Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 193-196 | Texte Intégral


 

 

 

Leila Louise HADOUCHE DRIS

 

Amin Zaoui est né en novembre 1956. De 1984 à 1985, il enseigne à l’université d’Oran, au département d’arabe. De 1991 à 1994, il dirige le Palais de la Culture et des Arts de la ville. De 2002 à 2009, il dirige la Bibliothèque nationale d’Algérie. En 2009, il intègre le conseil de direction du Fonds Arabe pour la Culture et les Arts en tant que membre.

 

 

 

Encore un espace textuel où s’écrit l’histoire de l’Algérie, l’histoire du terrorisme mais aussi l’histoire de ses philosophes,  poètes et romanciers. Amin Zaoui déploie toutes ses connaissances au service de son entreprise. Le résultat est là : La chambre de la vierge impure.

« Quant j’ai quitté notre maison pour aller acheter un demi pain de sucre chez el Manchot, l’unique épicier du village, je n’imaginais pas que cette sortie durerait treize ans », lit-on à la première page du roman. Alors qu’il se dirige vers l’épicier du coin pour acheter un demi pain de sucre à sa mère qui recevait des invités subitement débarqués dans leur maison, Ailane, un adolescent de seize ans, est embarqué de force à l’arrière d’une vieille fourgonnette pour une destination inconnue. Cela se produit le 5 octobre 1988. Sur le chemin, alors qu’il a les yeux bandés, Ailane s’imagine voyager comme sa tante maternelle, Rokia, partie s’installer à Istanbul où elle est devenue une célèbre tenancière de maison closes. Les souvenirs de ses récents et torrides ébats amoureux avec sa cousine Sultana l’aident à surmonter l’angoisse de l’inconnu, la fuite du temps. « Peu importe le temps qui coule, se dit-il, les rêves sont toujours ardents dans ma tête » (p. 33). Lorsque les vrombissements  du  moteur cessent  et  que le camion s’immobilise, Ailane se retrouve dans un camp d’entrainement des islamistes, une caserne occupée par des hommes ressemblant à « des fantômes » (p. 36). Durant la décennie que durera sa captivité, Ailane rencontrera dans ce maquis perdu au milieu d’un néant forestier des gens qui, chacun à sa manière, marqueront son existence.

D’abord, Laya ou Lova, une fanatique et une rebelle. Cette jeune femme de confession juive convertie à l’islam après avoir épousé un certain Nacer, est séduisante. Elle trouble profondément Ailane car elle ressemble à Sultana, sa cousine et première partenaire sexuelle. Il ne tarde pas à tomber éperdument amoureux d’elle jusqu’au jour où il s’aperçoit qu’elle lui préfère les femmes. En fait, Laya est lesbienne. Avec Laya, Ailane parle de sa mère Lalla Nouara, de sa sœur Safia et évoque son père qui a travaillé sa vie durant à traduire le Saint Coran en berbère tout simplement pour plaire à sa maitresse Chehla. Cette traduction lui a valu une condamnation des intégristes et il fut massacré pour apostasie. 

Ensuite Sabine. Cette trentenaire qui débarque au camp devient la rivale d’Ailane, car elle accapare entièrement l’attention et le cœur de la seule personne qui jusqu’alors lui permettait de surmonter son isolement : Laya. « Le corps féminin est fait pour l’homme. Laya est à moi. Elle m’appartient. Je me vengerai. Je la tuerai » (p.70), c’est la promesse que se fait Ailane lorsqu’il surprend Laya et Sabine dans les bras l’une de l’autre.  Et cette promesse, Ailane l’a tiendra. Avant de s’enfuir du camp, il déchargera son arme dans la tête de sa bien-aimée.

Enfin, Momou. Sexagénaire, Momou est un homme assez mystérieux. Ancien fleuriste sur la place d’Alger peu enclin à la conversation, Momou s’avère être en fait un grand romantique et un passionné de poésie. Pour célébrer la mémoire de sa patronne obligée de quitter l’Algérie pour fuir les attentats perpétrés par l’O.A.S., il rédige le Dictionnaire des fleurs qu’il agrémente de poèmes empruntés à Paul Eluard, Jean Sénac, Nizar Kabani ou encore Omar el Khayyâm. Suite à l’assassinat de son ami Jean Sénac, Momou se réfugie dans le silence. Il n’en sortira plus et finira par se pendre au maquis.

