Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 111-119 | Texte Intégral


 

 

Faouzia BENDJELID 

 

Mokeddem Malika est issue du désert algérien, d’une famille à l’origine nomade. Elle est née à Kénadsa, le 05 octobre 1949 dans la wilaya de Béchar. Elle fait ses études primaires à partir de 1954 dans sa ville natale. En 1962, elle poursuit sa scolarité dans le moyen et le secondaire à Béchar-ville. Elle commence ses études de médecine à Oran qu’elle parachève à Paris en 1977. En 1979, à Montpellier, elle fait une spécialité en néphrologie et l’exerce dans un cabinet privé dans un quartier peuplé d’immigrés. En, 1985, Malika Mokeddem abandonne sa profession pour se consacrer à la littérature.

 

 

 « Mes Hommes » se présente comme une écriture autobiographique qui explore les profondeurs d’un moi portant de multiples blessures et traumatismes liés à une enfance solitaire et de son exclusion par une éducation traditionnelle fondée sur le sexisme et la supériorité impérieuse de l’homme dans la société. Cette écriture du moi intime est de nature confessionnelle. Cet écrit du dévoilement intimiste se déploie sur quinze chapitres portant chacun un titre. La narration alterne temps passé et temps présent pour restituer les moments les plus intenses de la vie de la narratrice.

Dans Mes Hommes, Malika Mokeddem esquisse le portait de plusieurs hommes qui ont compté dans son itinéraire de femme car ils ont représenté une forte dimension affective ; l’influence de ces hommes est déterminante dans son existence. Nous citons : Tayeb (le petit frère chétif), Jamil, Saïd, Mus, Nourrine (les premiers amours ou amis en Algérie), Jean-Louis (l’époux pendant dix-sept années), Bellal, le philosophe, Jean-Claude, le peintre canadien, Jean Dubernard (le libraire et romancier de Montpellier, récemment disparu)… et son épouse, et enfin Cédric, le fils d’une amie, ravi très jeune à l’affection des siens. Mais aussi, le médecin Shalles, proche de la communauté musulmane du village sous la colonisation et qui lui sauve la vie car atteinte d’anorexie alors qu’elle est enfant ; elle le seconde dans les salles de soins, elle le côtoie ; c’est ainsi que naît en elle une vocation de médecin et son désir de vivre et de se battre pour se construire.

Le contenu de chaque chapitre révèle l’apport de chacun d’entre eux dans la vie de l’auteure que nous analysons comme suit :

Premier chapitre : « La première absence » ; il révèle la puissance fonctionnelle de l’incipit dans le projet autobiographique de Malika Mokeddem

Le récit autobiographique de Malika Mokeddem s’ouvre sur un épisode douloureux de son enfance (11 ans) qui laisse en elle des traces et des « blessures » indélébiles : l’absence d’amour d’un père qui la méprise et l’ignore et ignore toutes ses filles leur préférant les garçons ; ce sont ses fils qu’il comble d’amour ; ceci lui est insupportable. C’est le récit d’une véritable fracture qui se développe dans la narration par quelques anecdotes. Elle doit subir dès sa prime enfance l’exclusion de son père négateur qui lui refuse une part de son affection et de sa tendresse par discrimination et misogynie ; le discours de l’auteure est interpellatif : « T’adressant à ma mère, tu disais « Mes fils » quand tu parlais de mes frères, « Tes filles » lorsque la conversation nous concernait mes sœurs et moi. Tu prononçais toujours « Mes fils » avec orgueil. Tu avais une pointe d’impatience, d’ironie, de ressentiment, de colère parfois en formulant « Tes filles. » (p.12). Incommunicabilité, incompréhension, rejet de part et d’autre gouvernent une relation tendue et explosive entre le père et la fille. Des conflits incessants et intenses gèrent leur quotidien. C’est un père qui ne cesse de multiplier les interdits et de manifester son autoritarisme et son oppression sur sa fille (études, mariage). Malika lui oppose une résistance sans merci et violente pour imposer ses aspirations à vivre librement et à faire ses choix. Elle transgresse tous les interdits paternels et arrive à se faire respecter en tant qu’individu et à se faire reconnaitre dans sa singularité déterminée à être un « je » affranchi et reconnu en tant que tel : « J’étais seule à tenir tête. Peu à peu tu n’as plus dit « Tes filles » mais « Ta fille » ! Je sortais d’un féminin informe, j’accédais enfin au plus singulier » (p. 17). La rupture est totale avec son père et vingt-quatre ans après, l’auteure use de l’écriture pour se dire, se dévoiler totalement, combler tous les silences, parler des hommes qui l’ont accompagnée dans son cheminement. Ses écrits prendront le ton de la révolte, de la provocation contre un père ultra - conservateur et traditionnaliste qui l’a royalement méprisée et privée de son amour : « J’écris pour mettre des mots dans ce gouffre entre nous.» (p.21).

