Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 199-202 | Texte Intégral


                                                                                                         

 

 

Leila Louise HADOUCHE DRIS

 

 

Akram el Kebir est un jeune trentenaire. Il est journaliste au quotidien francophone El Watan.

 

L’Absurde est un degré de comique très élevé et aux caractéristiques spécifiques. Telle est la définition que donne tout dictionnaire au terme « Absurde ». Peut-on donc écrire sans conférer à son geste une quelconque finalité si ce n’est celle d’écrire ? Akram el Kebir y répond par l’affirmative et l’annonce même dans le titre de son unique production.       

N’achetez pas ce livre…C’est une pure arnaque !!!, est un « roman », si l’on peut véritablement parler de roman,  tout ce qu’il y a de plus loufoque. Une histoire folle, écrite dans un style déjanté. Ce roman raconte l’histoire de Kurt, un garde-corps de 38 ans qui vit seul à New York dans le quartier de Brooklyn. La passion de Kurt est l’écriture. Il y consacre la majeure partie de ses moments libres. En fait, « Chaque fois qu’il n’avait rien à glaner, il se mettait systématiquement à écrire… » (p.20). Son rêve est d’écrire un roman dont l’histoire parlerait d’un auteur qui se serait fait volé le manuscrit qu’il s’apprêtait à publier et qui, pour mettre la main sur les voleurs, appelle à la rescousse le personnage principal de ce roman qu’il charge de retrouver le manuscrit.  Une nuit, Kurt s’assoupit devant son ordinateur. A son réveil, rien n’est plus comme la veille : il se retrouve, un an avant, dans une petite chambre à Oran et, comble de l’ironie, il lui arrive ce qu’il prévoyait pour le personnage de son roman : il se retrouve aux côtés de l’auteur, en l’occurrence  Akram el Kebir qui lui annonce qu’il est un personnage imaginaire et le charge de retrouver une mystérieuse compagnie baptisée la compagnie VV qui a volé le manuscrit dont il est lui-même le personnage central. Tout au long de l’enquête qu’il mènera pour retrouver ce manuscrit, Kurt croisera des personnages tout aussi loufoques les uns que les autres, des personnages aux noms étranges : Mouka Mouka, Létess Ticule, Tumeu Féchié ainsi que le dénommé Dénomé. De même, il devra affronter maintes péripéties et se sortir de positions cocasses pour finir par apprendre que la compagnie VV dont l’abréviation signifie « Vierges Verges » n’existait pas, pas plus que le manuscrit d’ailleurs, que ce n’était en réalité qu’un coup monté par les autres personnages du roman qui lui enviaient son statut de personnage central :

Mouka décida de tout lui expliquer :

- Toi Kurt, tu as le premier rôle dans ce roman (appelons-le ainsi), et si je te bute, ça sera moi qui l’aurais ce premier rôle, vu qu’en te flinguant, mon personnage aura une tout autre dimension et deviendra beaucoup plus important ! (p. 203)

A la fin du « roman », Kurt se retrouve à New York, dans son ancien appartement. Convaincu qu’il avait fait un rêve, il décide d’en faire un livre. Il allume son ordinateur. Son téléphone sonne : c’est l’auteur qui l’appelle pour lui dire qu’il n’avait pas rêvé et que tout était vrai. Il dit à Kurt qu’il envisage une suite à son histoire vers la mi-juin 2005 et qu’il se lancera dans l’écriture d’une nouvelle histoire dont la scène principale se déroulera dans un tribunal mais où il ne jouera aucun rôle.

N’achetez pas ce livre… C’est une pure arnaque !!! est tout sauf un roman conventionnel à l’image de ceux que l’on a coutume de lire. L’auteur l’annonce d’ailleurs clairement sur la page de titre lorsqu’il écrit Roman et ajoute entre parenthèses (Appelons ça comme ça). Il est vrai que l’histoire prend parfois des allures de roman policier : nous avons une enquête en bonne et due forme, les différents dialogues entre les protagonistes de l’histoire permettent à la vérité d’évoluer progressivement, le mode de narration, pour finir, est ponctué de leurres et d’équivoques. Cependant, le style est sans aucun doute ce qui caractérise cette histoire, un style on ne peut plus atypique.

Le premier aspect est la mise en page de la narration. Le roman compte 20 chapitres, le chapitre treize n’existant pas alors que l’auteur y fait allusion dans le 12e chapitre et les 5 derniers chapitres sont numérotées comme un compte-à-rebours : « C-5 avant la fin du livre » et ainsi de suite jusqu’au terme de l’histoire, terme que l’auteur annonce par la phrase suivante « Fin (mais à suivre) ».

Le deuxième aspect caractéristique de la narration, et c’est là que réside l’intérêt de ce roman, c’est le style de l’écriture, une écriture basée en grande partie sur l’humour (lire p. 117) et la dérision, voire l’autodérision. Ce style on ne peut plus atypique repose sur trois éléments essentiels.

D’abord, les incursions répétées de l’auteur au sein du texte, des incursions sous forme d’adresses directes au lecteur qui apparaissent soit au milieu de la page soit en notes de bas de pages. L’auteur  le fait soit pour annoncer un évènement à venir, par exemple la fin prochaine du roman : Chères lectrices, chers lecteurs, j’ai le regret de vous annoncer que le livre va s’achever dans quelques chapitres … (p. 167) ou encore qu’il interrompe la narration pour une raison particulière, c’est le cas à la page 97 lorsqu’il annonce un court  arrêt car il va aux toilettes. Il le fait aussi pour s’ « auto-congratuler » (p. 81), pour insulter le lecteur (p. 40) ou pour commenter son propre discours et apporter des éclaircissements à ce qu’il a dit (p. 41, 129-130). Il le fait enfin pour porter un jugement sur le déroulement des évènements en cours, « Il y a des choses qui ne tournent pas rond dans ce livre !!! », lit-on en plein milieu de la page 117.

Ensuite, le registre langagier. L’auteur est jeune, son discours est en parfaite adéquation avec son âge, c’est-à-dire composé de mots « branchés » et de diminutifs (cafète, etc.). Il ne fait pas véritablement d’efforts de composition ni autre travail  sur la langue. Il affectionne particulièrement les jeux de mots basés sur les sonorités,  « Il était convaincu d’être un con vaincu » (p. 34), « Kurt et ses deux amis s’éloignèrent quelques mètres loin de cet énergumène et se trouvèrent en aparté dans un trou vert » (p.138). Ces jeux de mots peuvent parfois n’avoir aucun sens, seule la rime compte (p. 23, 24, 27). Notons aussi la présence de  lapsus comme dans cette phrase entre l’opposition et le mois « - Mais ?, -Il n’y a pas de mais, - Juin ? » ou encore dans cette autre entre l’adjectif et le nombre « Vous pourrez toujours essayer, mais à mon avis, ça  sera vain, -Et si c’était dix ? »(p. 108).

Enfin, les longues séquences dialogales entre les personnages (l’exemple de la conversation entre Kurt et l’auteur pp. 62-66 ou encore la consultation chez le psy, p. 187-191). Certaines de ces conversations deviennent inextricables tant le sens leur fait défaut (p. 109).