Les Cahiers Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Cahier du Crasc, N° 20, 2009, p. 29-33 | Texte Intégral


 

 

 

 

« Les agneaux du seigneur », est paru en 97 aux éditions Julliard, au moment où l’Algérie est en sang et en feu, au moment aussi où  une nouvelle littérature émergeait, et que la critique appelait « Littérature de l’urgence ».

La parution du roman correspond à une époque difficile où l’emprise de la religion sur la vie publique comme sur la vie privée augmentait et où la confiance dans les grandes idéologies s’effaçait, la recherche de critères valables pour ordonner les conditions en fonction d’un bien et d’un mal devient l’affaire de tous, et suscite un nombre important d’initiatives pour inventer des régulations qui apportent des réponses aux désarrois des consciences. Nous nous proposons d’esquisser les contours de ce que les travaux de Paul Ricœur appellent à la fois modestement et audacieusement « Une vie bonne ».

Les péripéties du récit se déroulent à Ghachimat petit village de l’ouest algérien, son ciel refusant de pleuvoir engendre oisiveté, pauvreté et fléaux. Comme partout en Algérie au début des années 90, les jeunes villageois ne tardent pas à adopter l’idéologie islamiste. Dés que le FIS remporte les élections communales, les islamistes adoptent un nouvel islam où la tolérance de l’ancien est remplacée par la tyrannie du nouveau. Peu de temps après et pour des raisons politiques, le FIS est dissout, alors les jeunes islamistes déclarent la guerre sainte et se retirent au Djebel El Khouf.

Il convient de signaler le nombre important de personnages que le récit expose. Elément fondamental du monde romanesque, problème majeur de la critique depuis le XIXème siècle « le personnage du roman comme celui du cinéma ou celui du théâtre est indispensable à l’univers fictif auquel il appartient »[1].

Au milieu des tumultes qu’a connu Ghachimat, un seul personnage féminin occupe le devant de la scène, Sarah la fille du maire, elle représente la quête de Kada Hillal et de Allal Sidhoum et de beaucoup d’autres.

« Sarah était un peu la vestale de Ghachimat, il n’y avait pas un seul jeune homme qui ne rêvait d’elle » (chapitre 1 p14.)

Au fil de l’histoire, nous sommes frappés par la violence que sécrète la figure féminine dans l’économie du récit, dans une société gérée par des hommes où l’être féminin est souvent ou sinon toujours acculé à la subordination humiliante que lui fait subir le sexe opposé. On peut déjà se demander si l’écriture ne remplit pas le rôle d’une catharsis si elle ne tente pas de mettre en exergue les discours occultés et s’exerce à ruiner l’interdit

 La parole est confisquée à Sarah, excepté à la page 114, et c’est seulement pour dire une phrase inachevée « Tu es fou  ça ne se fait pas, voyons ! ». (chap9 p114)

- Nous assistons à la présence de la femme silencieuse à la femme ombre. Aucune description physique, ni psychologique. Le scripteur la présente en lui  attribuant l’adjectif de beauté. A ce sujet Rolland Bourneuf souligne.

« La présentation des personnages d’extérieur s’est souvent révélée efficace dans la littérature romanesque pour dramatiser le conflit »[2].

Nous assistons certes à la présence de la femme silencieuse mais Sarah va être le pivot du récit, puisque c’est elle qui va donner au récit sa tournure tragique. À ce sujet, Vincent Jouve souligne :

«  Le personnage est donc conditionné par sa place dans la structure actantielle du récit, le roman se réduit rarement à une visée narrative. L’auteur au-delà de l’histoire à raconter, poursuit toujours un objectif plus précis »[3]

Sarah devient le sujet de séduction des jeunes villageois.

«  Les trois hommes se retrouvent d’un bloc vers elle, les trois jeunes frémissent chacun de son coté ». (Chapitre 4, p62)

Cependant cette séduction ne se limite pas  au sens de séduire seulement, mais c’est séduire en fascinant, en troublant, indique à juste titre que Thérèse Michel Mansour :

«  La puissance de la séduction de la femme et de système de pensée au niveau social et politique qui pour les hommes justifie l’exclusion de la femme, la voir séparée de tous les domaines de l’homme »[4]

Le rapport de la femme au mal est présent depuis l’origine de la culture universelle. Les écrivains algériens ont toujours mis la féminité au cœur d’un schéma symbolique qui à certain égard peut être considéré comme une scène sacrificielle dissimulée derrière la figure de l’idole.