Donc, dans son récit autobiographique, Malika Mokeddem » sevrée de l’amour paternel dès son enfance, révèle dans son projet littéraire sa quête de l’amour aux côtés d’hommes qui l’ont accompagnée dans son existence, qu’elle a côtoyés, rencontrés, fréquentés ou aimés en Algérie puis en France et à travers le monde. Dès l’incipit, son récit et son écriture, se veulent comme un trajet qui doit s’accomplir dans la provocation ou dans la revanche provocatrice d’un être frustré, blessé par la vie à l’orée de son existence ; elle interpelle son père pour lui signifier qu’elle a transgressé l’interdiction d’aimer un homme librement dans sa volonté de casser un tabou : « Je t’ai quitté pour apprendre la liberté. La liberté jusque dans l’amour des hommes(…) Tu n’as jamais vu aucun des hommes que j’ai aimés. Car cette liberté-là relève pour toi de la honte, du péché, de la luxure, mon père. Cette vie qui te reste taboue, je veux l’écrire jusqu’au bout. » (p.21)

Cet incipit de « Mes hommes » fonctionne comme un avertissement qui justifie le contenu du projet autobiographique et ses modalités d’écriture, les formes et le contenu de son énonciation : l’écrit, le message autobiographique s’écrira dans le mépris des tabous. Cet écrit a pour premier destinataire son père qui est interpellé continuellement par l’emploi de la seconde personne du singulier « Tu » et le groupe nominal « Mon père » ; il s’agira de lui présenter, lui faire connaître sans retenue morale, sans scrupule aucun, sans pudeur, les hommes qu’elle a aimés dans la profondeur de l’intime. L’auteur veut venir à bout de presque un demi-siècle de séparation, de néant, de vide, de déni, d’exclusion, de silence. Ce livre s’apparente ou peut être perçu par le lecteur comme une bravade, une vindicte, un règlement de compte à l’égard de son père. Elle ne ménagera point ses susceptibilités pour le respect de la coutume, les valeurs ancestrales et les conventions de l’ordre moral et social.

Après cette entrée en matière, quels sont ces « hommes » de Malika Mokeddem dont elle trace le profil et qui l’ont souvent aidé à se construire, à se frayer un chemin dans la vie ? Elle cite :

- Jamil : Une première et tendre l’idylle l’unit à Jamil ; un flirt, à douze ans, dans un espace social où l’éducation condamne la femme à la soumission et où le corps et l’amour sont diabolisés par l’éducation : les mères ressassent à leurs filles, dès le plus jeune âge :

« Il faut que tu aies honte. Tu dois avoir honte. Ne lève pas tes yeux sur les garçons. Sur les hommes. Baisse la tête. Dans la rue surtout. Ne te détourne pas. Si je te parle de honte c’est que tu manques de pudeur (…) La pudeur ? Qu’est-ce-que la pudeur ? L’effacement, l’abdication du corps, de l’être disqualifié ? » (pp. 29-30)

Le discours se fait audacieux pour dire l’amour juvénile (p. 37)

- Âmi Bachir : le conducteur du bus qui la conduit au collège quotidiennement à Béchar ; lui, est heureux pour toutes ses réussites scolaires et est témoin de son amour pour Jamil et dont la complicité est plutôt amicale.

C’est les premiers pas de son affranchissement et elle nourrit de ce fait de grands rêves : quitter sa ville pour faire des études : « J’entends continuer mes études, quitter le désert pour la fac (…) Moi, c’est de ne pas poursuivre mes études, de rester ici qui me tuerait » (p.38). Elle rêve également de rencontrer le grand amour mais dans le Nord et ses froideurs, aux confins neigeux du globe, le rêve d’exil, de départ, de fuite prend toutes ses formes: « Cloîtrée à l’internat, j’observe les garçons avec l’envie d’être loin des noirceurs, des perversions du désert. A l’autre bout du monde. Dans un pays de neige. Dans les bras d’un grand blond » (p. 43).

