Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 71-74 | Texte Intégral


 

 

Leila Louise HADOUCHE DRIS

 

Adlène Meddi est journaliste et rédacteur en chef d’El Watan Week-end.  Très engagé, il cofonde le groupe de contestation Bezzzef (assez). Il organise régulièrement des manifestations pour protester contre le malaise de vivre d’hommes et de femmes qui voient leur échelle de valeur bouleversée dans un pays ou toute manifestation publique est bannie.

 

 

Dans son rapport mondial 2011 sur les droits de l’homme, le département d’état américain épingle l’Algérie sur le dossier de la corruption. Ce n’est malheureusement pas la première fois que le département d’Hillary Clinton fait ce constat : la corruption mine le pays en dépit de toutes les mesures prises pour y mettre un terme. Journaliste à El Watan, Adlène Meddi aborde la question.

L’Algérie est un pays où l’espoir ne peut exister, où la magouille est omniprésente et ou la liberté d’expression est sacrifiée sur l’autel de la raison d’état : tels sont les constats auxquels parvient le lecteur en refermant La prière du maure, second roman d’Adlène Meddi, paru en 2008. Ce roman qui a pour théâtre la ville d’Alger des années 2000, est un roman noir, voire défaitiste, un roman où plane l’odeur du sang et où la mort se lit à toutes les strates de la narration. C’est l’histoire de Djo, de son vrai nom Djoudet Malakout, commissaire à la retraite qui, pour éponger une dette, enquête sur la disparition d’un jeune homme de vingt ans, issu d’un milieu défavorable et qui travaillait comme receveur de bus sur la ligne Alger-Zeralda. Orphelin, veuf, en froid avec son fils unique, ingénieur en informatique et gérant d’un cybercafé à Oran, Djo est un homme entêté et pugnace. A l’affut de la moindre information susceptible de l’aider à lever le voile sur la disparition suspecte du jeune homme, il va jusqu’à réactiver ses réseaux et contacter ses anciens indics parmi lesquels Zedma, ancien émir repenti à qui Djo doit d’être en vie. Persuadé qu’il ne s’agit pas là que  d’une simple disparition et que la situation est bien plus importante qu’elle n’y paraît, Djo persévère et se retrouve très vite imbriqué dans une affaire louche, sombre et aux multiples ramifications où il est question des services spéciaux, des différentes factions du régime et autres hauts services de sécurité. En effet, alors qu’il avance dans ses investigations, Djo apprendra que le jeune qu’il recherche a étrangement disparu la nuit même où est retrouvée, assassinée dans sa voiture, Madina, la fille de Hassan Lakamout, surnommé « structure », une grosse pointure du pouvoir algérien, pour ne pas dire le pouvoir lui-même. Les dés sont pipés, Djo le sait, mais c’est trop tard : il se doit d’aller, au risque de sa vie dont il payera d’ailleurs le prix, au terme de son enquête.

Classer La prière du maure uniquement dans la catégorie « polar » serait limiter la spécificité narrative de ce roman ô combien captivant aux seuls critères identificatoires du genre. Adléne Meddi reconnait, il est vrai, avoir emprunté des codes au polar pur et dur pour explorer seulement, dit-il « l’obscur, la marge, ce que les historiens ne retiendront pas : ce que la guerre fait aux hommes ». Cependant, bien des aspects de la narration font de ce roman, tantôt roman politique, tantôt roman noir ou encore thriller ou document- fiction, un roman à maints égards fort intéressant pour l’analyse.

Du point de vue du discours, différents thèmes sont abordés par La prière du Maure. L’auteur revient sur les années de braise que connaît le pays, sur les raisons qui ont conduit à ce désastre. Il nous invite dans les arcanes d’un pouvoir obscur où tous les coups sont autorisés. Il dépeint avec une acuité remarquable l’Algérie de la corruption, des trafics en tout genre, des bars, des proxénètes, des boites de nuit, mais aussi l’Algérie des bains de sang, du désespoir, de la peur, de l’angoisse et de la mort. Le discours est sans détour, très souvent percutant. L’auteur passe aisément du style soutenu à l’obscénité la plus crue, parsemant le récit de l’évolution des évènements d’envolées poétiques et d’insultes. La cruauté et la poésie, la haine et l’amour, le sexe et la mort se côtoient intimement tout au long de la narration. L’auteur ne craint visiblement pas de choquer et il ne choque pas, tout au contraire : la description des réalités crues est l’une des forces de ce roman.

Du point de vue narratif maintenant, quelques aspects sont intéressants à signaler parmi lesquels le rapport qu’entretient l’écriture avec l’espace et le temps. Si l’on en juge en effet par les dates et les horaires apposés en ouverture de chaque chapitre, répartition qui confère au roman cela dit au passage l’aspect d’un journal intime, le plus gros des faits relatés s’étalent sur 72 heures, du 4 février au 6 février, date à laquelle « Structure » et Djo sont assassinés, le premier par des morsures de vipères et le second d’une balle dans la tempe. Le temps est à la fois figé et interminable. Les minutes deviennent des heures, les heures des journées et le passé s’invite régulièrement dans la mémoire des personnages pour  leur  rappeler  le  temps qui passe. Le  narrateur  a une grande faculté d’ubiquité. Il raconte des scènes qui se déroulent au même moment dans différentes villes ou pays, un montage qui donne au lecteur l’impression de voir un film plutôt que celui de lire une histoire. Ainsi le narrateur raconte-t-il, au détail temporel près, ce qui se passe à Alger, à Tamanrasset et à Jérusalem-est.

Autre particularité : la description. La ville d’Alger est décrite dans ses moindres impasses et ruelles. L’auteur ne fait l’impasse sur aucun détail, nom de rue ou sigle. Glauque et fantasmagorique, elle est humanisée pour ne pas dire déshumanisée. En effet, la ville blanche, belle et sombre à la fois, est un tombeau à ciel ouvert, une souricière. Comme une ogresse, elle engloutit tous ses enfants.

La prière du Maure, ou La prière du mort ?  La réponse va de soi lorsque l’on sait la signification de l’oxymore « mort-vie » qui désigne l’abstraction allégorique du concept de mort-vivant dans les jeux de rôles médiévaux fantastiques. Ce dernier roman d’Adlène Meddi est à lire, selon nous, de deux façons. D’une part, comme l’écriture de l’histoire d’une ville, par extension d’un pays, qui se meurt sous le poids de l’injustice et de la corruption. D’autre part, comme le cri du cœur de toute une jeunesse désabusée qui espère un changement réel dans la gestion du pays. Ce roman est plus que jamais d’actualité alors que le monde arabe aspire à plus de liberté