Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 35-39 | Texte Intégral


 

 

Yamina ZINAÏ

 

Aïssa Khelladi est né en Algérie à l'orée de la guerre d'indépendance. Il suit l'école coranique, puis des études primaires et secondaires à Alger, qu'il interrompt  pour subvenir aux besoins de sa famille. Il passe le baccalauréat en candidat libre et entreprend des études supérieures à l'université d'Alger (Licence et DEA en Psychologie), grâce à une bourse du ministère de la Défense. Entre 1981 et 1984, il écrit deux romans, L'attente et Journal d'un journaliste ainsi qu'un recueil de nouvelles, qui ne seront pas publiés. En 1988, il obtient sa radiation de l'armée et se consacre au journalisme et à l'écriture. Il participe au lancement du Nouvel Hebdo à Alger en 1990, co-fonde l'Hebdo Libéré en 1991 et collabore à Ruptures, publication de Tahar Djaout, écrivain assassiné en 1993. Ses écrits dans le journal sur les islamistes lui vaut une condamnation du FIS. En 1992, il fait paraître un essai, « Les islamistes face au pouvoir », qui sera interdit par le pouvoir algérien. Il échappe à un attentat et entre en semi-clandestinité. Fin 1994, il s'exile en France où il obtient le statut de réfugié politique. En 1996, il fonde à Paris, avec Marie Virolle la revue Algérie Littérature/Action. 

 

 

Il y publie la même année « journal d’un journaliste sous le titre de « Peurs et Mensonges, puis en 1997 par le Seuil.  Il publie  en 1998 deux romans, Rose d'abîme (Le Seuil)  et « l’Attente » sous le titre  « Spoliation » à Marsa.  Sa pièce de théâtre, Le paradis des fausses espérances paraît chez Marsa en 1999.  Il y a quelques années, Aïssa Khelladi a reconnu avoir été, jusqu'en 1988, officier à la Sécurité Militaire, les services secrets algériens. Il est ensuite passé au journalisme, sans transition avec un rôle du martyr, emprisonné par ses anciens collègues et défendu par Reporters Sans Frontières.

Le sens  d’un texte publié en France dans les années 90 par des auteurs algériens s’inscrit dans des cris écrits d’hommes et de femmes qui veulent, au-delà de leurs témoignages, exprimer leur peine à vivre dans un pays en proie au terrorisme. Cette peine à vivre suinte de la conjugaison des éléments qui composent le titre: Rose d’abîme. Accrocheur, ce titre se compose d’un nom de fleur rose qualifié par un complément de nom abîme.

Le vocable rose, dans le cadre des « interférences universelles» et en renvoyant à toutes les connotations qui viennent s’y greffer, invoque voire convoque la fleur appréciée pour sa beauté et célébrée depuis l’Antiquité par de nombreux poètes et écrivains, pour ses couleurs et pour son parfum. Elle est la reine des fleurs,  puisqu’elle est présente dans presque tous les jardins et presque tous les bouquets. Rouge elle symbolise la passion, blanche la pureté.

Traditionnellement, on la considère comme étant la couleur des filles, par opposition au bleu qui serait la couleur attribuée aux garçons. Elle symbolise l'ingénue, la candeur, la pureté mais aussi la séduction et la fidélité. C'est un des symboles de la féminité, de la douceur, du romantisme et de l'amour pur.

Elle est aussi la couleur de l'enfance de la jeunesse : bibliothèque rose, rose gourmandise avec les sucreries (dragée rose, rose guimauve, rose barbe à papa), ...

La modernité a fait évoluer ce symbolisme vers tout ce qui a trait au plaisir sexuel, à l'érotisme : citons le téléphone rose, la messagerie rose… Il dit l'intime, le sexe, les tabous. Il  peut être aussi la couleur des excès, des abus tels ceux des paradis artificiels qui font voir des éléphants roses.

Son ambivalence est donc forte : du rose niais, par exemple de Barbara Cartland, il peut symboliser  l'opposition comme la robe de mariée de Brigitte Bardot.

Le rose peut enfin  avoir des connotations politiques : rose égalitaire et multiculturel de Tati, rose socialiste...

Le vocable Abîme quand à lui est un gouffre très profond. Il signifie aussi un lieu qui divise, sépare, oppose profondément des personnes. Le mot est utilisé comme complément de nom donc comme qualifiant du terme rose. La conjugaison de ces deux vocables campe une figure de style qui annonce un récit allégorique. Ce  rose qui symbolise la pureté, la beauté, la jeunesse va opposer, va séparer, va faire éclater un groupe de personnes.

Aussi,

qui est rose/Rose ?

qui sont ceux qu’elle va précipiter dans le malheur ?

quel est ce lieu, ce milieu qui va éclater par où à travers la rose ?

Ou

Comment et par qui va-t-elle sombrer dans l’abîme ?

Une lecture du récit nous révèle que c’est une chronique familiale sous forme de tragédie grecque où sont campés des personnages qui se déchirent jusqu’à l’absurde.  Ce récit  dépasse les récits que suscitent les événements algériens, ils nous font basculer dans les profondeurs de l’abîme où se noue, en chaque être, la tragédie des années 90 en Algérie.