- Le Docteur Schalles : « un Don Quichotte », une rencontre qui la construit et forge définitivement sa vocation professionnelle. Ce médecin français durant la colonisation exerce son métier en humaniste au sein de la population autochtone colonisée et misérable. L’auteure lui voue alors une grande reconnaissance pour son dévouement et sa générosité ; il provoque son admiration : « L’homme de ma vocation (…), un Don Quichotte venu braver tous les extrêmes du désert. » (p. 59)

- Saïd : la rencontre avec Saïd a eu lieu à Oran, en faculté de médecine. Elle en devient l’amante dans un espace social des années 70 peu propice aux relations amoureuses ; espace où l’on traque, harcèle, châtie les couples libres. Malika Mokeddem ne tient point compte des hostilités du milieu et de ses interdits séculaires. Elle est plutôt fière des progrès qu’elle accomplit au sein d’une communauté puritaine et réfractaire à tout affranchissent de la femme : elle se réalise en aimant librement Saïd, en faisant la conquête de l’amitié d’un autre homme, Mustapha, et en étudiant la médecine. Le discours amoureux est osé, audacieux et empreint d'érotisme. La rupture avec Saïd intervient au moment où elle rencontre un navigateur français qui la séduit : Alain. L’expérience de l’amour avec Saïd, lui permet de se rendre compte surtout qu’il est un homme tenu par les traditions du clan tribal et familial et les normes inviolables de sa communauté kabyle; leur séparation ne la démolit pas vraiment car « Saïd est inhibé par le carcan de la tradition » (p. 75)

Dans ce chapitre, « le goût du blond » (Saïd est blond aux yeux verts), elle proclame sa liberté de croyance en attestant son athéisme, en ne faisant pas le ramadhan, en fumant publiquement dans les amphithéâtres et les restaurants.

- Jean Louis (elle y consacre 2 chapitres): « Le Français qui me fait la cuisine » : M. Mokeddem prend les chemins de l’exil pour poursuivre des études de médecine en France; elle se retrouve à Paris en été 77. Elle y rencontre Jean Louis, un copain d’Alain, enseignant à Polytechnique. En sa compagnie, elle se laisse aller librement à vivre un amour passionné, débarrassé de toutes les contraintes morales et coercitions sociales qui pesaient sur son comportement dans l’espace identitaire : « Loin des réprobations algériennes, à Paris, je découvre cette animalité de l’état amoureux » (p. 95). Elle vit avec Jean Louis un véritable conte de fée et savoure à outrance sa liberté : « Je suis une femme libre. Je vis comme je veux. Où je veux ! » (p.98) ; « Je me saoule de liberté » (p. 103). En 1978, elle épouse Jean Louis et s’installe à Montpellier ; ce mariage va durer dix-sept ans. Avec son mari, elle connait une période d’épanouissement durant laquelle elle accomplit non seulement sa vie de femme et de médecin (obtient un poste de médecin et réussit la spécialité de néphrologue) mais consolide aussi celle de son indépendance ; et elle soutient que : « La liberté passe par le savoir, le travail et l’autonomie financière. » (p.166). Avec Jean Louis, à bord d’un grand voilier, « Vent de Sable », elle parcourt toute la Méditerranée et accoste sur ses plus beaux rivages. Elle se met à l’écriture et découvre ses pouvoirs immenses d’évasion et d’escapade : « J’entrepris un autre voyage, l’écriture » (p.177). Sa vie de couple tourne au tragique suite à sa séparation avec son époux qui l’a trahie aves sa sœur Naïma qu’elle hébergeait chez elle. Elle en est atrocement blessée. La rupture est totalement consommée lorsque l’écriture l’éloigne davantage de son homme ; ils finissent par divorcer pour incompatibilité d’humeur. C’est alors que Malika Mokeddem commence à connaître sa notoriété d’écrivaine.

Il faudrait noter que dans ces deux séquences, le langage de la séduction et de l’amour prend toutes les libertés pour dire la passion amoureuse de la narratrice qui ne met aucun frein au discours du dévoilement, de la transgression, de l’écart ; encore une fois, il s’agit de se livrer dans l’audace, l’impertinence ; il s’agit de lacérer, atteindre l’autre, son père. La narration est traversée de ce fait par de nombreux fragments descriptifs dont la teneur discursive verse dans l’érotisme et l’indécence pour écrire toutes les émotions du corps livré au désir.

- Mustapha : sa relation à Mustapha est celle d’une expérience relevant de l’amitié amoureuse ; c’est le rival de Saïd alors qu’ils sont totalement différents. La narratrice en juge quelques années après pour reconnaître la personnalité si opposée des deux : si Saïd est soumis pieds et poings liés aux décrets inviolables de la tradition familiale et du clan, Mustapha est doué d’une plus grande liberté d’initiative et de décision : « Je suis incapable de choisir entre Mus et Saïd. Trahir qui ? Mus est aussi libre que Saïd est entravé par sa famille. » (P. 119) Supportant mal l’exil, les deux amis se rencontrent pour recréer, reproduire l’ambiance conviviale du pays à travers leur passion commune pour la cuisine du terroir avec ses senteurs, ses saveurs, ses couleurs, sa chorba, son tadjine… 

- Bellal : c’est un photographe à Béchar. Dans son récit mémoratif, la narratrice relate dans un micro-récit une anecdote vécue à 15 ans lorsque qu’elle est sauvée par Bellal d’un lynchage ou d’une véritable vindicte menée par ses agresseurs parce qu’elle ne porte pas de hidjeb un soir de fête (anniversaire du 1e Novembre, 1965). Elle reçoit Bellal dans son service à hôpital de Montpellier ; elle tente de lui sauver la vie trois décennies plus tard.

