Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des cahiers

Les cahiers du Crasc, N°27, 2013, p. 45-63 |  texte intégral


 

 

 

Badra MOUTASSEM-MIMOUNI

 

 

I. Introduction

Ce n’est pas la première fois que je me penche sur les modèles d’enfants et pratiques familiales. J’ai déjà participé à différents projets sur le préscolaire abordant les modèles d’enfants et les changements sociaux affectant ces modèles (CRASC, 1998, 2002, 2005). D’autre part, mes travaux sur les enfants privés de famille montrent une évolution des modèles[1] d’enfants depuis l’indépendance en ce qui concerne l’enfant en général et des changements des représentations concernant les enfants nés hors mariage et une mutation dans les modes de prise en charge de ces derniers. En tant que psychologue clinicienne, j’ai suivi depuis trente ans l’évolution de la demande d’aide psychologique concernant l’éducation des enfants.

La place, le rôle et la valeur de l’enfant se modifiant avec les transformations sociales, économiques, voire  politiques d’un pays. Pour l’Algérie, et à un niveau macro, l’enfant de l’indépendance n’a plus rien à voir avec l’enfant de la colonisation. Mais l’enfant de l’après terrorisme, de l’après décennie noire n’est plus celui de l’Algérie triomphante des années soixante–dix. Si certaines conditions sociales se sont largement améliorées, d’autres se sont détériorées, des enfants vivent dans la rue, des familles entière sont SDF, le niveau de vie, bien qu’il soit en amélioration, reste quand même bas pour les classes moyennes et les classes démunies, le taux de personnes en dessous du seuil de pauvreté est en croissance. Le travail des enfants en recrudescence. 

Dans cet axe, j’ai exploré trois pistes :

  • La piste postulant que les changements sociaux (économique, politique) créent une dynamique au sein de la famille (cet aspect est abordé par la collecte de données de différentes enquêtes : SNAFAM/CRASC 2010, VCF 2006, Famille/Ecole 2010 et du RGPH 2008) et sur les modes d’éducation qu’elle préconise et applique avec ses descendants. Cet aspect est abordé à travers l’enquête réalisée par l’équipe de ce projet à Oran et dont nous avons présenté les principaux résultats dans le chapitre précédent.
  • La piste des mutations et changements des mentalités s’exprimant dans les représentations envers les catégories fragilisées ou marginales telles que les personnes âgées et les enfants privés de famille et ceux nés hors mariage. Cette piste est basée sur mes travaux sur ces catégories depuis plusieurs décennies en ce qui concerne les enfants nés hors mariage et depuis quelques années sur les personnes âgées.
  • La piste des transformations des modes d’unions dans le mariage à travers la comparaison de quelques observations de G. Tillion dans son ouvrage Le harem et les cousins et l’étude de deux familles en 2008. L’accueil de la naissance a fait l’objet d’un mémoire de Magister sous ma direction qui aborde « les rituels de la naissance et changements sociaux » (Asma Marouf, 2010).

Ce travail, qui peut paraitre hétéroclite, permet d’apporter du matériau explorant des facettes patentes ou cachées qui se complètent et éclairent les changements ayant affecté la famille de façon moins univoque et plus nuancée.  

2. Présentation des travaux

Une société qui n’évolue pas se meurt. Les changements sont l’expression de la dynamique de la vie. Souvent on parle de changements comme si c’était une erreur de la nature.

La famille algérienne est le principal indicateur de l’évolution de la société. Différents facteurs sont à l’origine des transformations au sein de la famille et en modifient ses représentations et ses pratiques au quotidien. Parmi les facteurs agissants qui ont eu des effets et ont causé des changements profonds ces dernières décennies, nous pouvons citer :

