Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N° 25, 2012, p. 41-50 | Texte Intégral


 

 

 

Samira BOUBAKOUR

 

 

Introduction

L’intérêt pour les pratiques éducatives (PE) parentales a connu une augmentation depuis plus de soixante ans. Dans la présente recherche, nous adopterons la vision de Pourtois (1984), pour qui l’éducation parentale est une activité volontaire d’apprentissage menée par les parents qui désirent améliorer les interactions entretenues avec leur progéniture, dans le but d’encourager l’émergence de comportements jugés positifs et amoindrir celle de comportements jugés négatifs. Notre objectif, dans un premier temps, est de traiter de la notion de style d’éducation, que ce soit sur le plan parental ou pédagogique/scolaire, dans un second temps, nous présenterons les principaux résultats d’une enquête menée dans nombre d’établissements scolaires.

Autour de la notion de style

Baumrind (1978), psychologue américaine a tenté de donner une esquisse claire sur l’art d’être parent. Elle a recensé différents styles de parents, il s’agit du style :

Autoritaire : le parent autoritaire vise le modelage, le contrôle, et l'évaluation du comportement et des attitudes de l'enfant selon une conduite normée ; pour ce genre de parent, l'obéissance est la vertu principale et indispensable à leur progéniture. Il peut avoir recours aux punitions et mesures énergiques pour limiter la prise de position et la réflexion chez l’enfant, son but est de lui inculquer la notion et le respect du travail ainsi que la préservation de l'ordre et de la structure traditionnelle, il n’apprécie pas l’échange verbal avec l’enfant.

Démocratique : le parent démocrate tente de diriger rationnellement et méthodiquement les activités de l'enfant. Face à la réticence de l’enfant le parent demande explication. Il vise l'autodiscipline et la volonté de conformité aux règles par sa progéniture. Ce parent ne se limite pas à l'emploi de contraintes (punitions), il prend en considération les intérêts individuels et les buts de l'enfant. L'autorité parentale détermine les normes de conduite future, elle s’inspire des consensus et des souhaits de l'enfant.

Permissif : le parent permissif se caractérise par l’indulgence et le laxisme, face aux caprices de l’enfant, il cède généralement. Il prend en considération, dans la définition de la politique familiale, la volonté de l’enfant. Il se montre peu exigent concernant la propreté, l’ordre et l’obéissance de l’enfant. Aux yeux de ce dernier, il ne représente pas le modèle à suivre et ne correspond pas à l’image de l’adulte responsable. L’enfant est libre de choisir ses activités, en dehors de tout contrôle. Il existe deux types de parents permissifs :

Les indulgents : le parent indulgent s’implique dans l’éducation de son enfant mais répugne à jouer le rôle autoritaire et à inculquer la discipline. Il permet parfois à son enfant d’avoir un comportement discutable parce qu’il craint de l’aliéner.

Les indifférents : ce parent est plutôt négligent, cette indifférence peut être imputée à différents facteurs : la carrière, la drogue ou le narcissisme. De façon générale il ne se sent pas armé pour affronter l’âge adulte.

Dans le domaine éducatif, le terme employé est celui de style d'enseignement ou de style pédagogique pour évoquer des manières particulières des éducateurs ou des familles qui visent l’établissement d’une relation éducative. Ces manières sont parfois classifiées, c'est-à-dire regroupées afin de recenser les traits généraux communs à plusieurs éducateurs ou familles. Baumrind, Maccoby et Martin l’ont fait  dans les années 1970, à travers des études sur la relation entre le style parental d’éducation et le comportement de l’enfant à l’école, il en résulte que :

Style autoritaire : niveau d'exigence élevé avec énormément de règles et de limites et faible niveau d'accompagnement, d'appui et d'attention émotionnelle, d'affection. Les enfants seraient enclins à être calmes et passifs, sauf si la coercition est trop forte ; dans ce cas, ils témoignent d’hostilité et d’agressivité à l'égard de toute autorité. Ils ne possèdent pas une grande estime d’eux-mêmes avec une humeur instable. Leurs compétences sociales sont médiocres voire mauvaises, même si leurs résultats scolaires restent moyens.

Style permissif : niveau d'exigence faible avec très peu de règles, de limites, de structure et de direction, cependant avec énormément d'affection, d'appui et d'attention émotionnelle. Les enfants peuvent être sujets de problèmes comportementaux avec des performances scolaires moyennes. Ils ont généralement une bonne estime d'eux-mêmes et des capacités sociales satisfaisantes. Ils ont tendance à tester les limites et le fonctionnement de la vie en société.

Style démocratique (ou démocratico-réciproque ou participatif) : niveau d'exigences élevé avec des règles claires, des limites et un contrôle ferme avec un niveau d'affection, d'attachement élevé avec appui, et attention émotionnelle, favorisant le dialogue, l'interrogation et le raisonnement. Les enfants sont compétents à tous les niveaux.

Style désengagé (ou permissif négligeant) : peu d'exigence, sans règles et quasi absence d'accompagnement. Les enfants peuvent avoir de bonnes performances dans tous les domaines. Mais avec des problèmes d’ordre affectif et comportemental, ils ont une très faible estime d’eux-mêmes.

