Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N° 20, 2009, p. 99-103 | Texte Intégral


 

 

 

Nadia SOULIMANE

 

 

 

La littérature maghrébine d’expression française soulève de nos jours une attention indiscutable que ce soit de la part des lecteurs ou des universitaires. Cette littérature écrite dans un premier temps par des hommes, n’a pas mis longtemps à attiser les voix féminines, d’où l’émergence de ce qu’on a appelé la littérature féminine. Si une partie de la critique littéraire interprète cette distinction comme une autre forme d’exclusion, il n’en demeure pas moins que la littérature féminine a donné naissance à d’autres préoccupations et à des sujets récurrents tels que : le statut de la femme dans une société conservatrice et patriarcale, ce qui a engendré la marginalité, les transgressions et par dessus tout le combat pour la liberté.

Dans cette perspective, nous avons décidé de focaliser notre attention sur le regard porté, à ce sujet, par Malika Mokeddem qui représente l’une des voix féminines les plus revendicatrice de l’émancipation de la femme et de son autonomie. En effet, en créant des personnages féminins en perpétuelle migration et qui les mène inéluctablement à la migrance[1], l’auteure met en exergue la marginalité de ses héroïnes et leur impossibilité à évoluer dans une société où les interdits et les tabous s’érigent en rempart et briment, par conséquent la femme.

Dans « Mille Plateaux[2] », Gilles Deleuze et Félix Guattari ont conceptualisé cette marginalité du comportement et de la pensée sous le nom de « déterritorialisation » et qu’ils définissent comme une rupture assignifiante qui assure une cassure avec les anciens repères et une liberté vis-à-vis des origines. Cette rupture cause une re-création du sujet à travers l’adoption de nouvelles bases. On parle alors de renaissance du sujet qui va créer un nouveau type de réalité.

La déterritorialisation de la femme, quant à elle, consiste en sa rupture avec les périphéries traditionnelles qui l’amènent à explorer une nouvelle identité.

Si nous avons décidé de reprendre cette notion à notre compte c’est parce qu’elle nous semble coller parfaitement aux personnages Mokeddemiens : il est évident que ce reniement de la tradition est très perceptible dans le discours de l’auteure et de ses protagonistes centrales :

« Moi la tradition, j’ai toujours été contre. Je fais corps avec elle quand elle vibre d’émotion, nourrit l’esprit, enrichit la mémoire. Je l’affronte, la répudie quand elle se fige en interdits, s’érige en prison ».[3]

Pour rompre avec le clan et le carcan du conformisme et du nationalisme, les personnages féminins de Mokeddem sont toujours dans l’exil. En effet, l’auteure ne cesse de revenir sur la thématique de l’errance et de l’exil depuis sa première publication.  Bien que ses protagonistes centrales ne se lamentent aucunement sur l’exil qu’elles perçoivent comme un espace de liberté, d’où leur éclatement dans le temps et dans l’espace, il n’en demeure pas moins qu’elles se sentent  en communion avec les déracinés, les errants et les marginaux.

Cette déterritorialisation qui résulte de l’imbrication, du métissage, et de la pluralité culturelle des héroïnes se fait à des niveaux divers et s’exprime de différentes manières. Pour illustrer ce paramètre, nous proposons un extrait de L’Interdite qui nous semble très pertinent et significatif :

« Maintenant en France, je ne suis ni algérienne, ni même maghrébine. Je suis une Arabe. Autant dire, rien. Arabe, ce mot te dissout dans la grisaille d’une nébuleuse. Ici, je ne suis pas plus algérienne, ni française. Je porte un masque. Un masque occidental ? Un masque d’émigrée ? Pour comble du paradoxe, ceux-ci se confondent, souvent. A force d’être toujours d’ailleurs, on devient forcément différent. Que l’on intéresse, interroge ou choque, on est une singularité mobile dans le temps, dans l’espace et dans les diverses idées que les gens peuvent se faire de ‘’l’étranger’’. Mais figure-toi qu’aussi inconfortable que puisse être, parfois cette peau d’étrangère, elle n’en est pas moins une inestimable liberté. Je ne l’échangerais pour rien au monde ! »[4]   

Contrairement à d’autres écrivains maghrébins issus de l’immigration qui ont écrit sur le phénomène migratoire du point de vue de la condition sociale, Malika Mokeddem parle non de l’extérieur, mais du « dedans » même de l’altérité. Cette dernière ne se contente pas de décrire l’exil dans une opposition du « Moi » à « l’Autre », dans une perspective comparatiste axée sur la différence mais elle porte une réflexion sur « les espaces culturels non définis, ou non acceptés par la doxa dominante, et qui pourtant font vaciller les définitions identitaires closes »[5].