  • Le terrorisme et l’islamisme : l’Algérie a traversé une période d’une extrême violence. A mon sens, le terrorisme n’est pas une phase éphémère que certains se plaisent à minimiser et à considérer comme ‘terminée’ ou ‘résiduelle’, le terrorisme est le facteur le plus marquant de ces vingt dernières années. Il a marqué l’imaginaire algérien, et a laissé des traces indélébiles qui continuent leur action patente ou latente, mais bien réelle. Ainsi, la perte de confiance en l’entourage est un des effets qui marquera longtemps les liens sociaux. La méfiance entre voisins, entre membres de la même famille, les embrigadements marquant les conduites : il est difficile de ne pas parler religion, quelle que soit la réunion ou rencontre. Les tabous fleurissent au quotidien, les interdits et les fatwas foisonnent. En dehors de cet aspect anecdotique (parfois) ces effets ont imprégné les représentations et les pratiques.
  • La crise économique est venue renforcer la perte de confiance en l’environnement. Bien que le chômage ait baissé, il s’est transformé en état de semi-chômage avec des mesures perverties par l’administration qui maintiennent des jeunes et moins jeunes dans la précarité et la pauvreté. Ainsi, les mesures ‘d’emploi jeunes’, de ‘filet social’, de ‘ESIL’ (emploi salarié d’initiative local), etc., qui devaient être des mesures temporaires, sont des mesures qui perdurent et mettent ces personnes dans une situation de désespoir où leurs chances de progresser, d’avoir un emploi autorisant la construction d’une carrière, sont quasi nulles.
  • Dans l’ensemble, l’amélioration du niveau de vie, l’ouverture sur le monde transforment les aspirations et attentes des familles qui ne peuvent plus se contenter du « peu » (santé et sécurité : « Es-saha oua Es-setr ») mais veulent « vivre, voyager, etc. » Ces aspirations légitimes ne sont pas toujours réalisables pour tous, mais cela nourrit les espoirs, les attentes et les aspirations de familles : « si moi je ne le fais ou ne le vis pas, ce sera mes enfants qui le feront » disent certains parents. Ces aspirations peuvent également nourrir des animosités, des aigreurs qui risquent de pervertir des vies et des hommes.

 En ce qui concerne l’étude des rituels de la naissance et de leur évolution, un espace a été laissé à la présentation d’une synthèse  par l’auteur de ce travail de recherche au moyen d’un tableau synthétique montrant les changements ayant affecté les rituels dans quelques familles vivant à Oran (voir en annexe de cet axe). 

Ces représentations sont en lien avec les transformations structurelles de la famille qui ont été amorcées depuis l’indépendance du pays et peut-être bien avant. Je vais aborder, dans un premier temps, des changements marquant cette famille et, dans un deuxième temps et à travers les données des trois pistes de recherches évoquées précédemment, différentes pratiques et représentations familiales. Enfin, une dernière partie synthétisera l’ensemble des travaux de cet axe. 

2.1. Changements structurels 

Les principales transformations concernent :

- La concentration en zones agglomérées de la population algérienne qui est passé de 56,1% en 1966 à 87,5% en 2008, ce qui a fortement congestionné les agglomérations, compliqué la question du logement et celle de l’emploi.

- La nucléarisation de la famille (60%) est en progression. L’industrialisation, l’exode rural, pour certains le choix de vie, de plus en plus de couples désirent s’établir hors des contraintes de la présence des ascendants, mais ces derniers également tendent à pousser leurs enfants à habiter en autonomie « pour éviter les problèmes ». Lors d’entretiens avec des personnes âgées, on perçoit des changements en termes d’attentes, ces personnes veulent « vivre tranquilles, ne pas subir au quotidien les tracas des enfants et petits-enfants ». Elles aspirent à plus de distance et plus de distanciation avec leurs enfants et petits-enfants. Contrairement à ce qu’on pense communément, ce n’est pas que les jeunes qui aspirent à vivre à distance des autres membres de la famille.

- Le recul de l’âge au premier mariage constitue une autre transformation de la famille algérienne. Hommes et femmes se marient bien plus tard. L’âge au premier mariage est autour de 29 ans pour les femmes et de 33 ans pour les hommes. L’âge au premier mariage a accusé un recul de près de dix ans pour les deux sexes.

- Si l’âge au premier mariage a fortement reculé, cela induit une augmentation substantielle du taux de célibat. Le recul de l’âge au premier mariage résulte d’un faisceau de facteurs dont : les problèmes socioéconomiques tels que chômage, manque de logement, cherté du mariage, scolarisation des femmes et durée des études des deux sexes auxquels il faut ajouter les exigences affectives des jeunes et besoin de choix du conjoint (F. Adel[2], ) qui n’acceptent plus avec facilité le parti proposé par les parents. La famille se transforme et ses pratiques en termes de fécondité et de cohabitation se transforment aussi.

