Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 215-221 | Texte Intégral


 

 

 

Faouzia BENDJELID

 

 

 

Composition générale de l’œuvre 

Le roman est compartimenté en plusieurs espaces textuels, ce qui donne une composition particulière au roman :

- N.D.T (Une note de l’auteur) : Pourquoi toujours se justifier ?

- Un texte introductif (pp. 15-16-17- indépendant) : Les lagons chimériques :

- La fiction est articulée en 3 parties titrées, constituées de chapitres portant également des titres :

       - Première partie : le désert des sens

       - Deuxième partie : La trilogie équatoriale

       - Troisième partie : La croisée des parallèles

- Epilogue : Le jour d’ Après

Un texte introductif (pp. 15-17 indépendant) : Les lagons chimériques

Ce texte introductif est un élément formel de la paratextualité du roman. Il contribue à l’ancrer profondément dans l’espace chimérique de la fiction. Le désert dans lequel se déroule l’histoire est une construction de l’imaginaire. En dépit du contrat de lecture, la fiction garde pleinement tous ses droits, le ton est donc à la fiction dès le départ. Le champ lexical de l’imaginaire est d’une grande profusion dès cette page d’ouverture pour qualifier l’histoire racontée et annoncer la dimension fantastique de l’écriture : « Les lagons bleus… chimères… irréels… les mirages… » (p.15). Le narrateur situe l’espace et les personnages et laisse planer déjà l’idée de l’insolite et du mystère : « Sibirkafi, Point 114. D’ailleurs, c’est ce qui est écrit à la peinture noire sur la toiture de l’unique masure, faite de bois et de tôles ondulées …Ici personne ne s’y est aventuré. En fait les seuls occupants de cet endroit sont une personne et son étrange destin. » (p.16).

L’espace : Sibircafi Point 11

 C’est une « cabane larguée au beau milieu de l’océan » (p.21). Un lieu qui inspire l’inquiétude et la peur : « Dar el Maskouna » (p.188) dans l’imaginaire collectif. « Les arpenteurs du désert » (p.17) en témoignent : « On colporte d’étranges histoires sur ce coin du désert. C’est un endroit qui se trouve entre le couchant et le levant. On l’a dit étrange et habité par des esprits. » (p.209). Un espace que les Touaregs refusent d’approcher, de côtoyer, car dans la mémoire collective « il se passe de drôles de choses là-bas … ici, on ne badine pas avec les djinns ni les légendes et encore moins avec les signes. » (p. 213) D’ailleurs, Iness qualifie Zaïna de « démon », « un djinn » (p.268). C’est donc, un univers parallèle et virtuel qui prédomine dans le récit « où les objets et les êtres apparaissent puis disparaissent sans aucune explication. » (p.267)                        

C’est toute la proportion fantastique et surnaturelle du roman. Dans ce désert des hommes, les personnages sont confrontés à des évènements qui échappent à toute rationalité. Le désert des hommes est peuplé de chimères, de fantasmes, de mirages, d’utopies.

 Neil, Zaïna et Iness, tous trois, sont en quête de l’amour, du grand Amour qui peuple leurs rêves et leur imaginaire.

N.D.T (Une note de l’auteur) : Pourquoi toujours se justifier ?

NDT : note de l’auteur : L’auteur prend la parole pour répondre à une question qui lui a été posée sur l’existence réelle ou fictive du « Point B 114 », lieu où se déroule la fiction : « Il se situe, au milieu du désert, entre le levant et le couchant » (p. 213). Les propos de l’auteur le situe entre le réel et l’imaginaire ; un lieu qui appartient à la vraisemblance, mais à un endroit quasi mythifié ; il conserve une grande part de mystère tel l’Atlantide : « le continent perdu de Mû et le mythe de Sisyphe, même si, on n’a pas trouvé leurs traces. »

Le roman s’inscrit dans un rapport d’intertextualité avec le roman de Pierre Benoît « L’Atlantide » ; en effet, Zaïna ressemble aux héroïnes de Pierre Benoît[1], « bacchantes », « Amazones », et tout particulièrement à Antinéa, héroïne de l’Atlantide. Zaïna, femme troublante, houleuse, follement sensuelle, femme fatale qui hypnotise le personnage masculin, Neil, hantant ses rêves de façon étrange. Il se met à sa poursuite dans les immensités du désert et part  à sa rencontre. Après un long périple, Neil peut donner enfin un contenu à ses rêves : « Zaïna, il venait de donner un nom à ses rêves et à sa quête. » Il lui avoue son long voyage à travers le désert pour la retrouver au Point B 114: « Nous avons traversé de grandes landes de sable, de vastes plaines de cailloux, d’interminables étendues de dunes, escaladé des montagnes glabres (…) et enfin plusieurs personnes nous ont parlé du Point B 114… » (pp.255-256)