Warda, la rose, le personnage central est championne d’athlétisme. Elle s’entraîne parce qu’elle vise le championnat du monde. Elle veut se dépasser, se libérer, exister quand exister c’est se battre  pour décrocher une récompense, un trophée. Elle a un frère qu’elle ne sait pas être son demi-frère. Les liens qui unissent les membres de cette famille sont ambigus puisqu’un secret plane sur la naissance de Warda. Ils deviennent de plus en plus compliqués, de plus en plus abstraits, un peu comme dans les tragédies grecques. A 12 et 14 ans, respectivement,  le sentiment qui  unit les deux enfants les rapproche et ils ont des rapports assez ambigus. Il la rejoint la nuit dans son lit  où ils échangent innocemment des caresses illicites. Surpris, parce qu’un matin au réveil on les entend échanger des propos et éclater de rire ils subissent la colère des parents. Mouloud, le père punit sauvagement son fils. La mère, quant à elle se charge  de Warda. Elle l’insulte, la traite  de traînée et voit en elle une  tentatrice qui risque de jeter sur eux l’opprobre  de leur entourage.  Très tôt, la mère souhaite, pour se débarrasser d’elle,  la marier. Mais Warda, s’y oppose parce qu’elle est amoureuse de son cousin Amine  qui refuse de s’engager. Elle préfère, aidée de son frère, s’entraîner. Un jour, sa mère lui fait comprendre qu’elle n’en a plus le droit. Son frère se défile. Elle se lève de bon matin et va courir dans la montagne. Elle rencontre sur son chemin un homme de cinquante ans qui l’oblige à le suivre.  Une Fatwa est prononcée par le cheikh et elle est violée une fois, deux fois, trois fois et finit par ne plus compter le nombre d’hommes, sales, hirsutes qui lui passent dessus. Quand elle reprend contact avec la réalité elle se crève les deux yeux pour ne plus avoir à voir ses tortionnaires.

Cet enlèvement, ce  drame va précipiter toute la famille dans l’abîme, puisqu’il génère une série de drames qui vont les entraîner dans une sorte de géhenne qui selon l’auteur est à l’image de l’Algérie. Le père sombre dans un délire obsessionnel qui le replonge dans le passé. Il redevient un moudjahid prend son révolver et descend en ville pour tuer du colon. Il  tire sur la foule. Il touche son neveu Amine, l’homme, rappelons-le  que Warda aime. Ils sont arrêtés et torturés. Amine est violé plusieurs fois puis violenté à l’aide d’une bouteille. Le père est torturé et finit par avouer un crime qu’il a commis au maquis : il a tué un compagnon d’armes. Il indique le lieu de son crime qui est le lieu où est détenu Warda. Entre temps Kamel qui cherchait sa sœur perd la tête, se dénude, délire et entend une voix qui lui indique où la retrouver. Il arrive en même temps que l’armée, pousse sa sœur à se sauver. Elle court droit devant-elle. Elle se retrouve à l’hôpital. On l’opère. Sa famille la récupère. Elle est enceinte mais elle refuse de se faire avorter. Pour sauver l’honneur de la famille, sa mère décide de la marier au père d’Amine, l’homme qu’elle aime et qui l’aime. Quand elle le convoque pour lui proposer sa fille il accourt car il croit  qu’elle va enfin quitter son mari pour lui. Déçu il accepte néanmoins d’épouser la fille. L’histoire s’arrête sur cette grossesse qui dure, qui dure… bien au-delà des 9 mois.

Ce point métaphorique, de l’aveu même de l’auteur, symbolise à travers son personnage l’incapacité de l’Algérie à accoucher de la démocratie. Ce récit ponctué d’anecdotes sordides faites de violences rapportées en termes crus - Dieu par exemple est associé à des termes qui frisent la vulgarité - donnent à voir des personnages atypiques. Khadjidja n’aime pas le seul enfant qu’elle a mis au monde parce que les conditions dans lesquelles elle l’a conçu sont ambigües. On sait seulement que ce moment de sa vie la tourmente. Elle adore Kamel, l’enfant adopté que Mouloud battait d’une façon sporadique. Elle marie sa fille à un homme qui l’aime et qui ne lui est pas indifférent. Warda aime Amine mais accepte d’épouser son père. Amine aime Warda mais se cherchant il ne peut aller vers elle. Autant de personnages abimés au fond d’un abîme. Cette famille symboliserait donc l’éclatement de l’Algérie qui sombre dans la folie meurtrière. Mise en abîme aussi du travail de l’écriture présente, par le biais de l’intertexte. Ainsi à la page 224 nous avons: « voici Amine qui se demande pourquoi  sa main tremble lorsqu’il tient un stylo. C’est la fin de ce siècle ; le quatorzième sera le dernier, a prédit la Tradition. Personne ne sait au juste dans quel siècle nous vivons. Ou encore: « Il a relu ses notes et a commencé à écrire son roman intitulé Peurs… ” Allusion faite au premier roman de l’auteur Peurs et mensonges qui avait été publié sous le pseudonyme d’Amine Touati.

Encore une fois Aïssa Khelladi veut par et à travers une fiction qui se veut d’abord et avant tout un témoignage dire l’Algérien(ne) et son désespoir d’être. Cependant peut-on le/la dire quand on vit et qu’on écrit  à des milliers de kilomètres du pays qu’on veut donner à voir et à entendre?