Dans l’étude SNAFAM/CRASC et l’étude sur les foyers pour personnes âgées[3] (FPAH), le célibat est un des facteurs de risques le plus important de se retrouver dans ces foyers.

- Les perceptions de la contraception[4] et du  nombre d’enfants souhaités : l’étude SNAFAM montre que si près de la moitié des enquêtés pensent que la contraception est nécessaire, les changements sont plutôt mitigés et expriment des doutes et une indécision qui risquent de remettre en question les acquis dans ce domaine. Pour nous, il ne s’agit pas seulement d’une question démographique mais surtout d’une question d’autonomisation des couples, de leur libre choix sans contraintes de l’Etat ou de toute autre partie. La contraception[5] est un acquis pour les couples qu’ils s’agissent des hommes ou des femmes, et l’existence de réponses la plaçant sous le signe du haram  (20%) nous parait préjudiciable pour cette liberté de choix. Ce fait est renforcé par l’augmentation du nombre d’enfants désirés. Une enquête ciblée sur cette question pourrait expliquer ce revirement nataliste.

Ainsi, si cette étude (SNAFAM, 2010) a relevé des avancées certaines, des indicateurs expriment également des ralentissements et des régressions dans certains domaines sensibles tels que la fécondité avec une augmentation du nombre d’enfants désirés.

- Mes recherches sur les enfants privés de famille montrent des transformations très importantes en ce qui concerne les enfants nés hors mariage. Les représentations de ces derniers ont subi des mutations extrêmement importantes, dont le principal indicateur est leur quasi disparition des foyers pour enfants assistés que sont les anciennes ‘cités de l’enfance’ qui accueillent les enfants de six ans jusqu’à leur majorité. Alors que le nombre d’admissions dans les pouponnières ne faiblit pas, la grande majorité de ces enfants seront placés en kafala durant les premiers mois de leur naissance. Par conséquent, ces foyers, dont la majorité des pensionnaires étaient des enfants abandonnés à la naissance, ne reçoivent plus que des enfants et adolescents en Garde judiciaires ou en placement administratif et qui ont eu des parents (biologiques ou d’adoption). Ces nouveaux pensionnaires expriment l’inversion de la détresse qui n’émane plus de la non-reconnaissance et de l’illégitimité mais des difficultés des familles en difficultés psychologiques, sociales, économiques.

Ainsi, l’illégitimité n’est plus un facteur d’exclusion sociale grâce à la kafala, alors que la garde judiciaire des enfants privés de famille risque de mener à leur exclusion, nous avons conclu dans un travail en cours de publication que « ce déplacement de la stigmatisation constitue un danger pour ces enfants et adolescents, pour leur devenir et celui de la prise en charge des enfants privés de famille »[6].

2.2. Modes de prises en charge des enfants ou pratiques familiales à Oran 

Nous avons visé dans ce projet la connaissance des représentations et des pratiques familiales vues sous deux angles : celui des parents et celui de leurs enfants. Contrairement aux études réalisées sur les enfants dans le préscolaire, notre population d’étude a concerné les enfants de dix à dix-huit ans visant à explorer leur situation et leurs représentations. 

L’enquête réalisée  par l’équipe nous a permis de dégager des constantes et des changements forts édifiants. Cette enquête a été présentée plus en détail dans le premier chapitre. Nous n’allons pas répéter ce qui a été déjà mentionné, mais ne sont pris ici que les éléments répondant à notre axe de recherche et qui seront enrichis par des entretiens avec des familles.

Bien que notre enquête, ayant porté sur 150 (voir chapitre1) ménages, ne soit pas représentative de la famille oranaise, elle nous donne au moins quelques indicateurs qui, recoupés avec ceux d’autres études (SNAFAM, 2010), nous donnent quelques tendances. Le profil de la famille à Oran et ses environs est celui d’une famille nucléaire (80%) moyenne de six membres dans un logement individuel (appartement ou maison traditionnelle), une sur cinq habitent avec les grands-parents. Le nombre d’enfants moyen est de quatre enfants et treize pour cent ont entre six et dix enfants. Ce taux confirme la tendance à la hausse du nombre d’enfants constatée dans l’étude citée plus haut (SNAFAM, 2010).

- Sur le plan scolaire 

Les parents ont un niveau scolaire bien plus élevé que celui de leurs propres parents (c'est-à-dire les grands-parents des enfants) et le niveau des enfants bien plus élevé que celui des parents et grands-parents.

