Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N° 27, 2013, p. 177-185 | Texte Intégral


 

 

 

Badra MOUTASSEM-MIMOUNI

 

 

Une nouvelle famille ?

Prémisses de changements d’après l’enquête collective 

Pour répondre à la problématique du projet, l’équipe a choisi de faire un travail collectif (enquête ménage) et un travail individuel qui réponde à la problématique tout en laissant une large marge de liberté à l’axe individuel, ce qui a enrichi notre projet au-delà de nos espérances.

L’enquête collective exposée dans le chapitre I a été réalisée auprès de 150 ménages à Oran et son agglomération. Cette enquête a été faite sur la base de deux questionnaires, l’un  adressé aux parents et l’autre à leurs enfants. Des questions ont été posées aux deux, ce qui a permis d’obtenir des informations sur les représentations croisées des parents et des enfants, des pratiques familiales en termes de socialisation, d’interaction et d’attentes des uns et des autres. Il ressort de cette étude des éléments exprimant des changements et des pérennités dans le fonctionnement de la famille.

Pour ce qui est des parents, la variable genre fonctionne toujours pour certains aspects ; mais elle est fortement émoussée en ce qui est de la scolarité des deux sexes, les différences sont si minces qu’elles deviennent dérisoires. Les attentes des parents vis-à-vis de leurs enfants sont quasiment les mêmes en ce qui est de cette question. Le niveau scolaire des parents est un facteur fort de changement des attitudes plus égalitaires envers les deux sexes en particulier chez les pères.

L’analyse des discours sur les pratiques éducatives montre que si les mères se décrivent comme plus égalitaires envers les deux sexes, les pères ont changé,  mais gardent un penchant pour le garçon pour lequel ils se montrent plus à l’écoute, alors qu’ils sont deux fois plus violents envers la fille. 

Les parents se préoccupent de leurs enfants et ont des attentes plus centrées sur l’affectif suivi de la sociabilité et enfin du cognitif. 

 L’examen des tâches ménagères par contre montre que peu de choses ont changé à ce niveau. Ce sont les mères aidées de leurs filles qui gèrent le domestique.

Pour ce qui est des enfants, les résultats confirment l’omniprésence de la mère dans les décisions, les sanctions, les contrôles de comportements. Elle domine les activités de soins quotidiens, de gestion du quotidien et de suivi de la scolarité de ses enfants. Les pères ne sont pas absents mais viennent loin derrière la mère qui reste le pivot incontournable de la vie familiale.

Le contrôle de comportement ; le choix des amis sont dominés par la mère, les NTIC sont contrôlés par le père en priorité suivi de la mère et ensuite du frère/sœur. Même si le père domine, la mère a sa place en ce domaine et on perçoit une plus grande participation des deux parents. 

Le père est perçu comme plus sévère qu’il ne se perçoit et il ne constitue pas un recours pour les enfants qui s’adressent-en cas de problème- en priorité à la mère, ensuite au frère/sœur et à un ou une ami(e) mais aucun ne dit s’adresser au père !

Les fonctions traditionnelles des parents (père autoritaire, mère affectueuse) sont globalement préservées, mais des changements apparaissent ça et là et laissent transparaître des modifications dans les conceptions de l’enfant selon le sexe, dans les pratiques familiales des deux parents et dans les réactions des enfants.

Ces résultats ont-ils été confirmés par les autres recherches réalisées par les membres de l’équipe ?

Mutations sociales ou changements mineurs ?

Une approche sociologique pose l’hypothèse selon laquelle un changement structurel de la famille se produit sous l’effet des changements sociaux au plan macro. Cette hypothèse a été partiellement confirmée selon les approches par axe :

Ainsi S. M. Mohammedi a opté pour la thèse du changement social partiel. Cette thèse reconnait l’influence des facteurs sociaux  dans l’évolution et la transformation sociale mais elle ne leur accorde pas cette détermination profonde comme le fait la thèse de la mutation sociale. Pour elle, c’est la culture traditionnelle, avec ses pratiques et ses valeurs, qui reste la déterminante, en dernière instance, de la vie familiale.

S.M Mohammedi a testé l’hypothèse de la relation entre le type de famille et le modèle éducatif parental et que le changement de l’un engendre nécessairement un changement de l’autre. Il constate que si les statistiques officielles montrent clairement la tendance à la nucléarisation de la famille algérienne, les sociologues algériens montrent, de leur part, que la réalité familiale est plus complexe et ne se réduit pas à un schéma d’évolution linéaire et ils ont présenté pour la décrire plusieurs typologies. Ses propres recherches ethnographiques chez les Hawz-s de Tlemcen montrent que, du point de vue morphologique, la réalité familiale est loin de suivre un schéma linéaire, la grande famille existe belle et bien et l’existence de la famille nucléaire ne signifie nullement la disparition des valeurs qui régissent la grande famille.

Modèles éducatifs et socialisation : quels changements ?

