la relation du couple.

En effet nous considérons que les familles subissent une restructuration permanente en fonction de leurs histoires personnelles et de leurs conditions d’existence et en particulier de leurs conditions de logement : ces changements dans la structure sociale qui se poursuivent entraînent-ils des conséquences sur la formation des unions ?

Y a-t-il, du fait de ces mutations, un changement de la mentalité et une ouverture plus large des individus sur d’autres groupes sociaux que les leur, ce qui leur permet de choisir un conjoint parmi un nombre plus grand qu’autrefois ? Plus précisément les jeunes arrivent-ils à l’âge au mariage avec plus de liberté pour se marier ou bien c’est la famille qui choisit encore pour eux ?

Pour régler les relations femmes/hommes, la société a placé des codes sociaux et des règles morales pour comprendre un choix réciproque entre les sexes. La mondialisation ayant également fait son chemin dans la société algérienne, il existe des pratiques concernant les annonces matrimoniales dans certains journaux ou sur Internet où de multiples informations concernant la personne, son statut social, ses qualités physiques et morales sont mentionnées. Comment cela a-t-il influencé la construction des unions et les choix du partenaire ?

La société prise par ces bouleversements sociaux et ces mutations ne produit plus des rites d’initiation efficaces susceptibles d’apporter des réponses aux besoins intimes de l’adolescent, c’est pourquoi l’adolescent ne réussit pas d’une façon efficace à trouver sa place parmi le groupe et dans la famille ; il cherche ses repères dans le groupe des pairs. Mais l’absence de repères et normes ou modèles identificatoires stables, rend l’adolescent Algérien plus vulnérable et ne lui facilite pas l’accès à la sexualité et à la maturité

Problématique

Cette recherche s’inscrit dans le cadre du projet couple : expériences et imaginaires. Elle traite de la notion du couple et essaie d’identifier les représentations de la vie à deux chez une population (les adolescents) dite « marginale ».

On s’interroge sur la façon dont les jeunes marginaux définissent le couple : comment perçoivent-ils la vie à deux ? La population de notre étude dite « délinquante » se compose d’adolescents et d’adolescentes âgés entre 14 et 17 ans. Ils/elles  sont dans une certaine distance vis-à-vis des parents et de la société ; une catégorie en mal de vivre, placée dans des établissements dits de « réinsertion », ils subissent des contrecoups affectifs et éprouvent de multiples difficultés matérielles et morales engendrées par l’absence de statut et de place sociaux. Livrés à eux- mêmes, ils sont dans une solitude difficile à supporter.

Il s’agit pour nous de voir quelle représentation a cette population marginale du couple et de la vie à deux et d’analyser la manière dont ils se projettent dans une vie de couple. Ce qui va nous permettre de voir si ces jeunes dans cette situation de marginalité et de souffrance d’ordre social et psychologique maintiennent les liens avec les institutions de socialisation, puisque que le mariage en est une.

Il s’agit aussi de voir s’ils envisagent de rompre avec cette situation de manque d’affiliation et d’anomie. Si on pense que le mariage en tant que valeur sociale prend une forme de réhabilitation et de retour à la famille et à la société :

Rêvent-ils de vie future de couple malgré l’état de crise et de précarité sociale dont ils sont l’objet ? Comment ces jeunes adolescents voient leur future épouse ou leurs futur époux ? Que cherchent ces jeunes adolescents l’un chez l’autre ? Qu’est ce qui est en jeu dans le choix du partenaire ?

Notre intérêt porte sur les modes de construction de couple : comment et où se sont choisis les partenaires constituant le couple et de quelle manière ces partenaires conçoivent-ils leur vie de couple et leur vie familiale ?

Quels processus sont en jeu dans la structuration du couple? Quel est le regard de cette jeunesse marginalisée sur la formation des unions et sur la conception de leur vie de couple et leur vie familiale ?

Ces questions sur les modalités et représentations de la construction des couples interpellent le contexte social, culturel
et géographique où ces derniers ont évolué car nous ne pouvons pas parler de couple sans nous interroger sur les modalités de sa construction et sans revenir au contexte social, culturel et géographique où il a évolué. Ainsi le choix de l’autre est fait selon différents critères imaginaires construits sur un projet de couple comme une modalité de réinsertion sociale (rang social, qualités physiques et morales).

Objectif de l’étude

Nous nous intéresserons, dans notre travail, à l’étude des représentations à partir desquelles se sont élaborées les stratégies matrimoniales chez les jeunes adolescents(es) dits « délinquants », et ce dans le but de déterminer les principaux modèles et repères que propose notre société aux jeunes en matière de rapports sociaux de genre. Il s’agit d’analyser les similitudes mais aussi les écarts de ces représentations selon les différences des milieux sociaux et selon le genre.

Les représentations de la vie conjugale peuvent être de puissants révélateurs des rapports de genre. L’application des règles, qui régissent l’institution du mariage et les stratégies matrimoniales, s’accompagne le plus souvent de tensions au sein de la société et de la famille, mettant ainsi en scène l’ensemble des rapports de genre, soit dans l’approbation des normes sociales transmises par les générations précédentes, soit, dans leur contestation.

En posant ces questions, nous cherchons à cerner les jugements et les aspirations de ces jeunes marginaux en matière de couple
et de mariage. Voir les attitudes que ces jeunes portent sur leur futur conjoint et la vie conjugale. Cette recherche se base dans son approche théorique sur la description d’un ensemble de thèmes-clés. 

Méthodologie

Notre approche est sociologique par la description qu’elle tente de donner. Elle est aussi psychologique ou plutôt psychosociologique car elle tente d’analyser un processus social qui met en présence des individus et suppose l’intervention des mécanismes complexes qui déterminent les relations interpersonnelles.

Pour réaliser cette étude, nous nous sommes référés, dans cette recherche, à la méthode qui est celle de la perspective comparative de genre. L’inclusion de la variable genre est retenue essentiellement pour une différentiation psychosociale des garçons et des filles. Aussi afin de ne pas négliger les différences qui peuvent exister en matière de définition et de critères de choix entre les sexes, surtout avec la mutation significative des rôles masculins / féminins.

L’étude qualitative basée sur un guide d’entretien[9] a été mené aux deux centres spécialisés dans la réinsertion des adolescents, un pour filles situé  au quartier Seddikia et l’autre  pour garçon situé au quartier Djamel[10], nous a permis de recueillir des renseignements sur des opinions et attitudes générales à l’égard de la notion de couple, des lieux de rencontre, des critères de choix, de leur perception de la vie à deux et du mariage.

L’enquête s’est déroulé en trois phase : la première phase a consisté au  contact de la juge des mineurs de la juridiction d’Oran pour avoir l’autorisation d’accés et de passation du guide d’entretien aux  adolescents et adolescentes placés  aux deux  centres cités  ci-dessus par ordonnance du juge[11]. Puis nous avons rencontré dans une deuxième phase la directrice du centre qui nous a orientés vers l’éducatrice principale, la psychologue et l’assistante sociale du centre pour consulter les dossiers des adolescents-es, ce qui allait nous faciliter le choix des interviewés qui répondent aux  critères  de notre choix de la population étudiée, et pour avoir des informations sur le fonctionnement du centre et sur le mode  de prise en charge des adolescents-es accueillis. La dernière phase consista à l’interview individuelle de chaque adolescent-es (4 filles et 4 garçons). Ces interviews étaient des entretiens semi directifs basés sur un guide d’entretien que nous avons élaboré avec l’équipe du projet « processus de construction du couple : expériences et imaginaires » sous la direction du professeure Nouria Benghabrit Remaoun, chef du projet.

Profils des enquêtés

Les personnes enquêtées sont tenues dans l’anonymat. Les noms qui leurs sont attribués ont été  imaginés.

  • Mohamed

Mohamed est né en 1995. Il est fils unique. Son père est originaire de Kabylie, sa mère de Mascara. Son père  est gendarme, sa mère est serveuse dans un restaurant à Canastel.

Le jeune Mohamed est issu d’une famille déchirée par le divorce alors qu’il était encore bébé et, depuis, il vit avec sa mère dans un «hawch » situé à Sidi Elbachir, quartier à l’Est de la ville d’Oran dans une pièce cuisine (location). Mohamed dit n’avoir jamais connu son père bien qu’il ait demandé à sa mère plusieurs fois de lui indiquer le lieu où il se trouve.

Après son divorce le père de Mohamed s’est remarié et a trois (03) enfants de son deuxième lit. Le jeune adolescent dit avoir quitté l’école à un âge précoce (première année élémentaire) suite à des disputes avec ses camarades et instituteurs. Il n’aimait pas l’école car il ne pouvait pas suivre. Il est au centre depuis 5 ans sur la demande de la maman car selon lui, il était enfant à problèmes; il ne voulait plus rester à l’école. Il passait son temps à errer dans les rues. C’est ce qu’on appelle « un placement de protection ».

Actuellement Mohamed ne veut pas quitter le centre avant de faire une formation professionnelle qu’il va commencer à partir du mois de décembre 2008 et aussi parce qu’il se sent bien dans le centre. D’après lui, il a un emploi du temps qui l’intéresse, il a des autorisations de sorties chaque fin de semaine qui lui permettent de voir ses copains, et rejoindre le centre en début de semaine.

À la deuxième question concernant la définition du terme « couple » le sujet trouve une difficulté à trouver les mots pour répondre, on lui clarifie de plus en plus la question, il se libère de son blocage  et nous dit : « couple veut dire min "مين واحد يخرج معا وحدة زعمه صحبته يروح معاها للقهوة يدورو معا بعض .مثلا يقروا معا بعض في الجامعة".[12]

À la question s’il était ou pas en couple, il baisse la tête et avec un sourire timide, le sujet déclare ne pas être en couple et n’avoir jamais fréquenté. Selon lui c’est trop tôt. "ما ديرش هد الصوالح في راسي "[13]

Nous poursuivons nos questions dans le sens de ses réponses : « alors tu n’aimes pas les femmes ? »

-Non ce n’est pas parce que je n’aime pas les femmes mais parce qu’il y a des femmes et des femmes ; y a celles qui sont de bonne famille,  celles qui ne le sont pas. Celles qui خارجين" الطريق"[14]

-Alors tu as peur ?

