Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 139-145 | Texte Intégral


 

 

 

Faouzia BENDJELID 

 

Le Café de Gide[1] est un roman fondé essentiellement sur l’écriture de la mémoire. C’est le récit mémoratif et autobiographique du personnage narrateur, Azzouz, qui évoque son enfance et sa vie de collégien dans sa ville natale, Biskra, ville du sud rendue célèbre et prestigieuse par les multiples séjours d’André Gide et évoqués dans ses non moins célèbres romans : Les Nourriture terrestres (1897), l’Immoraliste (1902) et Si le grain ne meurt (1926) dont quelques fragments sont insérés dans la texture narrative.

 

 

Le roman se déroule en deux parties bien distinctes correspondant à deux lieux différents : Biskra puis Alger ; c’est l’itinéraire du héros qui évoque ses années de collège dans sa ville natale puis sa vie à Alger , ses études et son travail de cadre au service de l’urbanisme qui délivre les permis de construire.

C’est à la faveur d’un coup de fil que lui donne un jour son ami d’enfance, Omar, que Azouz, installé à Alger à l’aube de l’indépendance, se replonge dans son enfance pour revivre des instants bouleversants et tout en émotion. En effet, c’est Gide, l’idole de ce passé magnifique qui s’impose à lui. Quarante après, il retourne à Biskra et renoue avec sa ville qu’il retrouve complètement transformée, voire défigurée. Ses repères d’antan qui ont nourri sa passion gidienne et rehaussé la beauté architecturale de la ville ont complètement disparu, effacés par la folie de la re-construction anarchique de l’espace par l’homme et l’œuvre de dépérissement mené par le temps à la marche irréversible. Il se recueille, atterré et meurtri, sur les quelques vestiges en décrépitude, lieux et espaces d’un passé si glorieux et si florissant qui se trouve en décomposition lamentable ou en voie d’extinction totale. C’est désorienté et effondré qu’il retourne à Alger. Il se rend chez le photographe, Selim, qui lui propose quelques photos reliques de Biskra; il retrouve la ville figée sur des photos vieillies et abîmées ; figés, ces lieux qui ont charmé et embelli son adolescence par la magnificence de leur architecture et leurs espaces verdoyants.

Deux axes d’analyse nous semblent pertinents : les traces de Gide et l’écriture de la mémoire.

A la quête effrénée des traces d’André Gide

Le destinateur de cette quête, tout au début de l’indépendance, à Biskra, est le professeur de Français, la jeune et belle Mme Nicole Varennes qui stimule et nourrit au passage tous les fantasmes érotiques de ses jeunes élèves. Elle leur fait découvrir André Gide, un prix Nobel (1947) ayant séjourné à Biskra, ville qu’il a beaucoup aimée :

- Qui connaît André Gide ?

- La question nous laissa cois. Gide ? Mais qui est celui-là ? Hugo, Stendhal, Flaubert, Musset, Lamartine, on connaissait et même d’autres, mais ce Gide, là, on calait. »[…]

- Qui connaît Gide ? claironna-t-elle une nouvelle fois, mi sérieuse, mi taquin […]

 Dopé, mis en confiance, Hamma articula :

- C’est le propriétaire d’un café au M’cid… Madame ! […]

- Non, Hamma, André Gide n’avait pas de café, c’était un écrivain […] André Gide est un grand, très grand écrivain. Il a été prix Nobel en 1947, c’est-à-dire qu’il a eu une consécration mondiale […] C’est le premier écrivain Français qui a vécu et aimé notre ville à la fin du siècle dernier, au début du nôtre… » (pp. 28-30-31)

 Cette information est le point de départ de péripéties époustouflantes vécues par le personnage héros pour la restitution de la mémoire de l’illustre écrivain français dans sa ville soudainement rehaussée et revalorisée : « N’empêche, café ou pas, nous étions rudement fiers que Gide eût vécu à Biskra. Que Gide eût aimé Biskra. Que Gide eût parlé de Biskra ». (p.34) Dans un espace du sud livré à la solitude et à l’isolement, le collégien dont la curiosité de savoir est à son paroxysme, part dans une véritable « recherche du temps perdu » ; il essaie de reconstituer la vie et l’itinéraire de Gide et ses propres émotions d’antan :

« Du coup, je m’intéressais à cet auteur qui plongeait mon idole dans un état extatique [….], je ne pensais plus à Hugo, au lointain poète qui avait vécu dans la lointaine terre de France, mais à Gide devenu si proche par le miracle de sa présence sur la même terre que la mienne » (pp.29-35).

De plus, Azzouz se met « à rêver d’une carrière à la Gide » (p.35). La narration nous apprend qu’il est devenu écrivain.