Cette problématique a été abordée sous différents angles par plusieurs axes. Ainsi B. Moutassem-Mimouni constate à travers différentes études (dont l’enquête réalisée dans le cadre de ce projet, l’enquête SNAFAM, les enfants privés de famille, les personnes âgées, les rituels de la naissance, etc.) que si des changements réels ont été constatés, ils n’ont pas entamé certaines traditions, ni certaines valeurs, ni certaines pratiques :

  • La nucléarisation de la famille n’empêche pas le maintien de la variable genre, les femmes travaillent souvent à l’extérieur sans que soit réalisé un allègement de leurs charges en tant que maîtresses de maison. Ce sont elles qui prennent en charge la gestion du foyer, avec l’aide de leur fille. Gonflement des charges dévolues à « la mère » qui en plus du foyer, s’occupent des révisions, de la scolarité des enfants, des soins de santé. L’enquête réalisée dans ce projet a montré que constituant le principal recours, la mère reste le pivot central de la
  • Les fonctions dévolues aux hommes qu’ils soient jeunes garçons ou pères, sont très restreintes dans l’espace domestique : ils ne font presque rien et quand ils font quelque chose, ce sont les courses en premier et un peu de bricolage.
  • C’est dans le fait de cuisiner que les hommes manifestent quelques évolutions (16%). Souvent, leur aide consiste à sortir les enfants pour que leur épouse puisse finir ses activités domestiques. Ce fait est bien apprécié par les épouses qui ont du mal à accepter que leur époux s’occupe de tâches ménagères. La résistance à certains changements n’est pas que masculine, elle est aussi féminine (SNAFAM/CRASC, 2010).
  • En ce qui est des modèles d’enfants et d’adolescents tels qu’exprimés par les parents : le constat est que les parents sont préoccupés par des qualités affectives de leurs enfants qu’ils placent avant les qualités cognitives ou sociales. Les préoccupations pour la scolarité sont plus pour les garçons que pour les filles alors que ces dernières investissent fortement leurs études.

Dans l’enquête sur les adolescents (2009), F.Z. Sebaa  nous dit que « les jeunes intériorisent les rapports d’autorité et ne semblent pas remettre en question la logique patriarcale. » Les représentations sont globalement conformistes chez les parents comme chez les enfants, souvent on trouve une concordance entre les attentes des uns et des autres avec un petit décalage quant à la perception des parents qui se voient comme plus souples et plus en dialogues, alors que les enfants les perçoivent comme plus exigeants et plus sévères.

Quant à Z. Chabane, après avoir croisé les données de l’enquête commune avec celles d’une enquête qu’elle a menée auprès d’étudiants et une autre enquête auprès de femmes travailleuses, conclut que toutes les « régions » des activités  du champ familial sont dominées et occupées en premier lieu par la mère, sauf qu’il faut signaler deux tendances nouvelles (selon l’enquête du projet, 2009) dans le champ familial : l’occupation des 16,33% de l’espace « cuisine » par le genre masculin qui prépare à manger et de 14,74% qui nettoient la maison. C’est un pourcentage peut-être peu important mais qui présage peut-être de changements à l’avenir. La structure familiale ou l’échange et l’interdépendance dans la répartition des rôles  sont relativement absents car le travail domestique  est toujours réservé à la mère (aidée par ses filles) selon les grandes lignes traditionnelles. Nous constatons qu’il n’y a pas beaucoup de régions qui ont connus de changements notables  dans le champ familial. 

M. Mimouni, ayant analysé les ouvrages scolaires de langue arabe et de langue française du primaire, note l’émergence d’un modèle de famille véhiculé par ces ouvrages, un modèle de famille nucléaire ayant deux ou trois enfants, vivant dans un appartement et portant des vêtements ‘modernes’. La maman ne travaille pas, elle est au foyer et le père n’a pas de métier spécifique. Le métier d’enseignant est le métier le plus récurent. Ce métier est plus souvent féminin et rarement masculin.

La diversité ethnique, sociale, culturelle est peu développée, ainsi la présence des personnes noires de peau est rare, les divorcés ou veufs peu présents, tout comme les handicapés. M. Mimouni s’interroge : « ces exclusions ne risquent-elles pas de créer une pensée intolérante rendant l’adaptation difficile aux situations particulières des personnes à besoins spécifiques ? ».  Ce modèle épuré ne risque-t-il pas d’avoir des effets restrictifs sur la pensée, et sur les liens sociaux.

De leur côté B. Mimouni et S.M. Mohammadi se sont interrogés sur des populations spécifiques touchant à d’autres aspects de la problématique du changement social appliquée dans le champ familial. B. Mimouni a interrogé l’évolution des représentations des enfants nés hors mariage et montre une évolution qualitative grâce au développement de la kafala et met en exergue l’apparition d’une nouvelle population qui risque d’être stigmatisée et de prendre la place des enfants nés hors mariage, il s’agit des enfants en « garde judiciaire » issus de familles en difficultés.