-Oui j’ai peur de rentrer dans une relation avec une fille. Il faut que celle que je me décide à sortir avec elle, soit normale.

-C'est-à-dire normale ?

-Elle doit être ou une voisine ou une connaissance.

À la question concernant le modèle de filles qu’il souhaiterait sortir avec, Mohamed répond qu’il souhaiterait que sa future femme soit « « voilée» : « J’aimerais bien qu’elle soit plus instruite et même universitaire. Je voudrais qu’elle soit plus âgée que moi par exemple moi je souhaiterais me marier à 20 ans je préfère qu’elle ait cinq années de plus que moi ».

À la question pourquoi tu voudrais qu’elle soit plus âgée Mohamed répond toujours avec un sourire timideاذا بعتو لي رسالة" هي تقراها باش تسلكني في صوالح القرايا "[15]

Il rêve de se marier avec une femme médecin. Selon ses dires une femme médecin ou instruite a de bonne manières de se comporter et d’agir. Il ne cherche pas à ce qu’elle soit riche ou pauvre, l’essentiel pour lui est qu’elle soit de bonne moralité, sage, belle et grosse.

Il dit que sa mère est grosse, c’est pour cela qu’il voudrait que son épouse lui ressemble.

Il est à noter que sur la question des lieux de rencontre de sa partenaire ou de sa copine nous n’avons pas abordé cette question car il n’est pas en couple. Le lieu de rencontre  connu par lui selon nos déductions et selon notre analyse des données sur la définition du couple reste la rue. Concernant le volet de vie à deux, nous avons proposé au jeune Mohamed d’imaginer que s’il est en couple, comment il imaginait sa vie à deux ?

Il répond je veux une relation pour mariage.

- Que signifie mariage pour toi ?

- Faire des enfants.

- Qui tu mets au courant de cette relation ?

-D’abord ma mère.

Dans une relation, Mohamed donne de l’importance aux affectes : " نبغيها تبغيني "[16]

Mohamed préfère un mariage religieux.

Il ne pense pas que le mariage réduit sa liberté.

À la question une fois mariée si les responsabilités et les taches augmentent ? Mohamed répond que une fois marié ce n’est plus la même chose. Il faut gérer le partage des responsabilités, essayer de trouver le moyen pour combler son épouse.

 Concernant le rituel du mariage pour ce dernier, il préfère donner la dote, célébrer son mariage dans une salle des fêtes en copartageant les frais avec sa future épouse.

 Il dit souhaiter avoir son propre foyer mais si cela est impossible,  il cohabite avec sa mère.

À la question de savoir ce qui se passerait si le choix de son futur épouse se fait par sa mère ? Il répond cela ne le dérangerait pas mais si la fille qu’elle choisit  ne lui plait pas alors il refuse bien sûr  mais avant qu’il entame le mariage.

  • Samir

Il est né le 19 mars 1994, à Oran. Orphelin de mère depuis sa tendre enfance. Samir vit avec sa sœur et son époux dans un «hawch». Le père s’est remarié et est installé à Alger et depuis le jeune Samir ne l’a plus revu.

Samir est au centre de réinsertion sociale sur demande de la sœur depuis qu’il avait 06 ans. Son premier placement était au centre de protection sociale de Ghazaouet où il a passé 06 années. Il a été transféré ensuite au centre de Port Say, il a passé 04 années. Actuellement Samir est au centre de réinsertion  sociale d’Oran.

Samir définit le couple et dit : « يخرجوا معا بعض »[17]

À la question s’il était en couple Samir raconte qu’il a commencé à fréquenter les filles très jeune. Lors de sa première relation il avait 13 ans et la deuxième à 14 ans. Sa dernière relation date de 15 jours.

Nous observons que Samir raconte sans gêne ses quêtes amoureuses.

Il a connu sa première copine dans le voisinage : « j’étais avec mon ami dans le quartier lors d’une permission et je voyais une fille venir vers nous avec la copine de mon ami, elle m’a plu, alors j’ai demandé à mon copain de lui dire qu’elle me plaisait et voir si elle voudrait sortir avec moi. Bien sûr, elle accepta. À ce moment, elle était au collège et moi au centre de protection de Ghazaouet.  On ne pouvait pas se voir souvent  alors on ne se voyait que lorsque je venais en permission. Je la rencontrais devant le collège mais j’avais de ses nouvelles par le biais de mon ami. Je ne vous mens pas, ce n’était pas de l’amour que je ressentais pour elle mais c’était une façon de passer le temps. (نتلف الوقت)[18]. Un jour je suis venu lui rendre visite, je l’ai trouvée en train de parler avec un garçon, je lui ai donné deux gifles et depuis je ne l’ai plus revue. Et même je n’ai pas cherché à la revoir ou même demander après elle. Ma deuxième copine je l’ai connue lorsque je campais en mer, j’avais 14 ans, elle avait 15 ans et était en 7 année fondamentale. Mais ce n’était pas un problème, l’âge ou le fait qu’elle soit scolarisée et moi dans un centre. Elle avait plus de qualité morale que la première, elle était polie, plus belle. On a échangé nos téléphones et on commencé à s’appeler, bien sûr c’est moi qui ai fait le premier pas et je l’ai appelée le premier. Toute la période d’été on ne s’était pas arrêté de se voir surtout les week-ends, j’allais même la voir dans le quartier où elle habitait. Cette relation n’avait duré que la période d’été ; après, elle avait disparu de la circulation. Moi aussi je n’ai pas essayé de savoir et j’ai coupé avec elle.

Ma troisième copine avec qui je sors actuellement c’est mon ami qui a arrangé notre rencontre, elle m’a plu, je n’ai pas dit non. Elle a 15 ans, scolarisée au collège. Je l’ai connue juste avant de rejoindre le centre d’Oran après une fugue qui a duré un moment. Avant, j’allais la voir au collège ou bien on allait au jardin de « St Hubert » un jardin ouvert où on pouvait circuler librement. En ce moment je n’ai de ses nouvelles que par le biais de mon ami.

Avec celle- là je suis sérieux, c’est pour le mariage. C’est une vraie relation. Même si elle termine ses études cela ne me dérange pas, moi le centre est en train de voir pour m’intégrer dans la formation professionnelle. Car c’est méprisant : elle est instruite et moi non. Avoir un niveau d’instruction c’est important pour une vie de couple. Cela te permet de bien gérer la vie de couple ».

Samir déclare n’avoir aucune relation de flirt ou rapport d’ordre sexuel avec ses différentes partenaires car il a honte d’elles bien qu’elles désiraient cela.

À sa première relation il avait éprouvé un sentiment d’ouverture, il a senti qu’il a grandi, qu’il n’est plus le même. Après sa première expérience il a senti qu’il avait mûri et que ce n’est plus comme avant ; il n’a pas peur, il a une idée des choses.

« Avec mes différentes copines, lorsqu’on sortait, on parlait de mariage, de vie à deux, du futur, comment on s’organise ». Le mariage pour Samir c’est lorsque une femme s’accouple avec un homme pour faire des enfants et fonder une famille.

Une fois marié, Samir veut que ce soit à lui que reviennent la responsabilité et la gestion du foyer. L’épouse doit s’occuper de l’éducation des enfants. Mais il lui laisse la liberté de travailler, de discuter avec elle du mode de gestion de la famille.

Pour être bien dans sa famille Samir souhaiterait avoir sa propre maison où il serait libre avec son épouse.

Samir aimerait aussi faire un mariage civil au lieu d’un mariage religieux. Il préfère donner la dote à sa femme, célébrer son mariage dans une salle avec l’aide de sa sœur.

À la fin de l’entretien Samir a exprimé avec enthousiasme le rêve de se marier avec la fille avec laquelle il sort actuellement.

  • Hamza est né en 1993 à Oran. Il est l’aîné d’une fratrie constituée d’un frère scolarisé en première année moyenne, une sœur quatrième année primaire. Il a arrêté l’école en première année moyenne. Il est issu d’une famille modeste, le père vendeur de légumes, originaire de la ville d’Oran, la mère femme au foyer est originaire de la wilaya de Sidi Bel Abbes. La famille de Hamza réside au quartier « Enedjma ».

Hamza est placé au centre depuis 06mois sur la demande de sa mère après une dispute avec son père. Il découche et crée des problèmes de comportement à son entourage.

Concernant la question de la définition du concept « couple » hamza trouvait beaucoup de difficultés à trouver les mots qu’il fallait, alors il disait : couplage. Après avoir donné plus de précision il répond : "زوج متزوجين"[19]

Nous lui demandons plus d’explication, il répond : « moi je n’ai jamais entendu ce mot. Je fais le couplage des oiseaux et j’entends mon père me dire راهم مكوبلين ».[20]

Nous avons trouvé beaucoup de difficultés à libérer Hamza de sa timidité. Il dit n’avoir jamais été en couple parce qu’il n’a pas le don de cela. (ما عنديش الموهبة تاع البنات)[21]. « Je suis indifférent aux filles  (ما عندي كسور فيهم) ». Car pour lui c’est un casse-tête et source de problèmes. Il donne l’exemple de son ami qui est au centre à cause d’une fille. Les filles sont dangereuses selon lui et elles font peur.

Pour Hamza la fille idéale est celle qui est à la maison et qui est sage. Il souhaiterait qu’elle soit belle, pas riche et pas pauvre. Il aimerait bien que la fille de ses rêves soit plus instruite que lui mais qui n’exerce aucun travail sauf si elle a un bon poste.

Il aimerait bien qu’elle soit moins âgée que lui. Pour lui l’âge idéal au mariage c’est 21 ans. « Ainsi, mes enfants grandiront en même temps que moi ».

