Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 45-48 | Texte Intégral


 

 

Yamina ZINAÏ

 

Touati Amine est le masque porté par Aïssa Khelladi pour dire sa peur d’être journaliste algérien dans son pays en proie au terrorisme[1].

 

 

Exploitant une émotion aussi primaire que la peur de l’étranger les fondateurs de la revue Algérie / Littérature / Action, en choisissant les romans qu’ils ont publiés,  ont choisi de donner une image paroxysmique de l’Algérien. Les auteurs qu’ils ont sélectionnés ont puisé dans un stock préexistant de représentations collectives que nous retrouvons dans les textes de la période dite « Algérianiste »,  dans ceux de « l’Ecole d’Alger » et dans tous les journaux de l’époque. Ce choix obéit à une stratégie argumentative car le public qu’ils ciblent est essentiellement étranger. Aussi ils vont  en se basant sur un « déjà vu », sur un « déjà entendu », réexploiter le stéréotype de « L’Arabe ».

La peur dans l’écriture

Ecrire pour Aïssa Khelladi c’est exprimer sa peur en tant qu’intellectuel devant la mort. Cette terreur transparaît, d’abord dans le choix du pseudonyme d’Amine Touati. Ce déguisement identitaire participe à la mise en scène de ce besoin viscéral qu’a tout individu de se terrer pour se protéger devant un danger. Cette stratégie éditoriale  sert de preuve à son existence. Ensuite elle se lit dans la distorsion même du tissu textuel.  Sa raison paralysée par la peur volette d’une idée à l’autre, s’égare pour venir enfin disséquer l’objet de sa peur.

« Samir Kalder écrit vite, avant qu’il ne soit trop tard. Sentiment de rédiger un testament. Moment volé au destin qui frappe à sa porte. Elle s’ouvre ou se referme sur ses neveux  qui rient et qui crient chaque fois qu’ils l’ouvrent ou la referment ; il ne veut pas, non il ne veut pas qu’ils soient là quand le destin frappera ». 

Le rythme est donné dès la première page au récit par l’utilisation du mot ‘vite’. Une écriture qui souffle et s’essouffle, un débit haché rendu par l’utilisation des conjonctions de coordination (ou, et),  par l’expansion des noms (destin et neveux),  par la répétition du syntagme verbal (il ne veut pas) et par la ponctuation qui  structure l’énoncé. La deuxième phrase n’a pas de verbe. Le sens de la phrase nous est donné  par un présupposé préétabli: la mort violente est une menace qui guette tous ceux qui écrivent. Aussi le narrateur ne la nomme pas tout de suite. Il ne le fera qu’à la dix-huitième ligne. Pour en parler il préfère recourir à un euphémisme, le mot destin. Son intrusion dès l’ouverture du récit crée ainsi une certaine connivence entre le lecteur, le narrateur et l’auteur car dès l’ouverture, le lecteur est plongé dans ce climat de terreur dont il a déjà entendu parler et dans lequel les personnages évoluent. Enfin  elle se dit dans son fonctionnement isotopique.

L’isotopie : un surcodage signifié

Dès l’incipit le mot mort  ouvre  un champ isotopique qui offre aux lecteurs une lecture verticale du texte ; en effet, si nous analysons les différents substituts lexicaux donnés au mot mort - destin, minable petite fripouille, petit imbécile, vil insecte, redoutable bête féroce, souffle silencieux cet animal noir, os brisé, fatalité perfide, mektoub indigne-  nous constatons que  la mort tel le destin prend d’abord le visage d’un être humain. L’utilisation des qualifiants ‘minable’, ‘petit’ et ‘vil’ souligne que la nature de l’instrument du destin est une insulte au statut d’intellectuel  de la victime. Ensuite la peur délirante la transforme en bête féroce. La connotation qui vient, alors se greffer sur le premier sens du lexème mort est la violence de l’acte, sa bestialité. L’homme perdant son statut d’être humain  se transforme en monstre sanguinaire. Par ailleurs  quand le mot mort est lâché, le rythme se fait plus lent. Cette nuance de lenteur est rendue par l’utilisation de l’adverbe « lentement » qui accompagne le verbe « glisser ». La connotation véhiculée par ce verbe est que sa progression se fait sans bruit, sans heurt car elle est « ce souffle silencieux qui efface le souffle. » Ainsi, par deux fois ce sens de silence (dans glisse et silencieux) s’énonce pour  mieux accentuer, pour mieux souligner la violence de la mort biologique qui vient s’abattre sur la victime choisie  (os, brisés.) Enfin dans l’utilisation de l’expression de « mektoub indigne » l’auteur souligne le caractère injuste de cette mort.

Dans le deuxième cahier le personnage/narrateur/auteur échappe à la mort. Dans cette partie du récit une nouvelle connotation polarise le lexème mort. C’est la souffrance destructive qui habite le condamné à mort. Elle prend la forme d’une lente agonie transformant l’être vivant en « cadavre ambulant ». Elle peut prendre le visage d’un enfant. Cette nouvelle forme que prend la mort surprend la victime car dans sa culture d’intellectuel francophone l’enfant symbolise l’innocence.  Ainsi, semble-t-il nous dire,  cette tragédie algérienne qui touche même les enfants est d’autant plus  terrifiante qu’elle n’a pas de visage identifiable. Tout Algérien pourrait donc être un criminel potentiel ; et, la peur se mue, alors, en terreur car « l’émotion la plus ancienne et la plus forte chez l’homme est la peur et la peur la plus ancienne et la plus forte est la peur de l’inconnu »[2] La mort est présentée comme un suicide collective par personne interposée : on tue et on est tué. Ainsi la religion n’est qu’un  prétexte qui aide à mettre en place deux camps ennemis qui s’entretuent  Aussi rien, ni personne, ni même Dieu ne peut arrêter cette tuerie massive car l’Algérien ‘a peur’ de vivre. Et c’est, ce refus de la vie qui  le pousse tel le mouton de Panurge à la mort

Ainsi, si au début du roman le tueur fanatique est présenté comme un monstre sanguinaire, il peut  prendre vers la fin du récit le corps, le visage et la voix d’un enfant de vingt ans. Tous, potentiellement, peuvent tuer : parce que d’une part, ils ont peur de vivre et d’autre part parce que, leur dit-on, c’est la seule voie qui leur permettra non seulement d’exister sur terre mais aussi de gagner le paradis. Ce passage d’une représentation collective du tueur, qui pourrait être acceptée ou du moins tolérée  par la raison, à une nouvelle qui peut être perçue comme typiquement algérienne fait basculer le lecteur dans la terreur, la terreur de l’Algérien et par ricochet de l’Algérie.


NOTES

[1] Voir page 23.

[2] Ruth Amossy,  p.124.