Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des cahiers

Les cahiers du Crasc, N° 20, 2009, p. 71-76 | Texte Intégral


 

 

Nabila BEKHEDIDJA

 

 

Nous constatons aujourd’hui un fait nouveau considérable, qui n’existait pas il y a un siècle : la francophonie. C’est le cas de la littérature Maghrébine. Littérature d’inspiration maghrébine mais de langue française. Cette littérature à ses maîtres. Khodja, Feraoun, Mammeri, K.Yacine, Boujedra, Mimouni, Chraîbi, Bendjelloun

Toutefois, dans les dernières années émerge une nouvelle littérature d’expression française entretenue par les enfants des émigrés expatriés en France et qu’on appelle aujourd’hui les « Beurs ».

Leïla Sebbar vit en France après une enfance passée en Algérie.

Leïla Sebbar est née à Aflou, en Algérie, d’un père algérien et d’une mère française.

Elle vit à Paris et collabore au Magazine littéraire et à diverses revues.

Elle est l’auteure de plusieurs romans et nouvelles. C’est la romancière, par excellence, de l’émigration.

L’œuvre de Leïla Sebbar est importante : nouvelles, romans, essais, qui recomposent l’univers des jeunes gens nés de l’immigration maghrébine ou qui explorent la mémoire d’enfances algériennes (la sienne ou celle d’autres témoins).

Dans « Fatima ou les Algériens au square » : L’héroïne Dalila, petite fille issue d’une famille algérienne émigrée en France, refuse le mode de vie des siens et ne songe qu’au départ et à l’éloignement. « Pendant huit jours, Dalila n’a pas quitté la chambre des petits. Elle avait écrit un mot pour son collège ; elle disait qu’elle avait la grippe ; on réclama un certificat médical à sa famille. Un matin, elle est partie pour ne plus revenir » p.10. Leïla Sebbar, parle souvent de l’enfance, ce moment fondateur qui construit ou détruit l’adulte en devenir. Son écriture s’adresse ainsi à tout jeune lecteur qui saura être sensible à ces questions à la fois singulières et universelles et encore plus ces adolescents issus de l’immigration qui retrouvent dans ses récits leur propre histoire, leur double culture, et essaient de se créer face à elle : « La voix de son père, un peu sèche jusqu’au soir, paraissait plus tendre lorsqu’il parlait ainsi à sa femme, comme s’il chantait un peu. Avant d’aller se coucher, Fatima vint embrasser Dalila séquestrée dans sa chambre depuis bientôt huit jours. Elle lui toucha la joue « Ma fille ». Si elle n’avait pas décidé de quitter la maison de sa mère le lendemain, Dalila se serait serrée contre elle, pour lui parler. Elle fermait les yeux, respirait comme lorsqu’on dort. Fatima la crut endormie. » p.233. Dalila est partagée entre l’amour des parents et la haine (l’incompréhension) des traditions.

Le roman entre autre est destiné aux immigrées opprimées. Il propose aux jeunes immigrées d’adopter une identité équivoque. Ainsi elle décide de quitter ses origines. La liberté y est en cause. Elle n’est pas libre dans sa maison. Mais elle ne peut pas nier ses origines. Elle est forcée d’adopter les deux identités : d’adopter une identité équivoque. Celle qui réunit entre l’origine et le pays étranger (l’Orient et l’Occident) dans la même personne.

Nous avons constaté l’instabilité de l’identité féminine : sa division entre deux identités, deux cultures étrangères l’une et l’autre. Les deux cohabitent et transforment la vie de la jeune fille. C’est essentiellement, la crise d’une adolescente qu’on aborde dans le roman (un métissage entre l’identité orientale et occidentale). Le tout englobé dans une écriture d’exil, de mémoire et de croisements culturels.

