Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N° 20, 2009, p. 53-61 | Texte Intégral


 

 

 

Haféda AIT MOKHTAR

 

 

 

Introduction 

La présente communication présente une lecture critique du roman Paris plus loin que la France de Ghania Hammadou, publié en 2001, aux éditions Paris-Méditerranée. Cette écrivaine, cofondatrice du quotidien Le Matin, vit, écrit et publie en France. Elle est passée du journalisme à l’écriture, en s’exilant à Paris, à partir de 1993. Elle a publié Le Premier jour d’Eternité (Paris, Marsa, 1997) et Bab-Errih : La Porte du Vent (Paris, Paris-Méditerranée, 2004).

Ces informations importantes pour l’histoire littéraire, montrent la motivation de notre choix pour une étude détaillée de notre roman. Cela ne dépendra pas des renseignements extratextuels cités ci-dessus, mais de l’écrivaine elle-même, qui est une femme, écrivant dans un lieu qui n’est pas le sien, vu sa réponse aux obligations de l’exil. Cette double écriture ou écriture de l’entre-deux nous rappelle celle d’Assia Djebar ; le chef de file de la littérature algérienne féminine d’expression française.

L’idée que cette écrivaine nous transmet tourne autour de son statut d’Intellectuelle algérienne et française en même temps. Elle n’est ni exilée ni immigrée dans sa langue d’écriture, mais plutôt une représentante de deux cultures combinées : occidentale d’éducation et algérienne d’appartenance.

Ce que vit Ghania Hammadou, nous l’avons vu dans l’image d’un très grand nombre de ses personnages, féminins dans leur quasi-totalité, dont les acteurs du roman Paris plus loin que la France sont l’objet de notre étude.

Après une brève présentation du roman, nous allons procéder à l’interprétation de l’écriture de l’entre-deux, dans laquelle se manifeste la position de la romancière, qui donne, à son tour, la parole à des protagonistes féminins, tantôt vivant solidaires dans la condition féminine dans l’Algérie colonisée, tantôt épousant la langue de l’ennemi et vivant dans son pays.

L’histoire du roman 

Dans Paris plus loin que la France, Mériem, une enfant de cinq ans, prend la parole à la troisième personne du singulier, fille d’Azzedine ; le combattant algérien monté au maquis, le 1er Novembre 1954[1] qui depuis, n’est pas revenu. Cette fille issue d’une famille respectant les traditions arabo-musulmanes, efface le rôle de son père pour le devancer et montrer sa quête, à travers les questions qu’elle pose incessamment aux autres personnages féminins (sa mère et sa grand-mère), sur les traits de son père, ses qualités, les raisons de son absence et de son non-retour.

Les obligations de l’exil l’emmènent, elle et sa famille en France, et elles ne reviennent au pays, que bien après la guerre ; vers la décennie noire, la fin des années quatre-vingt.

Les protagonistes féminins 

Dans ce récit, les femmes, à leur tête Mériem et sa mère Zahra, racontent leurs histoires dans ces milieux traditionnels : Zahra, étant la bru d’Aicha, n’a pas le droit à la parole. Elle est satisfaite de son sort avec son mari Azzedine, ainsi que de sa soumission à la « maison » gérée par Aicha, femme à son tour, mais le patron à l’intérieur du foyer familial :

« On l’avait mariée sans lui demander son avis, à un inconnu, un jeune homme brun et fougueux qu’elle s’était mise à aimer, alors que personne n’avait rien exigé d’elle. Et elle était réduite, elle, Zahra, de par sa condition de femme condamnée au silence, de par sa naissance non programmée à rencontrer l’amour. »[2]

Mériem, la petite fille, ne fait que ramasser les informations, en dépit de son jeune âge. Elle essaie de parler, de poser des questions : elle refuse le silence de sa mère qui, souffrant de l’absence du bien-aimé, ne peut même pas prononcer le nom :

« Rusant pour refouler les pleurs dus à l’absence de l’aimé, elle sut étouffer la plainte devant le vide d’un lit autrefois si plein de son corps et se refuse au bonheur sans pareil que lui procurait le simple fait de prononcer son nom. » (p. 23)

Dans cet espace traditionnellement limité, et qui va bien avec la voix étouffée et l’enfermement des femmes algériennes, Mériem essaie toujours de s’imprégner des histoires des autres qui, en prenant la parole, cachent toutes, un passé très lourd.

