Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 67-70 | Texte Intégral


 

 

Leila Louise HADOUCHE DRIS

 

Rafia Mazari est native de Tlemcen. Elle réside à Oran où elle exerce le métier de médecin ORL

 

 

On ne compte plus le nombre de candidats à l’immigration clandestine qui quittent leur pays en quête d’une vie meilleure sous des cieux plus cléments, de même qu’on ne compte plus les cadavres anonymes qui viennent s’échouer sur les plages. La « Harga », un thème d’actualité qui  dit  bien l’ampleur des souffrances sociales. Rafia  Mazari nous en donne  ici une  version bouleversante, mais Ô combien vraie.

Visa pour mourir est le dernier roman en date de l’auteure. Paru en 2008, le roman à pour théâtre la ville d’Oran. Il s’agit de l’histoire de trois jeunes, Whari, Saïd et Meys, qui rêvent de lendemains meilleurs. Cet avenir, chacun le conçoit à sa manière. Pour Whari et Said, orphelins et promus au rang de chefs de famille très tôt, il rima avec l’évasion et le désir d’aventure. Le décès brutal de la mère de Whari et l’injustice dont est victime au quotidien Saïd, les pousseront sur les chemins de l’illégalité et de l’émigration clandestine. Son avenir, Meys le voit différemment. Il est synonyme d’engagement, de combat et de résistance. Pas question de fuir son pays, c’est là qu’elle conçoit sa vie.

Visa pour mourir est un roman d’actualité. En décrivant le quotidien aléatoire de Whari et Saïd, l’auteure raconte en fait l’histoire de ces centaines, voire de ces milliers de jeunes Algériens qui se battent pour une vie décente et confortable et qui décident, au péril de leur vie, de tenter l’aventure ailleurs. Rafia Mazari ne fait pas dans le velours et raconte les péripéties de ces candidats à l’exil. Elle parle de la rapacité des passeurs. Ces hommes qu’elle compare à des « monstres de la mer plus mystérieux que celui du Loch Ness » (p. 88), l’auteure les décrit comme indifférents et  insatiables. Des hommes sans cœur ni loi qui exploitent la souffrance de ceux disposés à tout pour voir un empan de cette liberté tant convoitée.

Visa pour mourir, c’est aussi l’histoire de cette jeunesse apatride sur son propre sol, une jeunesse esseulée qui cède au renoncement. Whari et Saïd sont les porte-voix des jeunes frustrés qui « envient les apparences, croient à l’eldorado, au pays de Cocagne » (p. 33) et qui font l’amère expérience du déni. Le roman peut donc se lire comme une critique à l’encontre d’une société exigeante, voire méprisante et injuste. Une société de consommation où les petites gens peinent à ramer et où la tentation est constante. Visa pour mourir, c’est enfin un hommage vibrant à ces « mères orphelines », à ces mères blessées qui sacrifient leurs progénitures sur l’autel de l’indifférence humaine et qui n’ont plus que les yeux pour pleurer. Le poème inséré à la page 110 est, à ce propos, assez éloquent :

« Vous les filles mères

De fils mercenaires

Habillez-vous de noir

Leur suaire sera bleu !

Orphelines mères

D’un cordon tributaire

Legs…bouteille en mer

Vous mutile héritières ! »

Certains aspects caractérisent la narration. A commencer, le titre. Nous ne sommes pas insensibles aux syntagmes qui le composent et au sens que prend la phrase telle qu’elle est composée. A-t-on besoin d’une autorisation pour mourir ? Le terme « visa » peut se lire comme un indice de changement susceptible d’apporter la liberté à son détenteur ou comme un prétexte narratif. Or, ce n’est pas le cas en ce sens que si l’on parcourt le récit, on aperçoit que le mot n’est employé qu’une ou deux fois contrairement au syntagme « mort » ou au verbe « mourir » qui reviennent plus régulièrement. Plus encore. L’auteure exploite aussi tous les usages, toutes les locutions relatives à la mort : linceul, cercueil, suicide, engloutir, ensevelir, etc. Ceci, semble-t-il, ne fait que renforcer l’hypothèse selon laquelle l’auteure accorde plus d’importance au sort macabre du demandeur de visa qu’à la liberté que ce sésame est supposé lui procurer.

Le second aspect caractéristique du roman, c’est la mise en forme de la narration. En effet, on est frappé par le nombre de chapitres (54), pour un roman qui ne compte en fait que 157 pages.  Ces chapitres sont concis et confèrent à la narration un aspect théâtral. Plus encore. Un aspect « maqamien ». En effet, la mise en forme qu’adopte l’auteure qui est aussi poétesse fait penser à la maqama qui, rappelons-le, est un texte identifiable par la structure du discours réparti en propositions symétriques, de longueur à peu près égale. 

La bigarrure narrative est un autre aspect de la narration. Ainsi pour faire passer son message, l’auteure sollicite différents moyens parmi lesquels la  poésie et l’hétérogénéité linguistique. L’auteure est, nous l’avons dit, poétesse. L’élaboration poétique du discours narratif est ici particulièrement perceptible. De nombreux chapitres, pour ne pas dire tous, contiennent des poèmes ou des extraits de poèmes. La plupart se situent au milieu de passages narratifs dont ils ne bouleversent pas la continuité. Ces choix poétiques sont de deux types : poèmes éclatés sur la page (pp. 156-157), d’une part, et poèmes versifiés, d’autre part. Tous semblent répondre au besoin de transcender l’émotion individuelle de l’écrivaine.  C’est sans doute pour donner à l’écriture cet « effet de réel » dont parle Barthes que Rafia Mazari recourt parfois au dialecte oranais. Elle le fait surtout pour éviter une traduction en français qui risquerait de dénaturer le sens du mot et de le rendre moins évocateur (ex : hitiste, harag).

Une dernière lecture de Visa pour mourir est possible. Elle partirait d’un personnage en particulier, la « mer ». Il est vrai que, comme pour toute fiction, Rafia Mazari organise l’histoire autour de personnages. Whari, Saïd et Meys en sont les principaux. Cependant, au fil du discours, un nouveau « personnage » acquiert de l’importance et se substitue petit à petit aux autres au point de les reléguer au rang de figurants, il s’agit de la « mer ». En effet, aussi paradoxal que cela puisse paraître, la « mer »  est l’élément central du roman, le point commun entre tous les personnages. Elle a fait de Whari et Saïd des orphelins en les privant de leurs pères. Elle est source de vie car elle permet aux personnages de survivre et de subvenir au moindre de leur besoin. Elle est aussi envoutante. Cette omniprésence de la mer au niveau du roman développe un important travail de métaphore qui confère à ce « personnage » un aspect humain.  Le roman de la mer aurait été un titre plus approprié pour Visa pour mourir et là, le lecteur psychanalyse est invité à lire entre les interstices du récit afin de débusquer ce discours inconscient qui s’écrit en filigrane de l’histoire de Whari et Saïd. L’écriture de la « Mer » ou l’écriture de la « Mère » : les frontières sont ténues et toutes les interprétations sont autorisées. La récurrence de l’élément aquatique dans ses deux aspects, destructeur et nourricier, associé aux enseignements de Jung sur l’archétype maternel conforteraient une telle lecture  de  ce  roman de Rafia Mazari qui, précisons-le, est orpheline de mère.