Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N° 20, 2009, p. 105-116 | Texte Intégral


 

 

 

Aicha ZERHOUNI

 

 

 

Le roman que nous allons étudier, dans le cadre de cette communication, est Le Parfum, histoire d’un meurtrier, l’étude que nous allons en faire ultérieurement  nécessite une présentation de cette œuvre qui reste, somme toute, assez méconnue. Nous allons donc procéder à une présentation du récit et à l’introduction des différents personnages  qui nous sont parus importants à citer car éléments narratifs à part entière de cette biographie fictionnelle et ce toujours dans le souci de servir notre recherche.

Le roman est divisé en quatre parties renfermant cinquante et un chapitres. Présenté sous forme de biographie, ce récit retrace la vie d’un personnage aussi «incroyable » qu’a pu l’être sa vie.

Jean Baptiste Grenouille (JBG) est né en 1738 à Paris, dans des conditions atroces, promis à une mort certaine car sa mère accoucha dans son étale à poisson en plein été, au milieu des entrailles et des cadavres de poissons, en croyant ainsi se débarrasser de ce nourrisson de la même manière avec laquelle elle s’était débarrassée des autres, Jean Baptiste pousse un cri du fond de l’étale jetant ainsi sa mère à l’échafaud, elle fut condamnée pour infanticide.

Jean Baptiste Grenouille se retrouve confié tout d’abord à Jeanne Bussie nourrice de son état qui le ramène très vite au père Terrier tuteur de l’enfant, et ce car elle le soupçonne d’être possédé par le diable, n’ayant aucune odeur. J.B. Grenouille se retrouve donc chez Mme Gaillard chez qui il reste neuf années et survit envers et contre tout, il nous parait ainsi très résistant et ayant déjà un odorat hors du commun, ce don effraye justement sa nourrice qui profite de l’arrêt du versement de la pension pour le confier au maître tanneur Grimal.

Sa vie se trouve être très dure chez son maître mais Grenouille n’est rebuté ni par le travail ni par les odeurs qu’il considère comme étant son univers et plus il grandit plus il enrichit sa connaissance non des objets mais des odeurs de ceux-ci.

La vie de Grenouille fut jalonnée d’événements semblants aiguiller sa route : le 1er Septembre 1753 à l’occasion d’un feu d’artifice, Grenouille qui avait eu la permission de sortir fut frappé par un parfum qu’il suit jusqu’à une arrière cours où il découvre une jeune fille qu’il étrangle afin de s’imprégner jusqu’à l’ivresse de son parfum ; ce fut la révélation, cet événement sera la boussole de sa vie, il voulait avoir une emprise physique sur les odeurs.

J.B Grenouille ruse pour se rendre chez Baldini parfumeur à Paris au bord de la faillite à cause de la jeune concurrence, Grenouille démontre à Baldini son génie olfactif en reconstituant un parfum devant lui sans aucune formule, il est engagé. Il sauve ainsi l’affaire de Baldini et la rend même extrêmement glorieuse et rentable, il en profite également,  puisqu’il réussit à apprendre les différents procédés de distillation de capture et de reproduction des odeurs, il tombe malade après plusieurs échecs de capture de certaines odeurs, puis alors qu’il était donné pour mort il ressuscite en apprenant qu’il y a d’autres procédés permettant d’extraire des corps leurs parfums.

Baldini consent à laisser partir Grenouille, qui se dirige vers la ville de Grasse, à ce qu’il appelle « le pôle de la solitude » au plomb du Cantal où il s’installe et « hiberne » pendant sept années. Durant cette période Grenouille se construit tout un royaume de toutes les odeurs qu’il a emmagasiné durant sa vie, il se replonge tantôt avec horreur tantôt avec délectation dans ses souvenirs olfactifs qui deviennent très vite son monde intérieur.