Le récit mémoratif de l’enfance s’inscrit et s’écrit tout entier dans la configuration spatiale de Biskra, « dans une Algérie qui frémissait encore des premiers feux de l’indépendance » (p.27). Le personnage narrateur se déplace pour visionner lui-même les endroits Biskris fréquentés régulièrement par Gide et qui l’ont enchanté au point d’être décrits dans des œuvres qui ont édifié sa gloire.

Il faut associer à cette quête du protagoniste, une autre qui prend place dans la narration : l’homosexualité de Gide que le personnage narrateur n’arrive pas à élucider totalement car le texte autobiographique est difficile à faire surgir surtout dans le discours d’Aïssa qui a fréquenté tout enfant l’écrivain. Adulte, le narrateur lit tous les ouvrages inspirés de Biskra dans lesquels il découvre la pédérastie de Gide, voire sa pédophilie. Mais la narration s’inscrit dans un discours très dubitatif, confus et réservé ; ce qui montre bien les limites de la biographie et de l’autobiographie, des modèles d’écriture bien souvent dévoyées ou contrées par l’autofiction. C’est là toute la problématique classique de ce genre dans le champ littéraire maghrébin.

Il faut dire que dans la mémoire de certains lettrés de Biskra, le souvenir de Gide est dérangeant et que l’on veut soumettre à l’amnésie.

La spatialité dans l’écriture de la mémoire

Elle s’inscrit dans la texture narrative en deux étapes : Biskra au début de l’indépendance et Biskra quarante années plus tard. Cette description des espaces est soumise à l’appréciation des personnages comme instances d’énonciation (Aïssa et Azzouz)

Lieux et mémoire : un pèlerinage sur l’espace gidien à Biskra

Pour mémoriser le passage de Gide à Biskra, le texte trace une toponymie des lieux où la séquence descriptive trouve toute sa plénitude sous le regard émerveillé d’Azzouz. Il part sur la trace de Gide grâce au témoignage vivant d’Aïssa, le père de son ami et camarade de classe, Omar. Aïssa connaît et côtoie Gide alors qu’il n’est qu’un enfant de dix ans. Le lecteur assiste à une véritable visite guidée des lieux hantés jadis par l’écrivain ; il les parcourt et les découvre instantanément sous l’égide et la vision nostalgique d’Aïssa en compagnie des deux collégiens et dont le témoignage tente de refaire vivre un passé fabuleux qui montre l’amitié, l’affabilité et l’humanisme de l’homme : « A l’époque, alors que nous étions tractés comme des bêtes, lui n’élevait même pas la voix sur nous. Par exemple, quand on venait à ce café, qu’il était bien servi ou mal servi, qu’on le faisait attendre ou pas, il accueillait tout avec le sourire. » (p.55) « Le café de Gide », n’est qu’un hommage des enfants pour la personne de Gide qu’ils accompagnent au café Seksaf à l’origine. Gide, un homme à qui les Biskris à l’ère post-coloniale lui dénient toute reconnaissance au grand regret d’Aïssa ; ils cultivent la culture de l'oubli : « C’est une sorte d’hommage à son souvenir et c’est tant mieux, car il ne vous échappe pas qu’aucune rue, aucun monument, ne porte son nom, eh oui. » (p.56).

Les lieux gidiens à Biskra : leur visite s’échelonne dans le temps ; elle se déroule en plusieurs étapes. D’abord le jardin Landon et ensuite la palmeraie Ouardi. Le personnage témoin fait l’historique de chaque endroit et ses particularités économiques, touristiques ou culturelles. Il constate la dégradation qui s’est opérée avec le temps dans cet environnement si prestigieux historiquement par le passage d’écrivains, cinéastes, peintres orientalistes. L’apparence pitoyable de ces lieux au temps présent relevait du paradisiaque autrefois ; le discours de l’énonciateur s’appuie sur une opposition d’un état colonial et un autre postcolonial. Sur le jardin, il s’interroge dépité: «Où sont les serres géantes d’antan ? Où sont les plantes exotiques ? […] M. Gide venait ici pour admirer le superbe coucher du soleil […] il disait que c’était le plus beau coucher du soleil qu’il avait jamais vu, eh oui. » (p.61).

La palmeraie Ouardi est également atteinte par la détérioration laborieuse du temps et l’indifférence persistante des hommes ; elle s’étiole, elle perd de sa fraîcheur :

« Si tu vois la palmeraie Ouardi aujourd’hui, tu es en droit […] de te poser des questions sur l’intérêt de M Gide pour ces lieux sans charme particulier, eh oui. Mais hier, c’était différent, c’était extraordinaire ; la végétation était presque touffue, il y avait des vignes, on entendait le pépiement d’oiseaux de toutes les espèces et le bruit du ruissellement de l’eau des séguias… » (p.64)

Il insiste sur le dépérissement de la flore, sa mort graduelle : « Avant ce n’était pas comme ça évidemment…. Tout est desséché, tout semble mourir lentement… Eh oui ! » (p.59)

