Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les cahiers du Crasc, N°20, 2009, p. 35-39 | Texte Intégral


 

 

 

Mohammed El Mokhtar BEKADA

 

 

Introduction

De « La répudiation » jusqu'à ses romans les plus récents, se dévoilent pour nous lecteurs, l’image et la pensée d’un écrivain révolté, rationaliste et révolutionnaire mais aussi, celle d’un romancier qui n’a pas fini d’exorciser une blessure liée « au ratage familial» et à une enfance truffée de violence parentale et inter-familiales. Le discours littéraire de Boudjedra est marqué du sceau de sa propre répudiation des stéréotypes socioculturels, historiques et religieux. Il affectionne tout particulièrement, les thématiques de la sexualité et de la folie, afin de débusquer et d’égratigner les tabous de la société algérienne qu’il considère, à tort ou à raison comme phallocratique, aliénée et aliénante et qui, selon lui n’a jamais cessé de se boursoufler dans le magma de l’irrationnel.

La question féminine a été, pour sa part, au centre des préoccupations et de la créativité du romancier. En effet, Boudjedra a, de tout temps, dénoncé le statut de femmes « objets sexuels » et « pondeuses d’enfants » que confère la société patriarcale à la femme algérienne. Il a aussi mis le doigt sur les mythes socioculturels et religieux qui se sont érigés comme des murs infranchissables à l’émancipation et l’épanouissement des femmes modernes en Algérie comme  c’est le cas dans le roman « journal d’une femme insomniaque » qui fera l’objet de notre étude à travers la problématique « quête d’émancipation et violence.

Présentation du corpus 

Le roman de Rachid Boudjedra « journal d’une femme insomniaque » relate l’histoire d’une femme algérienne qui crie et écrit son passé et son présent dans un journal intime en six nuits dès son jeune âge, et lors de sa puberté, elle ose raconter à son frère cadet ce que vit son corps comme métamorphoses ; celui-ci répond par une force brutale en la giflant. La mère cautionne la brutalité de son fils en signifiant à sa fille de garder le silence le plus profond à ce sujet. Notre héroïne raconte au fur et à mesure de la rédaction de son journal, toutes les formes de violences qu’elle a subies dans l’espace familial :

- Une mère cloîtrée, abandonnée par un mari préoccupé par ses voyages et ses aventures lubriques.

- Une grand-mère paternelle acariâtre et cruelle.

- Une tante neurasthénique ; et un frère cadet habité par une fascination quasi obsessionnelle pour les modèles réduits d’avions.

Le parcours de cette jeune femme apparaît à travers son journal : une enfance malheureuse, des images parentales défaillantes, une puberté traumatisante, une première expérience sexuelle et amoureuse qui finit de manière désastreuse.

Adulte et médecin, elle se heurte aux préjugés des patients et leurs familles qui réactualisent en elle les souffrances refoulées.

Elle vit dans une capitale en décrépitude, surpeuplée, sale, au milieu d’une population désorientée, pauvre au sein de laquelle des tendances totalitaires et religieuses envahissent l’atmosphère.

L’histoire de sa souffrance et de sa marginalité trouve un sens au moment où elle termine « l’écriture du désastre » avec des larmes qui coulent sur son visage pour la première fois.

Nous retrouvons au niveau du récit le ton incisif, provocateur, polémique et engagé de Rachid Boudjedra qui dénonce la situation de la femme Algérienne et son aliénation.

La  quête de l’émancipation

La quête de l’émancipation est tributaire de diverses formes de violences. Ces violences s’articulent dans l’espace romanesque après la sortie de l’héroïne du système harémique donc du « nous » collectif vers la quête d’un « je » féminin libre et émancipé.

Dans «  journal d’une femme insomniaque », l’héroïne qui n’est d’ailleurs jamais nommée est à la fois le témoin et la victime des violences faites aux femmes et qui sont principalement d’ordre sexuel.

L’espace social est représenté comme étant purement et simplement phallique. En effet, l’espace de la rue des hommes est le lieu privilégié où s’étale la perversion sexuelle : « chaque fois qu’une femme passait devant eux, il la dévorait du regard, plein de désir libidineux » déclare la narratrice (p.81). Les scènes de harcèlement sexuel vont s’étaler tout le long du récit afin de montrer la marginalisation des femmes émancipées qui s’aventurent hors de l’espace haremique. Rejetées et haïes, elles n’en suscitent pas moins désir et fascination. Elles sont représentées comme des « sexes qui sont convoités et craints, recherchés et honnis » remarque Gafaiti. Med Dib, pour sa part, explique ce type d’attitude en déclarant que : « le drame, est que devant la femme, l’homme demeure comme une statut muette, mutilée sur le plan sentimental. Il la regarde comme un être menaçant magique même par compassion il verse dans les manifestations agressives».