Grenouille vit ainsi dans son royaume interne lorsque survient la « catastrophe » : Jean Baptiste découvre qu’il ne sent pas, lui le plus grand nez de l’univers, n’a pas d’odeur, bouleversé par sa découverte, il quitte sa caverne et décide de rejoindre les hommes.

Il se retrouve à Montpellier et après avoir repris forme humaine grâce à un «scientifique », le marquis de la Taillade-Espinasse. Grenouille se crée une odeur proche de celle des hommes et quitte Montpellier pour arriver à Grasse où il se fait engager chez la veuve Arnufli et continue son apprentissage du dépouillement des objets de leurs odeurs, il s’initie ainsi à la technique de l’enfleurage à froid. En arrivant à Grasse, Grenouille tombe amoureux  d’une jeune fille ou plus précisément de l’odeur de celle-ci, car il ne la vit pas mais la sentit et décida de s’approprier cette odeur d’une pureté rare ; il se donna un délai de deux ans durant lequel il pourrait améliorer ses techniques et donnerait par là même le temps  au parfum de mûrir et d’arriver à éclosion.

En travaillant sur des expériences afin de capturer les odeurs des choses, des animaux puis des hommes, il découvre qu’il lui faut tuer les êtres pour s’accaparer leurs odeurs. Lorsque Grenouille découvre que toute chose a une fin il prend conscience que le parfum de Laure s’évanouira à un moment et qu’il la perdra à jamais, il décide tout de même de continuer dans ses plans macabres mais en changeant quelque peu son dessein, effectivement il ne veut plus le parfum de Laure de manière brute, il veut lui fabriquer un écrin et ce à base de l’odeur d’autres jeunes filles, senteurs qui constitueraient un diadème où le joyau principal serait Laure ou plutôt son essence odorante.

Il procède ainsi à une série de meurtres perpétrés sur des vierges pubères, il les étrangle puis les enfleure tout en leur rasant le crâne et en leur prenant leurs vêtements. Ces meurtres jettent l’effroi chez les habitants de Grasse et surtout chez Antoine Richis qui semble avoir compris les plans de Grenouille et emmène ainsi sa fille Laure pour la marier ce qui diminuerait de sa valeur aux yeux du meurtrier.

J.B. Grenouille sent la disparition de Laure dans les senteurs de la ville et se met à sa recherche, lorsqu’il la retrouve enfin, il la tue, la dépouille de ses cheveux, de ses  vêtements et de son odeur. Il est alors rapidement appréhendé et se fait condamner à mort, le jour de son exécution est pratiquement jour de fête nationale et Jean Baptiste alors qu’il est conduit à l’échafaud s’asperge du parfum qu’il créa et est témoin d’une sorte de miracle puisque non seulement il n’est plus en danger de mort mais sa simple vision (ou plutôt sa senteur) crée des réactions d’amour de désir et d’abandon de soi qui engendrent une orgie mettant en scène tous les habitants de Grasse.

Le miracle pousse même Richis, père d’une des victimes à recueillir Grenouille chez lui et à le supplier de le laisser l’adopter, mais J.B. Grenouille quitte Grasse durant la nuit et décide de rejoindre Paris, envahi par une sorte de sentiment de vide et d’échec il retourne au lieu même de sa naissance le cimetière des innocents où la nuit tombée tous les criminels, les parias de la ville se rejoignent, arrivé là Jean Baptiste Grenouille s’asperge de son parfum, devenu un ange aux yeux de ceux qui le sentent, il se fait dévorer par des vagabonds et disparaît à l’endroit même de sa naissance. Son pseudo suicide ressemble en fait à une prise de conscience de sa non-existence réelle puisqu’il vint au monde dépouillé de ce qui selon lui représentait jusqu’à l’âme d’une personne : l’odeur.

Jean Baptiste Grenouille et les personnages féminins  

La mère : bien qu’absente du récit, à proprement dit, elle est très présente au niveau symbolique et inconscient du récit et de la quête de Grenouille, elle est celle qui a voulu tuer son enfant puis qui se fait «dénoncer » par celui-ci et Jean Baptiste semble porter ceci tout au long de sa vie, dans sa quête de reconnaissance sociale et de recherche d’identité via sa poursuite de l’odeur parfaite.