Aicha et Zahra, bien qu’elles soient femmes toutes les deux, elles ne remplissent pas les mêmes fonctions actantielles[3] : La grand-mère c’est toujours celle qui commande l’action, et qui pousse les autres protagonistes, dont son fils Azzedine, à agir. Alors que Zahra remplit un rôle d’objet : elle est appelée à obéir, à se cacher entre quatre murs, et à toujours baisser la tête, même en l’absence de son mari :

« Il n’était pas question que je dépasse les seize ans sans me marier. C’était le lot de toutes les filles. Seize ans, c’était même trop. (…) Je devais aider ma mère à élever mes frères avant de partir : ce fut la raison pour laquelle on avait  différé mon mariage. Ton père avait dix ans de plus que moi et ta grand-mère treize ans de plus que lui. C’était elle le véritable chef de famille. Jamais ton père ne la contrariait ni ne la contredisait. »[4]

Dans ce sens, Mériem tente de retrouver la cohérence des récits décousus, racontés par sa mère, sa grand-mère, les voisins, et les connaissances de son père. Elle peut se présenter comme l’unique interlocutrice des femmes enfermées. Elle les aide à se décharger de leurs souvenirs douloureux et refoulés. Elle refuse son jeune âge qui l’oblige à ne pas s’immiscer dans les affaires des grands, et à passer son temps à jouer : « Non, va, va jouer, enfant, va jouer plus loin. »p. 59. Elle cherche à se rendre utile n’importe comment, à se montrer beaucoup plus âgée que ses cinq ans. Elle se charge de son petit frère Kheireddine de trois ans, et refuse qu’on l’enferme à la maison, raison pour laquelle, elle garde des souvenirs du cartable de son  grand frère Mourad, quand il quitte l’école :

« Mériem (…), hérita du plumier en bois orné d’une décalcomanie – Cette boîte l’avait toujours fascinée. Elle la cacha bien vite, comme un trésor. » (p. 40)

Elle adore l’odeur du plumier, de l’encrier et des affaires scolaires. Dans son esprit, elle se dit que les bribes de récits qu’elle a reçues de la part des femmes du village de Ouled Aissa, doivent être concrétisées par l’écriture, mais étant toujours en bas âge, elle garde cette charge comme un espoir, un rêve très proche à réaliser, en rentrant à l’école.

Libération du personnage féminin 

L’absence du père, à laquelle s’ajoutent les obligations de l’exil, poussent Mériem à confronter deux sortes de mal : Elle s’éloigne de sa grand-mère d’abord ; source de la tendresse et des ordres, image du combattant absent, et s’éloigne également du pays natal où s’est installé l’ennemi ; le colonisateur. Elles s’échappent, donc, elle et sa mère, vers un Paris-plus-loin-que-la France.

Cependant, ce déplacement vers un pays de tranquillité, et de non-guerre, va obliger Zahra à se soumettre à plusieurs nouvelles règles. Après avoir été cachée sous deux voiles[5] : le voile du coton qui soustrait la femme au regard masculin et étranger, et le voile de pierres qui représente les murs emprisonnant la femme dans l’ordre social : le dehors est réservé aux hommes uniquement, la femme ne s’y déplace que pour les visites hebdomadaires au hammam et aux membres de la famille (les yeux baissés et passe inaperçue) :

« D’un commun accord, les femmes d’Ouled Aissa avaient jeté leur dévolu sur le hammam d’ElHadj situé à l’entrée d’un gros bourg agricole. (…) l’expédition mensuelle se préparait longtemps à l’avance, avec minutie. »[6]

