Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 81-84 | Texte intégral


 

 

 

Leila Louise HADOUCHE DRIS

 

Rachida Titah est enseignante universitaire à la retraite. Elle est aussi membre d’Amnesty International.

 

 

Les mariages mixtes donnent parfois lieu à des mésententes et des conflits lorsqu’ils ne mènent pas à l’éclatement du noyau familial. Rachida Titah nous en donne un exemple aux travers de l’union d’un algérien et d’une russe que tout a fini par séparer.

« Assia descend l’escalier, lentement, à pas hésitants, comme pour ne pas déranger le silence… Quelques marches plus bas, elle distingue une forme inhabituelle au bas de l’escalier(…). Intriguée, elle poursuit la descente et, croyant reconnaitre une forme humaine étendue dans une position étrange, une partie sur les dernières marches, l’autre sur les dalles du vestibule, elle se force à descendre plus vite les marches qui l’en séparent. Maintenant toute proche, Assia porte lentement les mains à son visage, les yeux écarquillés, la bouche grande ouverte sur un cri qui ne sort pas. Son mari est là, par terre, la tête en bas, le visage caché par un bras, les jambes bizarrement repliées. Elle se sent hors du temps, l’esprit figé, sans idées, sans sentiments, immobile, debout près du corps rigide, manifestement sans vie » (p. 9)    

C’est sur cette tragédie que s’ouvre le roman : la mort accidentelle de l’époux d’Anastasia, rebaptisée Assia par Rania, amie fidèle et cuisinière. L’histoire se déroule à la fin des années quatre-vingt et le début des années quatre-vingt-dix, et a pour théâtre la ville d’Alger. Un couple mixte, jadis heureux et uni, sombre dans l’indifférence et l’incompréhension. Plus rien ne les unit : leur vision du monde, leurs sentiments, leurs appréciations, leurs jugements et leurs objectifs sont désormais diamétralement opposés. 

Venue de Leningrad à Moscou pour présenter, à l’ambassade d’Algérie, ses condoléances suite au décès du président Houari Boumediene, une façon pour elle dit-elle de manifester son soutien à un peuple et une nation que son défunt père appréciait tant, Anastasia sympathise avec un groupe d’étudiants algériens tous venus pleurer le père de la nation celui à qui ils devaient leurs études supérieures à l’étranger. Avec son groupe de copines, Anastasia décide de retrouver ses nouveaux amis, le lendemain, dans un café de la ville. C’est   là  qu’elle  rencontre  Mounir qu’elle prénomme « Yeux de velours » (p.12), boursier de l’institution  militaire. Très  vite, Assia tombe sous le charme de sa gaieté et de son intelligence. Les deux jeunes gens se fréquentent et se découvrent. Assia n’hésite pas même à apprendre l’arabe, cette langue qui la ravissait tant elle et ses copines quand elles entendaient Mounir et ses amis parler entre eux. « Tout semblait aux uns et aux autres, concernant leurs us et coutumes, à la fois étrange et merveilleux » (p. 15). Petit à petit Assia s’attache à Mounir, «cet homme venu d’un monde totalement étranger en même temps que familier cependant, du fait des souvenirs de ce que lui avait aussi raconté son propre père » (p. 15). Assia et Mounir, que beaucoup de choses humaines, politiques et historiques rapprochent, se marient mais doivent maintenir leur union secrète tant que Mounir ne s’était pas libéré de son engagement envers l’institution militaire qui avait financé sa formation en U.R.S.S. Nadia, leur fille aînée, naît en Russie et comme elle ne peut porter le nom de son père, le couple trouve en la personne de Salim, chef d’une grande entreprise nationale et ami fidèle de Mounir, un père de substitution. Rentré à Alger, le couple s’installe dans un appartement cossu du boulevard Zighout Yousef. A cette époque naissent Thania et Asma, c’est aussi le début de la descente aux enfers pour Assia. Mounir, dont la situation professionnelle ne s’annonce pas

