Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 159-163 | Texte Intégral


 

 

Leila Louise HADOUCHE DRIS

 

Dalila Hassain-Daouadji est native de Mazouna. Elle réside à Oran où elle exerce le métier de chirurgien-dentiste

 

 

L’Histoire, la mémoire : deux thèmes chers à de nombreux écrivains algériens contemporains. Dans ces deux romans, Dalila Hassain Daouadji, chirurgien-dentiste à Oran, retrace avec nostalgie et émotion les plus grands moments de l’histoire arabo-musulmane. 

Ce roman qui compte 240 pages est ce qu’on appelle communément un roman historique. Il s’agit d’une grande épopée. L’épopée d’une vieille famille originaire de Mazouna installée à Tlemcen. Cette famille est soudée autour des parents, véritables garants de l’unité familiale et de la pérennité des valeurs culturelles et religieuses.

Dans ce roman, s’entrecroisent poésie, tradition, religion et musique. Le récit est, tour à tour, témoignage sur l’histoire des grandes familles, sur la condition humaine et sur l’histoire. Ainsi,  scènes  de  la  vie  familiale (repas, cérémonies  de  mariage, etc.) et  faits historiques se côtoient-ils tout au long de la narration. La description des noces du fils de Si Abdelkader avec Zina (pp. 61-71) fait écho aux chapitres les plus illustres de l’histoire de l’Algérie, tels que ceux relatifs à la colonisation du pays et aux faits d’armes. Chaque évènement jusqu’au plus anodin, chaque rendez-vous familial sont autant d’occasions pour l’auteure de feuilleter l’histoire. C’est donc par une écriture toute de repères mystiques et d’allégories que Dalila Hassain-Daouadji récrit sa version de l’histoire de l’Algérie, de cette Algérie des écoles coraniques, du hawfi et de la révolution de 1954, mais aussi celle de la décennie noire avec son cortège de tueries et de massacres.

Cette fresque historique se construit autour de cinq personnages emblématiques. Chacun d’eux est investi d’une mission précise, celle de représenter un épisode de cette histoire.

 D’abord, Si Abdelkader, le patriarche mais aussi la mémoire vivante du clan. Descendant d’une lignée de commerçants, ce coulougli  d’origine, natif  de  Mazouna, est décrit  comme  un  père  et  un grand-père tendre et respectueux des traditions, un homme de principes respecté pour sa sagesse et son humilité. Féru de Bossuet et passionné par l’histoire des civilisations,  ce licencié en lettres françaises et adepte des sciences exactes est un manuel d’histoire. Il est intarissable, quand il est question de parler du passé. Ses récits nous invitent à revivre l’histoire de Tlemcen. Avec lui, nous allons à la découverte des kessariyates et nous visitons le mausolée de Sidi Boumediene, ce grand mystique andalou dont la devise était : « Dis Allah et abandonne tout ce qui est matière si tu désires atteindre le vrai but » (p. 10). En parfait pédagogue, Si Abdelkader nous initie à la doctrine des soufis d’Andalousie et nous fait vibrer aux sons des mandolines, luths, violons et autres derboukas.

Ensuite, il y a Lalla Nfissa, l’épouse de Si Abdelkader. Personnage haut en valeurs, elle est tout ce que doit être une vraie femme : bonne cuisinière, hôtesse de marque, fileuse parfaite et conteuse exemplaire. Lalla Nfissa sait faire de peu de choses une merveille :

Elle savait décorer et avait l’art de dresser une table en introduisant des petits riens qu’elle remodelait et utilisait comme éléments de garniture, ce qui donnait à sa table une apparence de table royale (p. 45)

Les contes et légendes qu’elle a hérités de sa grand-mère, Lalla Nfissa s’évertue à les transmettre, à son tour, à ses filles et petites-filles. Les récits qu’elle raconte, le soir autour du feu, sont aussi captivants que ceux que raconte son époux. Passionnelle et emprunte de nostalgie, sa narration l’est. Lalla Nfissa est, sans doute, une valeureuse gardienne des traditions. Elle sait pertinemment que « le message qu’elle transmettra, d’autres le décrypteront » (p. 51).

Puis vient Mourad, un des beaux-frères de Si Abdelkader. Ce digne descendant des Béni-Chougrane, neurochirurgien de renommée, représente ces gens qui fuient la « clochardisation » des villes algériennes pour des cieux plus cléments. Mourad émigre en France. Face à l’indifférence et à la xénophobie dont il est victime au quotidien, Mourad parvient tout de même à se faire une place dans un pays où seuls les souvenirs  de son enfance algérienne, les soirées ramadhanesques passées en famille et la chaleur du soleil lui permettent de tenir. A ses enfants, il enseigne la tolérance, le respect, l’amour de l’autre et les préceptes de l’Islam.

