Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 147-157 | Texte Intégral


 

 

 

Faouzia BENDJELID

 

 

 

Le roman, Un Parfum d’absinthe, est un roman qui s’inscrit dans les catégories du texte aux normes réalistes traditionnelles : linéarité, chronologie, transparence et lisibilité (personnages, évènements, éléments spatio-temporels et discours). La fiction s’organise en XXIV (24) chapitres) et un paratexte formé par un premier extrait de Mouloud Feraoun (Journal), une citation empruntée à Goethe et une dédicace à caractère privée de l’auteur.

La lecture du roman établit avec le lecteur coopératif un échange sur la question identitaire. En effet, selon Feraoun, an algérien de langue française, représentant la parole du colonisé dans les années 50, l’identité algérienne a exigé de lourds sacrifices et de longues luttes : l’extrait est prescriptif et exprime l’obligation d’informer les générations post- postcoloniales sur les luttes des Algériens pour la récupération de leur identité nationale : « Il faudrait que nos enfants sachent à quel point leurs ainés ont souffert, à quel prix ils héritent d’un nom, d’une dignité, du droit de s’appeler Algériens sans courber la tête comme le frêle roseau de la fable… .

La citation de Goethe met en valeur la dimension identitaire en l’inscrivant dans la temporalité à travers le lien implacable et irréversible qui s’institue entre passé, présent et futur; il s’adresse à tout être humain : «Veux-tu jolie vie te modeler ? Du passé ne dois point te soucier, le moins possible te fâcher, du présent te réjouir, aucun homme ne haïr, et le futur, à Dieu l’abandonner. »

Le dialogue s’instaure dès le paratexte entre le lecteur, l’auteur et la fiction puisque Hamid Grine lui donne à lire les différentes dimensions, certes contradictoires, qui constituent la personnalité d’Albert Camus, entre l’écrivain et l’homme dans la société coloniale. Les personnages débattent (entre pamphlet et polémique) longuement sur sa position vis-à-vis de la colonisation et l’indépendance de l’Algérie. Leurs discours manifestent des points de vue différents à travers des angles de vue également diversifiés. Même si l’auteur permet à ses personnages de se livrer à un débat polémique, contradictoire et houleux car considérant les multiples facettes sur l’identité de Camus, natif d’Alger, il tranche catégoriquement dès le départ à travers les propos d’un élève de Nabil, le héros de l’histoire, sur les origines de Camus, au moment d’un cours de Français sur ce dernier

« Après avoir ramené le silence dans la classe, je leur annonce que la première partie du cours sera consacrée à un écrivain d’origine algérienne qui a reçu le prix Nobel. Qui est-il ? Abkarino et un autre élève, Bouzid, lèvent les mains (…) Je demande à Bouzid de donner la sienne :

- Kateb Yacine, Monsieur !

Je me tourne vers Abkarino :

J’ai quelqu’un en tête mais ce n’est pas un Algérien …, dit-il timidement.

Je le prie de poursuivre :Albert Camus, répondit-il gêné » (pp. 85-86).

Ce discours de l’élève sur l’appartenance identitaire de Camus semble être soutenu par celui de l’auteur que nous citons :

« J’ai toujours aimé Camus pour sa sensibilité et sa philosophie de la vie : vivre l’instant au maximum en se battant même si l’issue du combat n’est pas certaine, même si la vie est absurde. Les pages de Noces à Tipasa sont parmi les plus belles écrites sur notre pays, sur sa terre, sa nature… à chaque fois que je lis Noces à Tipasa, j’ai envie de m’y précipiter. Et souvent je m’y précipite. Pas d’Algériens dans les œuvres de Camus ? Mais Camus était français. Et c’est normal qu’il voyait l’Algérie avec ses yeux de Français, même s’il lui arrivait – et il faut lui rendre hommage – de dénoncer dans ses écrits journalistiques la misère en Kabylie et la répression dans le Constantinois. Il dénonçait les injustices et non les fondements mêmes du système colonial. Il ne voulait pas d’une Algérie indépendante. Mais d’une Algérie autonome reliée à la France. Tout cela est débattu dans le roman. Avec cette règle : ne jamais blâmer, toujours essayer de comprendre en se mettant à la place de l’autre pour voir les choses de la même façon que lui.»[1]

Le référent historique est déterminant dans cette vision, celui de l’Algérie coloniale ; Camus est d’origine européenne et le lieu de naissance ne détermine pas l’appartenance identitaire, telle est la thèse défendue dans les propos du narrateur essentiellement.