Hamza aimerait bien que la fille de ses rêves lui soit présentée par un voisin ou un ami ou par quelqu'un de sa famille qui la connaît bien. Cela ne veut pas dire pour lui qu’il ne se donne pas le temps de la connaître, il aimerait bien après les présentations qu’il la rencontre dans un endroit public comme un restaurant pendant 03 mois et après, si ça marche,  il demande sa main.

Hamza déclare que s’il faut donner une dote, il préfère que ce soit à lui de la verser, que c’est à lui de prendre en charge les frais de son mariage. Le mariage pour Hamza est le moyen de faire des enfants et pour apprendre le sens des responsabilités, pour être autonome par rapport aux parents et pour avoir un chez soi. Pour lui les relations sexuelles ne sont permises que par le mariage. (باش ما نكونش في الحرام).[22]

Le mariage limite beaucoup le comportement non adapté, selon lui (يلا كان يشرب الشراب ما يوليش يشرب و يلا كان يبات برة ي يبطل هد العادة .بزاف صوالح مشي ملاح يحبسهم الواحد كي يتزوج. يحبس الخيانة و الدبزة زعماك الزواج يعقل).[23]

Hamza pense qu’une fois marier, il aura des devoirs et des  obligations : il doit être au service de son épouse et répondre aux besoins du foyer. « Je dois me comporter bien avec ma femme, ne pas être dur avec elle, la respecter et l’aimer ». Il préfère un mariage civil afin que le père de son épouse ne revienne pas sur sa décision.

  •  Nadir

Nadir est le plus jeune d’une fratrie constituée de 03 garçons du premier lit et 02 filles du deuxième lit. Né en 1993 à Oran, le jeune adolescent est placé au centre depuis 03 mois pour tentative d’homicide.

Nadir a abandonné l’école alors qu’il était encore en troisième année primaire car il avait un problème de vue sérieux qui l’empêchait de voir. Sa mère qui est femme au foyer s’est remariée lorsque le père de Nadir est décédé. Son père exerçait le métier de douanier. Le jeune Nadir avait 05 ans quand son père est mort.

La famille de Nadir habite la cité Yaghmorassen. Son beau-père est chauffeur clandestin, ses frères ne sont pas tous scolarisés ; l’aîné est receveur, actuellement en prison, un autre est gargotier et le troisième est scolarisé au collège.

Nadir déclare qu’il ne s’entend pas avec le beau-père qui ne les aime pas selon lui. Avec sa mère, ils ont une bonne relation
et même avec les petites sœurs.

Le jeune Nadir semble très ouvert à la discussion et n’éprouve aucune timidité à répondre à certaines questions qui paraissaient à d’autres de l’ordre de ce qu’on appelle « elhchouma ».

Quand nous lui avons posé la question sur la définition du couple, au début, il ne nous a pas compris mais après clarification à savoir que cela concernait les questions de « زواج و كلشي », il dit en souriant "مدامته" c'est-à-dire « يخرج معاها يحكي معاها و كابن لي حت يتزوجو كل واحد كيفاش »[24]

Nadir a toujours été en couple depuis sa préadolescence, il ne supporte pas de rester seul selon ses propos.

Il raconte avoir connu sa première copine à l’âge de 14 ans. C’était sa voisine dans le quartier et ils étaient ensemble à l’école primaire, elle, en 6éme, lui, en 3éme année au primaire.

« Je la croisais chaque fois qu’elle allait à l’épicerie, elle me plaisait je n’ai pas hésité à le lui dire, bien sûr elle a accepté, elle m’avait donné son numéro de portable, j’ai commencé à l’appeler d’une cabine de téléphone public, après, elle m’avait offert un téléphone portable quand je lui appris que je suis orphelin
et que je n’avais pas les moyens pour me permettre et comme elle était issue d’une famille aisée (des bijoutiers), elle me donnait de l’argent ,elle me faisait des cadeaux. Elle me demandait de la mettre au courant si j’avais besoin de quelque chose.

Elle était belle c’est pour ça que je l’ai draguée et j’ai demandé à sortir avec elle. Elle était aussi bonne élève et intelligente, je n’avais pas de problèmes avec elle.

Notre relation a duré 03 mois car on avait déménagé. J’ai continué à l’appeler pendant un certain temps après j’ai perdu son numéro de portable, sa famille avait déménagé vers un autre quartier, ma famille est revenue habiter à Yaghmorassen. Ma mère qui était déjà au courant de notre relation m’avait demandé de ne pas la rechercher car je la lui avais présentée un jour lorsqu’elle m’avait demandé la source de mon argent.

Avec ma petite amie on avait l’habitude de se rencontrer au jardin, on passait le temps à discuter, je l’embrassais seulement car je ne la connaissais pas bien pour passer aux rapports sexuels, bien qu’elle le désirait. Mon but dans cette relation n’a jamais été le mariage mais être avec quelqu’un. Actuellement, j’ai grandi, j’ai plus d’expérience, ma vie a changé et j’ai compris qu’il y a mariage, avenir, travail et que sans le travail on ne peut pas se marier.

Ma deuxième copine était aussi une voisine mais qui habitait le même bâtiment. Notre relation n’a duré qu’un mois car un de mes amis me la critiquait (il disait qu’elle est sortie avec plusieurs garçons, et quand moi j’ai rompu avec elle, c’est lui qui sort maintenant avec).

Quand elle avait accepté de sortir avec moi alors on s’appelait mutuellement, c’est moi qui a commencé le premier à l’appeler puis après c’est elle qui appelait le plus. Très souvent, on se promenait sur le grand boulevard de Choupot, ou bien Maraval. Elle s’absentait du collège pour venir me rencontrer. Il y a des moments où on allait chez nous à la maison, quand ma mère n’était pas à la maison. J’ai eu plusieurs rapports sexuels avec elle. De peur d’attraper des maladies, je mettais les préservatifs. [Se protéger par le préservatif est une culture qui lui venait des discussions avec ses copains et amis.]

Elle était plus âgée que moi mais cela ne me gênait pas. La troisième m’aimait de loin, mais elle n’osait pas venir me le dire. Elle a mis au courant mon ami qui m’en a parlé et comme c’est une belle fille j’ai accepté. La beauté est mon point faible, si une plus belle se trouve sur mon chemin je laisse celle-là. Cela fait 15jours que je l’ai connue juste avant l’incident de mon placement mais il y a eu beaucoup de choses entre nous. J’allais la voir au collège, elle est en 5eme année primaire. On restait tous les jours ensemble de 1h jusqu'à 3h. Mes frères sont au courant de notre relation même sa mère et ma mère. Elle est venue me rendre visite au centre avec sa mère.

Il nous arrivait de se voir très souvent dans la rue ou bien au jardin et parfois elle vient chez moi à la maison on se met à deux dans ma chambre. On a eu même des rapports sexuels.

Dans des relations pareilles Nadir cherche la distraction (وحدة تفاجي عليا و نفاجي عليها)[25] et aussi il veut dépasser le sentiment de solitude.

Dans toutes ses relations racontées, il n’avait pas l’intention de la concrétisation par le mariage car il n’avait pas le temps de bien les connaître.

La femme idéale ou sa future épouse doit être musulmane et voilée ; elle ne doit pas fréquenter les voisins. Si elle est  plus âgée cela ne le dérangerait pas. Il souhaiterait qu’elle soit plus instruite que lui car il n’a pas pu aller plus loin dans ses études «.même je souhaiterais qu’elle soit riche ». Il préférait un mariage religieux qu’il célébrerait dans une salle et c’est lui qui prendrait en charge les frais du mariage.

Il souhaiterait ne cohabiter ni avec sa famille ni avec sa belle-famille. Et concernant la vie à deux, il dit qu’il ne faut pas que (الرجل يتنرفز على المرا و لا ينقرش عليها خصه يبقى هو ما يتبدل عليها. وخاص يبقوا هما).[26]

Chez une femme, Nadir cherche l’Amour. Que le mariage est un engagement à vie car il y a les enfants au milieu, les besoins de la maison et de la famille.

Selon lui le mariage ne réduit pas l’autonomie mais il y a plus de tâches et plus de responsabilités. C’est fini les câlins et flatteries car il y a des enfants au milieu et des responsabilités. Une fois marié c’est lui le chef  la famille.

  • Wafaa

Fille adoptive, elle est âgée de 17 ans. Elle a abandonné l’école en deuxième année moyenne faute de pouvoir suivre en arabe, elle intègre l’apprentissage (déclarante en douane) et quitte après s’être placé au centre de protection sociale pour filles assistées. Elle n’a jamais connu ses parents biologiques. Elle vivait avec sa maman adoptive qui est infirmière et sa fille dans la commune de Gdyel.

La jeune Wafaa est au centre de réinsertion sociale depuis quatre mois après avoir passé huit mois au centre social de filles assistées suite à une demande de sa mère au juge des mineurs. Le parcours de cette adolescente est constitué d’une chaîne de souffrances et de ruptures. Elle est devenue sensible et vulnérable depuis qu’elle a su qu’elle était fille adoptive, et cela explique sa première fugue de chez elle.

Quand on a demandé à Wafaa de nous définir le mot « couple », elle sourit et marque un temps d’arrêt puis nous répond toujours en souriant « شيرة تخرج معا واحد، يتعارفو و يخرجو يهدرو في التليفون، كيما حنا رانا نديرو ».[27]

Elle poursuit son discours en nous informant qu’elle avait connu son premier copain alors qu’elle avait 09 ans et lui 17ans, c’était son voisin et c’était une amitié qui s’est développée en relation de couple. Au début c’était de l’admiration qu’elle éprouvait pour lui, aussi une compagnie. Avec le temps, elle a commencé à le fuir après avoir découvert que sa mentalité ne l’arrangeait pas, selon elle il collait beaucoup à elle, après une année elle a coupé sa relation à lui. Elle trouvait qu’elle était trop jeune pour penser couple et que son intérêt était porté surtout sur ses études. Elle acceptait sa proposition juste pour ne pas l’humilier et l’intimider devant ses copains. À un moment donné elle dit ne pas pouvoir supporter de lui mentir ni ne pouvait le supporter alors elle mit fin à la relation.