Elle avait 25 ans lorsqu’elle fut exécutée pour infanticide elle était poissonnière et donc portait une forte odeur au quotidien mais était victime d’une absence totale d’odorat, ce qui fait d’elle l’antithèse parfaite de son fils biologique, le premier mot prononcé par l’enfant Jean Baptiste fut « poisson »,  « jaillit de sa bouche en un moment d’excitation est “poisson” » p.28.

Elle n’a aucune identité elle n’existe que par rapport à son fils et les seules informations qui nous sont données sont celles de ses aspirations, nous savons qu’elle aurait aimé épouser un honnête homme et aspirait à avoir des enfants de manière respectable.

Jeanne Bussie : elle est la quatrième nourrice de Grenouille mais elle est celle qui découvre l’absence d’odeur chez le nourrisson et attribue cela à une possession démoniaque ce qui la pousse à ramener l’enfant chez le père Terrier.

Mme Gaillard : à trente ans à peine cette femme, à la solide constitution, est celle qui éleva Grenouille à peu prés neuf années,  elle partage avec la mère de Grenouille une anosmie caractérisée ce qui image son absence totale de chaleur humaine, le narrateur la décrit comme étant morte. Sans aucun scrupule et après avoir découvert les dons extraordinaires de Jean Baptiste, elle le confie à un tanneur ; Grimal.

Laure : elle fera naître chez Jean Baptiste un sentiment qui s’apparente à de l’amour, elle sera le moteur de sa création, une sorte de clé de sa destinée, à la première rencontre olfactive elle est encore une enfant, ce qui donne à Grenouille deux ans pour peaufiner ses techniques de capture de l’odeur, son pouvoir de séduction va jusqu’à conférer à son père des désirs qu’il n’ose même s’avouer à lui-même. Elle représente dans le récit la femme-objet   soumise aux volontés d’un père trop aimant et se laissant tuer par son assassin sans sembler se rebeller.

Veuve Arnufli : femme assez futile très hypocrite elle engage Grenouille et entretient une relation charnelle avec son premier compagnon alors qu’elle est sensée porter le deuil.

Jean Baptiste Grenouille est un personnage très complexe et à la fois très simple en ce sens que sa quête est unique et il fait ce qu’il faut pour parvenir à ses fins ; cependant l’absence d’odeur qui le caractérise, le don dont il jouit font de lui un personnage à la fois attachant et qui force le rejet, le lecteur se trouve fasciné par ce  personnage qui bien qu’il transgresse toutes les règles morales tous les principes civilisationnels, tient le lecteur par une sorte de charme résidant sans doute dans les stratégies discursives mises en œuvre par l’auteur. Cet univers olfactif dans lequel évolue le lecteur et qui est dirigé par Grenouille paraît fasciner le lectorat au-delà de toute considération éthique.

Les jeunes filles tuées 

Ce sont toutes des vierges pubères, des jeunes filles habitant la région de Grasse, il les considère comme étant le diadème qui accueillera l’odeur de Laure. Il les choisit pour la plupart rousses, car la pigmentation de celles-ci leur profère une odeur particulièrement forte.

Le personnage romanesque

Le personnage a de tout temps été une préoccupation pour les théoriciens, qui cherchent à percer le problème des modalités de l’analyse du personnage. Ainsi de savoir ce qui a inspiré tel ou tel personnage, de le psychanalyser, reste encore d’actualité dans les milieux littéraires, et ce malgré toutes les tentatives de ‘meurtres’ qu’a connu le personnage.

Les notions de personnes et de personnages restent perpétuellement confondues,  ce qui amène énormément d’analyses à s’enfermer dans un jeu de mimesis avec l’œuvre, les conduisant très rapidement à considérer les personnages comme des êtres réels, dont on aurait retranscrit l’histoire et à les juger selon des critères sociaux réels.