Les travaux de Kellershals et Montandon, s’intéressent à l’articulation des composantes du processus éducatif, il en résulte :

Le style "maternaliste" qui accentue l’intérêt porté à l'accommodation de l'enfant au monde extérieur, ce style est caractérisé par l’autorité, la chaleur, la division des rôles par sexe et le contrôle.

Le style "statutaire" qui favorise l'accommodation, mais avec contrôle ferme et coercition, la distance entre enfants et parents est maintenue, frontières externes et internes rigides

Le style "contractualiste" axé sur l'autorégulation et la sensibilité, ce style se caractérise par l’empathie, l’indifférenciation des ressources masculine et féminine ainsi qu’une grande ouverture aux tiers.

Les styles varient en fonction de types de cohésion familiale fonctionnels de deux variables : ouverture/fermeture, fusion/autonomie. Quatre types de familles s’en dégagent :

Les familles parallèles (fermeture et autonomie) : extérieurement il existe un certain isolement social. Intérieurement les rôles très différenciés      

Les familles bastions (fermeture et fusion) : extérieurement le groupe familial est replié sur lui-même, méfiance vis-à-vis de l'environnement, intérieurement c’est un groupe soudé émotionnellement, solidaire et partageant des opinions et activités

Les familles « compagnonnages » (ouverture et fusion) : extérieurement les frontières sont nettes mais l’environnement est considéré comme ressources. Intérieurement, le fonctionnement est assez démocratique entre les membres avec existences d’échanges.

Les familles « association » (ouverture et autonomie) : extérieurement la négociation prime au détriment des règles, des rôles et des hiérarchies sociales. Intérieurement l’individualisme est valorisé.

Méthodologie

Notre recherche s’est effectuée, au niveau de la ville de Batna, et s’articule selon trois axes qui visent l’étude des relations entre les acteurs de la scène éducative :

  1. Au niveau des élèves : nous avons, en premier temps, administré un questionnaire destiné à des élèves du secondaire et de l’enseignement moyen, pour les enfants du primaire, nous avons opté pour un entretien semi directif, pour nous assurer de la compréhension des questions, le nombre des enquêtés était de 100. Notre objectif est de dégager la perception des sujets sur les styles éducatifs de leurs parents, nous avons codifié les copies du questionnaire, et avec l’aide préalable des enseignants, nous avons pris connaissance des résultats scolaires des élèves et repérer les sujets en situation d’échec scolaire.
  2. An niveau des enseignants : nous avons effectué des entretiens avec 9 enseignants, 3 de chaque palier, dans le but de connaitre, les représentations des enseignants du rôle des parents et des répercussions qu’il pourrait avoir sur la réussite des élèves.
  3. A travers l’observation en classe, nous avons essayé de dégager les comportements des élèves selon une grille déterminée en fonction des études portant sur ce domaine.

Les résultats

 Nous allons présenter les grandes lignes de notre recherche, en mettant l’accent sur les différentes représentations dégagées. Notre hypothèse est que les mauvais résultats des élèves peuvent être en relation avec le style d’éducation parentale qu’ils subissent.

Résultats relatifs aux opinions des élèves

Les questions proposées tournaient autour de la connaissance des comportements des parents des sujets, nous leur avons proposé différentes situations familiales, touchant à la vie quotidienne, à la réussite/échec scolaire, au dialogue parent-enfant, en leur demandant si cela correspondait à leur réalité, par exemple si leurs parents les aidaient dans la révision, s’ils leur imposaient une heure pour dormir, s’ils leur permettaient de fumer, etc., et de donner leurs opinions sur chaque situation. Puis nous leur avons demandé une production libre, où ils présentaient la famille idéale, selon eux.

Sur ce plan, les enquêtés en situation de difficulté scolaire (moyenne inférieure à 8/20, au nombre de 35 sujets) reproduisent deux styles principaux :

  • Le style désengagé : où nous remarquons qu’il y a absence de contrôle et de mesure d’accompagnement de la part des parents
  • Le style autoritaire : où les enquêtés (surtout les adolescents garçons) refusent l’autorité des parents et ripostent par le désintérêt vis-à-vis des études.

Pour les enquêtés en situation de réussite (moyenne supérieure à 13/20, au nombre de 30), ils présentent deux styles dominants :

  • Le style démocratique où les parents sont présents, à l’écoute, tout en instaurant un cadre relationnel bien précis.
  • Le style autoritaire : où les sujets, surtout les filles, témoignent d’une peur de la punition des parents, dans le cas où elles échouent dans leur scolarité.

