Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 51-54 | Texte Intégral


 

 

Yamina ZINAÏ

 

Qui est Fériel Assima ? On sait très peu de chose sur cette écrivaine. On sait seulement qu’elle a déjà publié  en 1995 un premier roman intitulé  «Une femme à Alger, Chronique du désastre »  puis un deuxième « Rhoulem ou le sexe des anges » en 1996 en France à Paris aux éditions Arles.  Le deuxième a été  réédité aux éditions Marsa à Alger en 2001.

 

 

Ghoulem ou le sexe des anges

Ce titre incitatif se compose d’un nom propre, Ghoulem,  relié par une conjonction de coordination à un groupe de mots composé d’un déterminant suivi d’un substantif dont le sens est complété par un complément de nom

Le premier segment est composé du radical ghoul qui signifie en arabe monstre. Un monstre est selon la définition courante un individu dont l’apparence s’écarte de la norme.

Le second segment introduit par la conjonction de coordination « ou », conjonction qui peut être remplacée par « soit » introduit de par sa nature et sa fonction un choix. Ce choix, offre au lecteur un double titre : le premier Ghoulem ; le second : le sexe des anges. Le deuxième choix introduit une précision qui identifie la différence qui singularise le personnage : les anges étant  des êtres asexués, des êtres qui ne sont ni femme ni homme. Aussi peut-on penser que cette différence se situe au niveau du sexe ? Ainsi l’identité sexuelle du personnage annonce la nature de l’univers romanesque dans lequel est convié le lecteur: un univers, une fiction traversée de génitalité. Pourquoi et comment fonctionne ce titre par et à travers la narration ?

Résumé du roman

Ghoulem est né à l’aube. C’est la cardeuse qui lui a coupé le cordon ombilical. La mère et l’accoucheuse ont regardé avec horreur le sexe de l’enfant.

« Les deux sexes semblaient soudés  quand on croyait en discerner un, on oubliait l’autre ; quand on reconnaissait l’autre, la forme en était si étrange qu’on n’était plus sûr de rien. Les deux femmes accablés considéraient en silence la soudure qui avait gâté le fruit de ce petit d’homme.»

Pour lui donner une chance tant soit peu tangible de survivre dans un monde machiste, l’accoucheuse décide que cela serait un garçon. Elle lui donne le prénom prédestiné de Ghoulem. Très jeune, l’enfant va être un objet de curiosité.  Mais c’est un garçon qui est appelé à devenir plus tard un homme. A neuf ans sa mère constate que deux petites bosses lui ont poussé sur la poitrine. Pour arrêter leur croissance elle n’hésite pas à les lui frotter avec de la glace et à faire courir le bruit que Ghoulem a « des pommes d’ange dans la poitrine[1] »  car elle sait qu’ 

« au pays des femmes un homme peut avoir toutes les tares. Toutes lui sont pardonnées. Sauf une : qu’il ne soit pas un homme. Et là encore on peut s’arranger ! Des femmes, il y en a bien qui ont épousé des hommes qui n’en n’étaient pas, Non ? Il suffit de ne pas le faire savoir ».

Quand ses seins prennent du volume elle les lui écrase sous un bandage. A 14 ans elle le dépose tel un paquet dont on se débarrasse dans le bureau de la directrice d’un centre de couture. Un centre hanté par le fantôme de son ancienne propriétaire une juive que les Algériens avaient expulsée hors de l’Algérie. Ne pouvant le laisser parmi les apprenties couturières elle le garde auprès d’elle et lui apprend à lire et à écrire. Un jour il entend que les femmes de ce centre le  surnomment "l’homme coupé". Le désir de fuir le prend et il accepte de suivre un homme qui lui promet de lui procurer du travail dans la capitale. En décidant de quitter Oran pour Alger  Rhoulem se détachera du monde des femmes.

Dans le monde des hommes où il échouera, il découvrira la violence à l’état brut. En cours de route cet homme qu’il a suivi le dépose chez sa mère et lui apprend que pour payer son voyage il doit d’abord payer de son corps.  Il lui propose un client, un camionneur qui l’attend sur le bord de la route et qui abuse de son corps en échange de quelques légumes que sa mère accepte même quand il lui avoue que c’est son corps qui les nourrit. Elle dira : « Ce que Dieu a vu, Dieu saura le pardonner… Tu es bon. [2]» Puis vite lassé, ce désaxé le livre à un négrier des temps modernes : un commandant  qui le séquestrera et le fera tabasser  pour lui ôter toute envie de s’échapper.

Très vite, il sera habité par la peur puisque chaque soir il assistera, impuissant, au viol collectif d’un enfant du voisinage, un enfant attardé. Dans son lit, chaque nuit, une main baladeuse parcourt  son corps et le souille.  Taraudé par la peur de ses semblables, eux aussi au service du commandant, il trouve refuge  chez les danseuses du cabaret dans lequel on l’oblige à travailler. L’une d’entre elles l’adoptera et acceptera sa différence. Il se découvrira des talents de danseur et formera avec elle un duo animant les nuits de ce lieu sordide.

Un jour, à l’improviste, il affichera des propensions à la révolte. En tentant de s’attaquer au commandant, il s’expose aux pires sévices corporels. Retrouvé par la directrice du centre qui n’a jamais cessé de le chercher il rentre chez lui

Singularité du roman

Ce qui distingue ce  roman des autres c’est la mise en scène du corps hybride de son protagoniste hermaphrodite. En choisissant de parler de l’hybridité de l’Algérie à travers le corps, Assima défie toute une tradition de luttes multiples, anticolonialistes mais aussi pluriculturelles qui laissent pour « après » la discussion des différences à l’intérieur du pays, surtout les différences sexuelles.

Le désir exacerbé de la mère de faire de son enfant un homme dans une société d’hommes met en exergue l’identité sexuelle en crise parce qu’elle est considérée, non comme un fait biologique, naturel, mais plutôt comme une construction sociale et culturelle. Outre les inégalités dont sont victimes les femmes et qui s'appuient d'une part, sur une idéologie légitimant, de fait, l'oppression des femmes et d'autre part, sur un ensemble de mécanismes sociaux qui tendent à présenter comme naturelle une division inégalitaire des rôles sociaux entre les hommes et les femmes, ce roman met en jeu la masculinité du personnage en confondant les sexes et ce, pour mieux tourner en dérision un certain conformisme religieux ou encore déconstruire des structures sociales figées afin de reconstruire une identité problématique, un moi fissuré qui tente de réédifier ‘’une identité de fracture’’ Le corps  représenté dans tous ses états, devient l’espace de toutes les confusions, de toutes les interrogations et se niche dans l’entre-deux sexes, l’entre-deux langues, l’entre-deux cultures


NOTES

[1]  p. 10.

[2] p.58.