Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N° 20, 2009, p. 87-98 | Texte Intégral


 

 

 

Leïla Dounia MIMOUNI

 

 

 

Le personnage féminin a toujours joué un rôle dans toute production artistique de par sa présence ou même son absence. La bande dessinée et la caricature ne font pas exception, elles apportent d’ailleurs, en tant que genre, une touche différente par rapport à la littérature ou à la peinture, car elles allient dessin et discours, représentant non seulement des archétypes féminins mais leur donnant aussi une parole archétypale ou dénonciatrice suivant les auteurs.

Dès lors on peut se demander comment ces deux genres traitent la notion de personnage féminin : quelle image véhiculent-ils du personnage féminin ? Et pourquoi ?

Avant de commencer à étudier les différents cas de figure, nous allons définir la bande dessinée et la caricature. La bande dessinée, ainsi que la caricature, consistent dans un savant amalgame entre l’image et le texte :

La conception d’une BD demande de combiner trois éléments : - une histoire racontée par une suite d’images ; - un personnage central ou un groupe de personnages ; - un texte, ou des dialogues compris à l’intérieur des dessins (…) C’est l’interdépendance du texte et de l’illustration qui donne aux BD leur caractéristique la plus spécifique[1]

Cette interdépendance et cette complémentarité entre l’image et le texte sont productrices d’informations que le lecteur amalgame et interprète. Il en va de même pour la caricature qui marie à son tour image et texte même si certaines caricatures n’utilisent que le code iconique comme support. Elle est ainsi définie comme étant : «1.Dessin, peinture, etc., donnant de quelqu'un, de quelque chose une image déformée de façon significative, outrée, burlesque » [2]. Elle est aussi définie comme étant une : « 2. Description comique ou satirique d'une personne, d'une société.  »[3]

Ces deux définitions soulignent le côté comique et satirique de la caricature ce qui en fait un excellent moyen pour résumer les événements sociaux et surtout politiques, d’où leur présence dans les journaux quotidiens :

À la différence du portrait foncièrement transparent selon le principe de la ressemblance, la caricature se fait ésotérique dans la mesure où elle exige du public une connaissance de la forme et du fond et où elle nécessite souvent une médiation intertextuelle. Elle accuse et elle amuse. Accusant et amusant, elle exige une complicité de la part du spectateur qui doit accepter ce nouvel ordre, ordre essentiellement ironique.[4]

De ce fait, l’aspect satirique voire ironique de la caricature ne fonctionne complètement que par l’intertexte qu’il convoque, que dans l’esprit d’un lecteur informé, qui comprend ce jeu à la fois d’imitation et d’exagération de la réalité pour mieux en dénoncer les illogismes.

La différence entre la bande dessinée et la caricature réside dans plusieurs points : d’abord le fait que la bande dessinée se développe sur plusieurs cases là où la caricature n’en concerne qu’une seule. Le second point de différenciation réside ensuite dans le fait que l’élément essentiel dans la caricature reste l’humour sous différentes formes, là où des albums de bande dessinée peuvent ne pas être humoristiques mais dramatiques.

Ainsi, pour montrer comment ces deux supports que sont la bande dessinée et la caricature développent les personnages féminins et quelle image ils en donnent, nous allons étudier différents cas sur la base de six auteurs : Rachid KACI, Melouah, Aladin, Dilem, Abdelhalim RIAD et Slim.

Le cas de Rachid KACI (images extraites de son album Bas les voiles, ENAG EDITIONS, Alger 2003)

Image 1 (p.39)

Dans cette image, les femmes portent le hayek et le a’adjar qui représentent l’habit traditionnel extérieur des femmes algériennes. Nous les voyons sur les branches d’un arbre et au coin de la fenêtre car l’homme au centre de l’image leur a interdit de regarder la série Dallas. Kaci montre ces femmes comme étant capables d’intelligence et d’adaptation, malgré la présence de cet homme, que les traits montrent encore plus sévère, elles trouvent le moyen de contourner un interdit qu’elles savent absurde mais qu’elles ne peuvent pas contredire directement car elles n’en ont ni le droit ni les moyens. Regarder « Dallas » en cachette se trouve alors être le parfait compromis. Ces femmes apparaissent ainsi comme de sympathiques personnages malicieux.

Image 2 (p.49)

Dans cette image, Kaci représente de manière très simple le fait absurde, et d’autant plus drôle, que ce ne soit que des hommes qui siègent dans un congrès consacré à la femme. Cette absurdité est non seulement soulignée par l’absence de femmes à la table des intervenants mais aussi par le fait que les femmes se tournent les unes vers les autres comme se demandant ce qu’elles faisaient là. Par cette caricature, Kaci défend l’idée que les femmes sont mal représentées et de ce fait risquent d’être injustement traitées.

Image 3 (p.50)

Kaci dans cette dernière image nous montre une femme qui porte un casque d’astronaute et le peu d’affaires qui lui reste. Cette dernière se dirige vers une fusée qui va l’emmener vers la lune. Kaci véhicule l’idée du désespoir dans le sens où cette femme est désespérée au point où elle se dit que la seule manière de vivre bien est de quitter la Terre pour la Lune, où l’herbe serait sûrement plus verte.

Kaci a représenté les femmes dans ces trois caricatures sans parole car leurs actes suffisaient pour témoigner de l’injustice qu’elles subissent. Ils souligent aussi leur intelligence, leur ingéniosité et leur capacité à contourner les interdits. Ainsi, bien que muettes dans ces dessins, leur corps devient le messager de l’interdit qu’elles subissent (le port du voile) et de la liberté qu’elles recherchent (aller sur la lune). L’humour de Kaci se base donc uniquement sur l’image.

