Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 189-191 | Texte Intégral


 

 

 

Leila Louise HADOUCHE DRIS 

Chérifa Yamini est née en 1938, à Fouka, un petit village à une trentaine de kilomètres d’Alger. En 1957, elle s’installe à Paris et y exerce le métier de modéliste avant de devenir un membre important de la maison Yves Saint-Laurent.      

 

 

 

De nombreux écrivains algériens ont vécu l’occupation française. Chérifa Yamini compte parmi ceux-là. Ceci est le récit de sa vie…

« - Quoi, mais c’est reloud, mamie ! Tu n’as pas connu l’électricité ? s’exclame Amina. Seulement la bougie ? Le chandelier ? –Eh oui, les enfants, la lueur de la bougie a éclairé mon enfance ! C’est sur cette Meyda  que j’ai fait tous mes devoirs et que je n’ai pas sombré ainsi dans l’obscurité de l’ignorance !

C’est sur ces mots que s’ouvre ce roman autobiographique, sur le moment précis où Yamina, devenue à son tour grand-mère, se doit de faire ce que font toutes les grands-mères de par le monde : « perpétuer les traditions des cultures et véhiculer les valeurs et les coutumes afin de consolider l’alliance entre les générations » (p. 13). C’est autour de la meyda, seul vestige matériel de son passé, que la mouéma se met à raconter son enfance et décide de « plonger dans les puits de ses souvenirs lointains, tristes et heureux et d’ouvrir la porte de ses jardins secrets » (p. 13).

La narratrice nous ramène aussi loin que le lui permet sa mémoire, du temps où elle vivait encore en Algérie et n’était qu’une fillette « à la tête pleine de rêves et au cœur plein d’illusions » (p. 129), une fillette dont le seul désir est de franchir les portes d’une école qui lui reste définitivement fermée. Quand elle ne se cache pas derrière un arbre pour observer, envieuse, les enfants des colons entrent dans la cour de l’école, Chérifa passe ses journées à courir dans les rues de son Fouka natal et à chasser les grenouilles et les oursins qu’elle revend aux colons à bon prix. Le réconfort, la fillette le trouve, le soir  dans le creux douillet des genoux de Hadja Aicha, sa grand-mère.

La narration est émouvante à bien des égards car elle évoque l’histoire de l’Algérie colonisée et témoigne du sort réservé à ses habitants. Elle évoque l’indifférence et le déni et parle des conditions inhumaines dans lesquelles le peuple vivait. Ensuite, elle raconte ses premières années en France, alors qu’elle n’a que 19 ans et comment elle a rencontré Boualem, son  mari. Elle  évoque  avec  émotion  la naissance, une année plus tard, de sa fille Yassia. Yamina continue son récit en évoquant la difficulté, à l’époque, pour eux de  gérer  ce  statut  de « français étrangers » (p. 31) qui leur collait à la peau et de se mêler au paysage français tout en préservant intactes les traditions et la culture d’origine. Yamina en arrive enfin à évoquer sa passion, la couture et relate avec fierté les efforts qu’il lui a fallu déployer pour intégrer le monde très sélect de la haute couture et franchir la porte des plus grandes maisons parisiennes : Yves Saint-Laurent, Christian, Channel.

Les secrets de la meyda est un récit émouvant soit, c’est aussi un récit sensoriel au sens large du terme. Il n’est pas une page, en effet, où la narratrice ne nous invite pas à fouler les tissus et toucher les peaux, à écouter les airs mélodieux de Khléfi Ahmed et de Cheikh el Anqa  et à sentir les parfums qui se dégage du cous et des vêtements de sa grand-mère et des odeurs qui se dégagent des platanes et des plats de pommes de terre. Le vocabulaire est tactile, visuel, auditif et olfactif.

La description occupe un espace important du roman. Elle semble être une nécessité au déploiement de la narration en ce sens que l’on peut considérer le témoignage de Yamina comme une vaste description ambulatoire dont les différents tableaux se succèdent au gré des  déplacements  de  la  narratrice. L’itinéraire de la mémoire est jalonné par des scènes de la vie quotidienne et rituelle (le hammam de la mariée, le rituel de la toilette du corps, la visite au marabout et au cimetière, la rupture du jeûne les jours de ramadhan, etc.) ainsi que des descriptions de paysages et de lieux (Koléa, son marché, sa mosquée, ses plages, Blida et ses canons), de même la continuité et la lisibilité du récit sont assurées par la succession des morceaux descriptifs. Les descriptions ne sont pas des « pauses narratives » qui alourdissent le cheminement narratif. Elles structurent, au contraire, le récit de Chérifa en formant les grains d’un long chapelet qui relie le début à la fin du voyage. Toujours en ce qui concerne la description, notons la sensibilité pour la structure des espaces  et l’intérêt pour les couleurs. La narratrice semble percevoir à travers chaque espace qu’elle décrit l’esquisse d’un modèle à faire et sa propension pour les couleurs chatoyantes ne trompe pas. L’œil de la styliste évalue en expert chaque scène et chaque paysage décrit.

Du point de vue du discours, différents thèmes sont à retenir de la lecture des Secrets de la meyda. Les effets néfastes de la colonisation sur les algériens est le premier thème à retenir. L’auteure insiste, en effet, sur l’oppression dont a fait montre les français à l’encontre d’un peuple sans défense.  Le témoignage de Chérifa Yamini s’inscrirait en porte-à-faux du discours officiel français sur les effets bénéfiques de la colonisation. L’année de parution du roman, 2008, ne serait donc un hasard du calendrier. Le second thème, le plus important sans doute, reste celui relatif à la dénonciation de la « dégénération », ou de la perte des repères identitaire