Quant au lieu où elle le rencontrait, elle disait « le voir entre les heures d’entrées et de sorties du collège ».

Il lui exprimait qu’il l’aimait mais elle n’était pas sûre de ce qu’il disait et ne partageait pas avec lui le même sentiment. Elle ne voulait même pas qu’il s’approchât d’elle et trouvait toujours des prétextes pour le fuir et l’éviter.

Actuellement il est gendarme, il essaye de la joindre mais elle ne veut pas répondre ; il lui a proposé de la présenter à sa mère mais elle n’accepta pas.

"قلبي ما يرتاحش له "[28]

Un moment après sa séparation avec son premier copain elle rencontra son deuxième copain par le biais d’un ami d’une copine à elle. Au début elle le croisait lorsqu’il se retrouvait chez cette copine et après un moment d’échange de numéros de téléphone, de visites et de sorties ensemble il a fini par lui exprimer son attirance  vers elle. Sans hésitation elle accepta de sortir avec lui.  Elle est restée avec lui pendant 03 années. Il avait 20 ans et elle 12 ans. Il travaillait dans la cafétéria de son frère.

Elle parle de ce dernier avec passion, elle déclare que c’est son vrai amour. Personne n’occupera sa place dans son cœur. Quand Wafaa évoque ses souvenirs avec ce dernier, un grand soupir se dégage et tout de suite ses larmes coulent. Bien qu’elle ait connu d’autres garçons après, et malgré qu’il soit marié et qu’elle eu une trajectoire difficile, elle exprime que personne ne le lui fera oublier. Elle fait appel  à lui au moindre problème.

Quand je lui demandais les causes qui ont fait qu’elle s’attache de plus en  plus à lui, elle répond avec un grand soupir : « toute mes copines me jalousaient quand je sortais avec lui, il était beau, elles m’ont demandé de renoncer avec  lui, mais moi ce n’était pas son beau visage qui m’intéressait mais avec lui c’était différent qu’avec le premier, il était mûr, il avait une mentalité bien, avec lui je riais beaucoup il savait me distraire. Ma mère était étonnée du changement qui s’opérait en moi. Avant j’avais une mauvaise humeur, comme si j’avais toute la vie sur mon dos, j’étais tout le temps sous tension, mais après l’avoir connu, j’étais tout le temps gaie. Il m’interdisait de sortir, surtout lorsque j’ai abandonné l’école .Il avait la capacité de me soulager quand je n’étais pas bien ».

Quant aux lieux où ils se voyaient, au début il venait la rencontrait devant le collège avant qu’elle le quitte, puis après ils se voyaient dans des salons de thé à Oran où elle suivait sa formation. Et quand leur relation commençait à être visible et de peur qu’elle soit indexée par le voisinage, ils se rencontraient quand elle n’avait pas formation dans l’appartement d’un ami à son copain. Il ne couchait pas ensemble mais flirtaient ensemble. Elle dit que si elle n’avait pas eu de rapport sexuel avec lui c’est parce que son intention était que j’étais sa future épouse et que cela se réalisera lors de leur mariageكان ناوي معايا الحلال" " ».[29]

Elle-même mit sa mère au courant de sa relation et c’est là où les problèmes ont commencé avec sa mère car elle était contre cet homme qui avait une grande emprise sur sa fille, mais Wafaa dit qu’elle s’entendait avec sa tante maternelle et sa sœur qu’elle a mises au courant.

Suite à un malentendu avec sa mère elle fugua de la maison et de là à commencer son désaccord avec son copain qui, lui  recommanda de revenir chez elle en attendant qu’ils trouvent une solution. Devant son obstination, sa maman décida de la placer au foyer des filles assistées où elle séjourna 08mois.

En sortant du centre, elle rejoignait son copain qui lui annonça que sa maman l’a marié et qu’il n’aimait pas sa femme, qu’il tenait à elle mais pour elle, c’était fini, son avenir était foutu car l’homme à qui elle tenait l’avait trahie.

Dans le désespoir, elle a retrouvé son troisième copain Mohamed, elle avait 16ans et ils se sont acceptés mutuellement car ils sont de la même catégorie sociale (adoptive).

Elle dit que Mohamed est un ami d’enfance qu’elle avait croisé quand sa relation commençait à se déstabiliser avec son premier copain, elle sortait avec les deux en même temps pour déranger Fethi et pour l’éloigner au moment où son cœur ne battait que pour ce dernier.

Quand elle a retrouvé Mohamed pour la deuxième fois, elle était dans la rue chez une femme avec qui elle avait appris à se droguer et à prendre des boissons alcoolisées.

Dans les trois jours qui ont suivi leurs retrouvailles, Wafa a dit avoir était dépucelée [خسرني و من تم فيني نولي لفتحي واش يدير بيا اللهم الا اذا حرقت تم واه نقدر نتلاقو خاطش هو تاني حاب يحرق ما قدرش يعبش مع المرة لي جابتها امه"[30] ]

Après cela, elle n’a plus revu Mohamed, elle l’appelait il ne répondait pas au téléphone, il ne voulait plus la voir ; et après un moment elle saura que lui aussi s’est marié avec une immigrée : «Pour me venger de lui je suis sortie avec son meilleur ami ».

Dans son discours Wafaa exprime être désespérée de la vie, elle a développé une méfiance contre les hommes. Elle est malheureuse et vulnérable et trouve que sa mère est à l’origine de tout ce qu’elle a subi.

Concernant la question : malgré ce parcours difficile et ces échecs, rêve-t-elle de vie à deux ? Elle exprime son incapacité à aimer un autre ou à avoir les mêmes sensations qu’elle avait pour Fethi. Pour elle, ce dernier n’avait pas profité de sa situation et qu’il la protégeait même contre elle. Elle déclare que : « l’amour est la seule source qui maintient une relation. L’amoureux ne blesse pas ».

 Concernant le mariage, elle répond l’avoir exclu de ses pensées car elle ne peut se marier que si elle a des sentiments, « sinon, s’il ne m’aime pas, il m’insulte et me rappelle mon passé ; mais si un jour je me décide à me marier je ne me marie jamais avec un jeune. Je choisis un homme qui a la cinquantaine ». Selon elle, « certains pensent que le mariage c’est vivre avec quelqu’un, d’autres pensent que c’est avoir des enfants, ou avoir un toit,  pour moi se marier c’est avoir une maison avec quelqu’un, il rentre je lui cuisine, je m’occupe de lui, il me respecte ne me trompe pas car si l’homme aime sa femme je crois qu’il ne la trompe pas .je suis contre quand mon marie me trompe avec une autre ».

Concernant son point de vue sur les rituels du mariage, elle ne veut ni mariage religieux, ni invités, ni gâteaux, ni cérémonie car, dit-elle, « je ne suis pas vierge. Avant, quand j’étais avec Fethi, j’attendais avec hâte le jour où je me marie avec lui et où on fera une grande fête mais maintenant non, tout est fini, je n’attends rien à moins si j’immigre avec lui à ce moment je me marierais avec lui, car lui s’est comporté normalement avec moi, il ne m’a jamais fait sentir que j’étais une fille adoptive et que j’étais comme tout le monde ». Elle souhaiterait qu’un jour tout s’arrangera et qu’elle retrouve Fethi.

  • Souad

Agée de 19 ans la jeune Souad est originaire de la ville de Sidi Bel Abbes. C’est une fille adoptive. Elle dit que sa mère est partie dès qu’elle l’a mise au monde et depuis personne ne la revue. Son père s’est remarié et l’avait accompagné avec lui  puis a disparu, cela a fait que la jeune Souad est restée avec sa marâtre.

Souad était obligée de quitter l’école car elle n’était pas inscrite à l’état civil. Au début, sa marâtre a trafiqué son extrait de naissance pour l’inscrire mais quand l’école a découvert cela, la jeune a été radiée des effectifs alors qu’elle était en 3ème année moyenne.

Souad raconte que sa vie avec sa marâtre était un enfer, elle la contrôlait beaucoup et lui demandait de partir de chez elle car elle n’était pas sa vraie fille et que ce n’était pas à elle de veiller sur elle. En plus « j’avais appris à fumer et à boire et personne n’était au courant ». La mineure se trouva dans la rue où elle avait passé deux années à vagabonder de maison en maison jusqu’au jour où elle a été placée au centre de réinsertion sociale pour danger moral. Au début Souad avait connu une dame paralysée, chez qui elle avait séjourné jusqu’au jour où elle décéda. Puis chez une autre qui vivait seule avec son jeune frère, mais qu’elle avait quitté car elle n’en pouvait pas supporter son ingérence dans sa vie, surtout que cette dame connaissait sa marâtre. « C’est la troisième femme chez qui j’étais hébergée et qui a eu l’idée de demander mon placement au centre. Pour cela, j’ai fugué de chez elle et je suis revenue chez la deuxième, jusqu’au jour où la police m’avait trouvée dans la rue et m’a emmenée au centre ».