Le cas de MELOUAH (image extraite de l’album Dessine-moi l’humour, CHIHAB EDITIONS, 2006, p.87)

 

Image 4

Melouah à son tour représente un personnage féminin sans parole. Cette femme a les épaules basses, comme abattue, couverte de la tête au pied et dont on ne voit que les yeux. L’aspect humoristique apparaît cette fois-ci non pas par le biais du personnage féminin mais par le discours des deux hommes. Leur discours montre que la femme est considérée comme inférieure à l’homme et comme étant quelque chose de facilement sacrifiable et surtout remplaçable.

Le cas de ALADIN (image extraite de l’album Dessine-moi l’humour, CHIHAB EDITIONS, 2006, p.18)

Image 5

Aladin quand à lui développe l’image d’une femme certes sans parole mais très féminine à travers les cils accentués et le grain de beauté. Cette femme ne parle pas non plus donc son oppression apparaît à travers le discours de son mari qui souligne le côté absurde des misérables changements apportés au code de la famille. Le côté sarcastique est donné par Aladin lorsqu’il fait dire au mari que la dernière version du code n’a permis que le raccourcissement du voile de la femme, insinuant ainsi qu’on ne leur a accordé que quelques droits superficiels qui ne lui permettent pas de s’affranchir de l’injustice de l’ancien code de la famille.

Le cas de DILEM (images extraites de l’album Boutef Président, Casbah Editions, Alger, 2000, p.27)

Image 6

Dilem, quant à lui, utilise un personnage féminin comme représentant du peuple, un peuple misérable qui est le cœur de l’Algérie. La femme étant en général un personnage opprimé elle devient ainsi le parfait archétype pour représenter la souffrance d’un peuple et sa pensée. Dans cette image, la femme est représentée portant le hayke et le aadjar ayant une larme au coin de l’œil synonyme chez Dilem d’un désespoir permanent. Elle porte le drapeau algérien ce qui implique son amour du pays. Le personnage apparaît ainsi comme engagé pour la cause du peuple puisqu’il est sa voix.

 Le cas de Abdelhalim RIAD (images extraites de l’album Les malheurs du djine Faraon, ENAG EDITIONS, Alger 2002)

Image 7 (p.14)

Image 8 (p.41)

Dans ces deux dessins, deux modèles de femmes sont présents : celles portant le hayek et celle portant une bediya (robe traditionnelle). Cependant cette apparence physique bien qu’insinuant un attachement aux traditions est vite contredite par le discours de ces personnages et leur comportement surtout face à des maris qu’elles considèrent comme étant incapables et ce sur un ton qui ne manque pas d’ironie et de sarcasme : « Pendant qu’il envoie sa deuxième moitié faire le marché, Môssieur lui, invite ses copains !» (image 1) ; « voilà qu’on vous surprend en train d’agrémenter vos longues heures de paresse avec ce fénéant »  (image 2). Les pourchassant même à coup de balais.

Cette bande dessinée montre les femmes comme des personnages déterminés et qui n’acceptent pas la paresse de leur mari, elles sont loin des premiers personnages féminins opprimés que nous avons vu avec les premiers auteurs.

Le cas de SLIM : Image extraite de l’album Zid Ya Bouzid 1 (ENAG, 1986, p.7)

Image 9

Cette première image représente le personnage féminin central chez Slim : le personnage de Zina. Zina bien qu’étant habillée traditionnellement est une femme moderne sur de nombreux plans et qui en plus de militer à côté de Bouzid défend aussi le droit de la femme, cela apparaît dans son discours ou plutôt ses pensées lorsqu’elle dit : « On devrait parler aussi des paysannes ». Le fait qu’elle ne fait que le penser montre certes qu’elle aspire à une égalité totale homme/femme mais qu’elle n’a pas encore assez de caractère pour le dire à voix haute. C’est ce qui rend le personnage intéressant car ce n’est pas une sorte de super-héroïne parfaite mais un personnage forgé dans la réalité algérienne où les femmes ont rarement le droit à la parole et à l’égalité.

Image extraite Zid Ya Bouzid 2 (SNED, Alger 1981, p.18)

Image 10

Il en va de même pour ces autres personnages féminins qui sont représentés par Slim et qui ont un caractère fort doublé d’une force physique suffisante pour battre des hommes.

Pour conclure, qu’elles soient soumises ou non, combatives ou silencieuses, ces femmes représentées dans ces caricatures et ces extraits de bande dessinée sont des archétypes qui traduisent la situation de la femme en Algérie. Certains auteurs la montre, lorsqu’elle est opprimée par l’homme, soit rusée et capable de s’adapter, soit silencieuse ayant renoncé à ses droits. D’autres la montre combative, capable d’exprimer son désaccord par la parole et parfois même par la violence, comme si la violence était le seul langage compris et audible par les hommes. Dans tous ces cas de figures, ces caricaturistes et ces bédéistes se font le porte-parole de la femme, montrant l’injustice qu’elle subit et la richesse qu’elle représente, dénonçant une siuation qu’ils ne veulent plus voir durer.


Notes

[1] Baron-Carvais, Annie, La bande dessinée, coll. « Que sais-je ? », Presses Universitaires de France, 1985, p.51.

[2] « Définition de caricature », Prise du Larousse et citée dans l’adresse internet suivante : http://perso.orange.fr/danielclowesart/caricature.htm.

[3] Ibid.

[4] Bois, Aurélie, « Définition de la caricature », http://www.ditl.info/arttest/art249.php.