Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 19-24 | Texte Intégral


 

 

 

Yamina ZINAÏ

 

Aziz Chaouki est né en 1951 à Alger. Diplômé de littérature anglaise, il est également musicien de jazz. Il est connu des lecteurs algériens pour avoir écrit deux ouvrages publiés à Alger: un recueil de poèmes et  un autre de nouvelles chez Argo en 1982. Il a écrit aussi:
Antinéa et  Orange, deux pièces pour le théâtre. La première a été publiée en 1993 et la seconde en janvier 1998, dans la collection de poche « Mille et une nuit. »
«Fruits de mer », un recueil de nouvelles ; elles ont été diffusées en 1994 à la Radio Suisse Romande.
« Baya», un roman, publié à Alger chez Laphonic en 1988.
« L’étoile d’Alger » un deuxième roman publié dans Algérie Littérature/Action d’abord à Paris en octobre 1997 dans le numéro 14 et, en 1998 à Alger dans le numéro 1[1].

 

 

L’étoile d’Alger retrace l’histoire du jeune  Moussa qui  se bat pour habiter « le village d’en haut »[2]. Mais sa condition sociale va être l’instrument de son destin car son milieu le condamne dès sa naissance à en être victime. La dimension tragique du récit réside dans la lutte qu’il mène pour s’en sortir ; en effet il rêve de devenir un chanteur connu dans le monde entier. 

Dans le premier chapitre aidé de son ami Rachid il va réussir à se faire connaître dans le milieu algérois de la chanson. Il gagne de l’argent et la jeune fille qu’il aime le lui rend bien. Son ascension est lente mais il est confiant.

Dans le deuxième chapitre  il est à l’apothéose de sa carrière. Il est connu. Il chante dans le cabaret  le plus sélect de la ville d’Alger. Il enregistre les chansons de son répertoire chez un directeur de studio véreux. Naïf, il ne signe aucun contrat.

Dans le troisième chapitre la chute est vertigineuse car les événements se précipitent. Le directeur du studio d’enregistrement le spolie de ses droits d’auteur. Son ami Rachid lui annonce qu’il quitte le territoire national. Il demande la main de la jeune fille qu’il aime. Les parents de cette dernière lui apprennent qu’ils l’ont  fiancée à son cousin.

En plus, Mohand n’a pas trouvé de logement, et l’été qui approche, il va se marier cette fois ci. Donc il va ramener sa femme. Donc, ils vont être quinze donc, dans les trois pièces, donc. Ils seront mariés, donc chambre à part, donc comment…. ?  En ricanant, il règle le problème en s’envoyant deux autres cachets de 6. 15. Puis il va rejoindre les gars du quartier (p66)

Le cabaret dans lequel il chante a perdu, avec sa belle réputation, sa clientèle des beaux quartiers. Il perd son travail. Alors,

 Moussa ne réagit plus, il évolue aveugle, tout se casse la gueule »[..] C’est la chute suave. Tous les soirs, Zombretto, 6.15, Shit, Moussa ricane souvent tout seul, derrière les poubelles (p70).

Le destin qui est celui de tous les gens de son milieu a fini par le rattraper. Il tente sur les conseils de son ami Rachid d’obtenir un visa et de venir le rejoindre à Paris. Il ne réussit pas. Un employé de l’ambassade lui fait une proposition sordide: « Ecoute, sois gentil avec moi, tu auras un visa d’un an. En plus je te donnerai des contacts pour la carte de séjour. Je connais pas mal de monde à la préfecture de Paris. » (p19) Il accepte et obtient une recommandation. Il a honte. Pour oublier il se drogue et boit. En pleine crise de delirium il tue un barbu en kamis et se retrouve en prison.

L’épilogue s’ouvre sur l’emprisonnement de Moussa. Fatigué il se laisse endoctriné car : « C’est comme ça que tu tombes islamiste. C’est quant tu fatigues. De rêver, d’aimer, de vivre.[..](C’est nous qui soulignons) Tu ne peux plus rien voir venir.[3] Il apprend vite et devient très rapidement un émir au sein de la prison. Dans la figure 4 nous allons tenter de résumer son parcours.

 

La structure linéaire du récit. « L’étoile d’Alger » d’Aziz Chaouki

 Cette fin nous semble fabriquée car si nous dressons la liste signalétique du personnage nous constatons qu’il avait déjà  trente-six ans [4] en 1991. Son âge donné dans le récit nous permet de dire qu’il est né avant l’indépendance et qu’il a eu logiquement une formation francophone.  Mais, renvoyé du lycée  en seconde il  apprend:

« En quelques mois, par cœur tous les versets du Coran. Il se met à lire les grandes exégèses, dévore des dizaines d’ouvrages islamiques, les sectes. Patience de fourmi, il décortique Boukhari, Tabari, Abu El Fida, El Mawdoudi, et pénètre dans les arcanes de la Chariâ, la jurisprudence, les quatre rites de l’Islam, Hanéfite, Malékite, Chaféite, et Hanbalite.