Le personnage ainsi considéré comme une personne réelle reste difficilement étudiable puisqu’il devient imprévisible par son caractère humain. Ce que propose Ph. Hamon serait de le considérer comme un ensemble de signes linguistiques que l’on pourrait disséquer, il dit : « …mais considérer à priori le personnage comme un signe c’est à dire choisir un point de vue qui construit cet objet en l’intégrant au message défini lui-même comme une communication, comme composé de signes linguistiques (au lieu de l’accepter comme donnée par une tradition critique et par une culture centrée sur la notion de personne humaine cela impliquera que l’analyse reste homogène à son projet et accepte toutes les conséquences méthodologiques qu’il implique » [1].

La notion de personnage est composée et de sa «littéralité » qui est le «fonctionnement en énoncé d’une unité particulière appelée personnage, problème si l’on veut de grammaire textuelle »[2] et également de sa littérarité qui est tous «critères culturels et esthétiques. ».  Il est alors intrinsèquement lié au texte mais est-il pour autant prisonnier de celui ci ? Ne serait-il pas en fait au même titre que le signe linguistique (puisqu’il est considéré comme un signe) un produit de l’actualisation de l’utilisateur ou dans notre cas du lecteur ? «L’effet personnage n’est peut être qu’un cas particulier de l’activité  de la lecture ».

Le personnage est alors une construction sémantique et lexicale, il est une unité de signification, un morphème discontinu proposé à l’intérieur d’un tissu textuel amené à être étudié, «et nous supposons que ce signifié est accessible à l’analyse et à la description à partir de l’hypothèse «un personnage de roman naît seulement des unités de sens, n’est que de phrases prononcées par lui ou pour lui»[3]. Il devient  non pas tributaire mais résultant de l’agencement  de mots, de phrases et de situations littéraires mis en place par l’auteur à travers le narrateur, et de sa lecture et relecture (actualisation sémiologique).

Le personnage reste, sans doute, le pilier si ce n’est l’âme de tout texte romanesque, de part le rôle de guide qu’il endosse, guide pour le lecteur qui voit en lui une sorte de fil d’Ariane qui va le faire avancer, à partir et autour duquel toute la trame se construit, qu’il soit principal ou secondaire il n’en reste pas moi une sorte de fil avec lequel le texte est tissé, partant de cette image si nous effilons un tissu, un trou où tout un pan sera découvert rendant le tissu abîmé, de même pour le texte qui en sera altéré ou encore « en panne ».

Le but même de l’utilisation d’un personnage lors de l’écriture d’un roman, est de permettre au lecteur de se projeter dans ce texte, l’auteur utilise la mimésis qui a pour but de «simuler » la réalité à l’aide de procédés littéraires une histoire préalable »[4].

Dans un autre registre, si les personnages auxquels nous sommes confrontés sont créés de toutes pièces par l’auteur, nous avons affaire à ce que Ph. Hamon appelle «un fonctionnement cumulatif de la signification » à savoir que tout personnage présenté pour la première fois représente aux yeux du lecteur un blanc sémantique, qui va se charger progressivement et ce, soit par les actions, les descriptions, les pensées internes, soit par les relations avec les autres protagonistes du récit, car il n’est pas fait que de ce qui le constitue verbalement, il est également constitué d’oppositions par rapport aux autres personnages de l’énoncé, selon des rapports de ressemblances ou de différences, à ce stade théorique nous voudrions introduire qu’à notre sens, le personnage féminin  bien que n’ayant pas de grande présence dans ce récit, il constitue néanmoins un des éléments constitutifs du personnage principal et par-là même un apport considérable et incontournable du récit que nous appréhendons au sein de cette communication.

