Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 135-138 | Texte Intégral


 

 

Leila Louise HADOUCHE DRIS

 

Abdelkader Ferchiche est né à Paris en 1954. Il est journaliste et écrivain. Il compte à son actif  romans et essais parmi lesquels il a aussi participé à l’écriture d’ouvrage collectif sur l’histoire de l’Algérie en abordant, entre autres thématiques, les affrontements qui ont opposé les partisans du M.N.A. et FLN.

 

 

De nombreuses dissensions ont opposé les différents acteurs de la révolution algérienne. Ce roman d’Abdelkader Ferchiche, retrace pour nous les discordes entre les partisans du FLN et ceux du MNA. Les évènements se déroulent en France quelques années après le déclenchement de la révolution.

Dans ce roman, Abdelkader Ferchiche brosse un tableau réaliste de la condition des ouvriers émigrés dans la lutte pour la libération nationale. Bien que les personnages et les situations soient purement imaginaires, l’auteur le précise d’entrée de jeu à la page 7, l’histoire est basée sur des événements historiques réels et inspirée de faits divers qui se sont déroulés en France en 1957. L’intertexte historique occupe d’ailleurs une grande partie de la narration conférant de ce fait au roman très souvent l’aspect d’un documentaire.

Fruit d’une recherche documentaire dans la presse quotidienne de l’époque (p.7), Le roman noir d’Ali est ce qui est communément appelé un roman policier historique. Quatre personnages sont au centre de cette intrigue policière.

- Le narrateur, Madjid Zahar. Arrivé en France en mars 1954, Madjid se fait engagé chez François Richard, producteur de pêches. Ancien officier de l’armée d’Afrique, il rejoint  en 1955 le F.L.N. Madjid fait tout pour passer invisible et pour ne pas attirer l’attention sur ses activités clandestines. Pour ce faire, il va jusqu’à déjouer ouvertement les interdictions du mouvement en fumant et buvant en public. Pour davantage de crédibilité, il épouse une française, Justine dont les parents activent aussi clandestinement au service du F.L.N. Ayant appris le décès de la victime par le journal et l’ayant connu personnellement, il décide de mener discrètement sa propre enquête.

- L’inspecteur mandaté pour mener l’enquête, Raoul Blanchard. Vêtu de son imperméable, coiffé de son couvre-chef et constamment flanqué de deux policiers armés jusqu’aux dents, Raoul Blanchard ne laisse planer aucune confusion sur ses réelles intentions : mettre un terme aux méfaits du terrorisme algérien dans la métropole.  Son opinion semble être faite : la victime est un dommage collatéral des différents qui opposent les partisans du  M.N.A à ceux du F.L.N. Entre lui et Madjid s’installe une relation basée sur les quiproquos et les équivoques. En fait, Raoul Blanchard suspecte Madjid d’être l’instigateur de cet assassinat.

- Jean Fourmet, le journaliste, celui par qui l’information du décès est divulguée. Jean Fourmet compte parmi les plus vieux amis de Madjid. Il l’a aidé quand ce dernier a débarqué d’Algérie. Acquis à la cause algérienne, très aux faîtes de la situation au maquis et des activités souterraines du F.L.N. sur le  sol  français, Jean  aide à la fois l’inspecteur et Madjid dans leur quête de la vérité.

-  Ali Drabki, la victime.  Venu de sa Batna natale, Ali débarque en France dans les années trente. Venu sans le sou, son seul souhait est d’amasser de quoi se faire construire une maison et permettre à sa femme et son bébé à naître de vivre dignement. Sa réussite ne faisait pour lui aucun doute. D’autres avant lui avaient fait l’expérience et s’en étaient bien sortis, pourquoi pas lui ? Après tout son grand-père s’était battu pour la France, cela valait bien à ses yeux un petit dédommagement. Pour payer son voyage, Ali écume les bains maures, vidant les poches des clients et volant tout ce qui peut être revendu. Il lui arrive aussi de forcer les voitures et de s’emparer de tout ce qui a de la valeur. Avant de quitter Alger, Ali s’achète un costume d’occasion à la friperie ainsi qu’une paire de souliers.

Arrivé à Marseille, Ali envoie un télégramme aux siens leur disant de ne pas s’inquiéter. Il prend le train qu’il découvre pour la première fois et se rend à Lyon. Il y dégotte de petits boulots  avant  d’être  embauché, dans une usine de textile, comme manœuvre. Tout va bien pour  Ali  jusqu’au  jour  où il reçoit un télégramme lui annonçant le décès en couches de son épouse  et de son bébé. Sa vie bascule, Ali décide de rentrer en Algérie malgré les menaces de renvoi que lui profère son patron. Face à sa douleur, un seul vestige de son passé et de ses furtives années de bonheur conjugal, un collier en argent avec les initiales de son prénom, et celui de sa femme gravées sur le médaillon, celui qui permettra aussi son identification après sa mort. De retour à Lyon, Ali se retrouve sans emploi et livré à lui-même. Il commence à boire et à fréquenter les femmes. En 1940, il entre dans la résistance et travaille, après la libération sur des chantiers de construction. Seul, il se clochardise et son penchant pour la boisson lui vaut maints déboires professionnels. Ali est retrouvé sans vie, égorgé, dans une vieille masure abandonnée. En le tuant, son meurtrier se rendait justice du massacre de toute sa famille par des terroristes en Algérie.

Du point de vue narratif, Le roman noir d’Ali souscrit à toutes les lois du roman policier. Le mystère relatif à l’assassinat d’Ali est résolu à la fin de l’histoire : l’enquête aura duré deux mois, de juin à août 1957. Les longues séquences dialogales sous forme de questions-réponses entre les quatre personnages centraux et qui ponctuent le récit permettent à la vérité de prendre progressivement forme. Comme pour tout récit policier, la structure narrative  privilégie  les  deux  séries  temporelles qui coïncident aux jours de l’enquête, donc au présent de la narration, et à ceux du drame, donc au passé. Pour maintenir le lecteur en haleine, le mode de narration, pour finir, est ponctué de leurres, d’équivoques, de réponses suspendues et de blocages.

Du point de vue du discours, certains thèmes sont mis en exergue tels que la marginalisation des communautés étrangères, le droit à la liberté et la condition de ces ouvriers algériens marginalisés qui ont tout abandonné pour venir en France dans l’espoir d’y trouver la richesse et qui ont contribué, après la seconde guerre mondiale, à sa reconstruction. Les dissensions qui agitent la scène révolutionnaire algérienne à cette époque et les crimes entre algériens restent cependant le thème phare de ce roman. En effet, en plus de dénoncer ouvertement la politique d’immigration de la France, l’auteur insiste sur le fait que les exactions ont aussi existé dans le camp algérien, entre les différents acteurs du soulèvement