Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°28, 2013, p. 11-18 | Texte Intégral


 

 

Faouzia BENDJELID

 

Belloula Nassira est une écrivaine algérienne francophone née le 13 février 1961 à Batna, dans les Aurès. Elle grandit à Alger avant de revenir à Batna pour poursuivre des études secondaires. De retour à Alger, elle fait des études à L'École Nationale des Cadres de la Jeunesse. À partir de 1993, elle rejoint la presse dite indépendante. Elle exerce le métier de journaliste jusqu'en 2010, date à laquelle elle s'installe à Montréal au Canada.

 

 

Visa pour la haine[1] est l'histoire de Noune (N), une jeune lycéenne de Bab El Oued, qui va être happée par la violence, victime du terrorisme qui embrase l’Algérie, « cette folie collective » (p31). Avec elle, nous retrouvons la décennie noire qui fait surgir une littérature romanesque nommée « l’écriture de l’urgence » dans laquelle les fictions se trouvent saturées de violence en guise de témoignage du drame qui déchire l’Algérie partagée entre deux projets de sociétés antagoniques : l’un islamiste et l’autre moderniste. Dans Visa pour la haine, Nassira Belloula revisite cette période récente de l’Histoire à travers l’itinéraire d’une famille prise dans la tourmente d’une violence incontrôlable. Il s’agit de la famille de Noune qui se constitue du père, de la mère (Lalla Doudja), de sœurs (Zineb et Souha) et de quatre frères (Tarik, Malik, Salim et Nabil). Cette famille de conditions sociales très modestes, voire pauvres, de Bab El Oued vit une véritable descente aux enfers car entièrement disloquée puis décimée progressivement par ce vent destructeur qui ravage le pays, « un vent dévastateur » (p.62) Elle est intégralement broyée et anéantie par un intégrisme inexorable qui puise ses énergies et le gros de ses troupes dans la misère humaine, la grande détresse des petites gens et une jeunesse marginalisée et mise au banc de la société. Cette frange de la société constitue un terreau au sein duquel sont recrutés ses martyrs qui, finalement, ne choisissent pas de l'être bien souvent. Les personnages de Nassira Belloula sont soumis à la fatalité ou au destin tracé par la conjoncture historique, celle qui conduit à la mort (ou la disparition) dans les geôles ou le maquis des quatre frères « djihadistes », des trois filles néophytes (nouvellement endoctrinées), du père égorgé pour alcoolisme et à l’errance et à la folie de la mère devenue la « mahboula » du quartier car ayant tout perdu dans la tourmente qui emporte le pays et sa famille.

Quels personnages et quels espaces pour dire la violence ?

Nous en proposons quelques réponses pour examiner la problématique du personnage et son rapport à l’espace.

Composition formelle du roman 

Enonciation du récit

Le roman est écrit à la première personne; l’héroïne prend en charge l’énonciation de son récit, écrit totalement sous son angle de vision ; ainsi, l’événement se trouve commenté, explicité faisant place au discours de la narratrice qui développe très souvent des monologues intérieurs.

Linéarité et chronologie 

Son récit de vie est linéaire et inscrit dans la référentialité du temps et de l’espace. Visa pour la haine est l’histoire d’un exode dans des espaces faits de haine et de violence. Chaque chapitre s’ouvre par un titre associant un espace géographique et une date à l’exception du chapitre 15 (p.129) (L’héroïne est dans sa famille d’accueil, au Caire, temps de préparation à sa mission en tant que kamikaze)

Technique du flash back 

 La particularité de la narration est de satisfaire à la technique du « flash Bach » ; ainsi, le roman débute par sa fin ; la narratrice exerçant sa mémoire relate ses péripéties à leur début pour renouer avec la séquence première relative à l’attentat à New-York.

Il n’y a plus aucun autre artifice narratologique

L’histoire racontée 

La jeune Noune (N) est investie d’une mission par l’organisation de « Haraket El djihad » (p.12) dans laquelle elle se trouve embrigadée par un concours de circonstances désespérées qu’elle ne maîtrise point. Elle doit assassiner Issam Assadi, un Palestinien, avec lequel elle entretient très secrètement une relation amoureuse des plus tendres sur un camp d’entrainement au maniement des armes à Karachi. Il est accusé de traitrise au profit des « services secrets du Mossad et de la CIA » (p.16). L’attentat a lieu à New-York, sur la 5e avenue, devant une banque. Un long parcours et une douloureuse aventure dans l’espace et le temps au contact des pires violences conduisent l’héroïne, Noune, dans les milieux terroristes internationaux au Pakistan (Karachi), en Afghanistan (Kandahar), en Irak (Bagdad et Felloudja), en Egypte (au Caire) et enfin à New-York :

« Tuer… Tuer… Tuer… La voix en moi n’est ni amère ni rageuse. Ne m’a-ton pas préparé à cela, des jours et des nuits, avec acharnement pour ne pas reculer, avec acharnement jusqu’à ne plus me reconnaître ? Ils ont des méthodes infaillibles, à la fin vous ne distinguez plus les mots de Dieu des leurs et vous obéissez aveuglément » (pp7-8).

