Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 85-89 | Texte Intégral


 

 

Leila Louise HADOUCHE DRIS

 

Amin Zaoui est né en novembre 1956. De 1984 à 1985, il enseigne à l’université d’Oran, au département d’arabe. De 1991 à 1994, il dirige le Palais de la Culture et des Arts de la ville. De 2002 à 2009, il dirige la Bibliothèque nationale d’Algérie. En 2009, il intègre le conseil de direction du Fonds Arabe pour la Culture et les Arts en tant que membre.

 

 

« Vous livrez-vous à cette turpitude que nul parmi les mondes, n’a commise avant vous ? Certes, vous assouvissez vos désirs charnels avec les hommes au lieu des femmes. Vous êtes un peuple outrancier » (Coran 7/80-81). Tels sont les propos de Lot à l’encontre de son peuple lorsque celui-ci commit le péché de l’homosexualité. L’Homosexualité, la pédophilie et l’inceste sont des sujets tabous dans les sociétés musulmanes, or ils sont bel et bien d’actualité. Amin Zaoui ne craint pas de choquer en en parlant ouvertement.

Les Arabes disaient : « Les poèmes les plus exquis sont ceux du mensonge ». C’est sur cet adage populaire qu’Amin Zaoui annonce l’entame de son roman. Mentir, jouer, réordonnancer le monde pour mettre en place un monde autonome et en jouir, n’est-ce pas là une attitude propre à l’enfant mais aussi la façon dont Freud définit la création littéraire?  De même que l’activité fantasmatique adulte prend le relai de l’activité ludique infantile - l’adulte « fantasme au lieu de jouer » -, de même  l’écrivain reconduit, par son « créer » propre, le geste même de la création ludique. C’est ce que nous enseigne le père de la psychanalyse. C’est aussi l’impression qui se dégage de la lecture de Festin de mensonges, un roman qui se construit tout autour des souvenirs du narrateur, Kouceila, ou doit-on dire de se

Amin Zaoui est né en novembre 1956. De 1984 à 1985, il enseigne à l’université d’Oran, au département d’arabe. De 1991 à 1994, il dirige le Palais de la Culture et des Arts de la ville. De 2002 à 2009, il dirige la Bibliothèque nationale d’Algérie. En 2009, il intègre le conseil de direction du Fonds Arabe pour la Culture et les Arts en tant que membre.

« Vous livrez-vous à cette turpitude que nul parmi les mondes, n’a commise avant vous ? Certes, vous assouvissez vos désirs charnels avec les hommes au lieu des femmes. Vous êtes un peuple outrancier » (Coran 7/80-81). Tels sont les propos de Lot à l’encontre de son peuple lorsque celui-ci commit le péché de l’homosexualité. L’Homosexualité, la pédophilie et l’inceste sont des sujets tabous dans les sociétés musulmanes, or ils sont bel et bien d’actualité. Amin Zaoui ne craint pas de choquer en en parlant ouvertement.

Les Arabes disaient : « Les poèmes les plus exquis sont ceux du mensonge ». C’est sur cet adage populaire qu’Amin Zaoui annonce l’entame de son roman. Mentir, jouer, réordonnancer le monde pour mettre en place un monde autonome et en jouir, n’est-ce pas là une attitude propre à l’enfant mais aussi la façon dont Freud définit la création littéraire?  De même que l’activité fantasmatique adulte prend le relai de l’activité ludique infantile - l’adulte « fantasme au lieu de jouer » -, de même  l’écrivain reconduit, par son « créer » propre, le geste même de la création ludique. C’est ce que nous enseigne le père de la psychanalyse. C’est aussi l’impression qui se dégage de la lecture de Festin de mensonges, un roman qui se construit tout autour des souvenirs du narrateur, Kouceila, ou doit-on dire de ses fantasmes enfantins, qui se remémore cette envie insatiable qu’il avait alors qu’il était âgé de douze, treize ou peut-être quatorze ans (on ne le sait pas vraiment) de faire l’amour à des femmes beaucoup plus âgées que lui, des femmes qui ont parfois l’âge de sa mère.

Né dans un village perdu de l’Algérie des années 60, Kousseila est issu d’une famille de chorfas, dignes descendants du « sang pur et noble du Prophète » (p17). Il est aussi un enfant maudit, une créature satanique, car il est né gaucher, une excuse dont il se sert, tout au long de son récit, pour expliquer ses mensonges et ses dérives. « Je suis né menteur », ne cesse-t-il de répéter à l’intention du lecteur, une façon de se soustraire aux conséquences de ses actes. Sans nouvelles de son époux parti on ne sait où depuis bien longtemps et seule avec son fils et ses six filles, Hadile de son vrai nom Zohra, sa mère se retrouve obligée, en vertu d’une vieille coutume berbère, de prendre son beau-frère, Houssinine, ou  Hô Chi Minh, pour époux. Cette union, Kousseila, ne semble pas l’apprécier. Plus encore, elle est à l’origine de sa débauche. Le narrateur adore lire Hugo, Flaubert, Baudelaire, Menfalouti ou encore le Coran, une passion qui lui viendrait, selon sa tante, de son père. Mais au-dessus de tout, il aime les femmes mûres qui ne sentent pas le sang des menstruations, les femmes qui fautent. Il ressent à leur égard un appétit insatiable, une envie violente pour leur « chair ridée, plissée, sillonnée, fatiguée par le plomb des années, et  en  même  temps  parfumée  par  toutes  sortes  d’histoires  fantastiques» (p. 85), combien de fois  l’envie  lui vient-elle de dévorer leurs corps fatigués par l’âge et par le temps. Et, ces femmes se succèdent dans la vie de Kousseila.