Dalila par ailleurs, qui ne songe qu’au départ, accompagne et écoute avec intérêt les histoires que racontent sa mère et ses amis qui se rencontrent au square. Ce qui  révèle son côté conservateur). Ces derniers racontent, les déboires, les difficultés, les déceptions et la marginalité de leurs enfants.

A travers plusieurs récits qui s’entremêlent et qui se chevauchent dans le même roman, ces femmes livrent chacune à son tour une réalité cruelle et émotionnelle de leur vécu en France.

Ces femmes algériennes, curieuses et vigilantes, offrent une réalité cruelle et lyrique à la fois, réalité privée, singulière de l’immigration, sans plainte ni lamentation, avec une tendresse et une violence qui leur sont propres d’où peut naître l’émotion qui les fait vivre comme elles vivent. Dans « Parles mon fils à ta mère » : c’est le roman de l’exil et la nostalgie mais le roman est aussi un appel, le cri d’une mère qui parle à son fils dans sa langue en glissant des mots français. « Il fait chaud et mets ça, avec la doublure, vite, ça brûle- elle dit ça broule -elle glisse des mots en français dans sa langue maternelle ; elle veut que son fils lui parle en arabe, c’est sa langue quand même, mais lui s’obstine, il parle français, quand il parle ; elle comprend tout, mais elle répond en arabe et comprend aussi alors ça va- viens » p.12 ses paroles sont irrégulières, sournoises et nostalgiques cherchant à réconcilier son fils avec ses traditions, sa culture et ses origines maghrébines.

Le roman est une conversation muette entre deux êtres qui ne partagent plus le même héritage : « elle demande à Allah tous les jours, à chacune des cinq prières, et elle n’oublie pas de bien diriger son tapis vers la Mecque comme le père lui a montré, que sa fille qui est partie soit revue avant le père, sinon il va l’égorger. Il le saura, même si elle ne dit rien- Samira, elle est partie? Pour la première fois il regarde sa mère pourquoi elle est partie ? Quand elle est partie? Quand elle est partie? Elle est jamais revenue? Qu’est-ce qui s’est passé ? A peine seize ans, et les autres ? La mère s’assoit » p.14.

Il n’est pas resté longtemps. Il s’en va, avec la bénédiction de sa mère, une mère jalouse de ses traditions et ses mœurs et qui vit dans la crainte de ne pas pouvoir les perpétuer et les transmettre à ses enfants : « Elle ne voulait pas qu’il reste en France, elle disait que même s’il est né dans la maternité d’un hôpital en France, son pays c’est le pays de son père et de sa mère. On trouvait qu’elle avait raison. On a réussi à avoir de l’argent, elle s’est calmée. Il serait enterré comme un musulman, fils de musulman, pas chez les infidèles, non … » p.16.

« Parle mon fils, parle à ta mère » pose le problème des difficultés de communication au sein de la famille entre parents et enfants. Beaucoup d’amour, d’incompréhension, d’impossibilités au fil de ce roman.

Ainsi l’écrivain convie les lecteurs à l’intérieur d’une maison d’émigrés, d’où jaillissent avec subtilité toutes les contractions et les paradoxes qui marquent les relations entre deux générations séparées par le fossé de la distance et celui des repères identitaires. L’image de la mère devient emblématique car c’est elle qui porte en elle la mémoire, une mémoire qui se décline à tous les temps. C’est la mémoire des mots et la richesse de l’oralité, transmettant la langue, celle des ancêtres. C’est elle aussi qui transmet les contes de grand-mère, les histoires des mille et une nuits imprégnées du parfum des roses et des fleurs d’oranger. C’est la mère aussi qui transmet les préceptes de la tradition et ceux de la religion qui ont tendance à se perdre au milieu des artères de la cité de béton. Il y a aussi une grande place faite à la mémoire culinaire. Une mémoire où la nourriture spirituelle se conjugue aux saveurs du thé à la menthe et aux gâteaux au miel confectionnés avec le talent de l’amour des choses simples.

