Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p.165-167 | Texte Intégral


 

 

Leila Louise HADOUCHE DRIS

 

Dalila Hassain-Daouadji est native de Mazouna. Elle réside à Oran où elle exerce le métier de chirurgien-dentiste.

 

 

Comme pour Naufrage d’une destinée à qui il succède, le roman tourne autour d’une seule famille, voire d’un seul personnage : Si el Hadj Ghaouti. Natif de Mazouna où il acquiert, très jeune, une connaissance parfaite du livre de Dieu et des langues latines, El Hadj Ghaouti s’installe avec femme et enfants à Tiaret. Ce personnage « remarquable, imprégné par une éducation traditionnelle » (p.88) est décrit comme un homme respectueux des traditions, un homme tendre, discret et à l’écoute d’autrui. Homme de principes, Hadj Ghaouti est respecté pour sa sagesse et son sens de l’équité. Très vite, il devient  un  homme  influent  et  incontournable  de la ville. On vient le consulter pour régler des dissensions familiales, pour réconcilier les personnes brouillées, pour les demandes en mariage : « sa parole était comme sacro-sainte » (p. 90).

El Hadj Ghaouti, c’est surtout une mémoire vivante. Une « mémoire de pachyderme » (p.98), plus précisément. A chaque fois que son fils Mohamed le lui demande, il « s’envole vers un lointain passé pour puiser dans sa tête les images et les récits qui ont construit son enfance » (p. 28). En sa compagnie, nous voguons à travers les siècles et nous nous prenons à rêver des chevauchées glorieuses. Son verbe et l’éloquence de ses évocations nous invitent à entrer dans les arcanes des différents imamats et à découvrir les mystères et la grandeur de l’islam. Suspendus à ses lèvres, nous voyageons « hors du temps présent et en de lointaines contrées » (p. 74). Nous découvrons la capitale des Rostémides, Tihert, autrement appelée la « Balkh du Maghrib », son histoire, sa bibliothèque et ses richesses équines. A ses côtés, nous participons aux fantasias et aux fêtes religieuses, ces fameuses wadates. Nous visitons les mausolées et sommes conviés à des séances d’exorcisme.

Fêlures du silence, ce sont aussi les histoires combinées de Ami Yahia, le mozabite et son fils Salah, de Soumati, l’esclave soudanais, et son épouse Aicha, de Mejdoub, l’extatique amoureux de Dieu, de Si Benfreha, le soldat de la bataille de Verdun, de Rosalie, la juive, et Abdelhak, de Monsieur Joseph, alias Si Youcef, l’administrateur saint-simonien arabophile converti à l’islam. Tous sont, à leur manière,  des héros. Les héros d’un destin qu’ils n’ont pas forcément choisi, mais qu’ils ont défié avec courage et pugnacité. Face à l’indifférence, à la violence, au déracinement et à l’incompréhension, ils avancent  persuadés de ne pas être nés vainement.

Comme le plus décisif se trouve généralement à la fin, en sorte que l’effet produit reflue rétroactivement sur ce qui précède, il n’échappe pas que Fêlures du silence  est un cri du cœur, le cri d’une écrivaine et par-delà celui d’une conscience qui refuse le silence et la complaisance. Les hommes sont nés pour être égaux et cela en dépit de leur couleur de peau, de leur origine ou de leur religion. C’est par un discours parsemé de repères mystiques et d’allégories puisés dans la culture arabo-musulmane que Dalila Hassain-Daouadji crie son refus  catégorique  de  la  malveillance  et  de  la  haine. C’est  dans  ce  sens  qu’il faut lire ce roman, comme un appel à la tolérance. Dire que Fêlures du silence est un cantique à l’amour, à l’amour de l’autre, mais aussi à l’amour de Dieu ne serait pas que simple supputation. Si El Hadj Ghaouti que sa quête de la vérité mènera à celle de la certitude mystique, fait partie de ces « âmes esseulées » (p. 194) qui estiment que l’amour et la coexistence entre des gens que tout sépare reste, dans un monde où règnent l’individualisme et l’indifférence, encore possibles. Si El Hadj Ghaouti aime aussi Dieu et le « voyage au ciel » est son ultime but. Tout dans son comportement, dans sa conduite et ses dispositions morales font de lui un élu. Hadj Ghaouti est humble, patient, sincère. L’auteure fait de lui un être digne de figurer dans le panthéon des grands soufis, aux côtés  de ces hommes dont il vante les qualités, Hassan Basri, Ibn Adham et Dhû-l-Nûn l’égyptien.

Dalila Hassain-Daouadji possède de larges connaissances livresques et maitrise des domaines disciplinaires très variés si l’on en juge par la quantité des références, allusions et autres citations que compte le texte. Les chantres de la littérature arabe, tels qu’Imrul Kais et Abderrahman El Medjdoub et les grands noms de littérature française à l’image de Mallarmé se côtoient et permettent au texte de prendre sens. Les enseignements soufis auxquels se greffent les réflexions philosophiques continuent de donner à la narration sa splendeur.  L’accastillage de l’écriture historique de Dalila Hassain Daouadji exige tout cela : du personnel, du philosophique et une part certaine de spirituel.