aussi prometteuse qu’il le pensait, culpabilise Assia et ses filles l’amenant à retarder la reconnaissance de son mariage et la mise en conformité de l’identité de ses deux aînées et cette Algérie qui l’a tant charmée physiquement par la beauté de ses paysages et l’éclat de son soleil devient petit à petit la source de ses plus grandes joies et de ses plus grandes souffrances aussi. Plus rien ne va dans le couple qui a perdu l’essence même de sa vie commune, « les grandes idées qui les avaient rapprochés semblaient à présent oubliées, voire rejetées » (p. 43). Les malentendus se succèdent notamment concernant le nouveau mode de vie de Mounir et la violence devient le lot quotidien d’Assia. Mounir est de plus en plus distant, indifférent. Délaissée, étrangère sous son propre toit et même dans le cœur de la dernière de ses filles qui l’accuse d’être la cause du déséquilibre de la famille, Assia est obligée d’affronter un monde masculin et   une  belle-famille  qui  lui  sont  entièrement  hostiles (elle  est  même  suspectée  d’avoir poussé son mari dans les escaliers). Sa solitude ne lui pèse pas autant que le fait de taire la nature  de  sa  relation  avec  Mounir  et   le  fait   qu’il  est  le  vrai  père  de  ses  filles. Pour rompre l’isolement, Assia se consacre entièrement à ses filles et se fait de nouveaux amis parmi lesquels  Zhira, Nadra et Abdel avec qui elle discute de musique et de théâtre. Tous les moyens sont bons pour Assia de parfaire sa connaissance de cette culture algérienne dans laquelle baignent ses filles. La jeune mère tente de s’occuper tant bien que mal en se consacrant notamment à la photographie, l’un de ses hobbies. 

Il est vrai que le roman aborde différents thèmes tels que le terrorisme et la condition de la femme dans une société jugée obsolète et machiste, mais à travers l’union mixte d’un algérien et d’une russe, c’est bien le choc des cultures et des civilisations dont il est question ici. D’une façon incisive et juste, Rachida Titah semble rejeter ce type d’union, tout au moins interroge-t-elle la raison qui préside au choix d’une telle union, impression qui se confirme lorsque l’on lit le titre, un titre interrogatif et sans aucun doute très énigmatique si l’on se réfère à l’origine grecque du prénom Anastasia qui signifie « née une nouvelle fois ». En effet, l’amour ardent qui unit Anastasia et Mounir au début de leur relation laisse place, alors que les années passent, à l’incompréhension, l’incertitude, la trahison (Assia apprendra à ses dépends le jour du décès de ce dernier que Mounir s’était remariée avec une compatriote) et même la violence. Le charme et l’enthousiasme des premiers temps muent en une profonde remise en question, voire un regret. Anastasia refuse de devenir une épouse « potiche » (p. 42) soumise au bon vouloir d’un mari plus entrain aux mondanités qu’à ses obligations familiales. Elle se rebiffe et s’insurge, revendiquant son droit d’exercer une activité professionnelle qui soit compatible avec sa formation et ses compétences.

La particularité principale du roman reste l’anachronie narrative. En effet, le roman se présente sous deux formes temporelles distinctes. D’une part, le présent. Il regroupe différents moments : le décès de Mounir, l’arrivée de la famille et des amis suivie de celle des trois filles, la scène entre Assia et sa cadette et enfin les obsèques de Mounir. D’une autre part, le passé. En effet, une fois écartés la scène introductive qui met en avant le décès accidentel de Mounir et les quelques descriptions sur les moments qui suivent l’annonce du décès et l’arrivée des gens au domicile mortuaire, le plus gros de la narration se tisse à partir des souvenirs d’Anastasia, souvenirs multiples que le moindre évènement ou parole restaure dans la trame narrative comme un récit à part entière. Ce passé, tantôt refuge pour Anastasia car il lui permet d’ «échapper au présent » (p. 31), tantôt source de douleur car il éveille les « blessures » (p. 106), ne vaut qu’en relation au présent qu’il éclaire. Cette narration du passé devient dans le roman un acte au présent par lequel la narratrice, en l’occurrence Anastasia, reconstruit les causes ou au moins l’état de son état. Les souvenirs s’insèrent dans le présent comme un signe double : celui d’un temps révolu et celui de sa reviviscence par la mémoire.