Le personnage  fait donc appel comme nous l’avons dit précédemment au vécu du lecteur, Jean Baptiste, dans sa complexité existe par rapport à sa quête d’odeur et celle-ci est intimement liée aux femmes, à sa mère d’abord, et aux jeunes filles qu’il assassine ensuite ; tous les caractères féminins qui évoluent à ses côtés ne sont véhiculés que par sa quête et sa destinée ; il apparaît évident alors que la femme est un objet de désir inconscient, de quête identitaire et sociale et au delà il s’agit d’une quête affective à travers son manque de mère.

Tout personnage prend, voie et évolue à l’intérieur d’un texte et ce, selon le bon vouloir de l’auteur qui va lui conférer, ce que les théoriciens nomment une étiquette, «le personnage est représenté, pris en charge et désigné sur le sémème du texte par un signifiant discontinu, un ensemble dispersé de marques que l’on pourrait appeler son «étiquette » »[5] Alors que Ph. Hamon la considère comme étant un : «ensemble stylistique dont les unités forment l’effet personnage, nom, prénom, surnom, titre (appellations) portrait et fiche biographique (description). » [6].

Le parfum, histoire d’un meurtrier, est la biographie de Jean Baptiste Grenouille, personnage despotique, il entretient une relation parfois impalpable  néanmoins tout à fait réelle, voir même nécessaire à la trame avec la femme.

La mimesis que nous avons évoquée préalablement, s’applique à notre récit  injectant une dimension de densité au texte et à ses protagonistes, le lecteur perçoit le réalisme qui transporte les personnages à un niveau de familiarité.

JBG, les odeurs et les femmes 

La relation du personnage principal aux femmes est intense et identitaire, elle est la cause de l’exécution de sa mère poissonnière, accusée d’infanticide. Le premier mot de Jean Baptiste à un âge avancé (09 ans) est : « poisson », hommage à sa mère ? Ou recherche de celle-ci absente dès ses premières heures ?  Son odorat surnaturel et son absence d’odeur, transforment très rapidement sa vie en quête identitaire métaphoriquement installée dans une recherche de l’odeur suprême, idéale et emprunte de force sociale.

L’infanticide dont il a failli être la victime donc l’arrachement de sa vie et de son identité, expliquerait sa recherche de reconnaissance, qu’il trouvera en endossant les odeurs de femmes, symboliquement à l’image d’une mère ? Les odeurs des rousses (jeunes filles assassinées et dépouillées de leurs odeurs) étant perçues dans l’inconscient collectif comme étant les plus fortes, seraient-elles amalgamées à un niveau sous- jacent aux odeurs fortes que JBG a senties à l’aube  de sa vie (enseveli sous un tas de déchets de poissons) ?

Il revêt  littéralement les odeurs de jeunes filles qu’il tue, il se construit ainsi une identité olfactive qui se meut rapidement en identité sociale faisant de lui un être attachant alors qu’il n’existait aux yeux de personne auparavant.

 Comment ce fait-ce ? Par quel procédé cet attachement naît il ?

Qu’est ce que l’attachement social ?

L’attachement est décrit par les psychiatres et pédopsychiatres comme étant un lien affectif et social développé par une personne envers une autre, dans la théorie de l’attachement développé par J.Bowlby[7] « la propension à établir des liens forts avec des personnes particulières existe des la naissance et se maintient tout au long de la vie » ce besoin est donc primaire, il se développe à partir de comportements innés, pleurs, succion, agrippements qui permettent, la reconnaissance d’odeurs, en général  la première figure d’attachement est la mère car c’est le premier contact que l’être  humain a avec le monde extérieur. Dans notre récit ce lien a été très vite rompu et de manière très sèche symboliquement car c’est notre personnage qui en dénonçant sa mère la tue ! la relation qu’il entretient alors avec les femmes est intimement liée à cette absence de lien avec sa mère, absence et en même temps présence quasi pathologique, représentée par sa quête d’odeurs et sa non-existence olfactive.