A la question sur ce qu’elle entendait par « couple » elle marqua un temps d’arrêt avant de répondre « زعما وحد معا وحدة تخرج معاه و يخرج معاها ».[31]

A la question si elle était en couple, elle déclare qu’à l’âge de 15 ans, elle avait connu son premier copain par le biais du copain de son amie, quand elle était à la rue avec elle. Il avait 28 ans, lorsqu’il avait su qu’elles étaient toutes les deux dans la rue ; il leur a proposé de les emmener au domicile de sa tante qui était absente. Quand sa tante est rentrée il était obligé de venir avec elles à Bousfer plage chez des amis. « Je ne l’aimais pas au début c’est après que j’ai commencé à l’intérioriser. Bien sûr j’ai eu des rapports sexuels avec lui, mais je suis restée vierge. Pour des raisons, nous avons été obligés de revenir à Bel Abbes. Il m’avait convaincue de revenir chez ma marâtre, Après cela on s’appelait au téléphone, on se voyait tous les après-midi, on ne sortait pas de sa voiture, puis quand ma marâtre a pris connaissance de notre relation elle m’a remise à la porte, alors il m’emmena passer les nuits chez lui à la maison en cachette de ses parents, on rentrait la nuit et sortait de la porte du garage de bonne heure, personne ne pouvait nous voir. Il faisait le travail de taxi clandestin. On a vécu deux ans ensemble, on passait nos moments à boire à fumer ; il m’achetait mon paquet de cigarettes, il m’aidait matériellement surtout que je n’avais aucun travail ; au début tout semblait bien, on s’amusait beaucoup, on se distrayait avec un groupe de copains et copines, on se trouvait chez des amis à lui, on buvait ensemble on fumait, tout allait bien et notre relation est devenue plus solide. Après deux années passées à ce rythme notre relation commença à se détériorer de plus en plus et j’ai commencé à le bouder surtout lorsqu’on a commencé à coucher ensemble tous les jours (ولا يحيني سامط)[32], il me frappait beaucoup, il voulait me commander, je n’étais pas d’accord. Je commençais à le fuir surtout que j’avais croisé un groupe de filles comme moi qui répondait à mon besoin de la boisson et de la cigarette. Et quand il est rentré en prison, notre relation s’était arrêtée vraiment. Après 6mois j’ai rencontré mon deuxième copain par le biais du frère de la dame chez qui je vivais Il avait une salle de jeux. Moi j’avais environ 17ans ; j’ai été orientée vers lui par le frère de cette dame quand sa sœur m’a mise à la porte et je n’avais pas où aller pour qu’il me trouve un toit. Il m’avait prêté le garage pour dormir, puis après il lui a été impossible de me garder dans son garage alors il me recommanda de venir à Oran chez un cousin à lui dont l’épouse est décédée pour lui garder son enfant. Il habitait une villa avec son jeune frère à Mers el-kébir. Je m’adaptais à ma nouvelle situation jusqu au soir où il est rentré seul et avait essayé de me violer. Je l’ai fui et je suis revenue chez son cousin qui m’avait envoyée au début chez lui. Ce dernier me laissait dormir encore dans son garage, on se voyait, on s’appelait au téléphone et petit à petit notre relation s’est développée, j’ai commencé à m’habituer à lui, on couchait ensemble. Mais quand il a commencé à m’interdire de sortir, à me donner des leçons de moral, et je n’aime pas cette façon de faire, alors je l’ai quitté et je suis partie vivre chez la troisième femme dont je vous ai parlé au début. Et quand je sortais faire des courses ou quand j’allais au hammam il y avait un jeune qui me suivait, il me draguait, il chantait pour moi quand je passais à côté de lui et après un moment il commença à me plaire et en plus j’ai commencé à m’habituer à sa drague. Il avait à peu près vingt ans. Je ne savais pas quelle fonction il exerçait mais je sais qu’il allait vers une ville de l’Est, qu’est- ce qu’il faisait? je ne sais pas. Je me suis lié avec lui aussi. Après il y a eu un malentendu entre nous et moi je suis rentrée au centre alors c’était fini ».

Souad insiste sur l’Amour comme élément essentiel pour sauvegarder une relation à deux. Et concernant notre question sur sa représentation du mariage elle répond avec amertume : « ما نفكرش في الزواج أنا .شاوا زواج؟ زعما تجيبي ولاد و أنا ما بغياش نجيب ولاد و عليها ما نبغيش الزواج. باش ولادي مايعيشوش شا عشت خاطش غير تزوجي يليق تجيبي ولاد".[33] Elle dit que lorsqu’elle était plus jeune. Elle souhaitait se marier « mais maintenant non, même les hommes ne veulent plus se marier, ils veulent connaître une femme pour sortir avec elle et après ça y est. En plus, les hommes sont devenus égoïstes. Je ne veux personne maintenant, je veux vivre seule et je ne veux pas compter sur un homme car l’homme veut que c’est lui qui travaille et la femme reste à la maison, ces choses je ne les accepte pas maintenant ».

  • Ahlem

Née le 29 septembre 1993 à Ain El Turck, Ahlem est la quatrième d’une fratrie constituée de trois garçons et cinq filles, seule la dernière d’entre elles suit une instruction. Elle a abandonné l’école en cinquième année primaire faute de moyens matériels l’aidant à poursuivre sa scolarité.

Ahlem est issue d’une famille modeste, son père est chef de service à la mairie, sa mère femme au foyer. Elle est placée au centre depuis (05) mois pour avoir participé au vol d’un monsieur à côté de sa sœur et une amie. Elle définit le couple on disant  (راجل معا مرة، حنا نقولو راجلها و لا شيرة تخرج معا شير).[34]

Elle dit avoir eu beaucoup de propositions mais elle ne veut pas entrer en relation avec les garçons, car elle ne fait pas confiance surtout qu’elle a était victime d’un viol : « une nuit d’été j’ai arrêté une voiture en croyant que c’était un taxi clandestin. Une fois dans la voiture le bonhomme ferme les porte et m’emmena dans un endroit loin de chez moi il me drogua d’abord et il me viola. Depuis je ne fais pas confiance aux hommes et je ne veux pas de relations avec eux. C’est pour cela que je ne rêve pas de sortir avec qui que ce soit. J’ai fait une erreur et je ne veux pas revivre le passé sauf si la personne qui me demande soit sérieuse. C'est-à-dire je veux une relation légitime ».

Concernant ce qu’elle met en place dans le choix du partenaire elle dit : « qu’importe s’il me plait ou pas, l’essentiel il me demande en mariage, qu’il soit capable de subvenir aux besoins de la maison. Instruit ou pas ce n’est pas un problème, quel que soit son statut professionnel, cela n’est pas un problème pour moi. Un bel homme je n’ai que faire de sa beauté .il faut qu’il ait une expérience dans la vie, expérience dans la façon d’éduquer ses enfants, une éducation sexuelle, c’est-à-dire qu’il soit mûr et qu’il ait des connaissances dans tous les domaines, pas un ignorant… يعرف كيفا راه تمشي الدنيا »[35] elle continue son discours en relatant que même s’il n’a pas un logement et qu’ils doivent habiter avec sa mère cela ne la dérangerait pas. Après cela nous lui demandons ce qu’elle fait pour trouver cet homme, elle dit : « avec l’aide d’Allah ».

- Supposant que tu rencontres cette âme sœur et qu’avant qu’il te demande en mariage il demande une période pour te connaître, tu acceptes ou pas ? Elle répond : oui.

- Où est ce que tu le rencontres ?

- Dans une cafétéria ou dans un restaurant.

- Cela te prendra combien de temps pour vous connaître ?

- Elle répond : Deux mois.

- Et c’est suffisant ?

- Elle répond : À mon sens oui.

- Et s’il demande de t’embrasser ou d’avoir des rapports sexuels, tu acceptes ?

- Non, car je n’aime vraiment pas cela.

Concernant la question du mariage et comment elle le définit, elle répond que c’est le moyen pour faire des enfants et fonder une famille. Elle préfère un mariage civil : « on est plus en sécurité «[36]العقد مليح », on peut vivre sous le même toit mais si on n’a pas le livret de famille il peut te congédier facilement car on n’a pas la preuve de ce mariage».

« Bien sûr je veux un mariage avec une fête, la dote, je ne demande pas grand-chose sauf ce qu’il faut».

Une fois la relation officialisée, elle pense qu’on devient plus responsable, « nos tâches augmentent. On n’est pas libre comme avant, il faut la permission de son mari concernant surtout les sorties. Il faut se plier parfois à la volonté de son mari, par exemple s’il veut que je mette une djellaba alors je dois accepter car c’est comme ça ».

La jeune Ahlem pense que pour réussir une vie à deux, il faut que la femme s’occupe plus de son mari, qu’elle fasse attention à ses enfants et même à sa belle-famille. « Il faut mettre fin à ses caprices, seulement il ne faut pas que le conjoint abuse sinon, s’il exagère il n’y a pas que lui au monde alors je le plaque et je pars ».

  • Chérifa

Chérifa est âgée de 17 ans. Elle habite un « Douar » appelé «Elhmadna », wilaya de Mostaganem.

Chérifa n’a aucun niveau d’instruction et c’est la dernière d’une fratrie de 04 garçons et 04 filles, l’une d’elle est mariée. Elle est au centre depuis 04 mois après avoir était violée par son copain âgé de 30 ans, C’est un placement de protection en attendant la résolution de son problème et les mesures qui conviennent à sa situation. La famille vie des revenus de l’agriculture et du bovin.

Concernant la définition du couple, la jeune Chérifa a trouvé beaucoup de difficultés même dans le langage dialectal, après avoir pris plus de temps pour lui expliquer la question elle nous dit : « il l’aime et veut se marier avec, comme moi quand j’avais 12 ou 13 ans, je connaissais ce jeune qui m’a dépucelée, lorsque j’allais remplir l’eau ou lorsque je faisais transhumer nos moutons loin de la maison d’où on habite. Il venait du village d’à côté que  pour me voir».