Tableau 34 : Comparaison entre le niveau scolaire des parents et grands-parents et enfants (%)

Niveau scolaire

Masculin

Féminin

 

Enfant (n=188)

 

Père

Grand-père

Mères

Grand-mère

Non-scolarisé

9,93

55,68

16,23

92,13

5,32

Kuttab coranique

-

23,86

-

-

-

Formation prof.

-

-

-

-

5,32

Primaire

28,37

17,05

34,42

6,74

15,4

Moyen

32,62

3,41

29,22

1,12

57,4

Secondaire

22,70

-

16,23

-

15,4

Supérieur

6,38

-

3,90

-

1,06

Total

100

100

100

100

100

 Source : Famille éducation santé mentale/ Crasc, 2008-2010

La différence est énorme puisque neuf grands-mères sur dix étaient analphabètes contre une sur six (16%) de leurs filles qui sont mamans et dont la presque totalité des enfants enquêtés sont scolarisés (plus de 90%). Le taux d’analphabétisme était moins important pour les grands-pères : plus de la moitié contre un sur dix de leurs fils et 5% de leurs petits-fils. Les femmes enquêtées n’ont même pas eu accès aux kuttab-s ou djamaa (mosquée) traditionnel, contrairement à près d’un sur cinq de leur fils. Mais les mamans sont deux fois plus scolarisées en primaire que leur propre mère, huit fois plus au moyen et alors qu’aucune des grands-mères n’a atteint le secondaire et le supérieur, respectivement 16% et près de quatre pour cent des mamans ont atteint ces niveaux.

 La tendance à la nucléarisation est confirmée par toutes les études, mais s’agit-il d’une véritable nucléarisation de la famille au sens d’une complète autonomie d’action, de décision et d’éducation des enfants ? Ou s’agit-il juste d’un éloignement spatial et d’une symbiose socio-affective continue ? Des chercheurs tels que L. Addi remarquent qu’il s’agit plutôt de « réseau de famille » et non de famille nucléaire au sens occidental pour la plupart. Car les autres membres influents continuent à avoir droit au chapitre sans que cela entraine la rupture.

L’amélioration des conditions socio-sanitaires, de travail, de sécurité, d’éducation et la restriction du nombre d’enfants a-t-elle transformé les modes de relations parents/enfants ?

- Famille et communication

La communication est le ciment qui raffermit les liens entre les membres de la famille. Elle est le moyen qui permet à chacun d’être présent, d’occuper sa place en tant que membre actif et non en tant que fantôme transparent.

Dans le but d’explorer les modes de communications au sein de la famille, des questions sur la « qualité de la communication », sur « les moments qui regroupent tous les membres de la famille » ont été posées aux parents et aux enfants. Ces derniers sont près de
soixante pour cent à les juger insuffisants puisque 42,7% les qualifient de ‘rares’ et 15% ‘d’inexistants’. 

Ce manque de communication est confirmé par les attentes des parents pour qui l’obéissance des enfants occupe la première place, de manière égalitaire entre le garçon et la fille pour la mère alors que le père, lui, accorde la première place à la fille et la deuxième place au garçon ; alors que la mère s’inquiète plus pour la scolarité du garçon (cf. tableau 12). Les valeurs morales sont donc priorisées par rapport aux qualités cognitives ou sociales.

Selon les enfants, le père comme la mère utilisent en premier lieu les cris et les sermons quand leur enfant commet une bêtise. Mais si le père utilise près de trois fois plus les châtiments corporels, la maman use plus des sermons et cris.

On constate ici une différence notable entre les perceptions des parents et celles de leurs enfants. Les parents se voient plus souples et plus en dialogue que les enfants qui les perçoivent comme plus sévères, en particulier le père est perçu comme plus sévère et usant plus de châtiment corporels. 

  La mère cumule souvent les rôles affectifs et d’autorité (contrôle de la télé, des sorties, des vêtements et de la scolarité).