Toujours selon les mêmes sources il apparaît que les fonctions de cet attachement sont la protection, le réconfort, la consolation ; ainsi si les éléments de développement de cet attachement sont présents, l’enfant sera « équilibré » et développera une base de sécurité et une auto-reconnaissance, dans le cas contraire il développera alors un attachement angoissé et désorganisé, tout cela à partir des premières relations avec sa mère.

La première mémoire humaine est l’odeur, le bébé reconnaît l’odeur de sa mère par ce premier canal, malgré la séparation physique de la naissance, l’enfant vit dans un état fusionnel avec sa mère la considérant comme un prolongement de lui-même, sa construction psychologique se réfère à ce premier état essentiellement, l’acquisition de son indépendance est hypothéquée par cette étape.

Le fait que JBG ait été  la cause de la rupture prématurée de sa relation avec sa mère peut expliquer l’aspect ‘affreux ‘ de sa personnalité, nous tentons à travers les règles de psychologie humaine de décrypter le texte de notre roman, car comme nous l’avons vu "plus haut" et dans les théories concernant le personnage romanesque et sa construction, la mimesis est très souvent un élément narratif du roman, dans notre cas à plus forte raison car elle constitue le ton qui a été donné par le narrateur dès le départ, il apparaît que les personnages sont le point de convergence de ce roman, il est construit autour du personnage principal, de sa vie, de sa quête et de sa relation consciente ou inconsciente avec les femmes.

Il s’avère que JBG a une relation quasi fusionnelle avec les femmes qui au delà de leur sexe, sont une identité perdue ou qui n’a jamais été acquise.

La symbolique de la mort de toutes les femmes qui ont évolué autour de notre personnage serait selon nous, une allusion au fait que celui-ci leur prenait une partie de leur vie en leur extirpant leurs odeurs, et ce directement ou indirectement, les odeurs étant assimilées dans ce roman à la force vitale, l’identité sociale et affective.

Il apparaît dans ce roman, que tous les personnages féminins vus par le prisme du personnage de Jean Baptiste, n’ont d’existence que par leurs odeurs, parfois même mises en relation avec leurs morales et vies intérieures comme si ces odeurs étaient pour le personnage de JBG ce que nous voyons avec les yeux.

Il nous apparaît que dans ce récit biographique, tous les personnages féminins sont des objets et des matériaux de quête de l’identité de JBG perdue ou jamais acquise.

L’absence d’odeurs de JBG symbolise une mort intérieure en relation avec sa naissance.

Sa quête d’odeurs est assouvie par des femmes, il réussit à travers elles à renaître socialement, ces femmes sont donc des substituts de mère, car elles lui ont permis d’acquérir l’identité dont il a été privé à sa naissance.

Bibliographie 

- Süskind, Patrick, Le Parfum, histoire d’un meurtrier, éd. Livre de poche, 1984.

- Glaudes,  P. ; Reuter, Y., Le personnage, Ed. P.U.F, coll. Que sais-je ?

- Jouve, V., L’effet personnage dans le roman, Ed. P.U.F, 1992.

- Montelbetti, Ch., Le personnage, Flammarion.

- Polti, G., L’art d’inventer les personnages, Ed. Seuil.

- Bowlby, J,  Attachement et perte,Ed  PUF, 1978.


Notes

[1] Barthe, R ; Kayser, W ; Booth, W.C. ; Hamon. Ph, Poétique du récit, Ed. du Seuil p.117. 

[2] Hamon, Ph, Poétique du récit, op. cit., p.118.

[3] Hamon, Ph,  Poétique du récit, op. cit., p.125.

[4] Hamon, Philippe, poétique du récit, op. cit. pp.126-127.

[5] Hamon, Philippe, poétique du récit ; op. cit, p.144.

[6] Hamon, Philippe, cité dans Le personnage, P. Glaudes, Y. Reuter, Ed. PUF, coll. que sais-je ?, p.58.

[7] Bowlby, J., Attachement et perte, PUF, 1978. p. 26.