Histoire : une quête initiatique

La fiction raconte l’histoire de Nabil Benkamoun, professeur de Français dans un lycée à Alger, un bon père de famille et époux aimant, qui part à la quête de cette personnalité, ce prix Nobel de littérature, l’auteur de l’Etranger, issu d’une famille modeste de Belcourt, écrivain et journaliste à Alger Républicain. Il accomplit un parcours initiatique qui le conduit sur les traces d’Albert Camus de Belcourt à Tipaza et ses ruines où il prend le temps de méditer au pied de la stèle érigée en l’honneur de l’écrivain. Sa quête est doublement identitaire dans le sens où son oncle, Messaoud, lui apprend, le jour de la mort de son père, El Hadj Saci, un bourgeois richissime dans le commerce des dattes, qu’il est le fils naturel de Camus et d’une algérienne ; il lui livre l’information par bribes: 

« Voilà, j’ai de la peine à te le dire, mais tu n’es pas le fils de mon frère ni d’ailleurs celui de son épouse. « (p. 57)         

 « Je vais t’étonner : ton vrai père était un journaliste connu à Alger … Il écrivait même des livres… » (p.57)

« Albert Camus. Tu veux dire qu’Albert Camus est mon père ? Là je ne pus me retenir de rire tellement le poisson me paraissait gros. » (p. 57)

Même si l’événement lui paraît grotesque et irréel, un tas de « fadaises », sa vie si paisible et équilibrée, se trouve chamboulée en un instant. Il se précipite à la quête de son supposé père génétique : « Je me décide à tirer cette affaire au clair. Pour confondre mon oncle, il faut que je fasse mon enquête » (p.71). Durant son trajet éperdu et passionné, il fait découvrir au lecteur les dimensions que recouvre la personnalité de l’auteur dans une Algérie dominée par le colon. Et qui continue à capter et galvaniser l’intérêt toute une polémique des intellectuels Algériens actuellement. Nabil sait que son oncle agit pathétiquement et de façon mesquine par cupidité et appât du gain ; son objectif est de le déshériter car il est l’unique descendant mâle. La farce est grossière et il échafaude ce plan tout en sachant l’amour sans bornes de Nabil pour les livres, l’écriture, l’esprit, la culture : « Je suis fou de livres et d’écriture au point d’avoir refusé de succéder à mon père dans les affaires. » (p59)

C’est un ami de son père, Hadj bazooka, son ancien compagnon d’armes durant la guerre de libération et ami intime de la famille, qui le déleste définitivement, dans le dénouement du récit, de ses angoisses de filiation : il n’est certainement pas le fils de Camus : « Tu sais pourquoi j’ai une tendresse particulière pour toi ? Parce que c’est ma défunte sœur Yamina qui a accouché ta mère. C’est elle aussi, qui t’a allaité pendant quelque mois quand ta mère n’avait plus de lait. Tu es en quelque sorte mon neveu. » (p.227)

Durant son long périple d’enquêteur, Nabil recueille des témoignages de personnages ayant côtoyé et connu Camus. Leurs propos libèrent une parole bien souvent paradoxale ou redondante sur lui, le Français, natif d’Alger, et l’homme pris dans les moments tumultueux de la domination coloniale et la guerre de libération.

Stratégie du discours : le pour et le contre Camus ou le discours polémique

Les différents discours qui partagent l’opinion des personnages dans la fiction est « le message camussien » délivré dans ses écrits qui mettent à découvert un écrivain dont la position est des plus équivoques face à l’indépendance de l’Algérie ; c’est ce qui fait naître un clivage dans l’opinion en période postcoloniale : les partisans et les adversaires de Camus ; Nabil nous révèle : « Il n’était ni tout à fait Algérie française ni Algérie algérienne. La meilleure façon pour lui d’être vomi par les deux camps » (p. 73)