L’hôtel Oasis est un autre lieu de passage de Gide que le narrateur-témoin, enfant, ne peut visiter car lieu où l’on sert de l’alcool ; il reste proscrit pour les mineurs ; mais, malheureusement, le père de son ami malade ne peut plus le conduire sur les traces de Gide et lui livrer son témoignage. La narration va suppléer à cette entorse par le biais du journal d’Aïssa qu’Azzouz lit après sa mort. Azzouz, quarante ans plus tard, prend alors connaissance d’un descriptif de l’appartement que Gide occupe avec sa femme, Madeleine. Bien plus, c’est tout un itinéraire de l’auteur qui est représenté à travers les endroits dont il devient un habitué fidèle ; ils sont amplement décrits et commentés dans le discours du père. Ce récit second se greffe dans la narration en quelques jours pour signifier la beauté des lieux et la majesté d’une nature généreuse et luxuriante à Biskra qui fascinent au plus haut point l’âme et le cœur de Gide entouré d’enfants dont il apprécie la présence et qu’il gratifie de sucreries( du 03 décembre 1903 au 27décembre ; de la page 120 à 141). Des propos de Gide s’adressant à son épouse y sont rapportés :

« Regardez ces mimosas, ces cassis, ces bougainvilliers, ces caroubiers, ces séguias murmurantes, cette légèreté de l’air qu’on ne trouvera nulle part ailleurs et ces oiseaux qui chantent en toute liberté… Croyez-vous qu’on pourra retrouver ce paradis ailleurs ? Ah ! J’ai déjà la nostalgie de Biskra avant même de quitter cet endroit. » (p.139)

Le désastre du lieu devient écologique à l’ère post-indépendance.

Lieux et mémoire : la culture de l’oubli.

Les lieux constituent un patrimoine matériel inestimable dans la préservation de l’identité et de la mémoire collective et nourrit tous les imaginaires qui s’intègrent ainsi dans le vaste champ de l’anthropologie. Dans le texte, le lecteur saisit très bien que le roman se place sous le thème de la culture de la mémoire collective en Algérie, cette mémoire définit par le narrateur-auteur comme « une passerelle entre le passé et le présent. » (p. 80) Mais qu’offre le présent ? C’est plutôt une culture mise au service de l’oubli. Le roman développe ce discours dans la deuxième partie de ce roman qui se caractérise par le retour du personnage narrateur dans sa ville natale. De nouveau, c’est un autre pèlerinage sur les lieux que fréquente Gide à Biskra au début du XXe siècle. La narration s’énonce sous la forme d’un trajet narratif répétitif mais éloigné dans le temps puisqu’il date de 2002 par rapport au début de l’indépendance : « Il ne me restait qu’à retourner à Biskra, quarante ans plus tard. » (p.98). Arrivé sur les lieux, son désenchantement est total ; son espoir fou de retrouver les espaces qui ont construit son bonheur autrefois sont à l’état de vestiges abandonnés, en débris, délabrés par le temps et surtout par l’indifférence et l’ignorance des hommes. Il fait le constat lourdement amer et insupportable de la décrépitude avancée des lieux ayant autrefois constitué la fierté et donné le cachet de l’authenticité à la ville. Nous avons pu voir déjà qu’Aïssa annonce le commencement de ce désastre. C’est « le spectacle de la désolation » (p103). Azzouz, atterré par la « défiguration » et les difformités de la ville envahie par une architecture laide en béton énonce : « On aurait cherché à détruire le style d’une ville qu’on ne s’y serait pas pris autrement. Le pire pour l’urbaniste que je suis, c’est de savoir que cette défiguration n’est pas le produit d’une stratégie planifiée, mais de la bêtise des hommes. » (p.102)

Son regard d’urbaniste est très critique vis-à-vis du paysage architectural en ruine, hétéroclite et sans harmonie qu’offre Biskra actuellement ; il exprime tout son désarroi et son choc ainsi : « Je fus atterré par le spectacle de désolation que j’avais sous les yeux[…] des bâtisses en forme de boîte d’allumettes, bien entendu, alternaient avec de plus anciennes, toutes ébréchées et lézardées, au style colonial ». (Page 103) Tous les lieux autrefois prospères sont en état de déperdition et de déchéance visibles et irréversibles.

Finalement, le regard du héros est celui d’un désenchantement total face à la déperdition d’une ville au présent total


NOTES

* Biographie de l’auteur page 69.

[1] Gide André est un écrivain français, né le 22 novembre 1869 à Paris où il est mort le 19 février 1951.

Volonté de liberté et d'affranchissement à l'égard des contraintes morales et puritaines, son œuvre s'articule autour de la recherche permanente de l'honnêteté intellectuelle : comment être pleinement soi, jusqu'à assumer sa pédérastie et son homosexualité, sans jamais démériter à l'égard de ses valeurs. Source : www.wikipedia.org, encyclopédie en ligne