Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 179-184 | Texte Intégral


 

 

 

Faouzia BENDJELID

 

Nour-Eddine Saoudi est Géomorphologue et préhistorien

 

L’Autre rive du paradis est une fiction qui précipite le lecteur dans un univers fictionnel singulier, étrange, peu familier qui est la représentation d’une étape relative à l’état d’hominisation[1] de l’homme il y a plus de quatre millions d’années. Le processus de cette progression des hommes vers leur humanisation imprime au texte une dimension anthropologique évidente. Cependant Saoudi ne verse pas dans l’érudition mais propose au lecteur une fiction dans laquelle l’imaginaire créatif conserve jalousement ses droits et ses pouvoirs. Il nous livre un texte imaginaire écrit dans la linéarité mais cette dernière est dérangée par un support iconique à travers des dessins d’hominidés et d’éléments de la nature de l’époque relatée par la narration. Texte et images sont en parfaite harmonie de sens, leur dialogue exprime la volonté toute artistique de vouloir donner un cachet d’originalité au roman. Les images apposées au texte fonctionnent comme un procédé du collage pour mieux livrer le message sur la vie des premiers hommes en lutte contre les forces de la nature les plus hostiles. Ces figures s’affichent comme un élément de rupture ou de discontinuité dans la trame narrative à travers la contigüité de deux modèles d’expression relevant de manifestations artistiques différentes recherchant en cela plus de transparence et de transitivité : témoigner des luttes éternelles de l’homme contre lui-même et son environnement comme sources d’adversité. Cet écrit du témoignage échappe à tout aspect documentaire et reste ancré dans la fiction qui s’invente ses propres dimensions d’existence : espaces, temps, personnages, évènements et discours. Une autre volonté de cette fiction est de tendre dans la recréation du mythe sur la vie et les conditions d’existence légendée des premiers hommes à l’état de primates. L’auteur nous plonge dans les premiers temps d’une humanité en quête de vie ou mieux de survie tant les lois de la nature se fondent sur une nature agressive qui exigent des hominidés des épreuves à remporter et une résistance sans failles. Un temps où ils ignorent tout des lois qui gouvernent la nature et la cosmogonie[2].

Nous reprenons les propos énoncés par la narratrice, unique instance d’énonciation du récit, celui des combats pour la vie de sa tribu dans un espace naturel caractérisé par des phénomènes antagoniques et des paradoxes qui échappent à l’entendement et la compréhension de tous, dont la rationalité, le sens et les causes premières sont constamment questionnés dans le roman :

« La quête de la vie à laquelle nous aspirions nous guidait toujours vers de grandes incertitudes et aléas. Lorsque la vie est rencontrée, elle est souvent accompagnée par d’innombrables risques que nous devions apprendre à surmonter. Ainsi est le paradoxe de la lumière et des ténèbres, de la sécheresse et de la pluie, de la joie et de la peine, de la sagesse et de nos folies lorsque nos âmes sont habitées par des esprits malveillants ». (p. 162)

Les segments de cette quête de la vie sont récurrents dans le roman et cette récurrence est axée sur les thèmes de l’exode, du voyage périlleux, du déplacement de la communauté de la narratrice dans une nature aux dimensions inconnues, indéfinies et non appropriées à une sédentarisation et une stabilité sociale.

C’est autour de cette quête désespérée pour la survie, dans un monde édifié sur des antagonismes féroces et dévastateurs pour les hominidés, que s’organise la narration faisant de la thématique de l’errance et de la transhumance pour la quête de nourriture et d’eau le motif essentiel du programme narratif développé par la tribu de la narratrice. La narration développe davantage les forces d’opposition au niveau de la syntaxe narrative dans un milieu naturel où les hominidés sont démunis face à la puissance déchainée des éléments de la nature à l’état de primitivité extrême.

Quelle est l’histoire racontée ?

« Rani, la Miraculée », « Rani la protégée des dieux » (p. 166) appartient à une tribu vivant ou mieux subsistant dans un point du désert dont l’ancrage référentiel est indéfini et non identifié. Ayant survécu à plusieurs carnages qui ont décimé la tribu, l’héroïne est prédestinée, dès son jeune âge, selon les convictions de la tribu, à transmettre leur mémoire. C’est de son aïeule, alors qu’elle n’est qu’une enfant, qu’elle reçoit le mythe ou la légende de la création du monde qui forge toutes leurs croyances, fonde leur identité et leur manière de vivre et d’être au monde. C’est à partir de ce mythe des origines que les membres de la tribu se définissent et expliquent leur rapport au monde qui les entoure. Les dieux créateurs de toutes choses octroient à l’homme un espace édénique dans un long et pénible processus de création de l’homme, de la nature et des animaux qui peuplent la planète :

« Au commencement du monde, il n’y avait pas d’hommes, il n’y avait pas de terre ni tout ce qui nous entoure maintenant, disait-elle. Les dieux ne disposaient que d’une grosse boule de feu plongée dans l’obscurité. Ils lui ont insufflé de la lumière et des ténèbres, la vie a jailli (…) Ils créèrent nos ancêtres, à partir de la lumière de l’astre du jour et en firent homme et femme. Ils peuplèrent la terre d’animaux de toutes sortes, à la chaire tendre et savoureuse, source de vie et de bien être pour l’homme. Ils fertilisèrent la terre et nous apprirent comment faire naître les plantes, comment fabriquer ce dont nous avions besoin, comment nous réchauffer quand le froid nous tenaillait, manger quand nous avions faim, boire quand nous avions soif et quantité d’autres choses ». (p. 12)

Selon la légende, « Les dieux étaient satisfaits de leur œuvre. » Mais, ambitieux, mégalomane, passionné de pouvoir, violent, inconscient et irresponsable, l’homme est à l’origine d’une traitrise en subtilisant un pouvoir qui revient aux génies qui doivent l’assister sur terre. Condamné pour ses fautes, il se trouve alors précipité dans un univers fait de forces obscures et de vérités inaccessibles qui l’écrasent ; ignorant, évoluant dans les ténèbres, il doit tout réapprendre devant lutter constamment pour sa survie dans une nature aux forces ténébreuses et dangereuses.