- Famille et socialité

En plus de l’enquête (chap.1), deux études permettent de relever quelques traits saillants des changements qui ont touché quelques pratiques familiales :

  • notre enquête a montré que les hommes (père et fils) sont peu impliqués dans les tâches domestiques, que les femmes s’approprient tous les rôles dans les différentes sphères familiales comme le confirme Chabane Z. (chap. 4) alors que les pères ont de moins en moins de place active auprès de leurs enfants. Ce déficit nécessite un examen approfondi des processus de socialisation et des pratiques éducatives selon le genre. sont secondées dans toutes les taches par leurs filles, par contre, leurs garçons semblent exclus des taches de la vie quotidienne ; alors que les filles font le ménage, la cuisine, s’occupent des plus petits, les garçons, c’est à peine s’ils se partagent « les courses » avec leurs sœurs (encore !) et leur père[7]. La socialisation serait-elle en faveur des femmes ou serait-ce une adaptation incertaine aux transformations des rôles sociaux ? Les hommes ne risquent-ils pas de se rétracter sur des positions régressives ou de retrait ? Quels seront les effets de tels mécanismes d’adaptation marqués par le retrait défensif et ne risque-t-il pas de déteindre sur l’harmonie des rapports hommes femmes dans les décennies à venir ?
  • L’étude sur les rituels de la naissance[8] (A. Marouf, 2010, voir synthèse en annexe) montre des constantes et des transformations dans ces rituels. Les modifications portent sur l’espace de l’accouchement qui ne se fait plus à la maison mais dans les cliniques et maternités ; ce qui a pour incidence la disparition de certains rituels comme celui de la « atba» (l’entrée de la maison), de l’interdit de se « lever » ou de « sortir » avant le septième jour, sur la conservation du placenta. La cérémonie du « sbu’ » (septième jour après l’accouchement) a également subi des changements sous l’effet de l’islamisme, tel que la « pesée » des cheveux du nouveau-né, de la circoncision précoce, etc.

- L’endogamie cinquante ans après :

Après la relecture de l’ouvrage  de G. Tillion « Le harem et les cousins », je me suis interrogée sur ce qui en restait cinquante ans plus tard[9] : qu’en est-il des mariages endogamiques ? J’ai eu la chance de trouver deux familles[10] fortement endogamiques  où les cousins se mariaient entre eux et j’ai constaté :

- Une endogamie de choix et non d’obligation (les enfants respectifs des deux sœurs se marient par amour dans la première famille tout comme dans l’autre) et parfois contre le gré des familles qui ont peur que cette union, en cas de dissension dans la couple, ne crée des différends qui pourraient corrompre les liens solides qu’ils entretiennent entre eux.

- Une exogamie tolérée et même souhaitée qu’elle soit proximale ou éloignée (le conjoint rencontré dans les espaces de formation ou dans les lieux du travail, dans la ville où il habite ou plus loin).

-  Une intégration de l’étranger sans trop de résistance.

-  La bigamie est  inexistante dans ces familles.

III. Synthèse 

En ce qui concerne la première piste : changements sociaux/changements familiaux, les principaux résultats de ces différents travaux m’ont permis de noter l’importance des changements qui ont touché la famille algérienne durant ces dernières décennies : nucléarisation progressive de la famille algérienne avec des particularités où une place importante est laissée à la famille étendue; réduction du taux de natalité et amélioration du développement humain (baisse de la mortalité infantile et maternelle, amélioration du niveau de vie, etc.) ; transformation des rituels autour de la naissance.

L’allongement de l’espérance de vie, le recul de l’âge au premier mariage, cumulés aux facteurs précédents génèrent ou majorent des phénomènes tels que l’élévation du taux de célibat et  l’augmentation du nombre de personnes âgées, ce qui nécessite des prévisions et une planification pour assurer une qualité de vie à ces catégories (besoins en logements, en soins, en centres spécialisés, etc.) et maintenir les liens de solidarité entre les générations.

Une autre catégorie nécessitant prévisions et planification est celle des enfants privés de famille. L’étude les concernant montre une mutation déplaçant la stigmatisation, qui touchait principalement les enfants nés hors mariage durant les quatre premières décennies après l’indépendance, vers les enfants privés de famille pour des raisons socio-économiques et psychologiques.