Maintenant, elle doit se dévoiler : D’une part, dans le cadre de l’habillement, vu qu’elle est étrangère dans le pays d’accueil, et de cette manière, personne ne pourrait la reconnaître. Elle passe inaperçue parce que toutes les femmes, ici, sont dévoilées. Et d’autre part, dans le cadre du discours : Elle doit s’emparer de la langue du colonisateur -qu’elle avait longtemps refusée-. Elle doit l’apprendre et la parler, et par conséquent, elle arrive à libérer sa voix étouffée, pendant des années, en Algérie. Et du coup, elle se retrouve en déséquilibre ; entre deux pays, deux langues et deux cultures.

Etant dans son pays, voilée et voyante, interdisait au colonisateur de la voir, il devient aveuglé. Mais changeant de territoire, elle rejette le voile, cherchant un moyen pour récupérer le droit du regard (être vue). Cette « libération » est aussi une aliénation qui pourrait même toucher l’écrivaine qui parle la langue du colonisateur, et s’éloigne des autres femmes algériennes.

Mériem et sa mère, ayant senti cette deuxième aliénation, refusent, de prime abord, de se débarrasser du voile, et insistent sur le fait de le porter jusqu’à la nouvelle demeure :

« Bientôt, l’inquiétude de Zahra gagna Mériem pendue à son voile – un haïk blanc et sa voilette qu’elle gardait sur elle sans tenir compte des regards ironiques (elle les portera jusqu’au seuil de sa nouvelle demeure » (p. 123)

Dans ce sens, nous pouvons déduire que la femme, comme nous l’avons vu, dont la voix est étouffée, et dont le corps doit rester dans l’ombre, à l’abri de tout regard, Ghania Hammadou essaie de faire entendre sa voix, et de lui rendre sa visibilité, en lui faisant oublier la relation binaire : Dénuder/Voiler.

De ce fait, le glissement du pas entraîne un glissement et un déplacement du corps, ce qui oblige la personne déplacée à utiliser une langue qui n’est pas la sienne. Ce geste étrange, pourrait être pris, par les siens (ou par les Algériens), pour une violation et une transgression de l’ordre social, une assimilation acceptée et une coupure totale avec le territoire natal. Ce dont Zahra a peur, et c’est sur quoi elle hésite quand elle passe sur la passerelle du bateau. A ce moment-là, elle sent que toutes les portes sont fermées derrière elle, ce qui l’oblige à affronter une nouvelle vie, complètement déracinée. Nous pouvons illustrer ce ressentiment avec ces deux énoncés, de la page 125 :

« Elle avançait péniblement. Kheireddine pesait sur son bras, son voile se dérobait de nouveau, découvrant sa chevelure ; elle luttait contre l’étoffe écrue qui lui filait entre les doigts – tout ce qui faisait son existence l’abandonnait, refusait de la suivre. »

Et :

« Sur la petite passerelle suspendue, elle avait hésité, s’était retournée une dernière fois sur la ville blanche, jetant un ultime regard sur ce qui avait été sa vie, celles d’Azzedine (peut-être déjà achevée dans un maquis sans nom), d’Aicha qui avait décidé d’attendre le retour de son fils ici – Aicha qui avait refusé de les accompagner, de quitter sa maison. Mais comme mue par une mécanique qui lui échappait malgré les poids qui entravaient son pas, Zahra avait continué d’avancer, traînant son voile et sa peur… »

Déplacement, géographique seulement ?

La transgression des lois traditionnelles algériennes s’est faite petit à petit. Tout ce qui rappelle le pays est effacé :

1- Azzedine est parti sans retour. Après une année de l’Indépendance, il ne revient pas avec les combattants.

2- La voiture, la seule chose qui remonte le moral à Aicha et qui lui dit qu’un jour, Azzedine va revenir, est vendue.