A la question où elle l’avait vu et comment elle l’a connu, elle nous répondit que « c’est un parent à sa mère et que l’épouse de son oncle est mitoyenne avec eux et quand il venait la visiter il me voyait .il avait aussi installé une table de vente de cigarettes dans le douar et chaque fois que mon père m’envoyait pour lui acheter la cigarette il refusait d’encaisser et me disait toujours que si j’ai besoin de quoi que ce soit je le lui dis. Il m’a suivi pendant 03 mois et me disait toujours que seul lui sera mon époux un jour ». Et c’est comme ça qu’elle a commencé à l’aimer. Il venait la voir là où elle se trouvait mais comme c’est un douar, ils se sont fait remarquer par les voisins qui ont commencé à parler d’eux.  Les frères ont pris connaissance, alors on lui a interdit les sorties. Ils se sont battus avec son copain et ils lui ont interdit de me revoir sinon ils le tuaient. Puis son oncle a recommandé à sa mère de l’emmener chez le gynécologue pour voir si elle était vierge. Pour cela elle avait changé l’endroit de leur rencontre et avait commencé à le voir chez  l’épouse de son oncle où elle passait des après-midi entiers avec lui en cachette de ses parents.

A propos de la question sur ce qu’elle faisait avec lui tout au long de ce temps, elle nous raconte qu’il lui parlait de ses sentiments envers elle, il lui demandait de le laisser avoir des rapports sexuels avec lui et comme ça il sera facile pour lui de l’épouser, mais elle hésitait et ne lui permettait que des rapports superficiels jusqu’au jour où il trouva l’occasion dans un endroit dépeuplé où elle se trouvait avec ses moutons. Il bondit sur elle et la viola. Elle a été se plaindre à la gendarmerie qui a présenté son copain à la justice. Il a passé 06 mois de prison. Quant à elle, on la plaça au centre de réinsertion sociale pour la protéger contre son père qui voulait la tuer et qui ne voulait plus d’elle.

A notre demande pourquoi ils ne se sont pas mariés dés le début puisqu’il l’aimait autant que cela, Chérifa nous répondit qu’ « il y a des conflits entre nos deux familles qui ont nécessité l’intervention de la justice ». Après qu’il ait achevé sa peine de prison, son copain est venu redemander sa main mais sa mère a exigé qu’il lui donne cent mille dinars en plus de la dote. Il se trouve que son copain soit dans l’incapacité de verser cette somme et le problème est resté sans issue. La jeune resta au centre avec la souffrance et le sentiment d’amertume d’être exclue de la famille et privée de son copain qu’elle déclare aimer malgré tout car selon elle, il tient toujours à elle et veut toujours d’elle.

Elle évoque les souvenirs de leur rencontre en plein air .Elle parle de sa générosité (il me donnait de l’argent). Elle parle de ses déclarations d’amours avec nostalgie.

Son rêve c’est de se marier avec lui «  هكذا ما تبقش المعيرة لبويا و خوتي »[37] car c’est sa seule issue sinon elle n’aurait plus où allé. Elle dit que si elle avait où elle irait, elle s’en foutrait ; sans instruction et sans métier et même quelqu’un d’autres ne voudra pas d’elle, tous les gens du douar  sont au courant de son histoire.

Avant tous ces événements sa mère la mettait en garde contre les hommes. Elle a vécu avec la peur et la méfiance contre l’autre sexe jusqu’au jour où elle croisa ce dernier et tout avait changé.

Discussion des résultats

Les questions posées dans cette recherche se formulent ainsi : comment les jeunes marginaux définissent-ils le couple, où ils se rencontrent, les critères de choix ? Et comment perçoivent-ils la vie à deux et le mariage ?

Dans nos entretiens, les adolescents abordent leurs trajectoires avec la délinquance et l’amour d’une façon  sincère et émouvante : ils ne trouvent pas de gêne ni de honte à raconter leur aventure charnelle ou violente, parfois avec le sentiment de regret et parfois avec une fierté qui répond à leurs besoins de grandir et d’être devenu femme ou homme.

Qu’importe le lieu où ces adolescents, en errance et en rupture, se sont rencontrés. L’essentiel est qu’ils vivent la seule vraie relation de leur vie qui est celle d’être avec celui ou celle que leur cœur a élu. Relation que selon notre observation et analyse échappe au contrôle familial et à l’autorité des adultes.

C’est l’histoire de Hamza, Wafaa, Mohamed, Ahlem, Samir, Chérifa, Nadir et Souad, âgés entre 14 et 17 ans. Ce sont des portraits de filles et de garçons face à une double rupture :

1-Une rupture que le changement de cette étape de la vie impose à leur développement qui consiste en : l’acceptation de la sexualité, selon A. Braconnier. L’adieu de l’enfance. La fin de la dépendance aux parents. La projection de soi dans le futur. La maîtrise de ses affects et émotions caractéristiques propre au passage de l’enfance à l’adolescence.

2- Une rupture causée par leur état de délinquance les excluant du cercle social et les opposants à la société.

Pour répondre à ces questions, nous proposons l’analyse des entretiens effectués avec ces adolescents et adolescentes que nous avons rencontrés dans  les deux centres de réinsertion sociale que nous avons cités plus haut.  

Il est à noter que seuls les éléments, en étroite relation avec la question du couple et du mariage, sont retenus dans notre texte :

-La notion de couple chez les adolescents : quel accord avec la norme ?

Il est à noter qu’il n’existe pas de définition universelle du mot couple, mais on peut trouver des définitions qui sont influencées par le contexte social et culturel où évolue l’individu. Par exemple les définitions que nous livrent nos adolescents et adolescentes sur le mot « couple » montrent qu’ils s’inspirent dans cette définition du sens donné par la société qui le définit comme étant le qualificatif de la relation qui rattache un homme à une femme, soit par les liens du mariage soit par les liens d’amour.

Le couple permet à ces jeunes de goûter au plaisir d’être à deux, c’est une compagnie réconfortante et surtout gratifiante dans la mesure où ils sont rejetés par les adultes et seule cette forme de relation les relie à la société et leur donne le sentiment d’exister pour l’autre et avec l’autre ; l’autre au sens d’une composante qui aide à la construction identitaire et à la survie dans l’état de la précarité qui est la leur.

La charge affective qui caractérise la définition du couple chez les garçons et les filles semble différente : les adolescentes la définissent comme étant une relation d’amour et de complémentarité « deux adolescents qui sortent ensemble et qui s’aiment » et les adolescents comme étant un moyen de distraction et de domination « madamtah tfaydj alih ». Nous n’excluons pas la présence de sentiments amoureux réels pour le partenaire mais cela se trouve affaibli par sa position de genre qui insiste sur la prédominance de l’homme sur la femme dans notre société ; la fille, dès son jeune âge, se trouve préparée au service du garçon.

Les représentations que nos adolescents et adolescentes ont sur les relations de couple sont le résultat de leur socialisation, mais aussi des circonstances dans lesquelles ils vivent ainsi que des ressources psychologiques, matérielles et sociales dont ils disposent (notre population vient de milieux sociaux ruraux précaires, sans scolarité avec des parcours chaotiques et des trajectoires à risque). Cela ne leur offre pas des représentations émancipées en matière de relations de genre et de couple et fait qu’ ’ils /elles renforcent les stéréotypies de la femme comme être vulnérable, faible et fragile et l’image de l’homme dominateur et pourvoyeur.

Les adolescents en voulant se conformer à ces stéréotypes se trouvent ballottés entre une identité pour soi et une identité pour l’autre comme moyen de se voir reconnaître dans son statut d’homme. Cette recherche d’approbation est encore plus coûteuse pour ces adolescents qui se trouvent dans une situation de délinquance et de non reconnaissance sociale sans statut et en manque de ressources et de supports.

-Des lieux et des rencontres

C’est à travers les lieux de rencontres et les modes d’entrée dans une relation de couple que se manifeste toute l’évolution des mœurs et des règles qui se passe dans une société. Dans son enquête sur la formation du couple, Michel Bozon évoque que chaque forme de rencontre à sa parure et ses acteurs ; les rencontres qui s’effectuent par le biais des amis, du voisinage, dans des lieux publics ou pendant des sorties  ou par un pur hasard continuent à exister.

Et ce qu’il faut retenir, comme le signale toujours Bozon dans son travail de recherche sur la formation du couple (2006), que les chances de rencontrer un conjoint de même origine sociale diminuent sensiblement lorsque la rencontre s’opère en dehors des lieux de sociabilité habituels. Seulement 30% des mariages selon l’enquête d’Abdelhafid Hamouche (1990), effectuée sur la société algérienne se réalisent avec un conjoint de la même famille.

La mixité des espaces scolaires et publics a créé des possibilités de rencontre entre les hommes et les femmes, susceptibles de bouleverser les schémas traditionnels et de remettre en question les stéréotypes et les rôles relatif aux femmes et aux hommes.

Nous ne pouvons pas dresser un bilan complet et détaillé sur les modalités et les lieux de rencontres compte tenu de la qualité de l’étude (qualitative restreinte) et de la taille de son échantillon (08). Cette étude et ses résultats ne peuvent être que relatifs aux adolescents rencontrés.

Néanmoins, le fait apparent est que les rencontres de voisinage reste le mode de rencontre premier : La plupart de nos enquêtés déclarent avoir rencontré leur partenaire dans le voisinage (soit qu’ils habitent le même quartier soit le même immeuble), ou au collège. D’autres, par le biais d’un ami ou une amie (rencontres arrangées), ou par hasard dans un espace public lors d’une promenade ou dans un lieu de vacances comme pour l’adolescent qui a rencontré sa copine lorsqu’il coupait à la mer.

Les lieux où se sont rencontrés nos adolescents et adolescentes nous donnent une idée sur les espaces limités dont disposent ces adolescents-es. Mis à part la rue, la société n’offre pas à ces adolescents –es des espaces d’expressions et d’épanouissement qui pourraient les aider dans leur quête de grandir, étant donné qu’on peut considérer qu’être en couple permet une certaine maturité et donne à ces adolescents-es l’accès à l’autonomie et l’opportunité de pouvoir définir son identité en projetant sur un autre des images diffuses de soi-même, un couple n’est pas entièrement ou principalement une affaire sexuelle selon Erikson.

Les espaces publics restent l’endroit idéal de rencontre pour ces jeunes, ce qui nous donne une idée sur la place accordée à ces jeunes dans la ville, les lieux qui leur sont accessibles et la qualité des rapports entre générations. Dans cet état de fait comment réagissent-ils pour maintenir leur couple ?