Mais pour l’héroïne tout commence d’abord en Algérie, dans son espace social, Bab El Oued et Alger livrés aux explosions dans les édifices publics et les rues, aux meurtres collectifs, aux assassinats des forces de l’ordre et d’innocents, au désarroi de la population, à la peur et aux angoisses au quotidien qui frisent l’irrationnel :

« Le quartier avait l’air d’un ghetto […]. L’air amenait des odeurs de nourriture avariée […]. Les éboueurs ne risquaient plus de mettre le nez dehors la nuit […] ; le voisinage s’accommodait de tout. De la propreté et de la saleté, du neuf et du vieux, du silence et du bruit, du meurtre et de la trahison, de la lâcheté et du courage. Une seule chose comptait, se préserver, sortir indemne de ce chaos. Ainsi, les maisons devenaient hermétiques, bastions et prisons dotés de portes blindées, de badaudages, de fenêtres scellées, de balcons condamnés, transformant les visages des cités en lieux lugubres et hideux. » (p.29).

Du chaos social, Noune doit faire face à celui du chaos familial. La désintégration et l’éclatement de la cellule familiale se fait progressivement. Ses frères, tous chômeurs, sans perspectives d’avenir, exclus des écoles, rejoignent le rang des islamistes et deviennent des activistes qui sèment la terreur et la mort dans le quartier avant de disparaitre à leur tour. Elle témoigne et dénonce leur famille de substitution fondée sur la violence :

« Je ne pouvais hélas pas lutter contre la nouvelle famille de mon frère, tous ces nouveaux frères, se revendiquant du même code génétique, de la même hybridation dogmatique, de la même vision chaotique […]. Sa conviction […] s’est vite transformée en foi agitée, alimentée par les prêches violents du vendredi et la culture de la haine et de la différence » (p.24).

Ses sœurs se convertissent au nouveau dogme ou rites religieux, leur dévotion devient effrénée. Célibataires « dépassant la trentaine » (p.30) et donc perçues comme ayant dépassé l’âge du mariage, elles sont exclues de ce fait par la société et finissent par fréquenter de façon assidue la mosquée pour assister aux « halquates féminines» (p.42) ; « elles s’engouffraient dans l’extrémisme religieux, comme si elles venaient de trouver un sens à leur vie. » (p.31). Souha, (19ans) se fiance à Béchir, un brillant étudiant en droit qui du jour au lendemain bascule lui aussi dans le camp des extrémistes pour devenir un « djihadiste » accompli. A son retour d’Afghanistan (ou de Tchétchénie), leur mariage est arrangé secrètement par ses frères. Elle le rejoint dans le camp islamiste d’Ouled Allel, dans la banlieue d’Alger. Elle est précipitée dans une communauté de femmes (espèce de harem) dont l’organisation est de type esclavagiste sur laquelle trône et commande souverainement un émir en la personne de Béchir. Elle fait partie des «hourrate, les épouses légales» (p.51), alors que les femmes enlevées et captives sont internées dans un sous-sol. Toutes subissent le viol collectif et la torture. Toutes ploient sous le poids des lourdes corvées des tâches ménagères. C’est « l’enfer des femmes » (p48). C’est aussi « un quartier prison » (p.48 » où la polygamie devient légitime. Le repère des islamistes est attaqué et Souha est recueillie et protégée par un couple qu’elle a connu lors de sa captivité. Elle met au monde un garçon, Hanouni, dont le père est Béchir. L’endroit est assailli par une bande rivale lors d’un règlement de compte alors qu’elle reçoit la visite de ses sœurs. Zineb meurt. Souha et Noune sont enlevées après la bataille pour être emmenées dans les maquis où elles subissent viols et humiliations : « Un campement […], l’endroit sentait mauvais, une odeur d’urine, d’excréments, de moisi et de bêtes. » (p.81). La base est bombardée par l’armée ; Souha meurt mais Noune est sauvée par Béchir qui réapparait subrepticement. Ils sont arrêtés par les militaires, jugés et emprisonnés. Ils bénéficient de la loi sur « l’amnistie générale » (p.90). Tous les deux ont d’énormes difficultés à se réinsérer dans la société qui ne les accepte pas. « Mon retour dans le quartier faisait jaser, les gens disaient el-irhab à ma vue […] La société me rejetait, mon quartier avait peur de moi, mes amis me dédaignaient » (pp 23-94), affirme Noune. Béchir est sommé par la population de quitter le quartier car « Il était connu pour avoir été un émir sanguinaire, l’assassin de beaucoup de jeunes du quartier » (p.94). Il décide de quitter Alger pour rejoindre ses amis dans un réseau terroriste international à la logistique puissante et fortement organisé. Noune décide de l’accompagner car elle a fait le serment, « une promesse sacrée » (p.95) à sa sœur : s’occuper de son fils. C’est ainsi que commence son second parcours narratif à travers un long périple qui conduit les deux personnages en Iran, en Afghanistan, au Pakistan et en Irak. Ainsi, à travers des déplacements mouvementés, ils traversent des pays en guerre (depuis l’attentat du 11 septembre contre les deux tours jumelles de New-York) contre l’invasion des « forces de l’alliance du nord ». L’Afghanistan est soumis à la destruction systématique et au chaos. Au Pakistan, « ce pays impulsif qui évoluait dans le culte du désastre » (p105), la ville de Kandahar n’est qu’un tas de ruines suite à l’extrême violence qui dépasse tout entendement : « Un espace chaotique […]. Je ne vis […] qu’une fissure du temps, un retour vers le moyen âge et tout ce que cela impliquait comme histoire barbare. » (p.91). La condition faite à la femme par les Talibans révolte et choque horriblement l’héroïne ; les femmes sont enfermées, violentées, séquestrées, torturées, battues, lapidées, châtiées, violées, fouettées, assujetties, dressées… : « la destruction était un culte » (p.107)…