3- Et Aicha, elle-même, est retrouvée, recroquevillée, adossée au mur, inerte, comme si elle attendait quelqu’un.

Des années plus tard, Zahra retourne en Algérie, accompagnée de Mériem et Kheireddine. La période passée en France lui fait oublier les lois traditionnelles algériennes. Mais cela ne l’empêche pas de se rappeler du port du voile, juste à la vue de la Baie d’Alger. Ce voile qui, sans lequel elle ne pourrait pas apparaître devant son père et ses frères. Par contre, en le portant, il provoque, à deux reprises, une inquiétude chez les enfants : La première est avec Kheireddine qui ne la reconnaît pas, la cherche partout alors qu’elle est juste à côté de lui. Et la seconde est avec Mériem, au Souk[7]. Ici, cette dernière confond toutes les femmes qui portent toutes, le même voile.

A cet effet, nous pouvons attester que le premier glissement du pas a provoqué le glissement de l’habit. ce glissement inverse oblige la personne à remettre cet habit, qui lui procure l’anonymat.

De là, le récit pourrait répondre à la nécessité du témoignage moins sur la situation politique de l’Algérie colonisée que sur une mémoire historique vouée à la disparition. L’auteur se prive d’une critique de l’Etat (de la colonisation vers les années 90), mais les souvenirs évoqués par les femmes sont davantage pris en considération, pour laisser tomber le voile sur les intérieurs des femmes algériennes.

Conclusion 

Paris plus loin que la France propose au lecteur un panorama très vaste de la mémoire et de la situation féminine, à travers une expression littéraire prise en charge par une auteure femme, étant passée par les conditions dont elle parle, et que les femmes algériennes exposent dans leurs histoires longtemps refoulées.

Mériem, enfant de cinq ans, un personnage féminin, à la fois marginalisé et solidaire, dont la curiosité exagérée, le vécu et les conditions matérielles, la prédisposent à devenir la messagère d’une communauté algérienne, et à effacer complètement, les voix masculines.

Notre communication a montré que dans Paris plus loin que la France, l’écriture de Ghania Hammadou réussit à dévoiler le parcours de son déplacement à travers le glissement d’un certain nombre d’êtres fictifs, allant de l’Algérie vers la France et vis-versa, en respectant les règles régies par les deux pays. Les voix de ces personnages féminins, sont devenues audibles dans l’horreur  vécue par l’Algérie. Elles sont celles qui permettent le mouvement entre plusieurs mondes d’une part, et entre leurs désirs et leurs vies d’autre part.

Bibliographie 

- Giovannoni, A., Ecritures de l’Exil (direction), Paris, L’Harmattan, Col. Espaces Littéraires, 2006

- Huughe, L., Ecrits sous le Voile : Romancières Algériennes Francophones. Ecriture et Identité, Paris, Essai-Published, 2001

- Heboyan-De Vries, E, Exil à La Frontière des Langues, Cahiers de l’Université d’Artois, (réunis par), Actes du 19 Novembre 1999 à Arras, Arras, Artois Presses Université, 2001.

- Segarra, M. Leur pesant de poudre : Romancières francophones du Maghreb, Paris, l’Harmattan, 1997.

Romans 

- Hammadou, G.

Le Premier jour d’Eternité, Paris, Marsa, 1997.

Paris plus loin que la France, Paris, Paris-Méditerranée, 2001.

Bab-Errih, Paris, Paris-Méditerranée, 2004.


Notes

[1] La date du déclenchement de la guerre algérienne contre la France.

[2] Paris plus loin que la France, p. 22.

[3]  Au sens de Greimas.

[4] Paris plus loin que la France, op-cit, p. 32.

[5] Ecrits sous le Voile : Romancières Algériennes Francophones. Ecriture et Identité, Huughe, Laurence, Essai, Paris, Published, Introduction, p. 04.

[6] Paris plus loin que la France, op-cit, p. 53.

[7] C’est le marché, dans les deux codes : arabe dialectal et arabe classique.