La rencontre de Neil avec Iness, une targuie, est plutôt électrique, foudroyant. La beauté du personnage est au-dessus de tout imagination ; elle est charnelle sensuelle, voluptueuse, envoûtante. L’homme en est ébloui. La narration développe longuement ses charmes. Elle est, pour lui, une « naïade, jeune, splendide… » (p.48), « une sirène des sable » (p. 48) qui le charme par ses chants et complaintes d’amour émis « par une voix cristalline » (p.48). Sa divine beauté le subjugue :

« Neil s’étiole dans une doucereuse mélancolie en pensant à la fille du sable et de l’eau. J’ai échappé aux flots tumultueux pour rejoindre le désert surprenant et c’est au bord d’une eau incarcérée par le sable que mon cœur s’est remis à croire… Mais Dieu, qu’elle est belle ! » (p.50)

Mais la rencontre des deux femmes fatales n’entraine pas la mort du héros mais exacerbe son besoin d’atteindre des valeurs appartenant au monde utopique d’un Absolu auquel il aspire.

La fin du roman établit un croisement avec le mythe de Sisyphe et la philosophie de l’éternel recommencement. En débit de la disparation mystérieuse des deux femmes, la désintégration de la masure, la disparition énigmatique du Viel acacia … Neil est aspiré à nouveau par son désir quasi existentiel et fatal vers le nomadisme, l’errance, l’exil. Dans ses songes, il est hanté par l’idée de départ ; partir vers la mer à nouveau et vers une nouvelle quête de l’Absolu ; il doit rejoindre le Nord d’où il est venu, lui le naufragé des mers : « Cela fait déjà plusieurs heures que l’hôte du sibirkafi a repris la route. (…) Il se dirige vers le Nord. (…) face à lui les berges de la mer, toujours invisibles envoient une brise légère … » (p. 293)

Résumé de l’histoire

Elle se déroule en deux récits parallèles sur les deux premières parties du roman. La narration emprunte les formes du récit fantastique : multiplication de phénomènes mystérieux, hallucinatoires, étranges, irrationnels, inexplicables et déroutants. Le récit de Zaïna et celui de Neil se présentent en alternance, se croisent. La troisième partie voit leur rencontre à Sibircafi Point B 114, une masure pitoyable, demeure ou survit Zaïna entre la culture du chanvre indien et les multiples overdoses. Ainsi, se réalisent leurs quêtes époustouflantes et singulières du grand amour à travers le désert ou leurs déserts respectifs. Beaucoup d’événements, de discours sont redondants car ils se découvrent et se racontent leur passé de façon lapidaire et donc les sommaires se multiplient. Zaïna et Neil finissent par se séparer : elle, elle s’évade ou s’évanouit mystérieusement en compagnie d’Iness (compagne de Neil) dans un monde parallèle et lui reprend la route du Nord pour rejoindre la mer, d’où il vient, toujours en quête de son Idéal, de l’Absolu.

Le récit de zaïna : Beaucoup de mystères entourent le personnage et c’est ce qui alimente, tout particulièrement, l’histoire fantastique du roman. La narration en fait un personnage venu de nulle part, sans passé, sans histoire, sans identité : « Elle ne sait pas qui elle est, ni comment est-elle arrivée dans ces contrées de l’oubli. » (p40). « Cro-Magnon », son compagnon, « un primate » la tient en otage et lui fait subir les pires violences et humiliations sexuelles et morales dans le « désert de la désolation » et les « immensités vacantes » (p.23). Il la découvre mystérieusement, un jour, dans sa cabane au « Point 114 » :

En revenant d’une tournée, il trouva une nana, endormie, à moitié nue, dans la masure en bois (…), à son réveil, la femme ne se souvenait de rien, ni qui elle était, ni comment elle avait atterri au point B 114. La jeune inconnue était jolie, Cro-Magnon l’appela Zaïna, tout simplement. (p.99).

Aussi, est-elle en quête de son identité, de ses origines et de son passé dont elle ne se souvient plus. Après la disparition étrange de son « geôlier », le désert « l’invite à l’évasion » et l’errance. Zaïna vit dans des hallucinations cauchemardesques perpétuelles sous l’effet de la drogue : « A l’ombre de l’acacia, le narguilé posé entre les pieds, la pipe enfoncé au fond de la gorge, Zaïna aspire fortement. Un raz-de-marée d’images hallucinatoires envahit tout son corps et son cerveau » (p.102). Elle voyage dans un univers inintelligible peuplé de personnages fantasques. Et c’est de la descente aux enfers dont elle fait l’expérience, le calvaire à travers des voyages virtuels dans les contrées de l’intelligible peuplées de monstres, d’êtres hideux, d’évènements ahurissants et terrifiants. C’est ainsi, qu’elle a une vision insolite qui tranche avec ses cauchemars hallucinants ; elle perçoit l’image d’un homme, celle du visage humain dans un miroir sans tain: « L’image floue et égrenée qu’elle a devant elle la foudroie : c’est celle d’un homme ! » (p.82). Elle part à la quête de son alter ego (Neil) « le cœur en volcan, le corps en fièvre et l’âme en peine » (p.66). L’héroïne se débat entre le réel et l’irréel, le vécu et l’utopique jusqu’à la folie. Elle finit par rencontrer Neil. Le dénouement de son parcours est surréaliste : elle choisit de vivre son homosexualité avec Iness et se fondre avec elle dans les espaces obscurs d’un univers mystérieux et ésotérique qui les absorbe magiquement et les fait disparaître de l’espace.