 De cette position dans le monde, ces hommes de la préhistoire ont des convictions qui reposent sur sa dichotomie ; les valeurs s’instaurent dans des corrélations antithétiques ou opposées : le bien et le mal, la joie et la peine, le bonheur et le malheur, la vie et la mort, l’animé et l’inanimé, la faune et la flore, les « génies du bien » et les « génies du mal », l’angoisse et l’espoir, l’éternel et le conjoncturel …

Toujours selon les mêmes croyances, L’histoire du clan est une illustration de cette damnation des dieux. Les hominidés sont condamnés à errer dans le désert en quête d’eau et de nourriture car leur espace vital est ravagé par la sécheresse ; il est devenu un territoire désertique sans eau et sans gibier : « La saison des pluies était bien entamée (…). Le ciel demeurait d’un bleu effrayant, transparent et froid. Les bêtes et les hommes languissaient dans l’attente d’une humidité bienfaisante » (p.5). La tribu est menacée par le spectre de la soif, de la famine et de l’extinction. Sous les ordres éclairés et la protection de Sogh[3], le prédicateur, Yagh, le chef de clan, décide la traversée du désert et ses rigueurs pour accéder à « l’autre rive » (p.33). Durant les différents trajets, les membres de la tribu vivent de multiples péripéties tragiques durant lesquelles la tribu est attaquée et décimée à plusieurs reprises par des prédateurs sous l’aspect d’animaux sauvages, « les grandes dents », en quête de proies, ou par d’autres hommes sauvages à l’état d’anthropophages.

La narratrice, Rani, retrace ce cheminement périlleux du clan en quête d’eau et de nourriture durant lequel tous ses membres, bipèdes, se déplacent désespérément à travers le désert aride puis les montagnes périlleuses. Le récit se construit dans la récurrence des événements en alternant les marches nocturnes et les haltes diurnes du clan, une avancée dans un environnement naturel inconnu et habité par des fauves, des oiseaux de proie et d’êtres mi-hommes mi-bêtes, « ces êtres des ténèbres mangeurs de chair humaine » (p.16), de « génies malfaisants » (p.20). Dans ces haltes sans eau et sans nourriture, défaite et amoindrie, la tribu est victime de deux agressions durant lesquelles la narratrice est violée et abandonnée dans un lieu isolé une première fois et enlevée une deuxième fois où elle échappe au cannibalisme de ses ravisseurs, des êtres « mi-hommes mi-bêtes ». Son retour au clan relève du miracle : « J’étais Rani, la protégée des dieux » (p.166). Ce fait révèle le statut de celle qui doit transmettre de tradition la mémoire collective de la communauté héritant en cela du même pouvoir conféré par Mà, son aïeul avec le consentement des chefs de la tribu. Dans son récit, elle décrit une peuplade à l’état primitif en voie d’hominisation qui est socialement hiérarchisée déjà, connaissant le feu, fabricant des outils en pierre, vivant de chasse, cultivant la mémoire, interdisant l’anthropophagie, honorant ses dieux à travers des rites, instituant ses symboles, ses incantations et ses prières, organisant les tâches au quotidien. Le processus d’évolution semble ininterrompu puisque un effort est marqué pour user de la langue sous formes de périphrases pour nommer les éléments de la nature (l « ’astre du jour », « grande eau », le « disque de feu », la « grande étendue d’eau » …) ou les animaux (les « grandes cornes », les « longues cornes torsadées », les « robes rayées », les « longs cous », les « grandes dents », « ailes à miel », « bêtes fauves à crinière »…).

Le dénouement du roman est euphorique car le point d’eau et de vie est atteint au bout d’une lutte ardue contre les forces d’ « une nature déchaînée et vindicative » (p.78) : «Ce pourrait-il ? De l’eau ? (…) Oui, c’était bien une large étendue d’eau, contenu dans une sorte de bassin, qui s’éveillait aux clameurs et aux rires de tout le clan… » (p.168/169)

Seulement cette liesse du clan n’est que passagère puisque cette montagne dont l’accueil est généreux et salvateur recèle un volcan qui se réveille. La traque de la nature, ses persécutions funestes pérennisent les angoisses de l’espèce humaine condamnée à l’errance. C’est donc sur un nouveau combat que s’ouvre la fin du roman et donc la quête perpétuelle de la vie ou de la survie.


NOTES

[1] Hominisation : phénomène d’évolution au cours duquel une lignée de primates s’est progressivement transformée en humains

[2] Cosmogonie : théorie de la formation de l’univers

[3] Sogh : le prédicateur du clan ; sa fonction est d’être en relation avec « les esprits bienveillants pour chasser les mauvais génies ».