Deux thèses se dessinent et s’affrontent nettement dans le roman autour de deux thèmes qui ne font pas toujours le consensus dans le discours des personnages : engagement et nationalisme de Camus par rapport à la cause nationale algérienne. Les personnages sont le foyer d’une parole multiple et diversifiée autour de ces deux axes du discours qui bien souvent s’excluent et qui ont toujours été le siège de la polémique, toute intellectuelle, entretenue sur l’écrivain. Dans leurs discours, pour définir leur position sur cette problématique, et en guise d’illustration argumentative, les instances du discours comparent Camus aux autres écrivains algériens autochtones, contemporains de Camus et intellectuels, issus de la société coloniale, ayant vécu dans les mêmes conditions historiques que lui face à la cause algérienne. Nabil se présente comme chercheur ou journalistes pour obtenir des aveux ou confessions sur Camus. Dans son cheminement, ses locuteurs sont nombreux ; nous reprenons les propos dans l’énonciation de certains personnages :

- Boualem : Nabil se rend à la librairie, La Passion du livre tenue par Boualem, à la rue Didouche Mourad. Ce plus vieux bouquiniste d’Alger (depuis les années 40) lui affirme que Camus a été un client fidèle et de surcroît « élégant et courtois » (p.90) ; Il apporte son témoignage en dressant le portrait d’un homme amical, généreux et d’un lecteur assidu :

« Il cherchait toujours les mêmes auteurs, Gide, Montherlant, Malraux, Faulkner … Et quand il prenait un livre, il me payait toujours le double du prix ! La première fois je me suis écrié : « Mais, M. Camus, vous m’avez payé le double du prix ! » Il me répondit en souriant : « Le prix fixe pour la patronne et le reste pour toi » (p. 90)

Il reconnait en lui d’un grand séducteur : « Il était un vrai tombeur avec ses yeux gris-verts, sa dégaine à la Bogart » (p.91)

Dans cet axe, Nabil apprend qu’en dépit du caractère séducteur de Camus, il est impossible pour l’époque qu’il ait pu entretenir une relation amoureuse avec une indigène ; en effet, le cloisonnement communautaire dans l’espace urbain est une norme inviolable à son époque : « Camus, l’époux d’une algérienne ? Jamais de la vie ! Vous savez, même à Belcourt où il n’y avait que de petits Blancs, on ne se mélangeait pas avec eux. Eux-mêmes, étaient tenus à distance par les Français des beaux quartiers. » (p.133)

A la librairie, L’Ami du livre, tenue par Chawki, se déroule la vente dédicacée d’un ouvrage sur Camus L’exil ou l’Algérie écrit par Selim Naseb, un enseignant universitaire. Cette situation narrative affiche d’autres voix du témoignage :

- Un étudiant (dans la librairie) :

voix anonyme, il montre la place de Camus dans l’imaginaire algérien et la mémoire collective : il était opposé à l’indépendance de l’Algérie ; Il n’a point fait preuve d’engagement pour la cause des Algériens : « Il était contre l’indépendance » (p. 98).

- Selim Naseb, dans un relais de parole, corrobore et précise davantage la position de l'étudiant lors d’un débat très chaud et animé ; tout simplement, il interpelle Camus, comme vindicatif, lui reprochant son désengagement vis-à-vis de la cause algérienne pour prôner la coexistence pacifique de deux entités culturellement différentes ; sa position vise la tolérance ; Camus s’est rendu compte de cette vision utopique des choses : « Non, Camus, tu n’étais pas pour l’indépendance de l’Algérie. Tu étais pour un état multiracial où deux peuples vivraient en paix côte à côte. Mais rapidement, tu as compris que le fossé était trop large entre les deux communautés pour qu’elles puissent coexister ensemble… » (p. 111)

Pour conforter son dire, il cite Jean El Mouhoub Amrouche : « Les Arabes et les Berbères n’ont d’autre existence qu’abstraite » (p. 111). Il présente son ouvrage comme un écrit critique visant à démystifier cette position de Camus le confinant dans le type même du colonialiste qui n’envisage pas la libération de l’Algérie, son affranchissement de la colonisation. Il en fait un non-violent, proche des valeurs humanistes :

 « Je prouve dans mon essai qu’il n’a jamais condamné le colonialisme français ouvertement ; ce qu’il condamnait, c’étaient les méthodes du Front de Libération nationale (…) Il a toujours refusé la négociation avec le FLN. En fait, il n’a jamais cru à l’indépendance de l’Algérie (…) Il voulait une coexistence pacifique entre les deux peuples, au fond c’était un humaniste Camus ». (p. 105) 