La transformation des modèles d’enfants qui, grâce à l’amélioration des conditions de vie, de santé et la baisse de la natalité, rend les parents de plus en plus exigeants pour leurs enfants. Sur le plan psychologique, on trouve des parents qui, trop  préoccupés par leurs enfants, se laissent dominer par eux. Les demandes d’aide psychologique (en dehors des cas pathologiques) sont avant tout centrées sur ‘comment gérer des enfants’ de plus en plus conscients de leur pouvoir sur les adultes. Dans les classes moyennes et supérieures, l’option de l’enfant unique (un garçon, une fille) suppose des réaménagements de la parentalité et des relations parents-enfants. 

Sur le plan éducatif, un acquis fondamental est indiscutable : il s’agit des  exigences de scolarisation sans distinction de sexe, et pas de distinction au niveau de l’affection donnée aux enfants des deux sexes. Il faut également noter des transformations dans les rapports de couple, même si la femme continue à assumer toutes les charges familiales auxquelles s’ajoute parfois le travail rémunéré. Néanmoins, des hommes s’impliquent de plus en plus dans les soins aux enfants, l’aide au travail domestique et sont d’accord pour le travail de leur épouse, d’autres le réclament (SNAFAM/CRASC, 2010).

Les attentes des parents sont conformes au modèle social puisque les qualités affectives priment sur les qualités cognitives. Ces valeurs sont d’ordre moral et sont très importantes dans la société algérienne et expriment l’attachement aux valeurs traditionnelles d’empathie et de solidarité.

Les pratiques familiales de contrôle du comportement sont assurées essentiellement par la maman, alors que le père contrôle plus l’usage des NTICs : téléphone, télévision, microordinateur. Dans le partage des rôles, il y a des changements concernant le rôle de la maman qui s’est souvent alourdi de nouvelles charges, en particulier les charges traditionnellement dévolues à l’homme (faire les courses, suivre la scolarité des enfants, régler des problèmes administratifs, bricoler, etc.) (Voir chap. I)

Enfin, le travail complémentaire à partir des travaux de G. Tillion et notre étude ethnographique des deux familles montre que les mariages endogamiques se maintiennent plus sur la base des attachements précoces et des liens profonds des membres de la famille. Les mariages exogamiques ne sont pas rejetés, parfois même préférés pour éviter les conflits pouvant entachés les rapports d’affection entre les différentes familles proches.

Peut-on conclure à une transformation radicale de la société algérienne ? C’est peut-être excessif, mais la société se transforme et, selon les lunettes, ces changements sont importants et présagent de profondes transformations vers une famille moderne, ouverte, tolérante tout en conservant des liens familiaux solides et en gardant des valeurs de solidarité, d’attachements aux ascendants. Selon d’autres regards, ces changements ne sont que des leurres, les mentalités qualifiées de rétrogrades, les règles séculaires et fossilisées épousent les couleurs de l’air du temps, sans rien céder de leurs rigides intolérances et vont ressurgir à la moindre occasion. Régression féconde comme l’a postulé si souvent M. Lahouari Addi ? ou progression stérile ?!

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Annexe

Tableau 35 : Principaux changements constatés dans les rituels de la naissance

Les rituels traditionnels

Les rituels actuellement

La maison seul espace légale ou se pratique la généralité des rituels, et on a vue même dans l’histoire de la médicalisation de la naissance un refus total de la maternité.

Médicalisation de la naissance et apparition d’un autre espace celui de la maternité et ce en parallèle avec l’espace de la maison.

Peur des djinns et du mauvais oeil, recherche de la baraka et surtout  de la satisfaction du groupe, sont surtout les raisons de la cœxistence de la généralité des rituels traditionnels.

Tendances vers  l’individualisme et vers la recherche d’un statut social élevé et reconnu par l’entourage familial et social et vers le vouloir de se faire montrer ostentatoirement.

Ce qui explique le fait que certaine de ces rituels on disparue c’est parce que les préoccupations ont changés les situations ont changés  et le contexte de vie a changé

Conservation de quelques rituels, disparition d’autres rituels et apparition de nouveaux rituels qui n’étaient jamais pratiqué auparavant comme par exemple : circoncision précoce, rasage et pesée des cheveux du nouveau-né dont la valeur donnée à la quabla

l’homme  a toujours été exclu de l’accouchement qui est une affaire de femmes

la participation de l’homme à l’accouchement, bien que rare  est plus admise.

rituel de la  aàtba pratiqué au seuil de chaque porte de la maison.

rituel de la aàtba pratiqué a la sortie de la maternité et u retour  à la maison.

la shahada, rituel d’introduction sociale et religieuse du nouveau-né dans sa communauté, est pratiquée par la quabla

La quabla personnage lumineux et croyant dont la reconnaissance est officieuse c'est-à-dire reconnue uniquement  par la société.

maintien de la shahada   en tant que rituel islamique pratiqué par un membre de la famille.

