Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des cahiers

Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 75-80 | Texte Intégral


 

 

Faouzia BENDJELID

 

Merahi Youcef est né en 1952 à Tizi-Ouzou. Diplôme de l'Ecole Nationale d'Administration (Alger). Poète et journaliste. Actuellement, il est secrétaire général du Haut-Commissariat à l’Amazighité (HCA).

 

Je brûlerai la mer est un roman social qui évoque la vie de simples citoyens dans un quartier populaire et historique d’Alger, Belcour. Le lecteur peut ainsi suivre l’itinéraire de Amar Boum’bara de 1962 à nos jours (déformation de « bon débarras », patronyme hérité de l'état civil colonial). La trame évoque, en quelques épisodes, la vie du personnage et de sa famille à travers le choix de quelques évènements qui pèsent sur leur existence. L’ancrage référentiel de l’histoire s’inscrit dans une périodisation allant de l’indépendance avec l’exode des pieds noirs et l’occupation des biens vacants à la période actuelle, celle de la mal vie, le malaise social et du désir de quitter le pays, de brûler la mer en quête d’un espace paradisiaque en passant par les années de braises, celle du déferlement d’un terrorisme sanguinaire sur l’Algérie dans les années 1990.

Le roman se structure en chapitres courts et indépendants (27 plus un épilogue) donnant un aspect fragmenté à la fiction qui reprend les moments essentiels du parcours d’Amar. Ils constituent des unités narratives portant un titre représentatif, de façon dénotative ou connotative, unique instance d’énonciation ; ces titres sont : De sa personne, vive l’indépendance, de la trahison du père, De la réalité, la mort de la grand-mèrel’école buissonnière, la fumerie, l’assassinat de Kenza, à la mosquée, la mort du père, Ses potes, Lydia, la fleur du mal, Akli Z’yeux bleus se casse ….

A l’indépendance, Amar occupe avec sa famille l’appartement des Fernandez au sixième étage d’un immeuble à Belcour alors qu’il n’a que dix ans. Ses études ne sont pas brillantes car il n’y montre aucun intérêt. Physiquement disgracieux, difforme, non avantagé par la nature, il développe un complexe d’infériorité et se plait dans la solitude et cultive le retranchement. A l’école, il est le souffre-douleur de ses camarades qui le persécutent à cause de l’étrangeté de son patronyme (à l’origine : Amar Aït Méziane) et sa laideur : « A l’école, ce fut pour lui un enfer. Boum’Bara a vécu le chemin de croix que lui ont fait subir ses camarades de classe » (p.8). « D’une « timidité maladive » et « introverti », il subit les sarcasmes du quartier et du voisinage, « victime expiatoire d’une société en mal de méchanceté. » (p.8), société où sévissent les inégalités, la corruption, la violence, le mal-être de jeunes, la prostitution, la drogue, l’oisiveté, les excès de la bigoterie et le désir de partir (de brûler), la dégradation de la vie quotidienne… Devenu employé de mairie (il compte les naissances et les décès), sa mère finit par lui choisir une épouse, Zoubeïda, qui lui donne des enfants et s’avère soumise et totalement dévouée. Il arrive à mener une double vie avec Rachda, une prostituée devenue sa maîtresse comme il connaît des aventures charnelles passagères (Lydia). Au cours de sa vie, il est marqué par la mort de sa grand-mère alors que celle de son père, autoritaire, tyran et d’une grande sécheresse, ne l’affecte point. Blessé par les autres et la vie, il finit par cultiver l’indifférence et s’y retrancher farouchement : « Il est Amar Boum’Bara, né pour passer entre les mailles de la vie comme une anguille. Rien ne transparaît en lui (…) Il veut rester de glace. De plomb. De fer » (p48).

Cependant, il écrit, il note sur un calepin, des fragments de phases, des mots où exprime ses impressions, ses émotions ou un avis sur son vécu, sur les faits qui le révoltent ou le déstabilisent ; des moments de dévoilement : « Il lui arrive de griffonner, par-ci par- là, pour exprimer son mal-être. (…) Boum’ Bara n’a jamais fait lire à quiconque ce qu’il appelle ses élucubrations » (p.7). « Une vie qui ne l’accroche pas du tout (…) Ecrire l’amuse et le défoule » (page 7).

Amar évolue dans un groupe tout aussi marginalisé que lui, « ses potes », tous produits de l’exode rural : Boualem, Mezmiz et Akli Y’bleus. Ce groupe se crée au gré des hasards. Ils se retrouvent dans labri de Boualem, un conteneur acheté à un « douanier véreux », au port, au bord de la Méditerranée ; ils fument des joints, s’enivrent de vin rouge et apprécient la fréquentation de prostituées : « Amar n’est réellement dans son élément qu’au moment où il rejoint ses potes, aussi dingues que lui. Le temps d’une sépia. D’une beuverie. D’un joint. » (p.59). C’est Akli qui pense à l’exil : « Il n’y a pas de pays qui s’appelle l’Algérie dans mon esprit. Je vais brûler cette putain de mer un jour ou l’autre. » (p.122). Il finit, effectivement par quitter Alger ; il s’installe confortablement à Paris où il est rejoint pour quelques jours seulement par ses amis. Pris par le mal du pays, ils déchantent tous, ils retrouvent leur refuge et leurs habitudes à Alger.