Naseb ne nie pas le soutien du journaliste Camus aux Algériens opprimés dans les colonnes d’Alger Républicain (reportage sur la misère en Kabylie) et Combat ; cela relève de son humanisme : « Certes, il défendait nos compatriotes, je vous le concède, sans pour autant dénoncer le colonialisme. En cela, il était colonialiste à sa façon. Il avait l’art de la nuance le reporter Camus… » (p. 106)

Chawki, le libraire, accable davantage Camus ; il pense qu’il « était l’arrogance même, le plus grand, le plus beau, le plus fort » (p.111) De plus, il a toujours choisi explicitement le camp des Français contre celui des Algériens : « Camus était du côté de la France et non des Algériens » (pp. 111-112)

A ce discours répond le contre discours de Lamia qui pense que M. Feraoun est davantage condamnable vis-à-vis de la cause nationale, un écrivain autochtone se déclarant contre toute forme de violence, qu’elle vienne du côté du colonisé ou celle du colonisateur : « Et que dire alors de Mouloud Feraoun qui a répondu à un jeune algérien qui s’apprêtait à quitter l’école pour aller se battre qu’il était contre la violence fut-elle celle des fellaghas ? » (p .112)

Naseb réfute cette opinion, le discours prend toutes les allures d’une polémique; il réhabilite Feraoun immédiatement : « Il ne faut pas extraire une phrase du journal de Feraoun qui compte plus de 300 pages pour montrer qu’il était Algérie française. C’est faux. Il était pour l’indépendance même s’il avait parfois des phrases paradoxales d’un humaniste qui condamne les atrocités des deux camps ». (p. 112)           

- Sarah, enseignante, dans le même lycée que Nabil, développe un discours sur lhumanisme de Camus, un Français d’Algérie, et c’est dans cette perspective qu’il faut le lire et le comprendre ; le lire surtout par rapport à des écrivains coloniaux ayant adopté une attitude de neutralité ou de dénégation face au système colonial. Son humanisme s’est exprimé essentiellement dans ses articles de presse publiés dans Alger Républicain et Combat :

« Beaucoup d’Algériens se sont passionnés pour Camus, pour le uns c’est un ange, pour les autres c’est un démon. On ne veut tout simplement pas comprendre que Camus n’a pas à être jugé comme un écrivain algérien, mais comme un écrivain français d’Algérie (…) Vous avez sans doute entendu parler de la série d’articles publiés en 1939 dans Alger Républicain sous le titre de Misère de la Kabylie. Il a récidivé également en 1945 dans Combat pour dénoncer la violence de la répression contre les Algérien qui se sont soulevés ». (p.150)

Sarah souligne que Camus a été vivement blâmé pour sa neutralité par Simone de Beauvoir (dont il a refusé les avances) dans le tome 2 de La Force de choses : « Elle fustigeait son silence et sa posture au-dessus de la mêlée (…) Je lis Les Mandarins et je retrouve Camus dans l’un des personnages inconsistant et falot » (p.153). Sarah rend hommage à Jean Paul Sartre et Simone de Beauvoir pour leur militantisme et leur soutien à la lutte pour l’indépendance de l’Algérie.

- Le grand-père de Sarah, Rabia Rabie: Il apporte son jugement sur Camus pour l’« absoudre », en comparant sa position à celles d’autres écrivains. Il le réhabilite : « Il appartient à un peuple, les Français et un pays, l’Algérie. » (p.196) Il met en exergue les valeurs humanistes de Camus : « Camus a eu un comportement de Français humaniste épris d’idéaux et de valeurs de justice et de droit. » (p.197) Rabia Rabie culpabilise et accule davantage les écrivains et intellectuels autochtones. Il les accuse de ne pas avoir défendu l’indépendance de leur pays, d’avoir manqué de nationalisme et de patriotisme. Paradoxalement, ceux sont certains intellectuels et écrivains français qui ont montré plus d’engagement pour la liberté du pays : « Pour être franc, je ne connais pas la contribution des écrivains algériens de souche à la guerre de libération nationale. » (p.197) ; Pour ce faire, le personnage cite l’exemple de Jean Sénac, Alleg (il publie en 1958 La Question, terrible réquisitoire contre la torture. » (p.197-198)