 

La sage-femme toujours appelée quabla  est reconnue en tant que  métier officiel et officieux reconnue par l’état et la société.

Préservation et conservation du cordon ombilical et du placenta considérés comme essentiels. Le placenta est enterré pour éviter tout risque de son utilisation malveillante et le cordon séché est mis dans l’oreiller du bébé. Aux deux est conférée des vertus de protection et même de guérison pour le nouveau-né.

Le  placenta est souvent jeté et laissé à  l’hôpital. Rares sont les femmes qui les réclament.

 

 

La cérémonie du sbu’u  fête du don du prénom.  Autrefois on cherchait surtout à déclarer l’introduction du nouveau- l’entourage social (filiation affiliation).

 

Conservation de la cérémonie du sbu’u mais avec de nouvelles préoccupations ou le vouloir  se montrer d’une façon ostentatoire  à travers les préparatifs, l’alimentation et même les cadeaux offerts.

Le hammam ayant pour fonctions : ghousl, purification et de préparation à la sexualité, ainsi que de soin de remise en place des os du dos fortement malmené par la grossesse.

percement des oreilles pour la fille

Hammam toujours pratiqué  avec les mêmes   de ghousl et de préparation à la sexualité et de soins.

 

Parfois circoncision pour le garçon 

Quarante jours / période de  passage 

le quarantième jour, jour de fête et de relevailles où la femme et l’enfant acquièrent enfin le droit de sortir.

Echange de mets sans aucune concurrences (baghrir, rougeg, couscous…..etc).

Le quarantième jour   n’existe pratiquement plus.

 

Pour les rares cas qui le pratiquent : échange de  mets

Source : A. Marouf, Mémoire de magister, EDA-CRASC, Oran, 2010.


Notes

[1] Moutassem-Mimouni,  B., « Évolution des représentations et de la prise en charge des enfants abandonnés en Algérie », communication au Colloque international : « Modèles de la petite enfance en histoire et en anthropologie », Paris, IRD -EHSS, 18-19 juin 2009.

[2] Adel, F., Formation du lien conjugal et nouveaux modèles familiaux en Algérie, Paris, Université Paris V, René Descartes, Sciences humaines, Sorbonne, 1990.

 Benchaibi, M. « Les personnes âgées : approche anthropologique. Le Foyer El Ach’achi, Tlemcen ». Mémoire de Magistère (Ecole Doctorale en Anthropologie), Université de Tlemcen, mai 2010.

[4] La prévalence de la contraception en Algérie est de 63% et la presque totalité des femmes connaissent au moins un mode de contraception (MICS III, 2006).

[5] Il faut relever que durant cette année la pilule, principal mode de contraception, a fait l’objet de rupture de stock qui a laissé beaucoup de couples dans l’embarras. La culpabilisation des femmes et des hommes par l’islamisme ambiant, renforcée par l’absence d’informations ne risque-t-elle pas d’être renforcée par les actions inconsidérées des décideurs ?

[6] Moutassem-Mimouni,  B., op. cit, 2009.

[7] Cette exclusion est relevée par H. Belandouz dans ses travaux sur la communauté maghrébine en France. Cf.  Séminaire pour les magistères en clinique infanto-juvénile et guidance parentale. 28 nov. 2011, Département de psychologie, U. Oran.

[8] Marouf,  A., Les rituels de la naissance à Oran, Mémoire de Magister (Ecole doctorale en anthropologie), sous la direction de Moutassem-Mimouni, B., Département de psychologie, Université d’Oran, 2010.

[9] Tillion,  G., Le harem et les cousins,  Paris, Ed. Seuil, 1966.

[10] Une famille de la région de Mascara et l’autre de Maghnia. Les deux familles sont plutôt traditionnelles, les parents peu instruits, les mères sont au foyer, ont beaucoup d’enfants (jusqu’à 12 enfants). Les pères sont fellah ou ouvriers, leurs enfants sont mieux instruits (tous les niveaux du primaire à l’universitaire et sont enseignants, commerçants, agents en général).