 Ces adolescents et adolescentes sont précoces, concernant l’âge des premières rencontres et la mise en couple. Plus de la moitié des enquêtés disent avoir été en couple depuis la pré puberté (12 ans) âge biologique, coïncidant pour nombre d’adolescents avec l’éveil pubertaire et la maturité sexuelle. De ce fait ces adolescents –es se trouvent sur le plan social dans une dépendance que l’état de délinquance dont ils/elles se trouvent la rend plus difficile à gérer.

Ces jeunes adolescents-es sont bien informés sur les rencontres amoureuses et sur les stratégies employées pour conquérir l’autre. La plupart d’entre eux, de part cette situation (d’exclusion), trouvent une difficulté à s’établir dans une relation durable. Pour cette raison nous avons observé chez eux une instabilité et une incapacité à maintenir les liens du couple. Ne trouvant pas les moyens financiers pour se rencontrer dans un endroit public décent (cafeteria, cinéma), ces adolescents-es se rencontrent pour la majorité dans l’espace rue, devant l’établissement scolaire ou bien au jardin public ; certains trouvent le moyen de se rencontrer dans un appartement comme c’est le cas pour (Wafaa) ou dans leur propre maison pendant l’absence des parents (cas de Nadir ou Souad) ou bien en pleine nature (cas de Cherifa).

On observe chez ces jeunes adolescents-es une précocité des rapports sexuels, en particulier les filles. Cela est dû aux circonstances dans lesquelles ces adolescents vivent et des moyens psychologiques, matériels et sociaux dont ils disposent. Livrés à eux-mêmes pendant une longue période, avant d’être placés au centre, sans contrôle familial ou institutionnel, ces adolescents-es échappent et même transgressent tous les interdits qui ne tolèrent pas de tels rapports en dehors du mariage, c'est-à-dire en dehors d’une normativité qui persiste dans la société algérienne.

-Qui choisit qui ? Quels critères sont mis en place ?

Le choix de l’autre, les critères mis en place par les sujets répondent à notre souci de connaitre les représentations à partir desquelles s’est élaboré le choix de l’autre chez ces jeunes adolescents(es) dits « délinquants ». Le but est de déterminer si ces jeunes, dans cet état de déclassement social  et de transgression de normes, restent liés aux  modèles et repères que propose notre société aux jeunes en matière de critères de choix matrimoniaux.

Selon la théorie freudienne, le choix d’objet amoureux se fait de deux sortes possible : il se fait par étayage, c'est-à-dire à partir des personnes qui ont soigné l’enfant, donc à partir de la mère nourricière qui a donné satisfaction et c’est sous cet axe mère-enfant que naît le « courant tendre » de l’amour. La femme cherchera l’homme qui protège, l’homme cherchera la femme qui nourrit. Une deuxième source d’amour est trouvée dans le narcissisme même du sujet, c'est-à-dire dans l’amour qu’il porte à soi et le modèle de choix d’objet est, pour ainsi dire, tiré de soi –même.

Il est à souligner que l’analyse du discours des adolescents  concernant cette question montre que la plupart des sujets obéissent, sur le plan socio psychologique, à une norme partagée. Les jugements amoureux se trouvent donc être aussi des classements sociaux selon Bozon, et les appréciations sur les personnes se construisent en effet à partir de catégories de perception intériorisées, qui diffèrent selon le milieu d’origine.

Dans leurs premières rencontres, les enquêtés semblent  être  attirés par les qualités physiques surtout la gente masculine. (La majorité des adolescents interviewés exprime avoir été attiré par la beauté de la fille, ou par son physique), ce qui explique que les qualités du corps restent un élément important dans le choix de l’autre et que les attitudes fondées sur le corps perdurent.

L’apparence physique est secondaire pour les adolescentes de notre enquête. Les qualités sociales de l’autre sont un élément important : comme l’amour, le sérieux, la confiance, la maturité et la sécurité  (Wafa a quitté son premier copain parce qu’elle jugeait qu’il n’était pas mûr). D’autres insistent sur la capacité du partenaire à la prendre en charge sur le plan matériel. Bien sûr cela ne veut pas dire qu’elles négligent l’apparence physique du partenaire.

Dans leurs choix de l’autre, l’âge constitue un élément dont l’appréciation diffère d’un enquêté à un autre. Pour certains garçons, par exemple, que la fille soit plus ou moins âgée ne les dérange pas. C’est également le cas des filles enquêtées. Il convient, toutefois, de préciser que pour celles-ci, « sortir » être avec une personne plus âgée leur apporte un sentiment de « sécurité » et de maturité. En agissant ainsi, elles expriment un désir d’être « contenues » et « dominées ». Cette situation résulte des changements importants qui s’opèrent dans notre société où l’âge ne constitue plus, pour la majorité, un facteur déterminant entravant la mise en relation entre un garçon et une fille.

Alors que les adolescentes enquêtées ne sont pas dérangées par le niveau d’instruction du partenaire, la majorité des adolescents préfèrent que leurs partenaires soient d’un niveau intellectuel plus élevé que le sien, et pourquoi pas universitaire ? Selon eux le niveau intellectuel élevé permet une bonne entente et une bonne gestion de la relation de couple.

Le résultat de ces analyses nous amène à constater que ces jeunes adolescents, dans leur façon d’appréhender l’autre, sont sous l’influence des normes et règles sociales fournies par le milieu social. Ils obéissent, en matière de mode d’entrée en couple, aux modes de gestion matrimoniaux fournis par la société.

-Perception de la vie à deux et définition du mariage

En s’interrogeant sur les représentations de la vie à deux chez ces jeunes adolescents et adolescentes placés dans les centres de rééducation sociale, nous voulons connaitre les  processus mis en jeu dans la structuration de la vie à deux. En effet, nous les  avons questionné  sur la manière dont ces jeunes perçoivent la vie de couple et s’ils se projettent  dans une vie de couple future malgré l’état de crise et de précarité sociale dont ils sont l’objet. Comment, ces jeunes adolescents voient leur future épouse ou leurs futurs époux ? S’interroger sur le regard que cette population marginalisée a sur la formation des unions et sur la conception du mariage et de la vie de famille ?

L’analyse du discours livré par ces adolescents et adolescentes nous laissent déduire qu’ils sont à la recherche de reconnaissance sociale et de lien social. Ils /elles rêvent de vie à deux et de mariage. Par moment ces adolescents, et surtout les adolescentes, sont marqués par leurs trajectoires difficiles stigmatisantes, (déviance, rupture familiale, sans abri,  placement répété) et par des déceptions, le sentiment d’insécurité, expriment ne jamais rentrer dans une relation de couple ou même y penser.

Pour l’ensemble de la population enquêté, le couple et la vie à deux représentent  une insertion progressive vers le statut d’adulte. Les filles pensent surtout à une réinsertion et à une réhabilitation par le mariage. Pour les garçons, le mariage reste un moment d’accès à l’âge adulte, à la maturité affective et à l’affirmation de soi.

Vivant dans une telle situation de marginalité et d’exclusion, sans moyens financiers et sans abri, l’analyse montre les difficultés qu’ils et elles éprouvent à s’établir dans une relation durable. Ils expriment l’incertitude d’ un avenir conjugal, surtout les garçons qui sont conscients que dans leur état, ils leur est impossible de se marier dans une société comme la société algérienne où on éduque le garçon aux rôles du chef de famille qui doit dominer et faire preuve d’homme capable de satisfaire et financer les besoins matériels de la famille.

La perception des adolescents-es de la vie à deux, des rituels du mariage et de la sexualité, semble émaner  de leur socialisation et des normes et valeurs fournies par la société en matière de rapports sociaux de sexes.

Le mariage semble être la voie par excellence de construction de la famille et de faire des enfants : «le mariage c’est fonder une famille et faire des enfants ». Il s’agit de se conformer aux attentes de la société comme moyen de se voir valorisé et considéré (acquérir un statut social et une identité sociale) surtout pour ces jeunes adolescents –es, sans ressources ni support avec un statut social précaire (délinquants-es) dans une société où le mariage reste une norme.

Même si ces adolescents –es, et pour la plupart, ont eu une sexualité moins marquée par les interdits, vu les circonstances où ils-elles ont vécu (hors contrôle familial), le mariage reste le cadre légal de sa consommation. Ils-elles accordent beaucoup d’importance à la virginité et au statut de la famille, surtout les adolescents de sexe masculin (je veux qu’elle soit de bonne famille).

Le fait de ne pas être vierge constitue pour les filles un obstacle pour accéder au mariage : « qui voudra d’une femme non vierge à moins qu’il y aurait un miracle d’Allah ». La virginité apparait pour les adolescentes comme une importante valeur dans l’échange matrimonial. Pour cela, elles attendent une opportunité providence et font appel à une force extérieure (Allah) pour pouvoir les aider à réaliser leur vie conjugale. Le vécu de la vie conjugale est un vécu qui se construit sur un registre illusoire et fantasmatique.

La sexualité avant le mariage semble être moins reconnue et assumée et la virginité, comme valeur sur laquelle insiste encore la société, demeure un symbole féminin et une valeur qui symbolise l’honneur de la famille. La valeur que prend la virginité concrétise l’idée que la sexualité féminine, contrairement à celle des hommes, ne trouve sa légitimité que dans le cadre conjugal.

Malgré les transgressions de toutes normes et le soulèvement contre un style de vie proposé que l’état de marginalité de ces adolescentes explique, et même si la virginité n’est pas vue de la même façon que jadis et non posée avec la même intensité, vu  les changements que connait la société algérienne actuelle, nos adolescents et surtout nos adolescentes se trouvent loin d’une liberté sexuelle, ils/elles ne ou de disposent pas de leur corps librement. L’adhésion à la norme de la virginité est presque générale dans les discours de nos adolescents-es.