 Remarque : Ce fait est relaté avec beaucoup de détails et vécu par le personnage Leïla dans « Les Hommes qui marchent » (Paris, éd. Ramsay 1990)

- Tayeb, son frère : Une amitié affectueuse se tisse dès l’enfance entre elle et son frère Tayeb dont elle est l’aînée. En sa compagnie, elle se réfugie au sommet d’une dune de la Barga pour fuir les travaux domestiques qui l’acculaient à un asservissement : « Ma mère avait redoublé ses assauts. Sa détermination à m’incorporer dans sa vie de forçat ne désarme pas (…) Ma résolution est inébranlable. Si je cède, je signe ma capitulation. C’est pour cette raison que je désertais la maison, Tayeb avec moi. » (p.186). Très jeune, Tayeb se soumet à l’influence de sa sœur rebelle ; ils partagent alors une communion d’idées et de comportements qui les rapprochent : «Je lui ai tellement bourré le crâne avec mes rêves démesurés alors qu’il ne parlait pas encore (…) Tayeb a le même caractère irréductible que moi. Des rêves, il en avait plein les yeux. » (p. 192). Elle l’emmène avec elle à Oran ; il finit par partir à Marseille pour s’installer finalement à Amsterdam au moment même où elle rejoint Paris. Il a toujours dit : « Je n’ai qu’une envie, foutre le camp de ce pays de barbares » (p. 194).

D’autres hommes l’ont marquée dans son parcours :

- Son oncle Kadda, « l’instruit de la famille » ; il lui apprend l’amour du livre : « Mon oncle est mon lecteur originel » (202)

- Des professeurs de Français au lycée de Béchar, des coopérants qui se prennent d’amitié pour elle : « Il n’y a qu’avec trois ou quatre professeurs du lycée, des Français, que j’ai de vraies discussions. Ils sont devenus mes parrains, mes copains. Eux aussi me donnent des livres avant de partir en vacances vers le Nord du pays ou en France… » (p.204)     

- Tahar Djaout rencontré à la « librairie Molière » à Montpellier qui lira ses premiers écrits

- Maurice Nadeau, critique littéraire, essayiste et éditeur qui lui lira son premier roman, « Les Hommes qui marchent » et lui prodiguera des encouragements.

- Une grande amitié la lie à Fanette et Jean Debernard, libraires à Montpellier, « librairie Molière ».

- Jean Claude : elle vit une aventure amoureuse épisodique avec Jean Claude, le Canadien.

- D’autres amis à Montpellier : Erica et Gilles, un couple, Mathilde… elle partage avec eux les moments de la vie, ses soucis, son quotidien …

Le texte autobiographique s’achève sur une réflexion sur l’écriture qui ouvre toutes les perspectives à venir pour l’auteur : l’écriture est perçue comme outil de résistance : « L’écriture devient l’espace de toutes les résistances. » (p. 271)

 Comme « dévoyée » et trahie par l’absence fatale de l’amour paternel qui est fondateur durant l’enfance, l’auteur livre et dit ses amours pluriels et passionnés au masculin dans l’outrance, les excès, les indécences du langage. Son discours se veut un défi qui écorche à vif par les mots tout comme elle l’a été dans sa tendre enfance même si elle sait que son message ne pourra point parvenir à son père qui ignore la langue française. Elle clame pathétiquement que l’absence de cet amour du père n’a jamais eu pour elle son équivalent : « Je ne t’ai pas cherché en d’autres hommes. Je les ai aimés différents pour te garder absent. Je suis née à l’amour avec ces hommes-là, mon père. Mais toi, tu ignores jusqu’à leur prénom. C’est pourquoi je veux te coucher parmi eux dans un livre. Tu n’en sauras rien puisque tu ne sais pas lire. » (p. 22)

C’est ainsi qu’exilée à l’aube de son existence par le déni de son père, Malika Mokeddem ne peut s'exprimer que dans les outrances et les extrêmes ; « les confins » sont l’espace tout indiqué et adéquat pour exprimer sa révolte et sa souffrance ; elle est une femme « des écarts et des confins. », écrit-elle. (p. 109)

Mais elle finit par rencontrer son père 24 ans après leur séparation : « Maintenant, je le vois mon père, je vais l’embrasser là-bas, dans mon désert. Il ne cesse de me caresser les mains, de me murmurer « bénédiction », « pardon ». J’aurais préféré qu’il me dise ‘ Je t’aime’ ». (p. 27)