L’espace social devient pour l’héroïne, un lieu hostile, grisâtre. Même la pratique religieuse dans la cité n’échappe pas au discours sarcastique et provocateur de l’auteur : «  la nouvelle mosquée est en contrebas de la rue. Emphatique, brillante, grotesque.  L’appel de la prière m’oblige à m’arrêter d’écrire. Le minaret ? trapu phallique (pourquoi ?) (…) l’ancienne mosquée à un minaret avec un escalier qui ne sert à rien, ne mène nulle part » (p.35).

Le choix des mots à forte connotation masculine utilisé par l’auteur pour décrire la mosquée n’est pas fortuit. C’est ainsi, nous semble t-il, que Boudjedra dénonce la pratique religieuse qu’il considère comme phallocratique et qui consacre la suprématie masculine et sa sacralisation. Il considère, par ailleurs, que l’éducation religieuse est à la fois archaïque et dénuée de toute forme de mysticisme et de raison : « petite, on me disait qu’il (l’escalier de la mosquée) menait à dieu. Métaphysique de l’à peu près. Approximative. Occasionnelle ou plus exactement comme d’occasion » (p.35). Malgré  son statut de médecin, l’héroïne n’y trouve pas le respect et la valorisation qu’elle pourrait espérer.

En effet, elle est toujours victime des préjugés parfois même de ses propres malades qui viennent raviver le véritable statut que lui confère la norme sociale, celui d’une femelle : (p.73).

La réussite professionnelle et ses efforts incessants dans son désir d’affirmer son « je » féminin sont restés vains et ne lui ont pas ouvert la voie du respect et de la reconnaissance : « j’étais minoritaire. En dehors du coup. En marge » reconnaît-elle (p.24).

Toujours à la quête d’une vie moderne autre que celle des aïeux, l’héroïne tentera l’expérience du couple sur une conception basée sur le libre choix et le respect de la liberté de chacun. Bref, jeter les bases d’un système conjugal et familial nouveau. Ainsi, l’héroïne a optée pour une vie amoureuse et sexuelle préalable au mariage, demeurant ainsi, fidèle à ses convictions de femme émancipée et moderne.

La narratrice nous fait le récit de sa première expérience avec l’homme qu’elle a choisi et aimé et qui s’est avéré être l’archétype de cette gente masculine, perverse et rétrograde : « en réalité, il était plutôt hanté par la tumeur obscène voila l’essentiel » (pp.27-28). Cette mésaventure a fait voler en éclats les rêves et les illusions de l’héroïne la laissant désabusée : « je reste seule. La nuit devint silencieuse après la houle de l’amour. Muette, j’avais donc tenté de renverser le cours anachronique des choses. Lui était resté emmêlé dans ses vieux fantasmes et sa vieille arrogance » (p.75).

Et c’est dans un style ironique que Boudjedra tente de démystifier la virilité masculine en la tournant en dérision : « je m’éloignais de lui : me disant les escargots eux aussi sont virils ! quatre longues heures de copulation… il battait déjà en retraite perdit le souffle. Fut frappé de stupeur définitive » (p.76).

On peut dire enfin, que la quête de l’émancipation est pour le moins problématique au niveau du «  journal d’une femme insomniaque ». L’héroïne se retrouve confrontée à des préjugés liés selon l’auteur à une tradition séculaire qui favorise la suprématie masculine.

L’écriture de Boudjedra s’appuie sur les catégories  psychanalytiques (le roman familial), l’ironie et sur des thèmes comme la folie et la sexualité dans la construction et la déconstruction du personnage féminin. L’écriture du journal intime joue, pour sa part, un rôle thérapeutique et intimiste où se focalisent des blessures  narcissiques.

Références bibliographiques

- Boudjedra, R., Journal d’une femme insomniaque, Alger, Ed Dar El Idjtihad, 1989, p.150.

- Gafaiti, H., Les femmes dans l’œuvre de Rachid Boudjedra. Etude de la répudiation, Oran, CDSH, 1982, p.48.

- Khadda, N., représentation de la féminité dans le roman Algérien de langue française, Alger, Ed O.P.U, 1991, p.174.

- Mostaghanemi, A., Algérie, femmes et écriture, Paris, Ed. L’Harmattan, 1985, p.316.