Son savoir commence à faire autorité parmi les détenus, même parmi des proches de la direction du FIS. On vient le consulter avec déférence  sur des points de détail, des litiges d’interprétation » (p 74)

Ce parcours invraisemblable redonne au personnage une dimension fictive. Cependant, ce parcours tragique est présenté comme étant celui de tous les barbus. D’après le narrateur, et par extension l’auteur et l’éditeur, ces jeunes sont condamnés dès leur naissance soit à devenir des frères musulmans soit à partir à l’étranger ; en effet, même Baïza- « un barbu en kamis », « le truand des arrêts de bus, Moussa l’a vu éventrer un mec l’an dernier, » - est à Amsterdam. Bien sûr « il a laissé tomber le FIS, les kamis [..] et a rasé sa barbe [..]. 72

Les personnages

Il y a une  certaine logique  des personnages dans les romans publiés dans la revue. Car, les rôles distribués, donnent une vision manichéenne de l’univers romanesque. Les mauvais  seraient les frères musulmans symbolisant le destin et les bons, seraient toutes les victimes  de ces derniers :      

a. Les frères musulmans

Les recrues du FIS  seraient  tous des repris de justice. Ainsi,

« Jeté de l’école très tôt, Baiza a viré mauvais. D’abord l’alcool solide, ensuite tout : kif, amphétamines, chaos technique. Trois fois repris de justice pour agressions à l’arme blanche, deux fois six mois de taule.

Véritable vipère, déguisé depuis peu sous les traits de l’islam ». (p36)

Ces personnages sont omniprésents dans le roman. Ils sont perçus comme  violents. Ils sont ceux par qui la mort arrive avec son cortège de souffrances et  de larmes. On en a peur car ils représentent une menace pour l’ordre établi.

Chaque roman sert à un personnage à exprimer  ses sentiments, ses convictions, et ses problèmes. Sa parole est largement encadrée par le récit. L’intrigue est l’histoire d’un personnage  coincé par le temps (le temps présent) et par l’espace (l’Algérie.) Son histoire rencontre l’Histoire de l’Algérie d’aujourd’hui. Le roman serait, alors l‘histoire d’un moment décisif d’une histoire : l’histoire d’un moment qui fait sens. Ainsi chaque roman abordé est un drame sombre qui secrète un désespoir sans nom car tous, sont parcourus par une sorte de « thrène »[5] pour les défunts.  « La souffrance, le deuil, les larmes » seraient ce qu’a appelé J.M Domenach « le matériau ordinaire de la tragédie. »[6]

Cette dimension tragique apparaît aussi dans la structure des textes.

Aussi l’adhésion à ce parti pour Moussa et les autres  serait la seule issue pour les jeunes des quartiers populaires.

Ainsi deux mondes coexistent : le monde des quartiers populaires et le monde des beaux des quartiers. L’un générant la peur, le mensonge et la mort et l’autre, la haine. La figure représentative du premier c’est le barbu et celle du second c’est l’intellectuel francophone. Les premiers sont tous inintelligents, chômeurs, voleurs, tricheurs, meurtriers, sales vivant dans la promiscuité. Les seconds sont francophones, intelligents, travailleurs, honnêtes vivant dans la propreté.


Notes

[1] En 1997  la maison Marsa Editions décide d’avoir une filiale en Algérie. Sortie du numéro 1 en 1998.Le principe sera le même mais les œuvres  publiés ne seront pas inédites car déjà publié en France par la maison mère. Dans ce premier numéro  celle qui a été  retenue est « L’étoile d’Alger » publiée dans le numéro 14 en France ; et pour  l’actualité littéraire, à quelques articles prés, tous sont des « remake. » Cela n’empêche pas la maison  de les présenter comme œuvres inédites. Elle  dira dans le n° 1 publié en Algérie page 2 : « Algérie Littérature /Action est une collection dont chaque volume présente une œuvre inédite. »Quelques numéros ont suivis mais la revue n’ayant pas eu le succès escompté la filiale n’a plus publié que les œuvres dites  inédites.

[2] Fanon, Frantz, Les damnés de la terre, p. 69.

[3] C’est nous qui soulignons.

[4] L’étoile d’Alger n° 14 de la revue Algérie littérature/Action,  page 31 Fatiha lui dira : Mais tu as 36 ans, tu te rends compte ? Page 34

[5] Terme utilisé par Marie Virolle dans la postface du roman Le premier jour d’éternité

[6] In Résurrection de la tragédie, Esprit, numéro spéciale, mai 1965, p. 98.