Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 93-95 | Texte Intégral


 

 

Leila Louise HADOUCHE DRIS 

 

Salah Mouhoubi est né à Alger. Diplômé en sciences économiques et en sciences politiques, il a occupé de nombreux postes de responsabilité dont celui de directeur général adjoint du Centre Africain d’Etudes Monétaires à Dakar. De même, il a occupé des fonctions à la Banque d’Algérie. Longtemps chargé de mission à la Présidence de la République, Salah Mouhoubi est actuellement membre du Conseil National Economique et Social.

 

 

De nombreux parents veufs refusent de refaire leur vie après le départ de l’être aimé et se consacrent corps et âmes à leur(s) enfant(s). Ahmed en fait partie. Sa vie, ce haut fonctionnaire de l’état, la consacrera entièrement à son seul et unique enfant : Lamia.

« Avec beaucoup de cran et surtout toute honte bue, Lamia ébranla son pauvre père, Ahmed, en lui annonçant tout de go qu’elle avait trouvé un prétendant sérieux qui l’aimait et qui voulait l’épouser. La nouvelle tomba comme un couperet sur sa tête  dégarnie par l’âge, lui coupant le souffle, étouffant toute réplique, digne d’un père qui s’estimait injustement berné, voire atteint dans son amour-propre. Sa fille, son unique enfant, qu’il avait élevée avec tant de tendresse depuis la mort de son épouse, il y a de cela trois ans, fréquentait, à son insu, un mâle qui, maintenant voudrait la lui prendre à la fleur de l’âge et une licence de droit à terminer» (p. 9)

C’est sur cette annonce que fait Lamia à Ahmed, son père, que s’ouvre Une femme et deux amours. Ce roman raconte l’histoire de ce père célibataire, haut responsable dans un ministère, dont la vie tourne autour de son métier et de sa fille unique. Veuf, depuis peu, Ahmed ne vit que pour Lamia qui le lui rend d’ailleurs parfaitement. Etudiante en droit, la jeune fille est aux petits soins avec son père qu’elle gâte en lui mitonnant de savoureux petits plats. Leurs soirées, Ahmed et Lamia les passent à converser, deviser et rire. La complicité et la tendresse qui les unissent sont indéfectibles jusqu’au jour où Ahmed apprend par sa secrétaire que sa fille est amoureuse et envisage d’épouser le jeune homme qu’elle fréquente. Le ciel s’écroule alors sur sa tête, car Lamia est encore trop jeune selon Ahmed. Plus encore. Après le départ de sa femme, il envisage très mal l’idée d’être privé de nouveau d’un être qui lui tient tant à cœur. Furieux au départ, car il est après Malika, sa sœur, et Nadia, sa secrétaire,  le dernier à avoir été informé de cette décision, il finit par se rendre à l’évidence : sa fille n’était plus un bébé. Soucieux, un tantinet jaloux de ce nouveau-venu qui vient pour lui voler son unique enfant, Ahmed met un point d’honneur à faire sa connaissance. La rencontre entre les deux hommes se fait autour d’un café et Ahmed est plus que jamais rassuré : Lamia ne pouvait faire meilleur choix. En effet, Rabah, jeune médecin, est tout ce qu’il y a de plus recommandable. Fils de bonne famille, il a une éducation des plus convenables. Plus encore. Il promet de faire le bonheur de Lamia. Un seul problème demeure : le jeune couple insiste pour qu’Ahmed s’installe avec eux, une décision que ce dernier est loin d’apprécier. Sa liberté, Ahmed tient à la préserver jusqu’à la fin de ses jours. Le mariage a enfin lieu et Ahmed déploie tous les moyens pour faire de ces noces un évènement inoubliable. Le bonheur de sa fille n’a pas de prix pour lui. Très peu de temps après son mariage, Lamia tombe enceinte au grand dam d’Ahmed qui estime encore une fois cet évènement un peu trop prématuré.  Pourquoi s’encombrer d’un enfant, alors qu’ils sont encore jeunes. Il changera très vite d’avis lorsque Lamia lui annonce la naissance d’Amina, sa petite-fille. Etre grand-père est pour lui la plus belle des choses. Lamia lui a offert le plus cadeau de sa vie : une fille qui porte le prénom de sa défunte épouse.

Une femme et deux amours est un roman sobre, sans artifices. L’auteur annonce dès l’entame du roman le sujet autour duquel se construira l’ensemble de la narration avenir. Il ne s’agit pas d’une histoire d’amour à trois comme le laisse présager le titre. Sans fioriture aucune, il est tout bonnement question d’une histoire humaine, de sentiments du quotidien, de l’angoisse d’un père célibataire qui craint la solitude. Sur le plan du discours, par contre, Une femme et deux amours aborde différents thèmes relatifs essentiellement à la situation sociale, politique et économique du pays. Sans doute la formation d’économiste de Salah Mouhoubi explique-t-elle cette orientation thématique. En effet, le regard acéré de l’homme aguerri à la politique de haute voltige est perceptible au tournant de chaque chapitre et le bilan que dresse l’auteur est sans équivoque : l’Algérie vit une situation critique tant sur le plan social que sur le plan économique. La surpopulation, la saleté, l’incivisme des gens et leur individualisme, la violence, l’informel et la rapine sont autant de raisons qui expliquent cet état de fait. L’après pétrole, la disparition graduelle du travail de la terre, la jeunesse non formée, la dégradation de la recherche universitaire sont autant de questionnements qui taraudent continuellement l’esprit du narrateur. La  crainte d’Ahmed : voire l’Algérie dériver et disparaître dans le gouffre de l’histoire. « L’Algérie est-elle consciente, ou soucieuse, qu’il lui faut  absolument un avenir sinon elle sombrera à jamais dans l’abysse », se-dit-il (p. 98).

Dire qu’Une femme et deux amours est un roman stricto sensu du terme, serait quelque peu erroné. Il s’agit davantage d’un essai, d’un nouveau chapitre dans l’analyse socio-économique que fait Salah Mouhoubi dans les nombreux essais qu’il a rédigés (Cf. Bibliographie). En effet, l’auteur semble se servir de l’histoire qui lie Ahmed à sa fille comme prétexte pour se prêter à une nouvelle  analyse de la situation économique de l’Algérie.