S.M. Mohammedi, après un séjour au Japon, a saisi cette occasion pour mener  une recherche comparative entre le statut des séniors au Japon et en Algérie. Cette comparaison a montré des similarités étonnantes quant au statut des séniors en Islam et en shintoïsme et au bouddhisme. Il a également exploré cette dimension religieuse à travers ‘l’analyse de contenu des fatwa-s’ diffusées dans un journal quotidien pour connaître les préoccupations exprimées par les Algériens, ou du moins les lecteurs de ce journal, notamment sur les questions familiales et les réponses qui leurs étaient données. Il note que la majorité des questions tournent autour de la famille, du mariage.

Quant à M. Medjehdi, il  s’interroge sur l’effet de l’introduction des NTICs au sein de la famille. Il note, après différentes enquêtes, que l’introduction des NTICs a eu des incidences sur les liens familiaux.

Les données statistiques ont montré qu’Oran est l’une des Wilayas les plus médiatisées en Algérie dans la mesure où les moyennes d’acquisitions des NTICs à Oran dépassent celles enregistrées à l’échelle nationale. Généralement, lorsqu’une société règle le problème de l’émergence des NTICs, il devient légitime d’évoquer la notion des rapports sociaux médiatisés. Mais la notion de rapports « sociaux médiatisés », les effets qui en découlent sur les liens familiaux ne va pas de soi, l’outil est là, tout le reste dépend de son usage et son appropriation.

C’est plutôt le type de travail qu’exercent le père et la mère qui favorise l’achat du micro-ordinateur. L’initiative vient du côté des parents lorsque ces derniers ou du moins l’un d’eux exerce une fonction dans une institution qui nécessite l’usage de l’outil informatique, et cela même s’il est d’un niveau moyen ou secondaire. Les enfants ne sont pas passifs, souvent ce sont eux qui pèsent sur la décision d’achat du micro-ordinateur par les parents.

C’est le père qui contrôle la télévision au sein de la famille. Le pouvoir de contrôle de la mère n’apparait qu’en deuxième position. Et pour bien observer le pouvoir selon le genre, c’est plutôt le frère qui contrôle, la sœur ne vient qu’en dernière position. Mais ce contrôle parental ne se décline pas de la même manière lorsqu’on prend en considération la différence entre les quartiers du centre et ceux de la périphérie. En fait, le contrôle du père sur la télévision est plus présent dans les quartiers de la périphérie, alors que les choses sont différentes chez les familles du centre : c’est plutôt la mère qui contrôle la télévision.

Où va la famille algérienne ? 

Dans tous les axes, les chercheurs concluent que les pratiques éducatives sont modulées par la variable genre, car le modèle éducatif « traditionnel » (père autoritaire, mère affective / permissive) est toujours présent mais néanmoins avec quelques indicateurs de changements : le père semble plus à l’écoute, nombre de décisions concernant les enfants sont prises par le couple parental, et même si elles continuent d’assurer l’essentiel des tâches domestiques, les mères et les filles investissent d’autres espaces (démarches administratives, courses, bricolage…) en plus des études et du travail salarié pour certaines. La socialisation serait-elle en faveur des femmes ou serait-ce une adaptation incertaine aux transformations des rôles sociaux ? Les hommes ne risquent-ils pas de se rétracter sur des positions régressives ou de rejet ? Ou plutôt ces changements, aussi minimes soient-ils, n’annoncent-ils pas une nouvelle configuration des rapports homme-femme à l’avenir ? 

Bien que la fonction paternelle se maintienne puisque l’enquête collective montre que le père est perçu comme redoutable, plus sévère, plus violent : de plus en plus absent dans sa praxis familiale, le père ne risque t-il pas de perdre sa place affective auprès de ses enfants ? Cette place est essentielle et doit se maintenir pour l’équilibre des pères mais aussi pour celui des enfants eux-mêmes puisqu’ils vont être de futurs parents. N’oublions pas que les pères constituent des modèles identificatoires pour leurs enfants. Nous nous interrogeons également sur les modifications des modes de socialisations des filles et des garçons : si les filles gagnent de nouveaux rôles (travail, courses, bricolage, etc..),  les garçons ont de moins en moins de tâches à accomplir, cela ne risque t-il pas de les désocialiser ?

Ainsi, d’après ces résultats, les changements ne semblent pas aussi radicaux que ne le laissent supposer les indicateurs de changements (nucléarisation de la famille, travail des femmes, scolarisation prolongée des deux sexes et en particulier les filles), mais ils sont du moins perceptibles et laissent transparaitre des changements en gestation dans les rôles, les rapports de genre, et dans les pratiques familiales. .

On constate des mouvements progressifs et régressifs qui montrent la vivacité de la société algérienne et les résistances qu’elle oppose à ces changements, qu’ils soient dans un sens ou dans l’autre.

Ces résultats nécessitent un examen approfondi pour mieux saisir les effets de tels changements sur les rapports humains au sein de la famille et sur les transformations des rôles et des pratiques familiales.