A travers l’analyse de contenu portée sur les productions écrites des enquêtés, il est à remarquer que :

  • Les élèves du primaire (22 sujets), ont tendance à vouloir une famille où il existerait plus de jeux, de télévision et moins de cours, avec des parents comme camarades de jeux.
  • Les élèves de l’enseignement moyen (38 sujets), 40% d’entre eux préfèrent une famille plus permissive, qui ne les obligerait pas à faire les cours, 45% optent pour une famille plus démocratique où leur voix serait entendue, et 15% qui cherchent encore des parents camarades de jeux.
  • Les élèves du lycée, pour la plupart d’entre eux (67%), recherchent une famille avec un style démocratique, notamment pour être accepté comme adulte, et avoir leur mot à dire dans la famille, 20% pencheraient plus pour un style permissif, voire désengagé, où liberté absolue serait le mot d’ordre et les 13% restant présentent un modèle hybride entre le démocratique et l’autoritaire, car ils croient que les jeunes ont besoin de fermeté absolue dans certaines situations où aucun droit de parole n’est accordé à l’adolescent et dans d’autres cas, le dialogue peut s’instaurer, ces sujets partent du principe que l’adolescent ignore beaucoup de choses, et c’est le parent (le père notamment) qui est l’adulte et qui sait tout.
  • Les sujets en situation de difficulté scolaire, présentent l’inverse de leur situation familiale, ceux avec un style désengagé, ils tendent vers le style démocratique voire autoritaire, ceux avec un style autoritaire souhaitent le style démocratique et pourquoi pas permissif.
  • Les élèves en situation de réussite scolaire optent pour la plupart pour le style démocratique avec un juste milieu, certains d’entre eux voudraient plus de permissivité chez les parents.

Résultats relatifs à l’observation en classe

Nous avons assisté à trois séances avec les différents groupes, les enseignants nous ont transmis leurs résultats scolaires et nous avons pu connaitre à peu près le niveau de chacun, notre observation se portait essentiellement sur les comportements des élèves en classe, les résultats se présentent comme suit :

  • Les sujets en situation de réussite scolaire se divisaient en deux catégories :

Ceux qui ont confiance en eux, sociables, ils témoignent d’une certaine prise de conscience dans les tâches qu’ils réalisent, en fonction des résultats de la partie précédente, il s’est avéré qu’ils appartiennent à une famille avec un style démocratique

Ceux qui sont plus effacés qui ne prennent pas la parole, discrets et peu spontanés, ont reçu une éducation autoritaire.

  • Les sujets en situation de difficulté scolaire, appartiennent pour la plupart à des familles ayant un style permissif et désengagé, ils sont rebelles, défient l’autorité, ne favorisent pas le travail collaboratif.

Résultats relatifs aux opinions des enseignants

Dans un premier temps, nous allons présenter les visions des enseignants interrogés concernant les demandes et remarques des parents lors des rencontres avec les parents d’élèves, selon les enseignants, ce qui est remarquable, est que :

  • Les mères commencent à devenir des interlocutrices fréquentes, rôle alloué aux pères, il y a quelques années.
  • Les mères s’intéressent à leurs enfants, mais un peu plus à la scolarité des filles, en insistant sur la nécessité de leur réussite.
  • Les garçons peuvent être plus sujets au contrôle parental, surtout au moyen et secondaire, les parents partent du principe que les garçons sont plus incontrôlables à l’adolescence que les filles, perçues comme plus sages et obéissantes, ne causant pas beaucoup de problèmes.

Dans un second temps, nous avons demandé aux enseignants de nous décrire les différents types de parents auxquels, ils ont eu affaire durant leurs carrières, les résultats se présentent comme suit :

  • Les parents « démissionnaires » qui hésitent à entrer en contact avec les professeurs, ils ne viennent voir l’enseignant qu’en cas de force majeure et veulent que leur enfant réussisse par lui-même.
  • Les parents « envahissants » qui viennent voir les enseignants sans cesse et qui surveillent trop les faits et gestes de leurs enfants, ils désirent tout connaitre, au point où ils discutent les notes et appréciations des enseignants, ce type de parent a généralement une vision surévaluée des compétences de leur progéniture, en les croyant plus intelligents.
  • Les parents « participatifs », ils représentent le juste milieu, ils s’intéressent au devenir de leurs enfants sans être envahissant, et en même temps, ils participent et collaborent avec les conseils des professeurs.

Conclusion

Le rôle prépondérant de la famille vis-à-vis de la réussite/échec scolaire reste intéressant à étudier, car les différentes recherches ne traitent pas beaucoup de cette relation, certains auteurs renvoient cela au fait que la famille appartient en premier lieu à la sphère privée et intime de l’individu.

Dans notre modeste recherche, nous avons tenté de connaitre, dans la mesure du possible, les perceptions des élèves sur le style éducatif parental qu’ils ont reçu, et l’analyse des différentes opinions et comportement en fonction de ce classement.

Les sujets interrogés, élèves et enseignants, ont tendance à présenter le style démocratique comme la meilleure solution pour une réussite scolaire, car il conjugue présence parentale et autonomie chez l’élève. Mais, la structure de la société algérienne reste à tendance patriarcale valorisant l’image du père détenteur de tous les pouvoirs et où les enfants obéissent, ce qui se rapproche le plus du style autoritaire, s’agit-il d’un indicateur d’évolution sociale et de réaménagement des rôles sociaux ?

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