Louloua, sa tante maternelle, la sœur jumelle de sa mère, la femme la plus importante dans sa vie, mais aussi le premier amour de son père. Cette « poétesse, audacieuse, folle, prophétesse et courageuse » (p. 67) est la première femme qui lui offre son corps. Faire l’amour avec elle était pour lui, disait-il, « comme prendre, pour la première fois, un verre d’un bon vieux vin » (p.30). Plus encore. C’est celle qui lui montre que le chemin de Dieu passe droit entre les caresses et les câlins  des bras tremblants d’une femme sexagénaire ou septuagénaire. Mme Loriot, la femme de son maître de français, celle qui lui permet de découvrir que les femmes portent des slips et qui lui fait l’amour sans vergogne sur son lit pour ensuite lui offrir une boite de chocolat. Cécile, la sœur franciscaine responsable de la bibliothèque du couvent qui n’hésite pas un instant à rompre son vœu de chasteté pour s’offrir à lui au milieu d’une vieille réserve où s’entassent pêle-mêle, vieux journaux, magazines religieux, livres, pieds de micros et autres vieilleries. Vient ensuite Douja, une autre sexagénaire, que le narrateur a rencontré alors qu’il était pensionnaire à Tlemcen. C’est à elle que revient le mérite de lui avoir appris à fumer sa première cigarette et à boire sa première gorgée de bière. Pour finir, Soundous, la prostituée israélite que Kousseila rencontre un jour dans un bordel. Avec elle, il apprend enfin ce qu’est faire l’amour à une femme, « sans peur ni sentiment de remords » (p. 176)

Tout comme La chambre de la vierge impure, Festin de mensonges est un roman assez déconcertant tant par rapport aux thèmes qu’il aborde que dans la façon dont cela est fait. En effet, dans les deux romans, sexe et religion se côtoient tout au long du récit rétrospectif du narrateur rendant la lecture de certains passages quelque peu déstabilisante : l’auteur n’a visiblement pas peur de choquer. L’écriture littéraire est, par définition,  un acte singulier et spontané qu’il serait ardu de soumettre à un modèle standard de lecture. En prenant appui sur les apports de la narratologie contemporaine et de l’analyse du discours, il est néanmoins aisé d’établir une poétique de l’écriture d’Amin Zaoui compte tenu de la similitude des deux romans.

Commençons par le titre. Pour résumer la position contemporaine de la critique, le titre est le visage externe du roman, sa structure d’appel. A en juger par le nombre d’allusions aux  mensonges et à  la  jouissance  qui  en  découle dans le récit de Kouseila (p. 94, 95, 115, 117, 176), Festins de mensonges est un titre savamment choisi en ce sens qu’il exprime parfaitement la propension démesurée du narrateur au mensonge. « Je mentais. Je trouvais un immense plaisir à mentir. (…) Le mensonge est mon royaume », ne cesse-t-il de répéter. Cette similitude titre/contenu ne s’appliquent, par contre pas, à l’ensemble des titres choisi par l’auteur pour annoncer les douze (12) chapitres que compte le roman.

Continuons par la forme. Comme n’importe quelle écriture, celle d’Amin Zaoui a ses caractéristiques formelles et stylistiques. D’abord, l’hétérogénéité linguistique. Amin Zaoui est professeur d’arabe et cette  identité  culturelle  transparait  nettement  dans  le  texte. En effet, en plus  des  nombreuses références et allusions à la littérature arabe que compte le récit, il faut noter la présence de termes en arabe, voire de phrases entières. Le maintien du sens originel que la traduction en langue française aurait pu éventuellement dénaturer semble expliquer l’intégration de ces différents emprunts linguistiques. Prenons à titre d’exemple, ce passage de la page 92 dans lequel le narrateur parle du désert en termes de « Quart-vide » pour ensuite traduire «el robe el khali », ou encore lorsqu’il dit avoir appris la moitié du Coran ainsi que la célèbre « alfiyate ibn Malik » (p. 78) que l’auteur traduit en bas de page en ces termes : Mille vers résumant toutes les règles, exceptions et nuances de la grammaire arabe. Ensuite, l’élaboration poétique de certains passages de la narration. En effet, sans doute pour transcender une certaine émotion, l’auteur se prête à des exercices de versification (p.12, 41, 43). Pour finir, la typographie. Certains mots ont une typographie particulière, l’auteur semble vouloir les charger d’un sens particulier, certaines phrases sont mises entre parenthèses ou en italiques, c’est le cas lorsque le narrateur interrompt son récit pour s’adresser directement aux lecteurs et leur annoncer la bonne foi des propos à venir (p. 148) ou réclamer leur indulgence face à la multitude de mensonges que compte son histoire (p. 161). Pour ce qui est du style, force est de constater qu’il est décapant, souvent redondant, parfois  même  sarcastique. La  narration  peut  être emphatique et elliptique à la fois. Le jeu avec les noms propres révèle un véritable goût pour l’altérité pour ne pas dire une dénégation totale de la nomination. (« Qu’importe », est l’expression qu’utilise souvent Kousseila lorsqu’il parle de ses conquêtes ou tente de se souvenir de leur prénom.)

Pour  finir, comme La  chambre  de  la  vierge  impure, Festin  de  mensonges est un texte éminemment intertextuel. L’auteur y fait allusion à des évènements historiques tels que ceux du  20 juin 1965 qui coïncide avec le premier coup d’état militaire contre le premier pouvoir de l’Algérie indépendante ou encore la guerre israélo-arabe des six jours de juin 1967. De même pour les chantres de la littérature arabe et universelle que l’auteur sollicite pour allonger la liste des auteurs que son personnage dit avoir lus.