Il cite l’ouvrage de Mohamed Lebjaoui, « un authentique militant du FLN » (p.195), qui témoigne du comportement fraternel et humain de Camus dans son ouvrage Vérités sur la révolution algérienne, «à une époque où beaucoup d’intellectuels algériens se terraient. » (p.196). Lebjaoui obtient la protection spontanée de Camus dans les moments difficiles du combat. En somme, Camus a le comportement louable et courageux d’un «Français d’origine pauvre ayant du sang espagnol par sa mère, d’où son besoin d’appartenance à un peuple, les Français, et à un pays, l’Algérie. » (p.196)

- Hadj Bazooka : C’est un ponte du système et un puissant du régime au pouvoir protégé par la légitimité historique d’ancien moudjahid. C’est un ami et un compagnon d’armes de El Hadj Saci ; il apporte son regard sur Camus. Il pense que par rapport à Jean Sénac, franchement engagé aux côtés de la Résistance algérienne, « militant du FLN de France » (p.217), Camus fait figure d’un  bon pacifiste, d’un humaniste, d’un idéaliste. Au nationalisme des écrivains algériens, il semble apporter une nuance lorsqu’il les compare à Camus : ils sont dans ce cas dans des positions totalement contradictoires : eux sont partisans de l’indépendance, lui, en est adversaire : Les écrivains algériens ont été des nationalistes dans le sens où ils étaient à ma connaissance, pour l’indépendance de l’Algérie et ils l’ont dit à Camus. La frontière est là entre eux et Camus, même si celui-ci a dénoncé par écrit le triste sort de notre peuple, il ne voulait pas parler d’indépendance. (p. 218)

 Hadj Bazooka attribue à la notion de nationalisme une dimension affective : il s’agit d’amour, d’un amour fusionnel entre la terre, le pays et ses occupants ; telle est la seconde différence à faire entre Camus et les écrivains indigènes ; autrement dit entre exotisme et nationalisme : «Il y a une autre différence, Camus aimait l’Algérie et ses montagnes, l’Algérie et son soleil, l’Algérie et ses plages, ignorant le peuple auquel appartenaient les autres écrivains, qui, eux, confondaient dans le même amour la terre et ses indigènes, des Algériens comme toi et moi » (p.218).

S’adressant à Nabil, il conclut sur l’irréalisme et l’esprit utopique des intellectuels algériens en les interpellant, leur adressant un rappel à l’ordre en quelque sorte ; le propos en est philosophique : « Mon fils, vous les intellectuels, vous demandez trop à Camus. Comme s’il était un ange ou un saint alors qu’il n’est qu’un être humain avec ses doutes et ses faiblesses » (p. 218).

- Nabil, le narrateur : dans sa recherche effrénée de témoignages sur Camus, il tente seulement de mieux connaître cet écrivain qui est un lieu de nombreux discours les plus discordants entre intellectuels algériens : « En marchant sur les traces de Camus, j’essaye seulement de mieux connaître cet écrivain de talent, humaniste et fragile dans la tourmente d’Algérie » (p.140).

Après avoir écouté les propos des différents protagonistes, il conclut ainsi : Camus est un écrivain français, pas plus ; il rejoint le camp de Sarah, de Hadj Bazooka et celui de l’opinion la plus avertie (l’étudiant) : « Même si je connaissais mal la position et l’engagement des écrivains algériens par rapport à la guerre d’Algérie, je ne voulais pas entrer dans son jeu (du grand-père de Sarah).Camus n’était pas un Algérien. Et il était hors de question que je l’algérianise parce qu’il s’était engagé plus que d’autres ». (p.197)

Il reconnait qu’il prend beaucoup de plaisir à lire les textes de Camus ; il lui voue une admiration sans bornes :

« Devenu, professeur de Français, j’ai lu ses romans les plus connus, entre autre L’Etranger, La Peste, La Chute, mais aussi ses essais et ses récits : Noces, le mythe de Sisyphe, L’Homme révolté. J’ai apprécié son sens de la formule, son style simple, dépouillé. Sans me convertir à sa philosophie de l’absurde, j’ai surtout aimé les pages lyriques sur Tipasa et le sens du bonheur méditerranéen qui se dégage de ses pages : la joie dionysiaque, l’exhortation à vivre l’instant présent, l’amour de la nature… » (p.73)

Dans Parfum d’absinthe, le récit se déploie pour servir de support aux discours tenus sur Camus par tous les personnages. La dimension discursive reste dominante.

 


NOTES

* Biographie de l’auteur page 69.

[1] K. Smaïl, En Remontant le temps de Camus, le quotidien national d’information : El Watan, rubrique Culture le 29-11-2010