Après treize années d’absence, Ailane rentre chez lui et y est accueilli en parfait étranger. Sa mère le néglige, tout le monde lui tourne le dos à par le chien de la maison, une situation qui ne semble pas le choquer outre mesure puisqu’il reconnait et se confie : « J’aimais les chiens. Petit, j’avais été bercé par leurs aboiements qui, en pleine nuit hivernale, glaciale, me parvenaient des maisons de paysans, misérables, isolées et lointaines ». Nous sommes le 11 septembre 2001. Durant son absence, un autre a pris sa place, un autre Ailane, « un Ailane contrefait », écrit le narrateur (p.126). Ce parfait étranger qui n’est pas son frère jumeau, mais qui lui « ressemble comme deux gouttes d’eau » (p. 107) parvient à se faire aimer par la famille et par les villageois. Plus encore, en imitant sa voix et en racontant la suite de l’histoire de la mort de son père, il parvient même à prendre la place du véritable Ailane dans le maquis et dans le cœur de Laya.

La chambre de la vierge impure  est  un  roman  provocateur, décalé  et  de  ce  fait  assez déconcertant. Avec comme toile de fond, l’Algérie des années de braise, l’auteur aborde il est vrai des thèmes universels comme la femme, l’amour et le sexe, mais le tout d’une façon plutôt débridée, voire déroutante, ironique parfois. Le chevauchement des voix narratives déjoue parfois la lecture au point de la rendre inextricable. Les passages où il est question d’amour charnel sont, il faut le reconnaitre, assez érotiques, voire dérangeants. Dans l’avant dernier chapitre intitulé « Mémoire d’une terrasse », Sultana prend la parole pour raconter la façon dont Ailane lui fait l’amour tout en écoutant des versets coraniques : « Il m’a déshabillée. Il a médité sur mon corps. Silencieux dans l’ombre de la parole de Dieu venant du Livre saint, nous avons fait l’amour », dit-elle (p. 146).  Le roman aborde une série de questions et de tabous tels que la pédophilie, l’homosexualité masculine et féminine, la drogue dans les maquis et les assassinats pour le leadership ou encore la façon dont est pratiquée la religion par ceux qui sont supposés la transmettre et l’enseigner. Cet autre récit de Sultana sur la façon dont un jeune muezzin a abusé d’elle dans l’enceinte même de la mosquée pour ensuite lui offrir quelques pièces d’argent et un exemplaire du Coran pour ses parents est édifiant. L’auteur ne craint pas visiblement de choquer.  

La chambre de la vierge impure est un texte éminemment intertextuel en ce sens qu’il se présente comme une mosaïque esthétique variée. Dans le récit confluent toute une série de fragments de textes, de références et d’allusions. Dans sa démarche, l’auteur sollicite toutes ses  connaissances  et  évoque  pêle-mêle, Omar Khayyâm, Othello  de Shakespeare, Boabdil, Jean Sénac, Ibn  Khaldun, Egnes Miling ou  encore  Ibn  Moqla. Ces références qui constituent souvent des clins d’œil pour un lecteur averti à des évènements en particulier et qui occupent des pans entiers de la narration rendent évidemment compte de l’immense érudition de l’auteur ou de certains de ses personnages et confèrent au texte une richesse incommensurable. Ils ont néanmoins l’inconvénient d’opacifier la narration, la rendant à certains moments inextricable. En effet, cette incorporation intertextuelle qui semble être la structure même du texte relègue l’histoire au second plan. L’histoire d’Ailane et de Laya se confond avec les histoires entremêlées de Salman le grand, d’Atatürk  ou encore Okba ibn Nafie au point de disparaitre totalement. Peut-on parler de roman dans le cas présent : telle est la question qu’on se pose après avoir achevé la lecture de La chambre de la vierge impure, un roman qui, en dehors des incursions intertextuelles qui ne cachent pas les connaissances livresques de l’auteur, ne possède aucune véritable intrigue romanesque.