Noune et son engagement 

Dans cette ambiance de folie meurtrière, Noune finit par céder en adhérant à l’organisation des activistes islamistes même si elle avoue : « Je n’aimais pas la guerre, les morts, les souffrances, je n’aimais pas les attentats, les voitures piégées, les explosions, les cris des victimes. » (p. 17-18). Aux côtés de Nafas, une activiste de « Haraket El djihad », elle assiste à la mosquée à ses premières séances d’endoctrinement, aux prêches incendiaires et aux sermons vindicatifs à Karachi. Elle entreprend une formation au maniement des armes. A Falloudja (Bagdad), en Irak, l’horreur terroriste est à son comble ; elle garde en souvenirs les « images des corps déchiquetés et ensanglantés » (p.129). A Bagdad, elle voit ses compagnes périr de façon atroce sous le feu des bombardements américains. Elle complète sa formation idéologique sous la direction de Cheikh Aboud « devenu imam de circonstances, un pourvoyeur en martyrs qui recrutait de Syrie, d’Afghanistan, du Pakistan, d’Algérie, de France … » (p.125). Au bout de son exode, l’héroïne accomplit la mission qu’on lui assigne: un attentat à New-York après avoir transité par les milieux du « djihad » au Caire alors que Béchir est tué à Falloudja lors d’une embuscade.

 L’héroïne de Visa pour la haine est emportée par le courant dévastateur d’une violence barbare auquel, par idéal et formation, elle se trouve totalement étrangère car ses projets de vie (passer le baccalauréat, faire des études, accomplir ses idéaux de jeunesse) sont conçus pour l’insérer dans la société, pour se construire et la construire. Son trajet ressemble à celui de Walid Nafaa dans « A Quoi rêvent les loups » (1999), du personnage narrateur (anonyme) dans Les Sirènes de Bagdad (2006) de Y. Khadra et celui de Moussa Massy de A. Chouaki dans l’étoile d’Alger (1992).

Le discours sur l’espace et le personnage

Nous retenons un certain nombre d’axes qui pourraient être des objets d’exploitations intéressantes :

- Topographie de l’espace idéologisé de la violence : c’est dans certaines capitales du monde que se déroule l’histoire ; elles représentent les espaces investis par la violence par lesquels transitent les protagonistes : Alger et sa banlieue (le camp islamiste), Kandahar, Karachi, Téhéran, Bagdad, le Caire, New-York. Cet espace urbain international dessine la puissance des réseaux terroristes. La narration représente un univers social urbain effondré et tragique.                    

- Les lieux de culte : la mosquée lieu d’endoctrinement de la jeunesse défavorisée, marginalisée en quête de reconnaissance et d’identification Le discours idéologique incendiaire de l’imam (pp. 37/ p.33) est un appel à la haine et au meurtre.

- La condition féminine : elle est présente grâce à un certain nombre de thèmes caractérisant l’idéologie islamiste :

  • Pratique systématique de la polygamie
  • Les femmes : esclaves sexuelles
  • La haine pour le corps féminin
  • Education de la femme par l’enfermement et la soumission

- La foi ancestrale incarnée par la mère : « Elle croyait en Allah, mais au sien, celui qu’elle avait appris à aimer sans fioritures ni mensonges. » (p.14) : l’héroïne s’identifie à cette religion incarnée par les convictions et pratiques traditionnelles ancrées dans le temps. Elle déclare ainsi son refus du dogme des intégristes : « Cette religion était mienne depuis ma naissance, depuis la naissance de ma mère, de ma grand-mère, des générations et des générations[…], de tous les Algériens unis par les mêmes préceptes islamiques depuis des millénaires. Et, pourtant je ne me reconnaissais pas dans cette foi. » (p.77)

Finalement, ce roman de Nassira Belloula semble s’intégrer au désir de témoigner et de combattre la culture de l’oubli. Un roman qui sauvegarde la mémoire collective.


Notes

[1] Belloula, Nassira (2007), Visa pour la haine, roman, Alger, éd. Alpha.