Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 185-188 | Texte Intégral


 

 

Leila Louise HADOUCHE DRIS 

 

Fils d’immigré, Akli Tadjer est né en 1954. Avant de se lancer dans l’écriture, il compose des chansons pour des groupes de rock. 

 

 

 

Quel plus beau moyen de raconter l’histoire de son pays que de le faire à travers les historiettes que raconte un père à sa fille avant qu’elle ne s’endorme. Tel est le moyen qu’a trouvé Akli Tadjer, scénariste et compositeur de chansons né en France en 1954, pour donner langue à son dire de l’Algérie. 

- Neuf mois qu’elle nous a quittés, Myriam. Neuf mois et voilà qu’elle nous revient avec un gus. Tu entends. Lucifer. Ma Myriam, notre Myriam avec un gus ! Je n’arrive pas à y croire. Et toi, tu arrives à y croire ?

-Qu’est-ce qu’on peut y faire ? C’est le sens de la vie, qu’il a miaulé.

Je l’ai reposé, comme il était, sur le ventre parce que je voyais bien qu’il était plein de chagrin lui aussi. (p.10)

Partie faire ses études supérieures à Toulon, Myriam rentre à la maison après neuf mois d’absence. Mohamed est tout bouleversé à l’annonce de cette nouvelle, non parce que sa fille unique lui rend visite, mais parce qu’elle lui annonce qu’elle est accompagnée de son petit ami, un français de souche prénommé Gaston Leroux. Lui qui a tout sacrifié pour elle, qui l’a éduquée comme il se doit, s’attendait-il un jour voir sa fille en couple avec un français ? Certainement pas.

Il était une fois peut-être pas est l’histoire de Mohamed, pyrotechnicien à Paris qui se retrouve seul après le départ de sa fille unique du cocon familial. Myriam, une jeune fille pleine d’ambition qui veut des voyages et de l’aventure. Ses lectures de prédil

Fils d’immigré, Akli Tadjer est né en 1954. Avant de se lancer dans l’écriture, il compose des chansons pour des groupes de rock.   

Quel plus beau moyen de raconter l’histoire de son pays que de le faire à travers les historiettes que raconte un père à sa fille avant qu’elle ne s’endorme. Tel est le moyen qu’a trouvé Akli Tadjer, scénariste et compositeur de chansons né en France en 1954, pour donner langue à son dire de l’Algérie. 

- Neuf mois qu’elle nous a quittés, Myriam. Neuf mois et voilà qu’elle nous revient avec un gus. Tu entends. Lucifer. Ma Myriam, notre Myriam avec un gus ! Je n’arrive pas à y croire. Et toi, tu arrives à y croire ?

-Qu’est-ce qu’on peut y faire ? C’est le sens de la vie, qu’il a miaulé.

Je l’ai reposé, comme il était, sur le ventre parce que je voyais bien qu’il était plein de chagrin lui aussi. (p.10)

Partie faire ses études supérieures à Toulon, Myriam rentre à la maison après neuf mois d’absence. Mohamed est tout bouleversé à l’annonce de cette nouvelle, non parce que sa fille unique lui rend visite, mais parce qu’elle lui annonce qu’elle est accompagnée de son petit ami, un français de souche prénommé Gaston Leroux. Lui qui a tout sacrifié pour elle, qui l’a éduquée comme il se doit, s’attendait-il un jour voir sa fille en couple avec un français ? Certainement pas.

Il était une fois peut-être pas est l’histoire de Mohamed, pyrotechnicien à Paris qui se retrouve seul après le départ de sa fille unique du cocon familial. Myriam, une jeune fille pleine d’ambition qui veut des voyages et de l’aventure. Ses lectures de prédilection : les biographies de Tabarly, Kersauson et Florence Artaud, tous ces baroudeurs des grands océans dont elle envie les exploits et sur les pas desquels elle souhaiterait tant marcher. Ce n’est pas pour rien que son rêve le plus cher est de faire le tour du monde en solitaire, parcourir les océans. Comment une fille qui a le « gout des alizés et des grandes marées » (p. 17) peut-elle renoncer ainsi à tout pour s’amouracher d’un jeunet de vingt ans, sans formation ni diplôme ? Mohamed n’en revient pas. Myriam, « sa » Myriam, ne pouvait agir de la sorte sur un coup de tête. Ce retour à la maison qui devait être, comme l’a été leur vie à deux, un pur moment de bonheur, vire vite au cauchemar pour Mohamed. Car, non seulement Myriam lui présente Gaston, mais en plus elle lui demande de l’héberger pour un temps. Mohamed  n’a  d’autre  choix  que  d’accepter, il  ne sait rien refuser à Myriam. Après tout, si elle s’est éprise de ce garçon, c’est qu’il doit être quelqu’un de bien. Mohamed fait confiance aux choix de sa fille.

