Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des cahiers

Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 41-44 | Texte Intégral


 

 

Leila Louise HADOUCHE DRIS

 

Les tourterelles prises au piège est le seul roman que Larbi Fadéla a écrit à ce jour.

 

 

L’Algérie a payé un lourd tribu au terrorisme aveugle qui a sévit une décennie durant et causé la mort de milliers de gens. Cette réalité ô combien douloureuse, de nombreux écrivains de 1990 à nos jours en ont fait le thème central de leurs écrits. Larbi Fadéla en fait partie.

Nadia, Selma, Sonia sont des jeunes filles pleines de vie, éprises de liberté et à l’avenir prometteur. 

La première était institutrice dans la banlieue d’Alger, sur le point de convoler en justes noces avec Mourad. De retour de Médéa où elle est allée en compagnie de sa mère commander les robes de son trousseau, Nadia se retrouve face à des hommes vêtus de vert. « Un contrôle militaire », se dit-elle. Il y en a souvent depuis que les attaques des terroristes s’étaient intensifiées. Très vite, Nadia se rend à l’évidence : il s’agit d’un faux barrage. Les hommes sont froidement abattus et les voitures calcinées. Les femmes, quant à elles, sont faites prisonnières et emmenées au maquis. Sur place, elle y croisera Meriem et bien d’autres  captives. Des  jours  durant, elle  sera  livrée aux « combattants »  les plus valeureux jusqu’au jour où elle tombera enceinte et enfantera d’un garçon qu’elle perdra tragiquement au maquis. Un jour, alors que tous dormaient, Nadia fausse la vigilance de la sentinelle et s’enfuit du camp. Elle est prise en auto-stop par un vieux camionneur qui passait dans les environs. Rentrée auprès de ses parents, Nadia apprend que son fiancé s’est marié. Ses parents décident alors de l’éloigner du domicile familial et, par la même occasion, de la médisance populaire. Elle est recrutée comme institutrice et va jusqu’à changer d’identité : l’idée que ses anciens geôliers puisse la retrouver la hante. Nadia réapprend à vivre et fait la connaissance de Farid qu’elle mettra peu de temps à épouser. De leur union naîtront deux enfants : une fille et un garçon. Trop éprise de liberté et acculée par son passé, Nadia prend la décision d’aller s’installer avec ses enfants au Canada mettant, de ce fait, un terme à son mariage.

L’histoire de Selma n’est guère différente. En effet, tout comme Nadia, Selma a la tête pleine de rêves. Mordue de lecture et fille unique, elle a été retirée de l’école par son père alors qu’elle était brillante et sur le point de passer au collège. « Une fille qui passerait ses journées à étudier serait détournée de sa vocation première, celle de fonder une famille » (p. 46), c’est ce que pensait Si Mahfoud, son père. A treize ans, Selma se retrouve donc paître le maigre troupeau familial jusqu’au jour où, à son tour, elle est kidnappée par un groupe d’homme en armes. Menée au camp, elle est tout de suite remarquée par l’émir qui décide de la prendre pour épouse. La Fatiha est prononcée et le mariage est consommé. Sur place, Selma fait la connaissance de Nadia, Daouia et Meriem. Consciente qu’elle ne restera pas indéfiniment l’élue de l’émir et qu’elle sera donnée un beau jour en pâture aux autres, Selma décide de prendre la fuite. Elle a alors quatorze ans et demi. De retour à la vie normale, elle reprend ses études et se révèle être une excellente élève. Elle passe son CAP tailleur et le décroche avec brio. Une association d’aide aux victimes du terrorisme la prend en charge et l’envoie à Paris pour un stage de perfectionnement de six mois en tant que styliste. De retour à Alger, les couturiers et les scénaristes se l’arrachent. Elle est recrutée par un industriel qui l’aidera à trouver son premier appartement. Selma fait la connaissance de Fouad, un jeune scénariste extravagant et plein de vie. A ses côtés, la jeune fille réapprend à vivre, elle l’accompagne même à Broadway.  Trop marquée par son expérience au maquis, elle refuse néanmoins toutes les demandes en mariage de son compagnon, jusqu’au jour où elle finit par céder. Alors qu’il est en tournage à Tikjda, Fouad et le groupe d’acteurs qui l’accompagnait tombèrent, les uns après les autres, sous les balles assassines d’un groupe de terroristes embusqués en haut d’une colline avoisinante. « Les fantômes du passé, ceux qu’elle avait fuis, l’avaient rejointe et avaient saccagé sa vie » (p. 184).

Les aspirations de Sonia qui « avait le culte de la perfection » (p. 69) ne diffèrent guère de celles de Nadia et Selma. Accro au piano, cette adolescente, fille de pharmacien, occidentalisée, adorait les études et obtenait des résultats excellents. Elle affectionnait particulièrement les jeans et les sweaters, pratiquait régulièrement le tennis et fréquentait les booms et les anniversaires dansants. Un soir, alors que chacun vaquait à ses occupations, sa famille fut attaquée. La pharmacie est dévalisée, Mr et Mme Hamou sont égorgés, le fils cadet est laissé pour mort, quant à Sonia, elle est emportée de force par ses ravisseurs. Violée comme le reste de ses codétenues, Sonia sombre dans un abime profond. Refusant de subir l’humiliation et les outrages quotidiens, elle décide dès lors de fuir. Elle est arrêtée, dans sa course folle, par une rafale de mitraillette. « Tel un oiseau foudroyé par une volée de chevrotines » (p. 77), Sonia tombe au sol inerte. 

Les tourterelles prises au piège est un roman à plus d’un titre poignant et saisissant car il raconte le calvaire de jeunes adolescentes qui ont croisé un jour la route d’hommes sanguinaires sans foi ni loi et ont payé de leur liberté, de leur honneur, de leur vie parfois, le mode de vie et la conception du monde qui étaient les leurs. Le seul tort de Nadia, Selma, Sonia et de bien d’autres filles dont le roman cite les noms est d’avoir bravé les interdits et les lois imposées par un groupe d’hommes obtus. Comme si les atrocités qu’elles avaient vécues durant leur détention ne suffisaient pas, elles doivent affronter une fois libres les médisances et l’incompréhension d’une société. Les tourterelles prises au piège est un plaidoyer en faveur des femmes victimes du terrorisme aveugle, un hymne à celles qui ont survécu aux atrocités et ont su poursuivre l’aventure. Il est aussi le procès d’un état qui n’a pas su prendre en charge toute une jeunesse montante et d’une société qui a perdu ses valeurs traditionnelles d’honnêteté, d’entraide et de loyauté (p. 152).

Pour ce qui est de l’organisation narrative des évènements, le roman s’organise autour de 27 chapitres. Les récits s’alternent et comptent de nombreux dialogues.