Nous avons remarqué qu’au-delà du comportement marginal et de la pensée assez singulière, la déterritorialisation chez Mokeddem se manifestait également dans l’expression, c’est-à-dire, le choix des mots qui sont souvent le fruit de son invention.

En effet, étant médecin de formation et exerçant comme tel à mi-temps, Malika Mokeddem a mis ses connaissances dans le domaine médical au profit de l’écriture en créant dans son roman L’Interdite, où l’héroïne Sultana est également médecin à Kénadsa, un néologisme  pour décrire et dénoncer la souffrance des femmes : la koulchite.

Ce mot est constitué de « koulchi », mot arabe qui signifie « tout » et le suffixe « ite » qui renvoie à l’inflammation dans le vocabulaire médical :

« Quand tout, en arabe algérien koulchi, est douloureux, il s’agit de la koulchite, pathologie féminine très répandue et si bien connue ici. Koulchite symptomatique des séismes et de la détresse au féminin »[6].

Dans ce même roman, l’héroïne va jusqu’à inventorier les formes de koulchites diagnostiquées. Elle en parle de manière tellement naturelle et scientifique que le lecteur pourrait croire l’espace d’un instant, que cette maladie existe réellement :

« Je vois une koulchite aiguë une inflammation de l’âme et de l’être chez une jeune fille de seize ans. Elle vient de se marier. Je vois une koulchite chronique, cri muet et gangrène du quotidien chez une mère prolifique : onze enfants et le mari ne veut toujours pas entendre parler de contraception. Je vois une koulchite terminale, un cœur qui baratte du vide dans un corps d’argile. C’est une femme de quarante ans, sans enfants. Je vois une koulchite hystérique…injection de valium pour celle-ci, à la carte pour les autres »[7] .

Selon Sultana, si le quotidien des femmes est arrivé à un tel état de dégradation c’est à cause d’une société qui prône la suprématie de l’homme sur la femme et accuse la gente masculine d’avoir souillé les femmes en les traitant comme des êtres inférieurs :

« Des koulchites aussi profondes, aussi compliquées, exigeraient que l’aiguille aille fouiller le sang et y injecter, directement l’antidote de la ‘’souillure’’ »[8].

Cette marginalité du langage vient appuyer l’hypothèse de la renaissance du sujet en déterritorialisation, en l’occurrence, les personnages mokeddemiens, dégagés de la tâche de représenter un monde prédéfini et donné comme tel, afin de construire « un nouveau type de réalité ».

Il est clair que les personnages en déterritorialisation ne peuvent adopter un comportement marginal que dans un espace propre à eux, autrement dit un espace utopique qui n’existe que dans leur imagination et leurs aspirations. C’est pour cette raison que les personnages mokeddemiens sont à cheval entre deux mondes, « dans un lieu que Régine Robin appelle celui de l’entre, de l’entre-deux »[9].

Ce n’est qu’en n’appartenant réellement à aucun des deux mondes ni à aucune des deux cultures que les protagonistes centrales peuvent exercer leur pouvoir, dans un espace interstitiel où leur perception est et sera à jamais sans limite.


Notes

[1]  Selon Caroline Quignolet-Eysel, la migrance est un état qui résulte de la migration et qui porte le sujet aux frontières de lui-même et le mène à la rencontre de l’Autre en lui. Quignolot-Eysel, Caroline, « De la migration à la migrance, ou de l’intérêt de la psychanalyse pour les écritures féminines issues des immigrations » in Nouvelles approches des textes littéraires maghrébins ou migrants, Paris, L’Harmattan (Coll. Itinéraires et contacts de cultures), 1999, p.48.

[2] Gilles, Deleuze ; Felix, Guattari, "Mille Plateaux" cités par ORLANDO Valérie, " Ecriture d'un autre lieu: la déterritorialisation des nouveaux rôles féminins dans l'Interdite" in HELM Yolande Aline (dir.), Malika Mokeddem : envers et contre tout, Paris, L'Harmattan, 2000, p. 105.

[3] Mokeddem, Malika, La transe des insoumis, Paris, Grasset, 2003, p.27.

[4] Mokeddem, Malika, L’interdite, Paris, Grasset, 1993, pp. 131 – 132.

[5] Bonn, Charles, Redouane, Najib et Benayoun-Szmidt, Yvette (dirs.), Algérie : Nouvelles écritures, Paris, L’Harmattan (Coll. Etudes transnationales francophones et comparées), 2002, p. 16.

[6] Mokeddem, Malika, L’Interdite, op.cit., p.88.

[7] Idem, p.127.

[8] Idem, p.126

[9] Robin, Régine, L’amour du Yiddish : Ecriture juive et sentiment de langue (1830- 1930), Paris, Le sorbier, 1984, p. 29.