 « C’est par la femme, par la représentation de son corps, par l’adéquation de son dessin que l’écrivain pénètre dans cette sphère inconnue, par delà le bien, et le mal, là ou le rapport à la mort est exacerbé et peut se transformer en écriture en œuvre d’art »[5]

Le conflit commence par le refus de Sarah, la fille du maire, un refus adressé à Kada, arrière-petit-fils d’un Kaïd tyrannique. Elle lui préfère Alla Sidhoum.

«  Dans sa maison submergée par l’obscurité, Kada Hillal écoute s’approcher le cortège nuptial  comme un supplicié attend le moment de son exécution. Lui est resté à  la maison, vouant à l’enfer le village en entier. Il n’a rien mangé depuis le matin. L’instituteur a saccagé le jardin, ensuite il est allé dans sa chambre flanquer tout par terre »

Le refus de Sarah va faire sombrer Kada dans une profonde mélancolie.

 « C’est un Kada débraillé, crasseux et abattu qui se présente un matin blafard à la ferme des Xavier, sa barbe pend sur sa gorge  comme une toile d’araignée. Sur sa chemise aux boutons décalés, de larges taches de vomissure ont séché, et ses chaussures meurtries par les chemins de l’errance, baillent comme des gueules de Batraciens ». (Chap 8 p 100)

Peu de temps après et pour se venger de Sarah, il déclare la guerre sainte aux pauvres villageois. Le conflit se termine par la mort d’Allal Sidhoum au Djebel - El- Khouf, ce dernier est tué par le corps piégé de sa propre femme. 

« Sarah est étendue sur le sol. Elle est nue, sa chevelure blonde que taquine  par endroits la brise, se ramifie autour d’elle comme une coulée d’or son dos arrondi conserve les traces du fouet .Elle a les poings ligotés avec du fil de fer et les chevilles enchaînés. Allal s’écroule devant sa femme… trop tard, une formidable explosion soulève Allal et Sarah dans un tourbillon de flammes et de chair »

Ces images de cadavre nu éveillent un sentiment d’impureté. De la femme source occultée ou révélée du mal, on est passé à la femme qui incarne la mort, les images mortifères de féminité sous-entendent en fait une logique ambivalente du désir qui constitue la trame du récit. Les images ne sont pas innocentes et la description de cette femme mortifère vient à cerner les mouvements irrationnels de la passion. La femme est fascinante nous dit l’auteur comme peut l’être la mort, à moins que ce soit le désir de Kada et d’Allal qui soit teinté de mort, le désir de Sarah tout puissant apparaît semblable à une déesse mortifère. Le protagoniste exerce un magnétisme, il semble possédé ou envoûté en proie à une transe primitive, comme cette magie à contresens de la vie.

Bibliographie 

- Dardigna, Anne-Marie, Les châteaux d’Eros, Paris, Maspéro, 1980.

- Wattee-Delmotte, Myriam et Zupancic, Metka, Le mal dans l’imaginaire littéraire français, Paris, PUF, 2005.

- Bourneuf, Rolland ; Oullet, Réal, L’univers du roman, Paris, PDF 1972.

- Mansour, Thérèse Michel, La portée esthétique dans le roman maghrébin, Paris, Publisud, 1994.

- Khadra, Yasmina, Les agneaux du seigneur, Paris, Jolliard, 1997.


Notes

[1] Bourneuf, Rolland ; Oullet, Réal, L’univers du roman, Paris, Presses universitaires de France, 1972, p.147.

[2] Bourneuf, Rolland ; Oullet, Réal, L’univers du roman, Paris, Presses universitaires de France, 1972, p.147.

[3] Jouve, Vincent, L’effet personnage dans le roman », Paris, PUF, 1993.

[4] Mansour, Thérèse Michel, La portée esthétique dans le roman maghrébin, Paris, Publisud, 1994.

[5] Dardigna, Anne-Marie Les châteaux d’Eros, Paris, Maspéro, 1980.