Une fois seuls, Mohamed et le « gus » – c’est ainsi que Mohamed surnomme Gaston durant tout le récit –, apprennent tant bien que mal à faire connaissance. Mohamed l’installe dans la chambre de Myriam, une chambre maintenue amoureusement en l’état. Peluches et mobilier datent du temps où Myriam était enfant, c’est la seule façon qu’a trouvée Mohamed pour conjurer son départ et pérenniser sa présence auprès de lui. Petit à petit, Mohamed ouvre son cœur à Gaston et se met à lui raconter sa vie du temps où il vivait encore en Algérie et l’enfance de Myriam, une enfance bercée par les histoires et les légendes qu’il lui racontait avant de se coucher. Plus encore. Il va jusqu’à le faire recruter dans sa boite comme assistant pyrotechnique. Mohamed revient à de meilleurs sentiments et, aussi paradoxal que cela puisse paraître, il finit par s’attacher au « gus », des sentiments qui se renforceront dès lors que Myriam annonce à son père qu’elle n’aime plus Gaston car elle est tombée amoureuse d’un autre, un musulman cette fois-ci. Malik étudiait la théologie pour devenir imam et son influence sur Myriam était de plus en plus perceptible. En effet, la jeune femme s’ « islamise » graduellement. Elle commence par retirer la main de Fatma sertie de rubis qu’elle porte autour du cou depuis sa naissance. Elle se met à prêcher la bonne parole, prie et  se voile. Pour Mohamed, s’en était trop. Il décide alors de lui raconter la vérité sur ses origines, sur les raisons qui font qu’elle n’a jamais eu de mère. A la façon de ces histoires qu’il lui racontait quand elle était petite, il lui parle de cette nuit fatidique où leurs destins se sont croisés :

J’ai entendu des petits chuintements et des sifflements que je n’avais jamais entendus auparavant. Et je les ai vus dévaler la montagne. Ils étaient en treillis, enturbannés, le fusil à la main, le coutelas à la ceinture. Ils encerclaient Beni Amar. J’ai compris qu’il se préparait un carnage. (…) Ils investissaient chaque pâté de maisons aux cris d’Allah Akbar. Et toute la nuit ça n’a été que détonations, hurlements, pleurs et râles des suppliciés. (…) Seul le bébé en avait réchappé. (…)

- Voilà, ton histoire, notre histoire maintenant que tu sais que tu n’es pas ma fille, fais ce que tu dois faire. (p. 226)

C’est ainsi que Myriam prend conscience que Mohamed n’est que son père adoptif, celui qui lui a évité le même sort que ses sept frères et sœurs et que cet homme qu’elle s’apprêtait à suivre au Pakistan est de la même trempe de ceux qui ont massacré sa famille. Elle encaisse plutôt mal la nouvelle, elle s’isole des jours durant dans sa chambre avant de se calmer et de se réconcilier avec son père. Aux faîtes de tout ce qui entoure ses origines, elle demande à se rendre sur les tombes de ses parents, de ses frères et de ses sœurs. Mohamed lui accorde cette volonté. Ils embraquent tous les deux ainsi que le « gus » pour la Kabylie.

Il était une fois peut-être pas est un roman émouvant. C’est le roman de l’amour au sens très large du terme : amour filial, amour conjugal, amour de l’autre, amour de la mère-patrie aussi. L’auteur dépeint avec énormément de douceur et d’émotion l’attachement qu’éprouve Mohamed pour Myriam et Gaston. Il raconte avec ardeur les sentiments qui relie Mohamed à Rachel, la psychanalyste juive rencontrée sur la terrasse d’un café. Pas seulement. Toutes les histoires et les légendes que racontait Mohamed à Myriam, parmi lesquelles celle d’Hussein Dey et d’Awa la faiseuse d’éventails, sont des histoires d’amour passionnel, d’amour puissant, violent et parfois impossible.

Il était une fois peut-être pas est, enfin, le roman de l’Algérie. Dans ce roman à soubassement historique, l’auteur donne langue à son dire du pays. Il veut parler de l’Algérie, de son histoire et il ne s’en interdit pas. Plus encore. Il en fait un devoir de mémoire : « Afin que l’oubli ne soit pas une tare dans une terre à l’histoire millénaire », c’est ce que l’on lit avant la page de titre. Le roman comporte de nombreuses évocations historiques parmi lesquelles celle de la scène de l’éventail  qui a conduit à la conquête de l’Algérie. Les dates et certains noms qui reviennent çà et là au fil du discours sont autant de références à des évènements précis. 

La préoccupation principale d’Akli Tadjer est identique à celle qui motive bon nombre d’écrivains algériens : préserver l’histoire de l’Algérie, la protéger de la violence et de l’oubli. Importe moins le destin de Mohamed, Myriam ou Gaston que la mission que semble vouloir  endosser  à  son  tour  Akli Tadjer : écrire pour ne pas oublier, écrire sans craindre de tomber dans la banalisation de l’usure.