En filigrane, l’auteur expose également les malheurs et les souffrances d’une famille éclatée, avec un père à l’asile, une sœur qui a fugué et un frère qui n’aurait pas reconnu le petit dernier s’il l’avait rencontré dans la rue. Tel un puzzle, ces informations sont distillées tout au long du livre qui suit le rythme haletant d’une narration fluide et digeste comme les paroles mielleuses qui coulaient de la bouche de la mère et dont on n’est jamais rassasiées[1].

Différents statuts de la femme cœxistent dans les deux romans de Leila Sebbar : équivoques, doubles, instables, paradoxales car la femme vacille entre le conservatisme et la liberté, entre le monde occidental et le monde oriental. La petite fille dans « Fatima ou les Algériens au square » est battue car elle choisit de vivre comme la française : décide de fuguer mais en même temps elle désire écouter et sauvegarder la parole maternelle puisqu’elle accompagne sa mère au square. La mère dans « Parle mon fils, parle à ta mère » préserve, sauvegarde, protège, défend, conserve et perpétue la tradition et le patrimoine maghrébin : elle s’attache à sa culture.

Donc la femme (la mère) est protectrice et gardienne du patrimoine culturel. Une femme qui veut préserver les siens de la perdition. Mais la femme (la fille) désire, pardessus tout, s’émanciper et vivre sa liberté, réclame ses droits et cherche à comprendre et à changer ou à fuir les choix des siens qu’elle trouve insensés et aberrants.

En conclusion, nous pouvons dire que ces romans retracent l’itinéraire difficile et douloureux des familles en exil. Ils contiennent, en outre, une évocation du monde féminin traditionnel et dévoilent le vécu des enfants en France et la marginalité, la solitude et la nostalgie de leurs parents.

La simplicité et l’élégance de l’écriture de Leîla Sebbar font passer émotion profonde et apprêts, qui permettent à l’auteure de tresser avec naturel l’histoire tourmentée d’un pays et celle d’une famille prise dans un entre-deux culturel.

Cette auteure voudrait aller plus loin en éprouvant l’urgence ou le besoin de se trouver un style dépassant le sens premier et superficiel des mots, afin de correspondre davantage à l’imaginaire profond, à son vécu et sa durée intérieure ou ses traditions. Ses romans parfois sont polyphoniques ou même polymorphes.

Des voix parlent, des formes diverses s’entrecroisent, grâce à des métaphores, des juxtapositions nominales, un foisonnement de symboles. Ses textes sont féconds en connotations maghrébines et occidentales. C’est sans doute là que l’on peut discerner « sa spécificité ».

Ces romans ont permis à son auteur de prendre la parole, de s’autoriser à relater sa propre vision du monde et de revendiquer des rôles et des libertés.

L’écriture révèle une prise sur le récit engagée dans la nécessaire revendication d’une identité féminine d’un côté et de l’autre côté une marche des Beurs pour l’Egalité. En effet, chaque roman recèle une importante information historique, sociale, politique, culturelle et esthétique clairement identifiée et repérable.

Les romans de Leila Sebbar sont importants car souvent ils retracent et recomposent l’univers des jeunes gens nés de l’immigration maghrébine.

Bibliographie

- Sebbar, Leila, Fatima ou les Algériens au square, Roman/ Stock, 1981.

- Sebbar, Leila, Le silence des rives, Editions Stock, 1993.

- Sebbar, Leila, Parles mon fils à ta mère, Editions Stock, 1984.

- Déjeux, Jean, La Littérature maghrébine d’expression française, Paris, Presses Universitaires de France, 1ère édition, 1992,

- Brunnel, P. et Huisman. D.,  La Littérature française, ses origines à nos jours, Paris, Guides, Vuibert, 2001.

- Raimond, Michel, Le roman, Paris, Armand Colin/Her, 1987, 2000.


Notes

[1] Source : La tribune. (http://clinet.swarthmore.edu/leila_sebbar/passages/parle2.html)