Il y a aussi Shemseddine, le fils de Si Abdeslam. Cet adolescent qui vit avec son père a été abandonné par sa mère  et est accueilli par Zina et Zoubida. En perte de repère et en manque d’affection, Shemseddine est livré à lui-même. Tout contact avec son père est  impossible. Pour fuir les incessants questionnements qui le taraudent sur les raisons qui ont poussé sa mère à l’abandonner, il sombre dans l’alcool et touche aux drogues douces pour ensuite se shooter aux neuroleptiques et aux drogues plus dures. Pour se procurer ses doses  quotidiennes, il vit de petits larcins, puis se lance dans  des  vols plus importants. Il  tente  de  se  suicider  et  est même interné en psychiatrie pour une cure de désintoxication avant de se réconcilier avec son père et de quitter de la ville en sa compagnie.

Hssissen, pour finir, le rescapé des escadrons de la mort. Originaire d’un village proche de Relizane, ce jeune homme a assisté au massacre de sa famille par un groupe de barbus hirsutes. Traumatisé  par  les  scènes d’horreur dont il a été le témoin, Hssissen erre à travers les rues de la ville. Seul dans un monde dont il se sent depuis totalement étranger, il subsiste grâce à la générosité des gens du quartier qui lui assure pitance et toit. Ses journées, Hssissen les passe en se rendant utile à la communauté ou en nettoyant les trottoirs avant de s’installer face à la mer pour observer les bateaux, sans désir aucun ni autre but. Sa vie est « devenue aussi noire que l’intérieur d’une tombe, inscrivant en lettres de sang, les cendres de son histoire dans sa mémoire traumatisée » (p. 225).

Naufrage d’une destinée est un texte touchant qui procure plaisir et peine à la fois. Les nombreuses références littéraires, historiques, philosophiques et spirituelles que distille l’auteure au fil de son discours lui confèrent un aspect composite qui fait penser à ces boutiques de shipchandler. Les mots empruntés à l’arabe dialectal et disséminés çà et là à travers la narration finissent à le rendre plus familier, donc plus agréable à lire. A l’opposé, les passages où elle parle du terrorisme aveugle et des massacres font froid dans le dos. En plus d’être une série d’évènements dont on peut toujours déplacer ou questionner le cheminement, le roman est borné et se prête à une seule et unique interprétation, celui du naufrage d’un pays au passé glorieux : l’Algérie. Le titre est d’ailleurs très symbolique en ce sens que Dalila Hassain-Daouadji recourt à une figure de style pour dénoncer indirectement le renversement de l’histoire et la confiscation d’un destin qui s’annonçait autre. Le choix d’un titre métaphorique est incontestablement un choix prémédité. Présent dans le récit, le titre fonctionne comme un embrayeur et un modulateur de la lecture.  C’est dans cet esprit que doit se faire la lecture de Naufrage d’une destinée, un texte qui interroge à sa façon l’Algérien dans son rapport à la situation désastreuse que traverse le pays. En effet, l’écriture est innervée d’un bout à l’autre par le désir de mieux saisir les raisons qui ont mené le pays au naufrage de sa jeunesse et de ses ressources naturelles ainsi qu’aux massacres et à l’intolérance. L’auteure énumère les œuvres et les évènements héroïques comme pour mieux signifier la chute qui s’ensuivra. La fin du roman est d’ailleurs aussi tragique que les débuts sont poétiques. Les personnages se consument petit à petit et se meurent brutalement comme le pays qui les voit naître : Si Abdelkader connait, avant sa mort, l’exil de son corps et cela durant de longs mois de maladie, Setti  sa  fille  aînée  est   égorgée   lors   d’un  faux  barrage. Quant  à  Zina, sa  bru, elle  combat une sclérose en plaques alors que le pays vit au rythme des attentats quotidiens et des tueries en série et Hssissen ne prononcera plus un mot après le massacre de sa famille.

Dalila Hassain-Daouadji est très impliquée dans son récit. Ses  personnages lui sont pratiquement familiers tant nous la sentons proche d’eux. Son appréciation du devenir de l’Algérie est très subjective, elle n’hésite pas d’ailleurs à intervenir directement dans son récit notamment lorsqu’elle justifie le mutisme dans lequel s’enferme Hssissen après le meurtre de ses parents. « Peut-on changer un destin », s’interroge-t-elle à la fin du roman? La romancière est du moins perplexe : elle a son idée sur la question tout comme Si Abdelkader d’ailleurs qui, lui aussi, prédisait ce naufrage (p.145). Ce qui est certain pour Dalila Hassain-Daouadji, sa préoccupation principale probablement si l’on en juge par la tournure que prend ce roman, c’est de maintenir éveiller cette mémoire qui refuse de mourir