Le récit de Neil : Le héros, Neil, appréhende le grand désert en aventurier, curieux et intrépide. Naufragé des mers, il affronte le désert après un ensablement de son véhicule. Il poursuit une quête dans laquelle il tente de s’accomplir, se réaliser, se retrouver : « Ce que je cherche en premier, c’est moi » (p.164) ; il tente de convaincre ses proches en leur expliquant son choix d’une traversée dans l’aridité du désert : « Pour la liberté ! Pour la vie ! Pour ne pas me laisser mourir ! Pour ne pas me laisser rejoindre par mon passé ! Pour ne plus entendre les appels des noyés ! Pour circuler sans peur ! (…) Pour parler et crier sans reproches ! Pour réapprendre à vivre, à aimer !!... » (p.29). Lassé par l’ordre social et moral contraignant, par son conservatisme et son hypocrisie, fuyant les banalités et les réflexes de la routine, il sacrifie sa vie de famille et son confort social de citadin du Nord pour se lancer sur les mers puis accomplir une traversée du désert des plus exaltantes. Il opte pour une vie d’exode et d’errance :

 Etre un homme libre sous un ciel continuellement bleu ! Exodes, je vous louerai pour la grande et ultime aventure. Voilà ce à quoi aspirait Neil, ce garçon issu d’une famille aisée, aux traditions toutes tracées et aux convenances bien établies, alors qu’il a laissé confort et femme, amis et carnets de chèques, mondanités et hypocrisie, perspectives et enfants… (p.29)

Dans le désert, il vit les mirages les plus impressionnants pour les sens et les plus insolites. Il est assailli par une apparition lumineuse, Noure, qui le conduit vers son destin, vers Iness, « au joli corps de déesse » (p.50) dont il fait la connaissance sur une oasis paradisiaque. Il est accueilli avec générosité par le chef de la tribu, Mûssa, père d’Iness (cette dernière est fiancée à Mouloud, un chef de tribu). Foudroyés par un même amour, ils deviennent amants ; leur idylle est démasquée ; trahissant les convenances, l’hospitalité et la confiance des Targui, le couple est banni de la palmeraie à jamais. A eux deux, ils entament un périple à travers le désert, « épuisante errance dans l’océan desséché » (p90) qui les mène au Point B114. Dans son songe, Neil est persécuté par l’image d’une femme qu’il veut retrouver à tout prix dans l’immensité du désert : «Maintenant, je le sais (…) J’ai fait un rêve cette nuit (…) Dans mon songe, il y avait un miroir qui reflétait le visage d’une personne. Ce n’était pas le tien, mais celui d’une fille du Nord (…) Cette femme paraissait épuisée et habitée par les tourments » (p. 93). Durant leur exode, Neil et Zaïna sont confrontés à de multiples évènements extraordinaires qui échappent à tout entendement et ce jusqu’à l’évanouissement inexplicable de la masure, d’Iness et de Zaïna et de tous les objets environnants. Neil retourne vers le Nord, car repris par le rêve de la mer. Le rêve, l’errance, la quête de l’Absolu forgent le destin et les choix de Neil.

Toutes les situations narratives invraisemblables et étranges permettent de déployer la dimension fantastique de la fiction.

Dans On dirait le Sud, le fantastique est un tremplin pour un discours social, culturel et philosophique et une problématique particulière dans le traitement de l’espace et du temps dans l’écriture.

 Plusieurs thèmes sont abordés : la quête identitaire, la mémoire collective et l’Histoire, l’amour et la passion, la condition féminine, la sensualité et l’érotisme, Dieu, la foi et la croyance, la culture targuie, le temps, l’espace, l’errance …


NOTES

* Voir page 140

[1] Lui-même qualifiait de « bacchantes » ou d'« amazones [ces femmes troublantes, qui hypnotisent les personnages masculins qui leurs sont opposés par le romancier, et qui les poussent au crime et/ou à leur perte : Antinéa étant le parangon de ces femmes fatales, qui troubla les sens du capitaine Saint-Avit... ainsi que ceux de nombreux lecteurs adolescents de L'Atlantide[67].