Même si ces jeunes adolescents-es appartiennent à une catégorie sociale marginale, les règles sociales sont au cœur de l’évaluation des éléments mis en place pour préserver la relation du couple et le mariage. Ainsi pour la majorité des enquêtés, mis à part Souad qui ne pense pas à un lien marital car selon elle c’est une forme de domination de la femme par l’homme, l’amour, l’entente, l’engagement et la fidélité sont des valeurs à mettre en place pour maintenir le couple conjugal.

Filles et garçons mettent l’accent sur des critères moraux tels que la bonne éducation de la femme, son degré d’instruction, son dévouement, son sens de responsabilité et son soutien dans la préservation de la relation. Une fois mariés, hommes et femmes doivent mettre fin aux caprices. Quant  à l’homme, selon l’analyse du discours, il doit faire preuve de pouvoir et d’un bon pourvoyeur et ravitailleur de la famille. Chose qui ne veut pas dire qu’il doit négliger les autres aspects. La norme de soumission doit orienter la conduite féminine dans la gestion de la vie à deux.

Ces jeunes adolescents et adolescentes, tout en se conformant aux normes de la société en matière de critères de choix et des modes d’entrée dans une vie à deux ou dans une relation maritale, ne sont plus favorables aux relations arrangées par les parents ou aux choix fait par les parents de leur future partenaire. Ils-elles, estiment que c’est de l’ordre de l’individuel et du personnel.

À travers l’analyse du discours de ces adolescents-es concernant le rituel du mariage, on constate les changements qui se produisent dans le rituel et la mise en place de la vie conjugale. Les lieux et les formes de la célébration du mariage peuvent constituer des indicateurs de conformité aux coutumes anciennes ou nouvelles.

La plupart des interviewés de sexe féminin ne sont pas pour une grande fête ni pour une cérémonie surtout qu’elles ne sont pas vierges. Effectivement, elles rêvaient de cérémonie d’une grande fête, mais avant d’être « souillées » selon leur expression. Elles souhaitent seulement trouver un Homme qui accepte de les épouser malgré leur passé « noir » avec le vagabondage et la déviance.

Les adolescents, garçons par contre, rêvent de fête et dans une salle. Certains veulent qu’ils partagent les frais avec la conjointe d’autres préfèrent que c’est à eux que reviennent ces dépenses. Vouloir fêter son mariage dans une grande cérémonie traduit l’attachement aux traditions et à la communauté d’origine et permet de mettre en scène leur union. Il est indiqué dans la société que la différence entre un mariage légal « licite » et illégal « illicite », c’est la cérémonie qui le détermine. À travers leurs discours c’est la société qui parle. 

La plupart des adolescents -es préfèrent un mariage civil et religieux car avec seulement un mariage religieux, ils ne sont pas à l’abri. Ces jeunes marqués par des ruptures familiales (divorce, abandon) mettent l’accent sur le mariage civil et trouvent qu’avec un « livret de famille » ils sont plus en sécurité.

Malgré les mutations et développement que connait la société algérienne actuelle, la perpétuation du mariage religieux exprime le désir puissant de reconnaitre la relation maritale par un rite symbolique reconnu par la société.

Conclusion

Les enquêtés étaient invités à nous renseigner sur la façon dont ils définissent le couple : quels processus  sont en jeu dans la structuration du couple ? Quel est le regard de cette jeunesse marginalisée sur la formation des unions et sur la conception de leur vie de couple et leur vie familiale ? Rêvent-ils de vie de couple future malgré l’état de crise et de précarité sociale dont ils sont l’objet ? Comment ils voient la future épouse ou le futur époux ? Que  recherchent- ils l’un chez l’autre ?

Les réponses recueillis nous révèlent des parcours chaotiques et des trajectoires presque similaires de jeunes adolescentes et adolescents qui croisent de multiples histoires, celles de parents, de l’école du groupe des pairs et portent les mêmes regards sur la vie: celui de l’échec, de la détresse et du désespoir.

On peut dire que malgré l’état d’exclusion et de marginalité dont ils font objet, ces adolescentes et adolescents rêvent de vie de couple et ont déjà fait l’expérience de cette relation qui s’avère pour eux une façon d’exister et de s’affirmer.

La mise en couple pour ces adolescents-es constitue un moment décisif qui répond à un désir humain, c’est « être à deux » et par là satisfaire le besoin de reconnaissance par les semblables. Ce processus est important pour la structuration identitaire personnelle et sociale de l’individu. Elle permet à l’adolescent l’accès à l’affirmation d’une identité sexuelle. La recherche de l’autre met en activité l’identité sexuée.

Les modes de socialisation juvéniles ont changé et la mixité des espaces publics a donné une certaine liberté pour les sorties et les rencontres. Les nouvelles techniques d’information et de communication (téléphone portable, internet) ont facilité le contact entre jeunes.

En matière de critères de choix du partenaire, de la perception de la vie à deux et des relations sexuelles, les adolescents restent sous l’emprise des normes sociales ; et cela même si ces adolescents en leur qualité de délinquance et de marginalité ont transgressé, à un moment de leur parcours anomique et instable, le contrôle social et ont eu des rencontres où ils ont investi leurs sexualités hors cadre licite qui est le mariage.

La société reste sans indulgence à l’égard des filles. Dès que la fille franchit la porte du domicile familial, le retour lui est interdit et la virginité reste une valeur monnayable dans le marché du mariage. Nos adolescentes ne parviennent pas à se détacher de ce passé néfaste, ce qui entrave leurs désirs de penser une vie future de couple conforme. Leur réhabilitation sociale par un passage par le mariage s’avère complexe et difficile.

Bibliographie

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Tessier, Gisèle (1994), Comprendre les adolescents, lectures psychologiques et pratiques éducatives, Quebec, Ed les PUR.


Notes

[1] Laidli, Hassiba « Adolescente dépendante : le négatif de la mère », in revue psychologie problématique de l’adolescence, SARP, numéro 14/15/2007/2008, p.117.

[2] Nini, Mohamed-Nadjib (2008), « l’Adolescence en Algérie : l’impossible transition », in revue action jeunesse.

[3]Salmi, Salim (1997), « Adolescence algérienne : À propos d’une pseudo-spécifité », in colloque Adolescence Maghrébine entre rupture et soumission, organisé par L’APPE, Paris.

[4] Marcelli, Danielle et Braconnier, Alain (1998), Psychopathologie de l’adolescent, Paris, Masson, p.183.

[5] Osson, Denise (1988), l’adolescent d’aujourd’hui entre son passé et avenir, Paris, Puf.

[6] Tessier, Gesell (2001), comprendre les adolescents ? Presse universitaire de Rennes.

[7] Chérif, Hallouma (2007-2008), « Rôles Feminins, Rôles Masculin dans le jeune couple », in revue psychologie, Algér, SARP, numéro14/15, p.178.

[8] Les statistiques de l’année universitaire 2008/2009, nous traduisent la prédominace des effectifs féminins par rapport aux garçons.Un nombre de plus en plus  élevé de filles diplômées que de garçons ;soit 61,1%de diplômées filles en 2005/208 pour 63,4% en 2008/2009 sur un total de 107515 en 2005/2008 contre un total de 146889 en 2008/2009.cette supériorité est constatée dans toutes les filières universitaires.

[9] Pour preserver l’anonymat des enquêtés, nous avons donnez  des noms fictifs.

[10] Les centres spécialisés de réinsertion sociale à Oran.

[11] Vous trouvez dans la partie concernant les profils des adolescents-es les motifs de placements de chacun avec une déscription détaillée des adolescents et adolescentes enquêtés.

[12] La traduction des propos de l’interviewé : « couple c’est quand une fille et un garçon sortent ensemble, vont prendre un café ensemble, circulent dans la rue ensemble, par exemple ils étudient  ensemble à l’université »

[13] « Je n’encombre pas ma tête avec ce genre de choses».

[14] « Qui  ne sont pas dans le droit chemin ».

[15] « Pour que si je reçoive un courrier c’est elle qui le lit. Elle m’aide dans beaucoup de chose »

[16] « Elle m’aime et je l’aime ».

[17] « Sortent ensemble ».

[18] « Pour passer du temps ».

[19] « Deux qui sont mariés ».

[20] « En couplage ».

[21] « Je ne  suis  pas  doué dans le domaine des filles ».

[22] « Pour ne pas pêcher ».

[23] Le mariage assagit la personne  et change beaucoup de choses en elle, si elle boit ou elle fume, ou elle vole, les bagarres, une fois marié il arrête tout cela.

[24] Mariage et tout, sort  avec elles, font beaucoup de chose ensemble, il y a certains qui se marient ensemble. À chacun  sa façon.

[25] Ravigoter.

[26] Que l’homme s’énerve contre son épouse ou qu’il ralle, il ne faut pas qu’il change avec elle.

[27] « Une fille sort avec un garçon, ils se connaissent, ils se parlent au téléphone, comme ont fait nous ».

[28] « Je ne suis pas alaise avec lui ».

[29] « Il avait l’intention de légaliser la relation entre nous. »

[30] « On ma dépuslé et depuis c’est fini avec Fethi, que fera-t-il de moi ?à moins si j’immigre « Nahrag »et en se e rencontre ailleurs. Lui aussi veut immigrer car il ne peut  pas vivre avec  la femme que sa mère lui a ramené ».

[31] « C'est-à-dire un homme avec une femme et sortent ensemble ».

[32] Lassant.

[33] « Je ne pense pas au mariage, c’est quoi mariage ? c’est faire des enfants mais je ne veux pas faire des enfants car je ne veux pas qu’ils vivent ce que j’ai vécue. Dès que tu te marie il faut faire  des enfants ».

[34] « Un homme avec une femme. On dit son marie ou une fille sort avec un garçon ».

[35] « Il sait comment fonctionne la vie ».

[36] Le livret de famille c’est bien.

[37] « Comme ça on ne nuit pas à la réputation de mon père et mes frères ».