Les personnages, leurs quêtes et le rituel d’une amitié virile

Le récit est avant tout l’histoire d’une amitié qui se tisse, qui se forge, qui se renforce continuellement entre les quatre personnages. Ils vivent et se soumettent à un rituel qui les rapprochent de plus en plus créant entre eux harmonie et communion : ils se retrouvent la vieille de chaque week-end. Au-delà de leurs fêlures et des difficultés de leur vécu respectif, ils se construisent ainsi des moments de bonheur irremplaçable dans une convivialité sereine et amicale dont les liens sont indéfectibles. Ils partagent les mêmes passions et la même origine sociale : des gens simples du peuple que de fortes affinités conviviales rapprochent. Tous les quatre ont en partage la « lassitude », le « dégoût » « une overdose de mal vie et de refoulements » (p.60) qu’ils noient dans l’alcool, la drogue et leurs frasques. Leur quête est à la mesure de leur idéal et perception philosophique de la vie :

« La nuit a entamé sa lente descente sur une mer qu’ils sentent proche. Une mer qu’ils portent en eux. Cette soirée, comme à chaque veille de week-end, doit être la leur. C’est une règle partagée depuis des années. Non par égoïsme. Mais par philosophie de la vie. Le quatuor n’aime pas le mélange. » (p.57)

Boualem

est un pêcheur, amoureux de la mer Méditerranée; « Boualem veut vendre ses sardines, ramasser un peu de sous et les dépenser sans rien demander à quiconque. C’est cela son crédo » (p.89) Quête réalisée (compétence : pouvoir faire, savoir-faire et vouloir faire) ; son rêve", son projet à venir est d’avoir un chalutier qu’il baptisera « Beau Rivage».

Akli Z’yeux bleus

. Renié par sa famille, il décide de s’exiler en France, contrée où, pour lui, il fait bon vivre, où il y a la richesse ; sa quête se réalise ; il a la compétence du vouloir faire et celle du pouvoir faire. Sa beauté physique est un adjuvant non négligeable. Il quitte le pays grâce à une de ses conquêtes, Lydia, patronne d’une grande boîte de Communications, femme qui a réussi dans les affaires : « C’est Lydia (…) qui va m’aider à franchir … à couper la mer … Aller au pays des euros. Ici, on crève. Je ne suis pas un harrag. Lydia a le bras long… » (p.54)

Amar :

il n’a aucune ambition, ne formule ne prévoit aucune quête : « il veut juste suivre le sillon de sa vie ». (p.105) Il représente le type de l’anti - héros, voire un personnage de l’absurde : «Il n’éprouvait que du cynisme, de l’indifférence et de la nausée pour la vie. Il est venu à la vie sans atouts, il en repartira les mains vides. » (p.41) « Aach ma k’seb, mat ma khella ». Amar griffonne souvent ce dicton qui confine au fatatlisme. » (pp. 41-42).

Mezmiz

rêve de posséder un toit et fonder une famille et de retourner donc dans son village natal. C’est ce qu’il fait ; l’épilogue nous informe sur la réalisation de sa quête (juste après son retour de Paris)

Une thématique récurrente

La violence terroriste des années 90

La bigoterie (en religion)

La condition féminine : la représentation de la femme comme mère respectable, comme épouse soumise et « corvéable», comme prostituée (Rachda), comme volage, sans scrupules et libertine (Lydia, La Fleur de mal), comme victime de la barbarie intégriste (Kenza et Katai, deux fillettes)

La dégradation de l’espace social et l’effondrement de la vie et de l’environnement (processus de dégradation de l’immeuble, du quartier)

La marginalisation de l’individu, sa désocialisation par la précarité des conditions de vie

La démystification de l’héroïsme, du révolutionnaire (si Abderrahmane et Aliouat, le kouache)

Le discours islamiste (fragment d’un sermon) et son contre discours

Les procédés d’écriture : les ressources de l’écriture fragmentée et création littéraire

Humour et dérision (la voix de l’auteur)

Le grimoire d’Amar, ses écrits, son calepin : beaucoup de fragments

Proverbes et maximes issus du terroir

L’intrusion régulière dans le texte de l’Arabe populaire et du berbère.

Des néologismes : « bibonvilliser, rictuser, talibaniser…

Réemploi de fragments poétiques d’auteurs, des emprunts en titres de chapitres: Algérie, Capitale Alger (poème d’Anna Greki), La Lydia, La fleur du mal, (recueil de Baudelaire, fragment au fém. sing., une transformation).

Poésie libre, fragments de chansons (Dahmane El Harachi et Meskoud)

Syntaxe le la phrase hors normes

Finalement, dans son apparente simplicité, le roman de Youcef Merahi recèle toute une stratégie de l’écriture fragmentée et du récit déconstruit. Le ton choisi est celui de l’humour, la dérision et la dénonciation.